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Full text of "La comédie humaine"

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ŒUVRES COMPLETES 

DE 

HONORÉ DE BALZAC 



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LA PRESENTE EDITION 

DES 

OEUVRES COMPLÈTES DE HONORÉ DE BALZAC 

A ÉTÉ TIRÉE 

PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE 

EN VERTU 

D'UNE AUTORISATION DE M. LE GARDE DES SCEAUX 

EN DATE DU I G MAI I 9 I O 



// a été tiré de cette édition ; 



^o exemplaires, numérotés 1 à 50, sur papier ancien du Japon, 
contenant une suite des bois tirée sur papier de Cliine. 

50 exemplaires, numérotés 51 à 100, sur papier ancien du Japon. 



// a été tiré en outre quelques suites isolées des bois 
sur papier de Chine. 



Les notes et les illustrations sont la propriété exclusive de l'édition. 



ŒUVRES COMPLETES 

DE 

HONORÉ DE BALZAC 



LA 

COMÉDIE HUMAINE 

TEXTE REVISÉ ET ANNOTÉ 

PAR MARCEL BOUTERON ET HENRI LONGNON 
ILLUSTRATIONS 

DE CHARLES HUARD 

GRAVÉES SUR BOIS PAR PIERRE GUSMAN 



Études de Mœurs : Scènes de la Vie privée, vi 

LA FEMME DE TRENTE ANS - LE PERE GORIOT 




PARIS 

LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

17, boulevard de la madeleine, 17 

MDCCCCXII 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/lacomdiehumain06balz 



LA 

FEMME DE TRENTE ANS 



Dédié à Louis Boulanger, peintre* 




LA 
FEMME DE TRENTE ANS. 



PREMIERES FAUTES. 



Au commencement du mois d'avril 1813, il 
y eut un dimanche dont la matinée promet- 
tait un de ces beaux jours où les Parisiens 
voient pour la première fois de l'année leurs 
pavés sans boue et leur ciel sans nuages. 
Avant midi, un cabriolet à pompe attelé de 
deux chevaux fringants déboucha dans la rue de Rivoli 
par la rue Castighone, et s'arrêta derrière plusieurs équi- 
pages stationnés à la grille nouvellement ouverte au miheu 
de la terrasse des Feuillants. Cette leste voiture était con- 




4 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

duite par un homme en apparence soucieux et maladif; 
des cheveux grisonnants couvraient à peine son crâne 
jaune et le faisaient vieux avant le temps; il jeta les rênes 
au laquais à cheval qui suivait sa voiture, et descendit 
pour prendre dans ses bras une jeune fille dont la beauté 
mignonne attira l'attention des oisifs en promenade sur la 
terrasse. La petite personne se laissa complaisamment saisir 
par la taille quand elle fut debout sur le bord de la voi- 
ture, et passa ses bras autour du cou de son guide, qui la 
posa sur le trottoir, sans avoir chiffonné la garniture de sa 
robe en reps vert. Un amant n'aurait pas eu tant de soin. 
L'inconnu devait être le père de cette enfant qui, sans le 
remercier, lui prit famihèrement le bras et fentraîna brus- 
quement dans le jardin. Le vieux père remarqua les regards 
émerveillés de quelques jeunes gens, et la tristesse em- 
preinte sur son visage s'effaça pour un moment. Quoiqu'il 
fût arrivé depuis long-temps à ^st-ge où les hommes doivent 
se contenter des trompeuses jouissances que donne la va- 
nité, il se mit à sourire. 

— On te croît ma femme, dit-il à foreille de la jeune 
personne en se redressant et marchant avec une lenteur 
qui la désespéra. 

II semblait avoir de la coquetterie pour sa fille, et jouis- 
sait peut-être plus qu'elle des œillades que les curieux 
lançaient sur ses petits pieds chaussés de brodequins en 
prunelle puce*, sur une taille délicieuse dessinée par une 
robe à guimpe, et sur le cou frais qu'une collerette brodée 
ne cachait pas entièrement. Les mouvements de la marche 
relevaient par instants la robe de la jeune fille, et permet- 
taient de voir, au-dessus des brodequins, la rondeur d'une 
jambe finement moulée par un bas de soie à jours. Aussi, 
plus d'un promeneur dépassa-t-il le couple pour admirer 
ou pour revoir la jeune figure autour de laquelle se jouaient 
quelques rouleaux de cheveux bruns, et dont la blancheur 
et l'incarnat étaient rehaussés autant par les reflets du satin 
rose qui doublait une élégante capote que par le désir et 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 5 

l'impatience qui pétillaient dans tous les traits de cette jolie 
personne. Une douce malice animait ses beaux jeux noirs, 
fendus en amande, surmontés de sourcils bien arqués, 
bordés de longs cils et qui nageaient dans un fluide pur. 
La vie et la jeunesse étalaient leurs trésors sur ce visage 
mutin et sur un buste, gracieux encore, malgré la ceinture 
alors placée sous le sein. Insensible aux hommages, la 
jeune fille regardait avec une espèce d'anxiété le château 
des Tuileries, sans doute le but de sa pétulante promenade. 
II était midi moins un quart. Quelque matmale que fût 
cette heure, plusieurs femmes, qui toutes avaient voulu se 
montrer en toilette, revenaient du château, non sans re- 
tourner la tête d'un air boudeur, comme si elles se repen- 
taient d'être venues trop tard pour jouir d'un spectacle 
désiré. Quelques mots échappés à la mauvaise humeur de 
ces belles promeneuses désappointées et saisis au vol par 
la jolie inconnue, l'avaient singulièrement inquiétée. Le 
vieillard épiait d'un œil plus curieux que moqueur les 
signes d'impatience et de crainte qui se jouaient sur le 
charmant visage de sa compagne, et l'observait peut-être 
avec trop de soin pour ne pas avoir quelque arrière-pensée 
paternelle. ; ■ 

Ce dimanche était le treizième de l'année 1813. Le sur- 
lendemain, Napoléon partait pour cette fatale campagne* 
pendant laquelle il allait perdre successivement Bessières 
et Duroc, gagner les mémorables batailles de Lutzen et 
de Bautzen, se voir trahi par l'Autriche, la Saxe, la Ba- 
vière, par Bernadotte, et disputer la terrible bataille de 
Leipsick. La magnifique parade commandée par l'empe- 
reur devait être la dernière de celles qui excitèrent si long- 
temps l'admiration des Parisiens et des étrangers. La vieille 
garde allait exécuter pour la dernière fois les savantes ma- 
nœuvres dont la pompe et la précision étonnèrent quelque- 
fois jusqu'à ce géant lui-même, qui s'apprêtait alors à son 
duel avec l'Europe. Un sentiment triste amenait aux Tui- 
leries une brillante et curieuse population. Chacun sem- 



6 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

blait deviner l'avenir, et pressentait peut-être que plus 
d'une fois l'imagination aurait à retracer le tableau de cette 
scène, quand ces temps héroïques de la France contrac- 
teraient, comme aujourd'hui, des teintes presque fabu- 
leuses. 

— Allons donc plus vite, mon père, disait la jeune 
fille avec un air de lutinerie en entraînant le vieillard. 
J'entends les tambours. 

— Ce sont les troupes qui entrent aux Tuileries, ré- 
pondit-il. 

— Ou qui défilent, tout le monde revient! répliqua- 
t-elle avec une enfantine amertume qui fît sourire le vieil- 
lard. 

— La parade ne commence qu'à midi et demi, dit le 
père qui marchait presque en arrière de son impétueuse 
fille. 

A voir le mouvement qu'elle imprimait à son bras droit, 
vous eussiez dit. qu'elle s'en aidait pour courir. Sa petite 
mam, bien gantée, froissait impatiemment un mouchoir, 
et ressemblait à la rame d'une barque qui fend les ondes. 
Le vieillard souriait par moments; mais parfois aussi des 
expressions soucieuses attristaient passagèrement sa figure 
desséchée. Son amour pour cette belle créature lui faisait 
autant admirer le présent que craindre l'avenir. II semblait 
se dire : «Elle est heureuse aujourd'hui, le sera-t-elle 
toujours?» Car les vieillards sont assez enclins à doter de 
leurs chagrins l'avenir des jeunes gens. Quand le père et 
la fille arrivèrent sous le péristyle du pavillon au sommet 
duquel flottait le drapeau tricolore, et par où les prome- 
neurs vont et viennent du jardin des Tuileries dans le 
Carrousel, les factionnaires leur crièrent d'une voix grave : 
«On ne passe plus!» 

L'enfant se haussa sur la pointe des pieds, et put entre- 
voir une foule de femmes parées qui encombraient les 
deux côtés de la vieille arcade en marbre par oii l'empe- 
reur devait sortir. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. J 

— Tu le vois bien, mon père, nous sommes partis 
trop tard. 

Sa petite moue chagrine trahissait l'importance qu'elle 
avait mise à se trouver à cette revue. 

— Eh! bien, Juhe, allons-nous-en, tu n'aimes pas à 
être foulée. 

— Restons, mon père. D'ici je puis encore apercevoir 
l'Empereur; s'il périssait pendant la campagne, je ne l'au- 
rais jamais vu. 

Le père tressaiHit en entendant ces égoïstes paroles, sa 
fille avait des larmes dans la voix; il la regarda, et crut 
remarquer sous ses paupières abaissées quelques pleurs 
causés moins par le dépit que par un de ces premiers cha- 

frins dont le secret est facile à deviner pour un vieux père, 
out à coup Juhe rougit, et jeta une exclamation dont le 
sens ne fut compris ni par les sentinelles, ni par le vieil- 
lard. A ce cri, un officier qui s'élançait de la cour vers 
l'escaher se retourna vivement, s'avança jusqu'à l'arcade 
du jardin, reconnut la jeune personne un moment cachée 
par les gros bonnets à poil des grenadiers, et fit fléchir 
aussitôt, pour elle et pour son père, la consigne qu'il avait 
donnée lui-même; puis, sans se mettre en peine des mur- 
mures de la foule élégante qui assiégeait l'arcade, il attira 
doucement à lui l'enfant enchantée. 

— Je ne m'étonne plus de sa colère ni de son empres- 
sement, puisque tu étais de service, dit le vieillard à l'ofTi- 
cier d'un air aussi sérieux que railleur. 

— Monsieur, répondit le jeune homme, si vous voulez 
être bien placés, ne nous amusons point à causer. L'Em- 
pereur n'aime pas à attendre, et je suis chargé par le ma- 
réchal d'aller l'avertir. 

Tout en parlant, il avait pris avec une sorte de fami- 
liarité le bras de Julie, et l'entraînait rapidement vers le 
Carrousel. Julie aperçut avec étonnement une foule im- 
mense qui se pressait dans fe petit espace compris entre 
les murailles grises du palais et les bornes réunies par des 



8 SCENES DE LA VIE PRIV^EE. 

chaînes qui dessinent de grands carrés sablés au milieu de 
la cour des Tuileries. Le cordon de sentinelles, établi pour 
laisser un passage libre à l'empereur et à son état-major, 
avait beaucoup de peine à ne pas être débordé par cette 
foule empressée et bourdonnant comme un essaim. 

— Cela sera donc bien beau? demanda Julie en sou- 
riant. 

— Prenez donc garde, s'écria l'officier qui saisit Julie 
par la taille et la souleva avec autant de vigueur que de 
rapidité pour la transporter près d'une colonne. 

Sans ce brusque enlèvement, sa curieuse parente allait 
être froissée par la croupe du cheval blanc, harnaché 
d'une selle en velours vert et or, que le Mameluck de 
Napoléon tenait par la bride, presque sous l'arcade, à dix 
pas en arrière de tous les chevaux qui attendaient les 
grands- officiers, compagnons de l'empereur. Le jeune 
homme plaça le père et la fille près de la première borne 
de droite, devant la foule, et les recommanda par un 
signe de tête aux deux vieux grenadiers entre lesquels ils 
se trouvèrent. Quand l'officier revint au palais, un air de 
bonheur et de joie avait succédé sur sa figure au subit 
effroi que la reculade du cheval y avait imprimé; Julie 
lui avait serré mystérieusement la main, soit pour le re- 
mercier du petit service qu'il venait de lui rendre, soit 
pour lui dire : «Enfin je vais donc vous voir!» Elle in- 
clina même doucement la tête en réponse au salut respec- 
tueux que l'officier lui fit, ainsi qu'à son père, avant de 
disparaître avec prestesse. Le vieillard, qui semblait avoir 
exprès laissé les deux jeunes gens ensemble, restait dans 
une attitude grave, un peu en arrière de sa fille; mais il 
l'observait à la dérobée, et tâchait de lui inspirer une fausse 
sécurité en paraissant absorbé dans la contemplation du 
magnifique spectacle qu'offrait le Carrousel. Quand Julie 
reporta sur son père le regard d'un écolier inquiet de son 
maître, le vieillard lui répondit même par un sourire de 
gaieté bienveillante; mais son œil perçant avait suivi foffi- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 9 

cier jusque sous l'arcade, et aucun événement de cette 
scène rapide ne lui avait échappé. 

— Quel beau spectacle! dit Julie à voix basse en pres- 
sant la main de son père. 

L'aspect pittoresque et grandiose que présentait en ce 
moment le Carrousel faisait prononcer cette exclamation 
par des milliers de spectateurs dont toutes les figures 
étaient béantes d'admiration. Une autre rangée de monde, 
tout aussi pressée que celle où le vieillard et sa fille se 
tenaient, occupait, sur une ligne parallèle au château, 
l'espace étroit et pavé qui longe la grille du Carrousel. 
Cette foule achevait de dessiner fortement, par la variété 
des toilettes de femmes, l'immense carré long que forment 
les bâtiments des Tuileries et cette grille alors nouvelle- 
ment posée*. Les régiments de la vieille garde qui allaient 
être passés en revue remplissaient ce vaste terrain, où ils 
figuraient en face du palais d'imposantes lignes bleues de 
dix rangs de profondeur. Au delà de l'enceinte, et dans 
le Carrousel, se trouvaient, sur d'autres lignes parallèles, 
plusieurs régiments d'infanterie et de cavalerie prêts à dé- 
filer sous l'arc triomphal qui orne le milieu de grille, et sur 
le faîte duquel se voyaient, à cette époque, les magni- 
fiques chevaux de Venise*. La musique des régiments, 
placée au bas des galeries du Louvre, était masquée par 
les lanciers polonais de service. Une grande partie du carré 
sablé restait vide comme une arène préparée pour les 
mouvements de ces corps silencieux dont les masses, dis- 
posées avec la symétrie de l'art militaire, réfléchissaient 
les rayons du soleil dans les feux triangulaires de dix mille 
baïonnettes. L'air, en agitant les plumets des soldats, les 
faisait ondoyer comme les arbres d'une forêt courbés sous 
un vent impétueux. Ces vieilles bandes, muettes et bril- 
lantes, offraient mille contrastes de couleurs dus à la di- 
versité des uniformes, des parements, des armes et des 
aiguillettes. Cet immense tableau, miniature d'un champ 
de bataille avant le combat, était poétiquement encadré, 



lO SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

avec tous ses accessoires et ses accidents bizarres, par les 
hauts bâtiments majestueux dont l'nnmobilité semblait 
imitée par les chefs et les soldats. Le spectateur comparait 
involontairement ces murs d'hommes à ces murs de pierre. 
Le soleil du printemps, qui jetait profusément sa lumière 
sur les murs blancs bâtis de la veille et sur les murs sécu- 
laires, éclairait pleinement ces innombrables figures basa- 
nées qui toutes racontaient des pénis passés et attendaient 
gravement les périls à venir. Les colonels de chaque régi- 
ment allaient et venaient seuls devant les fronts que for- 
maient ces hommes héroïques. Puis, derrière les masses 
de ces troupes bariolées d'argent, d'azur, de pourpre et 
d'or, les curieux pouvaient apercevoir les banderoles tri- 
colores attachées aux lances de six infatigables cavaliers 
polonais, qui, semblables aux chiens conduisant un trou- 
peau le long d'un champ, voltigeaient sans cesse entre les 
troupes et les curieux, pour empêcher ces derniers de 
dépasser le petit espace de terrain qui leur était concédé 
auprès de la grille impériale. A ces mouvements près, on 
aurait pu se croire dans le palais de la Belle au bois dor- 
mant. La brise du printemps, qui passait sur les bonnets à 
longs poils des grenadiers, attestait l'immobilité des sol- 
dats, de même que le sourd murmure de la foule accusait 
leur silence. Parfois seulement le retentissement d'un cha- 
peau chinois, ou quelque léger coup frappé par inadver- 
tance sur une grosse caisse et répété par les échos du palais 
impérial, ressemblait à ces coups de tonnerre lointains qui 
annoncent un orage. Un enthousiasme indescriptible écla- 
tait dans l'attente de la multitude. La France allait faire 
ses adieux à Napoléon, à la veille d'une campagne dont 
les dangers étaient prévus par le moindre citoyen. Il s'agis- 
sait, cette fois, pour l'Empire Français, d'être ou de ne 
pas être. Cette pensée semblait animer la population cita- 
dine et la population armée qui se pressaient, également 
silencieuses, dans l'enceinte où planaient l'aigle et le génie 
de Napoléon. Ces soldats, espoir de la France, ces soldats, 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I I 

sa dernière goutte de sang, entraient aussi pour beaucoup 
dans l'inquiète curiosité des spectateurs. Entre la plupart 
des assistants et des militaires, il se disait des adieux peut- 
être éternels; mais tous les cœurs, même les plus hostiles 
à l'empereur, adressaient au ciel des vœux ardents pour 
la gloire de la patrie. Les hommes les plus fatigués de la 
lutte commencée entre l'Europe et la France avaient tous 
déposé leurs haines en passant sous l'arc de triomphe, 
comprenant qu'au jour du danger Napoléon était toute la 
France. L'horloge du château sonna une demi-heure. En 
ce moment les bourdonnements de la foule cessèrent, et 
le silence devint si profond, que l'on eut entendu la parole 
d'un enfant. Le vieillard et sa fille, qui semblaient ne vivre 
que par les yeux, distinguèrent alors un bruit d'éperons et 
un cliquetis d'épées qui retentirent sous le sonore péristyle 
du château. 

Un petit homme assez gras, vêtu d'un uniforme vert, 
d'une culotte blanche, et chaussé de bottes à l'écuyère, 
parut tout à coup en gardant sur sa tête un chapeau à 
trois cornes aussi prestigieux que l'homme lui-même; le 
large ruban rouge de la Légion-d'Honneur flottait sur sa 
poitrine, une petite épée était à son côté. L'Homme fut 
aperçu par tous les jeux, et à la fois, de tous les points 
dans la place. Aussitôt, les tambours battirent aux champs, 
les deux orchestres débutèrent par une phrase dont l'ex- 
pression guerrière fut répétée sur tous les instruments, 
depuis la plus douce des flûtes jusqu'à la grosse caisse, 
A ce belliqueux appel, les âmes tressaillirent, les drapeaux 
saluèrent, les soldats présentèrent les armes par un mou- 
vement unanime et régulier qui agita les fusils depuis le 
premier rang jusqu'au dernier dans le Carrousel. Des 
mots de commandement s'élancèrent de rang en rang 
comme des échos. Des cris de : Vive l'Empereur! furent 
poussés par la multitude enthousiasmée. Enfin tout fris- 
sonna, tout remua, tout s'ébranla. Napoléon était monté 
à cheval. Ce mouvement avait imprimé la vie à ces masses 



12 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

silencieuses, avait donné une voix aux instruments, un 
élan aux aigles et aux drapeaux, une émotion à toutes les 
figures. Les murs des hautes galeries de ce vieux palais 
semblaient crier aussi : Vive l'Empereur ! Ce ne fut pas 
quelque chose d'humain, ce fut une magie, un simulacre 
de la puissance divine, ou mieux une fugitive image de ce 
règne si fugitif. L'homme entouré de tant d'amour, d'en- 
thousiasme, de dévouement, de vœux, pour qui le soleil 
avait chassé les nuages du ciel, resta sur son cheval, à trois 
pas .en avant du petit escadron doré qui le suivait, ayant 
le Grand-Maréchal à sa gauche, le maréchal de service à sa 
droite. Au sein de tant d'émotions excitées par lui, aucun 
trait de son visage ne parut s'émouvoir. 

— Oh! mon Dieu, oui. A Wagram au miheu du feu, 
à la Moscowa parmi les morts, il est toujours tranquille 
comme Baptiste, lui! 

Cette réponse à de nombreuses interrogations était faite 
par le grenadier qui se trouvait auprès de la jeune fille. 
Julie fut pendant un moment absorbée par la contempla- 
tion de cette figure dont le calme indiquait une si grande 
sécurité de puissance. L'empereur aperçut mademoiselle 
de Chatillonest, et se pencha vers Duroc, pour lui dire 
une phrase courte qui fit sourire le Grand-Maréchal. Les 
manœuvres commencèrent. Si jusqu'alors la jeune per- 
sonne avait partagé son attention entre la figure impas- 
sible de Napoléon et les lignes bleues, vertes et rouges 
des troupes, en ce moment elle s'occupa presque exclusi- 
vement, au milieu des mouvements rapides et réguliers 
exécutés par ces vieux soldats, d'un jeune officier qui cou- 
rait à cheval parmi les lignes mouvantes, et revenait avec 
une infatigable activité vers le groupe à la tête duquel 
brillait le simple Napoléon. Cet officier montait un su- 
perbe cheval noir, et se faisait distinguer, au sein de cette 
multitude chamarrée, par le bel uniforme bleu de ciel des 
officiers d'ordonnance de fempereur. Ses broderies pé- 
tillaient si vivement au soleil, et l'aigrette de son schako 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 



'3 



étroit et long en recevait de si fortes lueurs, que les spec- 
tateurs durent le comparer à un feu follet, à une âme in- 
visible chargée par l'empereur d'animer, de conduire ces 
bataillons dont les armes ondoyantes jetaient des flammes, 
quand, sur un seul signe de ses jeux, ils se brisaient. 




se rassemblaient, tournoyaient comme les ondes d'un 
gouffre, ou passaient devant lui comme ces lames lon- 
gues, droites et fiantes que fOcéan courroucé dirige sur 
ses rivages. 

Quand les manœuvres furent terminées, l'ofïicier d'or- 
donnance accourut à bride abattue, et s'arrêta devant 
fempereur pour en attendre les ordres. En ce moment, 



l4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

il était à vingt pas de Julie, en face du groupe impérial, 
dans une attitude assez semblable à celle que Gérard a 
donnée au général Rapp dans le tableau de la Bataille 
d'Austerlitz*. Il fut permis alors à la jeune fille d'admirer 
son amant dans toute sa splendeur militaire. Le colonel 
Victor d'Aiglemont, à peine âgé de trente ans, était grand, 
bien fait, svelte; et ses heureuses proportions ne ressor- 
taient jamais mieux que quand il employait sa force à 
gouverner un cheval dont le dos élégant et souple parais- 
sait plier sous lui. Sa figure mâle et brune possédait ce 
charme mexplicable qu'une parfaite régularité de traits 
communique à de jeunes visages. Son front était large et 
haut. Ses jeux de feu, ombragés de sourcils épais et bor- 
dés de longs cils, se dessinaient comme deux ovales blancs 
entre deux lignes noires. Son nez offrait la gracieuse cour- 
bure d'un bec d'aigle. La pourpre de ses lèvres était re- 
haussée par les sinuosités de l'inévitable moustache noire. 
Ses joues larges et fortement colorées offraient des tons 
bruns et jaunes qui dénotaient une vigueur extraordinaire. 
Sa figure, une de celles que la bravoure a marquées de 
son cachet, offrait le type que cherche aujourd'hui l'artiste 
quand il songe à représenter un des héros de la France 
impériale. Le cheval trempé de sueur, et dont la tête 
agitée exprimait une extrême impatience, les deux pieds 
de devant écartés et arrêtés sur une même ligne sans que 
l'un dépassât l'autre, faisait flotter les longs crins de sa 
queue fournie; et son dévouement offrait une matérielle 
image de celui que son maître avait pour l'empereur. En 
voyant son amant si occupé de saisir les regards de Napo- 
léon, Julie éprouva un moment de jalousie en pensant 
qu'il ne l'avait pas encore regardée. Tout à coup, un mot 
est prononcé par le souverain, Victor presse les fîancs de 
son cheval et part au galop; mais fombre d'une borne 
projetée sur le sable effraie l'animal qui s'effarouche, re- 
cule, se dresse, et si brusquement que le cavalier semble 
en danger. Julie jette un cri, elle pâlit; chacun la regarde 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 5 

avec curiosité, elle ne voit personne; ses jeux sont atta- 
chés sur ce cheval trop fougueux que l'officier châtie tout 
en courant redire les ordres de Napoléon. Ces étourdis- 
sants tableaux absorbaient si bien Juhe, qu'à son insu elle 
s'était cramponnée au bras de son père à qui elle révélait 
involontairement ses pensées par la pression plus ou moins 
vive de ses doigts. Q.uand Victor fut sur le point d'être 
renversé par le cheval, elle s'accrocha plus violemment 
encore à son père, comme si elle-même eût été en danger 
de tomber. Le vieillard contemplait avec une sombre et 
douloureuse inquiétude le visage épanoui de sa fille, et des 
sentiments de pitié, de jalousie, des regrets même, se glis- 
sèrent dans toutes ses rides contractées. Mais quand l'éclat 
inaccoutumé des jeux de Julie, le cri qu'elle venait de 
pousser et le mouvement convulsif de ses doigts, ache- 
vèrent de lui dévoiler un amour secret; certes, il dut avoir 
quelques tristes révélations de l'avenir, car sa figure offrit 
alors une expression sinistre. En ce moment, l'âme de 
Julie semblait avoir passé dans celle de l'officier. Une 
pensée plus cruelle que toutes celles qui avaient effrajé le 
vieillard crispa les traits de son visage souffrant, quand il 
vit d'Aiglemont échangeant, en passant devant eux, un 
regard d'intelligence avec Julie dont les jeux étaient hu- 
mides, et dont le teint avait contracté une vivacité extra- 
ordinaire. Il emmena brusquement sa fille dans le jardin 
des Tuileries. 

— Mais, mon père, disait-elle, il j a encore sur 
la place du Carrousel des régiments qui vont manœu- 
vrer. 

— Non, mon enfant, toutes les troupes défilent. 

— Je pense, mon père, que vous vous trompez. Mon- 
sieur d'Aiglemont a dû les faire avancer 

— Mais, ma fille, je souffre et ne veux pas rester. 
Julie n'eut pas de peine à croire son père quand elle eut 

jeté les jeux sur ce visage, auquel de paternelles inquié- 
tudes donnaient un air abattu. 



I 6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— SoufFrez-vous beaucoup? demanda-t-elle avec in- 
différence, tant elle était préoccupée. 

— Chaque jour n'est- il pas un jour de grâce pour 
moi ? répondit le vieillard. 

— Vous allez donc encore m'affliger en me parlant de 
votre mort. J'étais si gaie! Voulez-vous bien chasser vos 
vilaines idées noires. 

— Ah! s'écria le père en poussant un soupir, enfant 
gâté ! les meilleurs cœurs sont quelquefois bien cruels. 
Vous consacrer notre vie, ne penser qu'à vous, préparer 
votre bien-être, sacrifier nos goûts à vos fantaisies, vous 
adorer, vous donner même notre sang, ce n'est donc rien? 
Hélas! OUI, vous acceptez tout avec insouciance. Pour 
toujours obtenir vos sourires et votre dédaigneux amour, 
il faudrait avoir la puissance de Dieu. Puis enfin un 
autre arrive ! un amant, un mari nous ravissent vos 
cœurs. 

Julie étonnée regarda son père qui marchait lentement, 
et qui jetait sur elle des regards sans lueur. 

— Vous vous cachez même de nous, reprit- il, mais 
peut-être aussi de vous-même. . . 

— Que dites-vous donc, mon père? 

— Je pense, Juhe, que vous avez des secrets pour 
moi. — Tu aimes, reprit vivement le vieillard en s'aper- 
cevant que sa fille venait de rougir. Ah ! j'espérais te voir 
fidèle à ton vieux père jusqu'à sa mort, j'espérais te con- 
server près de moi heureuse et brillante! t'admirer comme 
tu étais encore naguère. En ignorant ton sort, j'aurais pu 
croire à un avenir tranquille pour toi; mais maintenant il 
est impossible que j'emporte une espérance de bonheur 
pour ta vie, car tu aimes encore plus le colonel que tu 
n'aimes le cousin. Je n'en puis plus douter. 

— Pourquoi me serait-il interdit de l'aimer? s'écria- 
t-elle avec une vive expression de curiosité. 

— Ah! ma Juhe, tu ne me comprendrais pas, répondit 
le père en soupirant. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I7 

— Dites toujours, reprit-elle en laissant échapper un 
mouvement de mutinerie. 

— Eh! bien, mon enfant, écoute-moi. Les jeunes filles 
se créent souvent de nobles, de ravissantes nnages, des 
figures tout idéales, et se forgent des idées chimériques 
sur les hommes, sur les sentiments, sur le monde; puis 
elles attribuent innocemment à un caractère les perfections 
qu'elles ont rêvées, et s'y confient; elles aiment dans 
l'homme de leur choix cette créature nnaginaire; mais 
plus tard, quand il n'est plus temps de s'affranchir du 
malheur, la trompeuse apparence qu'elles ont embelhe, 
leur première idole enfin se change en un squelette 
odieux. Juhe, j'aimerais mieux te savoir amoureuse d'un 
vieillard que de te voir aimant le colonel. Ah! si tu pou- 
vais te placer à dix ans d'ici dans la vie, tu rendrais justice 
à mon expérience. Je connais Victor : sa gaieté est une 
gaieté sans esprit, une gaieté de caserne, il est sans talent 
et dépensier. C'est un de ces hommes que le ciel a créés 
pour prendre et digérer quatre repas par jour, dormir, 
aimer la première venue et se battre. Il n'entend pas la 
vie. Son bon cœur, car il a bon cœur, fentraînera peut- 
être à donner sa bourse à un malheureux, à un camarade; 
mais il est insouciant, mais il n'est pas doué de cette déli- 
catesse de cœur qui nous rend esclaves du bonheur d'une 
femme; mais il est ignorant, égoïste... H y a beaucoup 
de mais. 

— Cependant, mon père, il faut bien qu'il ait de l'es- 
prit et des moyens pour avoir été fait colonel. . . 

— Ma chère, Victor restera colonel toute sa vie. Je n'ai 
encore vu personne qui m'ait paru digne de toi, reprit le 
vieux père avec une sorte d'enthousiasme. Il s'arrêta un 
moment, contempla sa fille, et ajouta : — Mais, ma pau- 
vre Julie, tu es encore trop jeune, trop faible, trop déli- 
cate pour supporter les chagrins et les tracas du mariage. 
D'Aiglemont a été gâté par ses parents, de même que tu 
l'as été par ta mère et par moi. Comment espérer que vous 

VI. ' 2 



SCENES DE LA VIE PRIVEE. 



pourrez vous entendre tous deux avec des volontés diffé- 
rentes dont les tyrannies seront inconciliables? Tu seras 
ou victime ou tyran. L'une ou l'autre alternative apporte 
une égale somme de malheurs dans la vie d'une femme. 
Mais tu es douce et modeste, tu plieras d'abord. Enfin tu 
as, dit- il d'une voix altérée, une grâce de sentiment qui 
sera méconnue, et alors... II n'acheva pas, les larmes le 
gagnèrent. — Victor, reprit-il après une pause, blessera 
les naïves qualités de ta jeune âme. Je connais les mili- 
taires, ma Julie; j'ai vécu aux armées. II est rare que le 
cœur de ces gens-là puisse triompher des habitudes pro- 
duites ou par les malheurs au sein desquels ils vivent, ou 
par les hasards de leur vie aventurière. 

— Vous voulez donc, mon père, répliqua Julie d'un 
ton qui tenait le milieu entre le sérieux et la plaisanterie, 
contrarier mes sentiments, me marier pour vous et non 
pour moi? 

— Te marier pour moi ! s'écria le père avec un mouve- 
ment de surprise, pour moi, ma fille, de qui tu n'enten- 
dras bientôt plus la voix si amicalement grondeuse. J'ai 
toujours vu les enfants attribuant à un sentiment person- 
nel les sacrifices que leur font les parents! Epouse Victor, 
ma Julie. Un jour tu déploreras amèrement sa nullité, 
son défaut d'ordre, son égoïsme, son indélicatesse, son 
ineptie en amour, et mille autres chagrins qui te viendront 
par lui. Alors, souviens-toi que, sous ces arbres, la voix 
prophétique de ton vieux père a retenti vainement à tes 
oreilles ! 

Le vieillard se tut, il avait surpris sa fille agitant la tête 
d'une manière mutine. Tous deux firent quelques pas vers 
la grille où leur voiture était arrêtée. Pendant cette marche 
silencieuse, la jeune fille examina furtivement le visage de 
son père et quitta par degrés sa mine boudeuse. La pro- 
fonde douleur gravée sur ce front penché vers la terre lui 
fit une vive impression. 

— Je vous promets, mon père, dit-elIe d'une voix 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 1 9 

douce et altérée, de ne pas vous parler de Victor avant 
que vous ne soyez revenu de vos préventions contre lui. 

Le vieillard regarda sa fille avec étonnement. Deux 
larmes qui roulaient dans ses yeux tombèrent le long de 
ses joues ridées. II ne put embrasser Julie devant la foule 
qui les environnait, mais il lui pressa tendrement la main. 
Quand il remonta en voiture, toutes les pensées soucieuses 
qui s'étaient amassées sur son front avaient complètement 
disparu. L'attitude un peu triste de sa fille l'inquiétait alors 
bien moins que la joie innocente dont le secret avait 
échappé pendant la revue à Julie. 

Dans les premiers jours du mois de mars 1814, un peu 
moins d'un an après cette revue de l'empereur, une calèche 
roulait sur la route d'Amboise à Tours. En quittant le 
dôme vert des noyers sous lesquels se cachait la poste de 
la Frillière, cette voiture fut entraînée avec une telle rapi- 
dité, qu'en un moment elle arriva au pont bâti sur la Cise, 
à l'embouchure de cette rivière dans la Loire, et s'y arrêta. 
Un trait venait de se briser par suite du mouvement im- 
pétueux que, sur l'ordre de son maître, un jeune postillon 
avait imprimé à quatre des plus vigoureux chevaux du re- 
lais. Ainsi, par un effet du hasard, les deux personnes qui 
se trouvaient dans la calèche eurent le loisir de contem- 
pler à leur réveil un des plus beaux sites que puissent 
présenter les séduisantes rives de la Loire. A sa droite, le 
voyageur embrasse d'un regard toutes les sinuosités de 
la Cise, qui se roule, comme un serpent argenté, dans 
l'herbe des prairies auxquelles les premières pousses du 
printemps donnaient alors les couleurs de l'émeraude. 
A gauche, la Loire apparaît dans toute sa magnificence. 
Les innombrables facettes de quelques roulées, produites 
par une brise matinale un peu froide, réfléchissaient les 
scintillements du soleil sur les vastes nappes que déploie 
cette majestueuse rivière. Çà et là des îles verdoyantes se 
succèdent dans l'étendue des eaux, comme les chatons 
d'un collier. De l'autre coté du fleuve, les plus belles 



20 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

campagnes de la Touraine déroulent leurs trésors à perte 
de vue. Dans le lointain, l'œil ne rencontre d'autres bornes 
que les collines du Cher, dont les cimes dessinaient en ce 
moment des lignes lumineuses sur le transparent azur du 
ciel. A travers le tendre feuillage des îles, au fond du ta- 
bleau, Tours semble, comme Venise, sortir du sein des 
eaux. Les campaniles de sa vieille cathédrale s'élancent 
dans les airs, où ils se confondaient alors avec les créations 
fantastiques de quelques nuages blanchâtres. Au delà du 
pont sur lequel la voiture était arrêtée, le voyageur aper- 
çoit devant lui, le long de la Loire jusqu'à Tours, une 
chaîne de rochers qui, par une fantaisie de la nature, pa- 
raît avoir été posée pour encaisser le fleuve dont les flots 
minent incessamment la pierre, spectacle qui fait toujours 
l'étonnement du voyageur. Le village de Vouvraj se trouve 
comme niché dans les gorges et les éboulements de ces 
roches, qui commencent à décrire un coude devant le 
pont de la Cise. Puis, de Vouvraj jusqu'à Tours, les 
effrayantes anfractuosités de cette colline déchirée sont 
habitées par une population de vignerons. En plus d'un 
endroit il existe trois étages de maisons, creusées dans le 
roc et réunies par de dangereux escaliers taillés à même 
la pierre. Au sommet d'un toit, une jeune fille en jupon 
rouge court à son jardin. La fumée d'une cheminée s'élève 
entre les sarments et le pampre naissant d'une vigne. Des 
closiers labourent des champs perpendiculaires. Une vieille 
femme, tranquille sur un quartier de roche éboulée, tourne 
son rouet sous les fleurs d'un amandier, et regarde passer 
les voyageurs à ses pieds en souriant de leur effroi. Elle 
ne s'inquiète pas plus des crevasses du sol que de la ruine 
pendante d'un vieux mur dont les assises ne sont plus re- 
tenues que par les tortueuses racines d'un manteau de 
lierre. Le marteau des tonneliers fait retentir les voûtes 
de caves aériennes. Enfin, la terre est partout cultivée et 
partout féconde, là oii la nature a refusé de la terre à l'in- 
dustrie humaine. Aussi rien n'est-il comparable, dans le 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 2 1 

cours de la Loire, au riche panorama que la Touraine 
présente alors aux jeux du voyageur. Le triple tableau 
de cette scène, dont les aspects sont à peine indiqués , pro- 
cure à l'âme un de ces spectacles qu'elle inscrit à jamais 
dans son souvenir; et, quand un poëte en a joui, ses rêves 
viennent souvent lui en reconstruire fabuleusement les 
effets romantiques. Au moment où la voiture parvint sur 
le pont de la Cise, plusieurs voiles blanches débouchèrent 
entre les îles de la Loire, et donnèrent une nouvelle har- 
monie à ce site harmonieux. La senteur des saules qui 
bordent le fleuve ajoutait de pénétrants parfums au goût 
de la brise humide. Les oiseaux faisaient entendre leurs 
prolixes concerts; le chant monotone d'un gardeur de 
chèvres y joignait une sorte de mélancolie, tandis que les 
cris des mariniers annonçaient une agitation lointaine. De 
molles vapeurs, capricieusement arrêtées autour des arbres 
épars dans ce vaste paysage, y imprimaient une dernière 
grâce. C'était laTouraine dans toute sa gloire, le printemps 
dans toute sa splendeur. Cette partie de la France, la seule 
que les armées étrangères ne devaient point troubler, était 
en ce moment la seule qui fût tranquille, et l'on eût dit 
qu'elle défiait l'Invasion. 

Une tête coiffée d'un bonnet de police se montra hors 
de la calèche aussitôt qu'elle ne roula plus; bientôt un mi- 
litaire impatient en ouvrit lui-même la portière, et sauta 
sur la route comme pour aller quereller le postillon. L'in- 
telligence avec laquelle ce Tourangeau raccommodait le 
trait cassé rassura le colonel comte d'Aiglemont, qui re- 
vint vers la portière en étendant ses bras comme pour 
détirer ses muscles endormis; il bâilla, regarda le paysage, 
et posa la main sur le bras d'une jeune femme soigneuse- 
ment enveloppée dans un vitchoura*. 

— Tiens, Julie, lui dit-il d'une voix enrouée, réveilïe- 
toi donc pour examiner le pays! Il est magnifique. 

Julie avança la tête hors de la calèche. Un bonnet de 
martre lui servait de coiffure, et les plis du manteau fourré 



22 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

dans lequel elle était enveloppée déguisaient si bien ses 
formes qu'on ne pouvait plus voir que sa figure. Julie 
d'Aiglemont ne ressemblait déjà plus à la jeune fille qui 
courait naguère avec joie et bonheur à la revue des Tui- 
leries. Son visage, toujours délicat, était privé des couleurs 
roses qui jadis lui donnaient un si riche éclat. Les touffes 
noires de quelques cheveux défrisés par l'humidité de la 
nuit faisaient ressortir la blancheur mate de sa tête , dont 
la vivacité semblait engourdie. Cependant ses jeux bril- 
laient d'un feu surnaturel ; mais au-dessous de leurs pau- 
pières, quelques teintes violettes se dessinaient sur les 
joues fatiguées. Elle examina d'un œil indifférent les cam- 
pagnes du Cher, la Loire et ses îles. Tours et les longs 
rochers de Vouvray; puis, sans vouloir regarder la ravis- 
sante vallée de la Cise, elle se rejeta promptement dans 
le fond de la calèche, et dit d'une voix qui en plein air 
paraissait d'une extrême faiblesse : «Oui, c'est admi- 
rable». Elle avait, comme on le voit, pour son malheur, 
triomphé de son père. 

— Julie, n'aimerais-tu pas à vivre ici? 

— Oh! là ou ailleurs, dit-elle avec insouciance. 

— Souffres-tu? lui demanda le colonel d'Aiglemont. 

— Pas du tout, répondit la jeune femme avec une vi- 
vacité momentanée. Elle contempla son mari en souriant 
et ajouta : — J'ai envie de dormir. 

Le galop d'un cheval retentit soudain. Victor d'Aigle- 
mont laissa la main de sa femme, et tourna la tête vers le 
coude que la route fait en cet endroit. Au moment où 
Julie ne fut plus vue par le colonel, l'expression de gaieté 
qu'elle avait imprimée à son pâle visage disparut comme 
si quelque lueur eût cessé de l'éclairer. N'éprouvant ni le 
désir de revoir le paysage ni la curiosité de savoir quel 
était le cavalier dont le cheval galopait si furieusement, 
elle se replaça dans le coin de la calèche, et ses yeux se 
fixèrent sur la croupe des chevaux sans trahir aucune es- 
pèce de sentiment. Elle eut un air aussi stupide que peut 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 23 

l'être celui d'un paysan breton écoutant le prône de son 
curé. Un jeune homme, monté sur un cheval de prix, 
sortit tout d'un coup d'un bosquet de peuphers et d'aubé- 
pines en fleurs. 

— C'est un Anglais, dit le colonel. 

— Oh! mon Dieu oui, mon général, répliqua le pos- 
tillon. II est de la race des gars qui veulent, dit-on, man- 
ger la France. 

L'inconnu était un de ces voyageurs qui se trouvèrent 
sur le continent lorsque Napoléon arrêta tous les Anglais 
en représailles de l'attentat commis envers le droit des gens 
par le cabinet de Saint-James lors de la rupture du traité 
d'Amiens. Soumis au caprice du pouvoir impérial, ces 
prisonniers ne restèrent pas tous dans les résidences où ils 
furent saisis, ni dans celles qu'ils eurent d'abord la liberté 
de choisir. La plupart de ceux qui habitaient en ce moment 
la Touraine y furent transférés de divers pomts de l'em- 
pire, où leur séjour avait paru compromettre les intérêts 
de la politique continentale. Le jeune captif qui promenait 
en ce moment son ennui matinal était une victime de la 
puissance bureaucratique. Depuis deux ans, un ordre 
parti du ministère des Relations Extérieures l'avait arraché 
au climat de Montpellier, où la rupture de la paix le sur- 
prit autrefois cherchant à se guérir d'une affection de 
poitrine. Du moment où ce jeune homme reconnut un 
militaire dans la personne du comte d'Aiglemont, il s'em- 
pressa d'en éviter les regards en tournant assez brusque- 
ment la tête vers les prairies de la Cise. 

— Tous ces Anglais sont insolents comme si le globe 
leur appartenait, dit le colonel en murmurant. Heureuse- 
ment Soult va leur donner les étrivières. 

Quand le prisonnier passa devant la calèche, il y jeta 
les yeux. Malgré la brièveté de son regard, il put alors 
admirer l'expression de mélancolie qui donnait à la figure 
pensive de la comtesse je ne sais quel attrait indéfinis- 
sable. II y a beaucoup d'hommes dont le cœur est puis- 



2.4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

samment ému par la seule apparence de la souffrance chez 
une femme : pour eux la douleur semble être une pro- 
messe de constance ou d'amour. Entièrement absorbée 
dans la contemplation d'un coussin de sa calèche, Julie 
ne fit attention ni au cheval ni au cavalier. Le trait avait été 
sohdement et promptement rajusté. Le comte remonta en 
voiture. Le postillon s'efforça de regagner le temps perdu, 
et mena rapidement les deux voyageurs sur la partie de 
la levée que bordent les rochers suspendus au sein des- 
quels mûrissent les vins de Vouvray, d'où s'élancent tant 
de jolies maisons, oii apparaissent dans le lointain les 
ruines de cette si célèbre abbaye de Marmoutiers, la 
retraite de saint Martin, 

— Que nous veut donc ce milord diaphane? s'écria le 
colonel en tournant la tête pour s'assurer que le cavalier 
qui depuis le pont de la Cise suivait sa voiture était le 
jeune Anglais. 

Comme l'inconnu ne violait aucune convenance de 
pohtesse en se promenant sur la berme de la levée, le 
colonel se remit dans le coin de sa calèche après avoir jeté 
un regard menaçant sur l'Anglais. Mais il ne put, malgré 
son involontaire inimitié, s'empêcher de remarquer la 
beauté du cheval et la grâce du cavalier. Le jeune homme 
avait une de ces figures britanniques dont le teint est si 
fin, la peau si douce et si blanche, qu'on est quelquefois 
tenté de supposer qu'elles appartiennent au corps délicat 
d'une jeune fille. Il était blond, mince et grand. Son cos- 
tume avait ce caractère de recherche et de propreté qui 
distingue les fashionables de la prude Angleterre. On eût 
dit qu'il rougissait plus par pudeur que par plaisir à l'as- 
pect de la comtesse. Une seule fois Julie leva les yeux 
sur l'étranger; mais elle y fut en quelque sorte obligée par 
son mari qui voulait lui faire admirer les jambes d'un 
cheval de race pure. Les yeux de Julie rencontrèrent alors 
ceux du timide Anglais. Dès ce moment le gentilhomme, 
au lieu de faire marcher son cheval près de la calèche, la 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 25 

suivit à quelques pas de distance. A peine la comtesse 
regarda-t-elle l'inconnu. Elle n'aperçut aucune des perfec- 
tions humaines et chevalines qui lui étaient signalées, et 
se rejeta au fond de la voiture après avoir laissé échapper 
un léger mouvement de sourcils comme pour approuver 
son mari. Le colonel se rendormit, et les deux époux arri- 
vèrent à Tours sans s'être dit une seule parole et sans que 
les ravissants paysages de la changeante scène au sein de 
laquelle ils voyageaient attirassent une seule fois l'atten- 
tion de Julie. Quand son mari sommeilla, madame d'Ai- 
glemont le contempla à plusieurs reprises. Au dernier 
regard qu'elle lui jeta, un cahot fit tomber sur les genoux 
de la jeune femme un médaillon suspendu à son cou par 
une chaîne de deuil, et le portrait de son père lui apparut 
soudain. A cet aspect, des larmes, jusque-là réprimées, 
roulèrent dans ses yeux. L'Anglais vit peut-être les traces 
humides et brillantes que ces pleurs laissèrent un moment 
sur les joues pâles de la comtesse, mais que l'air sécha 
promptement. Chargé par l'empereur de porter des ordres 
au maréchal Soult, qui avait à défendre la France de l'in- 
vasion faite par les Anglais dans le Béarn*, le colonel d'Ai- 
glemont profitait de sa mission pour soustraire sa femme 
aux dangers qui menaçaient alors Paris, et la conduisait à 
Tours chez une vieille parente à lui. Bientôt la voiture 
roula sur le pavé de Tours, sur le pont, dans la Grande- 
Rue, et s'arrêta devant l'hôtel antique où demeurait la 
ci-devant comtesse de Listomère-Landon. 

La comtesse de Listomère-Landon était une de ces 
belles vieilles femmes au teint pâle, à cheveux blancs, qui 
ont un sourire fin, qui semblent porter des paniers, et 
sont coiffées d'un bonnet dont la mode est inconnue. Por- 
traits septuagénaires du siècle de Louis XV, ces femmes 
sont presque toujours caressantes, comme si elles aimaient 
encore; moins pieuses que dévotes, et moins dévotes 
qu'elles n'en ont l'air; toujours exhalant la poudre à la 
maréchale, contant bien, causant mieux, et riant plus d'un 



20 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

souvenir que d'une plaisanterie. L'actualité leur déplaît. 
Quand une vieille femme de chambre vint annoncer à 
la comtesse (car elle devait bientôt reprendre son titre) la 
visite d'un neveu qu'elle n'avait pas vu depuis le commen- 
cement de la guerre d'Espagne, elle ôta vivement ses lu- 
nettes, ferma la Galerie de l'ancienne cour, son livre favori*; 
puis elle retrouva une sorte d'agilité pour arriver sur son 
perron au moment où les deux époux en montaient les 
marches. 

La tante et la nièce se jetèrent un rapide coup d'œil. 

— Bonjour, ma chère tante, s'écria le colonel en sai- 
sissant la vieille femme et l'embrassant avec précipitation. 
Je vous amène une jeune personne à garder. Je viens vous 
confier mon trésor. Ma Julie n'est ni coquette ni jalouse; 
elle a une douceur d'ange. . . Mais elle ne se gâtera pas 
ici, j'espère, dit-il en s'interrompant. 

— - Mauvais sujet ! répondit la comtesse en lui lançant 
un regard moqueur. 

Elle s'offrit, la première, avec une certaine grâce ai- 
mable, à embrasser Julie qui restait pensive et paraissait 
plus embarrassée que curieuse. 

— Nous allons donc faire connaissance, mon cher 
cœur? reprit la comtesse. Ne vous effrayez pas trop de 
moi, je tâche de n'être jamais vieille avec les jeunes gens. 

Avant d'arriver au salon, la marquise avait déjà, suivant 
l'habitude des provinces, commandé à déjeuner pour ses 
deux hôtes ; mais le comte arrêta l'éloquence de sa tante 
en lui disant d'un ton sérieux qu'il ne pouvait pas lui 
donner plus de temps que la poste n'en mettrait à relayer. 
Les trois parents entrèrent donc au plus vite dans le salon 
et le colonel eut à peine le temps de raconter à sa grand'- 
tante les événements politiques et militaires qui l'obli- 
geaient à lui demander un asile pour sa jeune femme. 
Pendant ce récit, la tante regardait alternativement et son 
neveu qui parlait sans être interrompu, et sa nièce dont la 
pâleur et la tristesse lui parurent causées par cette sépara- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 27 

tion forcée. Elle avait l'air de se dire : « Hé ! hé ! ces 
jeunes gens-là s'aiment.» 

En ce moment, des claquements de fouet retentirent 
dans la vieille cour silencieuse dont les pavés étaient des- 
sinés par des bouquets d'herbe. Victor embrassa derechef 
la comtesse, et s'élança hors du logis. 

— Adieu, ma chère, dit-il en embrassant sa femme 
qui l'avait suivi jusqu'à la voiture. 

— Oh ! Victor, laisse-moi t'accompagner plus loin 
encore, dit-elle d'une voix caressante, je ne voudrais pas 
te quitter. . . 

— Y penses-tu? 

— Eh! bien, réphqua Julie, adieu, puisque tu le veux. 
La voiture disparut. 

— Vous aimez donc bien mon pauvre Victor? de- 
manda la comtesse à sa nièce en l'interrogeant par un de 
ces savants regards que les vieilles femmes jettent aux 
jeunes. 

— Hélas! madame, répondit Julie, ne faut-il pas bien 
aimer un homme pour l'épouser? 

Cette dernière phrase fut accentuée par un ton de naï- 
veté qui trahissait tout à la fois un cœur pur ou de pro- 
fonds mystères. Or, il était bien difficile à une femme 
amie de Duclos et du maréchal de Richeheu de ne pas 
chercher à deviner le secret de ce jeune ménage. La tante 
et la nièce étaient en ce moment sur le seuil de la porte 
cochère, occupées à regarder la calèche qui fuyait. Les 
yeux de la comtesse n'exprimaient pas l'amour comme la 
marquise le comprenait. La bonne dame était Provençale, 
et ses passions avaient été vives. 

— Vous vous êtes donc laissé prendre par mon vau- 
rien de neveu ? demanda-t-elle à sa nièce. 

La comtesse tressailht involontairement, car faccent et 
le regard de cette vieille coquette semblèrent lui annoncer 
une connaissance du caractère de Victor plus approfondie 
peut-être que ne fêtait la sienne. Madame d'Àiglemont, 



2 8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

inquiète, s'enveloppa donc dans cette dissimulation mal- 
adroite, premier refuge des cœurs naïfs et souffrants. Ma- 
dame de Listomère se contenta des réponses de Julie; 
mais elle pensa joyeusement que sa solitude allait être 
réjouie par quelque secret d'amour, car sa nièce lui parut 
avoir quelque intrigue amusante à conduire. Quand ma- 
dame d'Aiglemont se trouva dans un grand salon, tendu 
de tapisseries encadrées par des baguettes dorées, qu'elle 
fut assise devant un grand feu, abritée des hises fenestrales 
par un paravent chmois, sa tristesse ne put guère se dis- 
siper. Il était difficile que la gaieté naquît sous de si vieux 
lambris, entre des meubles séculaires. Néanmoins la jeune 
Parisienne prit une sorte de plaisir à entrer dans cette soli- 
tude profonde, et dans le silence solennel de la province. 
Après avoir échangé quelques mots avec cette tante, à 
laquelle elle avait écrit naguère une lettre de nouvelle 
mariée, elle resta silencieuse comme si elle eût écouté la 
musique d'un opéra. Ce ne fut qu'après deux heures d'un 
calme digne de la Trappe qu'elle s'aperçut de son impo- 
litesse envers sa tante, elle se souvint de ne lui avoir fait 
que de froides réponses. La vieille femme avait respecté 
le caprice de sa nièce par cet instinct plein de grâce qui 
caractérise les gens de l'ancien temps. En ce moment la 
douairière tricotait. Elle s'était, à la vérité, absentée plu- 
sieurs fois pour s'occuper d'une certaine chambre verte où 
devait coucher la comtesse et oii les gens de la maison 
plaçaient les bagages ; mais alors elle avait repris sa place 
dans un grand fauteuil, et regardait la jeune femme à la 
dérobée. Honteuse de s'être abandonnée à son irrésistible 
méditation, Julie essaya de se la faire pardonner en s'en 
moquant. 

— Ma chère petite, nous connaissons la douleur des 
veuves, répondit la tante. 

Il fallait avoir quarante ans pour deviner l'ironie 
qu'exprimèrent les lèvres de la vieille dame. Le lende- 
main, la comtesse fut beaucoup mieux, elle causa. Ma- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 29 

dame de Listomère ne désespéra plus d'apprivoiser cette 
nouvelle mariée, qu'elle avait d'abord jugée comme un 
être sauvage et stupide; elle l'entretint des joies du pays, 
des bals et des maisons où elles pouvaient aller. Toutes 
les questions de la marquise furent, pendant cette jour- 
née, autant de pièges que, par une ancienne habitude de 
cour, elle ne put s'empêcher de tendre à sa nièce pour en 
deviner le caractère. Juhe résista à toutes les instances qui 
lui furent faites pendant quelques jours d'aller chercher 
des distractions au dehors. Aussi, malgré l'envie qu'avait 
la vieille dame de promener orgueilleusement sa jolie 
nièce, finit-elle par renoncer à vouloir la mener dans le 
monde. La comtesse avait trouvé un prétexte à sa solitude 
et à sa tristesse dans le chagrin que lui avait causé la mort 
de son père, de qui elle portait encore le deuil. Au bout 
de huit jours, la douairière admira la douceur angélique, 
les grâces modestes, l'esprit indulgent de Julie, et s'inté- 
ressa, dès lors, prodigieusement à la mystérieuse mélan- 
colie qui rongeait ce jeune cœur. La comtesse était une 
de ces femmes nées pour être aimables, et qui semblent 
apporter avec elles le bonheur. Sa société devint si douce 
et si précieuse à madame de Listomère, qu'elle s'affola 
de sa nièce, et désira ne plus la quitter. Un mois suffit 
pour établir entre elles une éternelle amitié. La vieille 
dame remarqua, non sans surprise, les changements qui 
se firent dans la physionomie de madame d'Aiglemont, 
des couleurs vives qui embrasaient le teint s'éteignirent 
insensiblement, et la figure prit des tons mats et pâles. 
En perdant son éclat primitif, Julie devenait moins triste. 
Parfois la douairière réveillait chez sa jeune parente des 
élans de gaieté ou de rires folâtres bientôt réprimés par 
une pensée importune. Elle devina que ni le souvenir pater- 
nel ni l'absence de Victor n'étaient la cause de la mélan- 
colie profonde qui jetait un voile sur la vie de sa nièce; 
puis elle eut tant de mauvais soupçons qu'il lui fut diffi- 
cile de s'arrêter à la véritable cause du mal, car nous ne ren- 



30 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

controns peut-être le vrai que par hasard. Un jour, enfin, 
Julie fit briller aux yeux de sa tante étonnée un oubli com- 
plet du mariage, une fi^lie de jeune fille étourdie, une 
candeur d'esprit, un enfantillage digne du premier âge, 
tout cet esprit délicat, et parfois si profond, qui distingue 
les jeunes personnes en France. Madame de Listomère 
résolut alors de sonder les mystères de cette âme dont le 
naturel extrême équivalait à une impénétrable dissimula- 
tion. La nuit approchait, les deux dames étaient assises 
devant une croisée qui donnait sur la rue, Jufie avait re- 
pris un air pensif, un homme à cheval vint à passer. 

— Voilà une de vos victimes, dit la vieille dame. 
Madame d'Aiglemont regarda sa tante en manifestant 

un étonnement mêlé d'inquiétude. 

— C'est un jeune Anglais, un gentilhomme, l'hono- 
rable Arthur Ormond, fils aîné de lord Grenville. Son 
histoire est intéressante. II est venu à Montpellier en 1802, 
espérant que l'air de ce pays, où il était envoyé par les 
médecins, le guérirait d'une maladie de poitrine à laquelle 
il devait succomber. Comme tous ses compatriotes, il a 
été arrêté par Bonaparte lors de la guerre, car ce monstre- 
là ne peut se passer de guerroyer. Par distraction, ce jeune 
Anglais s'est mis à étudier sa maladie, que l'on croyait 
mortelle. Insensiblement, il a pris goût à l'anatomie, à 
la médecine; il s'est passionné pour ces sortes d'arts, ce 
qui est fort extraordinaire chez un homme de qualité; 
mais le Régent s'est bien occupé de chimie ! Bref, mon- 
sieur Arthur a fait des progrès étonnants, même pour les 
professeurs de Montpellier ; l'étude l'a consolé de sa cap- 
tivité, et, en même temps il s'est radicalement guéri. On 
prétend qu'il est resté deux ans sans parler, respirant rare- 
ment, demeurant couché dans une étable, buvant du lait 
d'une vache venue de Suisse, et vivant de cresson. Depuis 
qu'il est à Tours, il n'a vu personne, il est fier comme un 
paon; mais vous avez certainement fait sa conquête, car 
ce n'est probablement pas pour moi qu'il passe sous nos 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 



3' 



fenêtres deux fois par jour depuis que vous êtes ici... 
Certes, il vous aime. 

Ces derniers mots réveillèrent la comtesse comme par 
magie. Elle laissa échapper un geste et un sourire qui sur- 
prirent la marquise. Loin de témoigner cette satisfaction 
instinctive ressentie même par la femme la plus sévère 
quand elle apprend qu'elle fait un malheureux, le regard 
de Juhe fut terne et froid. Son visage indiquait un senti- 




ment de répulsion voisin de l'horreur. Cette proscription 
n'était pas celle qu'une femme aimante frappe sur le 
monde entier au profit d'un seul être; elle sait alors rire 
et plaisanter; non, Juhe était en ce moment comme une 
personne à qui le souvenir d'un danger trop vivement 
présent en fait ressentir encore la douleur. La tante, bien 
convaincue que sa nièce n'aimait pas son neveu, fut stu- 
péfaite en découvrant qu'elle n'aimait personne. Elle trem- 
bla d'avoir à reconnaître en Juhe un cœur désenchanté, 
une jeune femme à qui Texpérience d'un jour, d'une nuit 
peut-être avait suffi pour apprécier la nulhté de Victor. 



3 2 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Si elle le connaît, tout est dit, pensa-t-elle, mon 
neveu subira bientôt les inconvénients du mariage. 

Elle se proposait alors de convertir Julie aux doctrines 
monarchiques du siècle de Louis XV; mais, quelques 
heures plus tard, elle apprit, ou plutôt elle devma la situa- 
tion assez commune dans le monde à laquelle la comtesse 
devait sa mélancolie. Julie, devenue tout à coup pensive, 
se retira chez elle plus tôt que de coutume. Quand sa 
femme de chambre l'eut déshabillée et l'eut laissée prête 
à se coucher, elle resta devant le feu, plongée dans une 
duchesse de velours jaune, meuble antique, aussi favo- 
rable aux affligés qu'aux gens heureux; elle pleura, elle 
soupira, elle pensa; puis elle prit une petite table, chercha 
du papier et se mit à écrire. Les heures passèrent rapide- 
ment, la confidence que Julie faisait dans cette lettre pa- 
raissait lui coûter beaucoup, chaque phrase amenait de 
longues rêveries; tout à coup la jeune femme fondit en 
larmes et s'arrêta. En ce moment les horloges sonnèrent 
deux heures. Sa tête, aussi lourde que celle d'une mou- 
rante, s'inclina sur son sein; puis quand elle la releva, 
Julie vit sa tante surgie tout à coup, comme un person- 
nage qui se serait détaché de la tapisserie tendue sur les 
murs. 

— Q_u'avez-vous donc, ma petite? lui dit sa tante. 
Pourquoi veiller si tard, et surtout pourquoi pleurer seule, 
à votre âge ? 

Elle s'assit sans autre cérémonie près de la nièce et 
dévora des jeux la lettre commencée. 

— Vous écriviez à votre mari ! 

— Sais-je où il est? reprit la comtesse. 

La tante prit le papier et le lut. Elle avait apporté ses 
lunettes, il y avait préméditation. L'innocente créature 
laissa prendre la lettre sans faire la moindre observation. 
Ce n'était ni un défaut de dignité, ni quelque sentiment 
de culpabilité secrète qui lui ôtait ainsi toute énergie ; non, 
sa tante se rencontra là dans un de ces moments de crise 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 3 3 

OÙ l'âme est sans ressort, où tout est indifférent, le bien 
comme le mal, le silence aussi bien que la confiance. Sem- 
blable à une jeune fille vertueuse qui accable un amant 
de dédains, mais qui, le soir, se trouve si triste, si aban- 
donnée, qu'elle le désire, et veut un cœur où déposer ses 
souffrances, Julie laissa violer sans mot dire le cachet que 
la délicatesse imprime à une lettre ouverte, et resta pen- 
sive pendant que la marquise lisait. 

«Ma chère Louisa, pourquoi réclamer tant de fois 
l'accomplissement de la plus imprudente promesse que 
puissent se faire deux jeunes filles ignorantes? Tu te de- 
mandes souvent, m'écris-tu, pourquoi je n'ai pas répondu 
depuis six mois à tes interrogations. Si tu n'as pas com- 
pris mon silence, aujourd'hui tu en devineras peut-être la 
raison en apprenant les mystères que je vais trahir. Je les 
aurais à jamais ensevelis dans le fond de mon cœur, si tu 
ne m'avertissais de ton prochain mariage. Tu vas te ma- 
rier, Louisa. Cette pensée me fait frémir. Pauvre petite, 
marie-toi; puis, dans quelques mois, un de tes plus poi- 
gnants regrets viendra du souvenir de ce que nous étions 
naguère, quand un soir, à Ecouen, parvenues toutes deux 
sous les plus grands chênes de la montagne, nous con- 
templâmes la belle vallée que nous avions à nos pieds et 
que nous y admirâmes les rayons du soleil couchant dont 
les reflets nous enveloppaient. Nous nous assmies sur un 
quartier de roche, et tombâmes dans un ravissement au- 
quel succéda la plus douce mélancolie. Tu trouvas la pre- 
mière que ce soleil lointain nous parlait d'avenir. Nous 
étions bien curieuses et bien folles alors ! Te souviens-tu de 
toutes nos extravagances? Nous nous embrassâmes comme 
deux amants, disions-nous. Nous nous jurâmes que la 
première mariée de nous deux raconterait fidèlement à 
l'autre ces secrets d'hy menée, ces joies que nos âmes 
enfantines nous peignaient si délicieuses. Cette soirée fera 
ton désespoir, Louisa. Dans ce temps, tu étais jeune, 
belle, insouciante, sinon heureuse; un mari te rendra, en 



VI. 



^4 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

peu de jours, ce que je suis déjà, laide, souffrante et 
vieille. Te dire combien j'étais fière, vaine et joyeuse 
d'épouser le colonel Victor d'Aiglemont, ce serait une 
folie ! Et même comment te le dirai-je? je ne me souviens 
plus de moi-même. En peu d'instants mon enfance est 
devenue comme un songe. Ma contenance pendant la 
journée solennelle qui consacrait un lien dont l'étendue 
m'était cachée n'a pas été exempte de reproches. Mon père 
a plus d'une fois tâché de réprimer ma gaieté, car je 
témoignais des joies qu'on trouvait inconvenantes, et mes 
discours révélaient de la malice, justement parce qu'ils 
étaient sans malice. Je faisais mille enfantillages avec ce 
voile nuptial, avec cette robe et ces fleurs. Restée seule, le 
soir, dans la chambre où j'avais été conduite avec apparat, 
je méditai quelque espièglerie pour intriguer Victor; et, 
en attendant qu'il vînt, j'avais des palpitations de cœur 
semblables à celles qui me saisissaient autrefois en ces 
jours solennels du 31 décembre, quand, sans être aper- 
çue, je me glissais dans le salon où les étrennes étaient 
entassées. Lorsque mon mari entra, qu'il me chercha, le 
rire étouffé que je fis entendre sous les mousselines qui 
m'enveloppaient a été le dernier éclat de cette gaieté douce 
qui anima les jeux de notre enfance... » 

Quand la douairière eut achevé de lire cette lettre, qui, 
commençant ainsi, devait contenir de bien tristes obser- 
vations, elle posa lentement ses lunettes sur la table, y 
remit aussitôt la lettre, et arrêta sur sa nièce deux yeux 
verts dont le feu clair n'était pas encore affaibli par son 

%^- . . ., . 

— Ma petite, dit-elle, une femme mariée ne saurait 

écrire ainsi à une jeune personne sans manquer aux con- 
venances. . . 

— C'est ce que je pensais, répondit Julie en interrom- 

f)ant sa tante; et j'avais honte de moi pendant que vous 
a lisiez... 

— Si à table un mets ne nous semble pas bon, il n'en 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 3 5 

faut dégoûter personne, mon enfant, reprit la vieille avec 
bonhomie, surtout lorsque, depuis Eve jusqu'à nous, 
le mariage a paru chose si excellente. . . — Vous n'avez 
plus de mère? dit la vieille femme. 

La comtesse tressailht; puis elle leva doucement la tête 
et dit : — J'ai déjà regretté plus d'une fois ma mère de- 
puis un an ; mais j'ai eu le tort de ne pas avoir écouté la 
répugnance de mon père qui ne voulait pas de Victor 
pour gendre. 

Elle regarda sa tante, et un frisson de joie sécha ses 
larmes quand elle aperçut l'air de bonté qui animait cette 
vieille figure. Elle tendit sa jeune main à la marquise qui 
semblait la solliciter; et quand leurs doigts se pressèrent, 
ces deux femmes achevèrent de se comprendre. 

— Pauvre orpheline ! ajouta la marquise. 

Ce fut un dernier trait de lumière pour Julie. Elle crut 
entendre encore la voix prophétique de son père. 

— Vous avez les mains brûlantes ! Sont-elles toujours 
ainsi? demanda la vieille femme. 

— La fièvre ne m'a quittée que depuis sept ou huit 
jours, répondit-elle. 

— Vous aviez la fièvre et vous me le cachiez ! 

— Je l'ai depuis un an, dit Julie avec une sorte d'an- 
xiété pudique. 

— Ainsi, mon bon petit ange, reprit sa tante, le ma- 
riage n'a été jusqu'à présent pour vous qu'une longue 
douleur? 

La jeune femme n'osa répondre ; mais elle fit un geste 
affirmatif qui trahissait toutes ses souffrances. 

— Vous êtes donc malheureuse? 

— Oh! non, ma tante. Victor m'aime à l'idolâtrie, et 
je l'adore, il est si bon! 

— Oui, vous l'aimez; mais vous le fuyez, n'est-ce pas? 

— Oui... quelquefois... il me cherche trop souvent. 

— N'êtes-vous pas souvent troublée dans la solitude 
par la crainte qu'il ne vienne vous j surprendre? 

3- 



36 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Hélas! oui, ma tante. Mais je l'aime bien, je vous 
assure. 

— Ne vous accusez-vous pas en secret vous-même de 
ne pas savoir ou de ne pouvoir partager ses plaisirs. Par- 
fois ne pensez-vous point que l'amour légitime est plus 
dur à porter que ne le serait une passion criminelle? 

— Oh! c'est cela, dit-elle en pleurant. Vous devinez 
donc tout, là où tout est énigme pour moi. Mes sens sont 
engourdis, je suis sans idées, enfin je vis difficilement. 
Mon âme est oppressée par une indéfinissable appréhen- 
sion qui glace mes sentiments et me jette dans une torpeur 
continuelle. Je suis sans voix pour me plaindre et sans 
paroles pour exprimer ma peine. Je souffre, et j'ai honte 
de souffrir en voyant Victor heureux de ce qui me tue. 

— Enfantillages , niaiseries que tout cela ! s'écria la tante 
dont le visage desséché s'anima tout à coup par un gai 
sourire, reflet des joies de son jeune âge. 

— Et vous aussi vous riez ! dit avec désespoir la jeune 
femme. 

— J'ai été ainsi , reprit promptement la marquise. Main- 
tenant que Victor vous a laissée seule, n'êtes-vous pas 
redevenue jeune fifle, tranquifle; sans plaisirs, mais sans 
souffrances ? 

Julie ouvrit de grands yeux hébétés. 

— Enfin, mon ange, vous adorez Victor, n'est-ce pas? 
mais vous aimeriez mieux être sa sœur que sa femme, et 
le mariage enfin ne vous réussit point. 

— Hé! bien, oui, ma tante. Mais pourquoi sourire? 

— Oh ! vous avez raison , ma pauvre enfant. II n'y a 
dans tout ceci, rien de bien gai. Votre avenir serait gros 
de plus d'un malheur si je ne vous prenais sous ma pro- 
tection, et si ma vieiHe expérience ne savait pas deviner 
la cause bien innocente de vos chagrins. Mon neveu ne 
méritait pas son bonheur, le sot ! Sous le règne de notre 
bien-aimé Louis XV, une jeune femme qui se serait trou- 
vée dans la situation où vous êtes aurait bientôt puni son 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 37 

mari de se conduire en vrai lansquenet. L'égoïste! Les 
militaires de ce tjran impérial sont tous de vilains igno- 
rants. Ils prennent la brutalité pour de la galanterie, ils 
ne connaissent pas plus les femmes qu'ils ne savent aimer; 
ils croient que d'aller à la mort le lendemain les dispense 
d'avoir, la veille, des égards et des attentions pour nous. 
Autrefois, on savait aussi bien aimer que mourir à pro- 
pos. Ma nièce, je vous le formerai. Je mettrai fin au triste 
désaccord, assez naturel, qui vous conduirait à vous haïr 
l'un et l'autre, à souhaiter un divorce, si toutefois vous 
n'étiez pas morte avant d'en venir au désespoir. 

Julie écoutait sa tante avec autant d'étonnement que de 
surprise d'entendre des paroles dont la sagesse était plutôt 
pressentie que comprise par elle, et très-effrajée de re- 
trouver dans la bouche d'une parente pleine d'expérience, 
mais sous une forme pKis douce, l'arrêt porté par son 
père sur Victor. Elle eut peut-être une vive intuition de 
son avenir, et sentit sans doute le poids des malheurs qui 
devaient l'accabler, car elle fondit en larmes, et se jeta 
dans les bras de la vieille dame en lui disant : «Soyez 
ma mère?» La tante ne pleura pas, car la Révolution a 
laissé aux femmes de l'ancienne monarchie peu de larmes 
dans les yeux. Autrefois l'amour et plus tard la Terreur 
les ont familiarisées avec les plus poignantes péripéties, 
en sorte qu'elles conservent au milieu des dangers de 
la vie une dignité froide, une affection sincère, mais sans 
expansion , qui leur permet d'être toujours fidèles à l'éti- 
quette et une noblesse de maintien que les mœurs nou- 
velles ont eu le grand tort de répudier. La douairière prit 
la jeune femme dans ses bras, la baisa au front avec une 
tendresse et une grâce qui souvent se trouvent plus dans 
les manières et les habitudes de ces femmes que dans leur 
cœur; elle cajola sa nièce par de douces paroles, lui 
promit un heureux avenir, la berça par des promesses 
d'amour en l'aidant à se coucher, comme si elle eût été 
sa fille, une fille chérie dont l'espoir et les chagrins deve- 



38 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

naient les siens propres; elle se revoyait jeune, se retrou- 
vait inexpériente et jolie en sa nièce. La comtesse s'endor- 
mit, heureuse d'avoir rencontré une amie, une mère à qui 
désormais elle pourrait tout dire. Le lendemain matin, au 
moment oij la tante et la nièce s'embrassaient avec cette 
cordialité profonde et cet air d'intelligence qui prouvent 
un progrès dans le sentiment, une cohésion plus parfaite 
entre deux âmes, elles entendirent le pas d'un cheval, 
tournèrent la tête en même temps, et virent le jeune An- 
glais qui passait lentement, selon son habitude. Il parais- 
sait avoir fait une certaine étude de la vie que menaient 
ces deux femmes solitaires, et ne manquait jamais à se 
trouver à leur déjeuner ou à leur dîner. Son cheval ralen- 
tissait le pas sans avoir besoin d'être averti; puis, pendant 
le temps qu'il mettait à franchir l'espace pris par les deux 
fenêtres de la salle à manger, Arthur y jetait un regard 
, mélancolique, la plupart du temps dédaigné par la com- 
tesse, qui n'y faisait aucune attention. Mais accoutumée à 
ces curiosités mesquines qui s'attachent aux plus petites 
choses afin d'animer la vie de province, et dont se garan- 
tissent difficilement les esprits supérieurs, la marquise 
s'amusait de l'amour timide et sérieux, si tacitement 
exprimé par l'Anglais. Ces regards périodiques étaient de- 
venus comme une habitude pour elle, et chaque jour elle 
signalait le passage d'Arthur par de nouvelles plaisante- 
ries. En se mettant à table, les deux femmes regardèrent 
simultanément l'insulaire. Les yeux de Julie et d'Arthur 
se rencontrèrent cette fois avec une telle précision de sen- 
timent, que la jeune femme rougit. Aussitôt l'Anglais 
pressa son cheval et partit au galop. 

— Mais, madame, dit Julie à sa tante, que faut-il faire? 
Il doit être constant pour les gens qui voient passer cet 
Anglais que je suis... 

— Oui, répondit la tante en l'interrompant. 

— Hé ! bien, ne pourrais-je pas lui dire de ne pas se 
promener ainsi? 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 39 

— Ne serait-ce pas lui donner à penser qu'il est dan- 
gereux? Et d'ailleurs pouvez-vous empêcher un homme 
d'aller et venir où bon lui semble? Demain nous ne man- 
gerons plus dans cette salle; quand il ne nous j verra plus, 
le jeune gentilhomme discontmuera de vous anner par la 
fenêtre. Voilà, ma chère enfant, comment se comporte 
une femme qui a l'usage du monde. 

Mais le malheur de Julie devait être complet. A peine 
les deux femmes se levaient-elles de table, que le valet de 
chambre de Victor arriva soudain. 11 venait de Bourges à 
franc étrier, par des chemins détournés, et apportait à la 
comtesse une lettre de son mari. Victor, qui avait quitté 
l'empereur, annonçait à sa femme la chute du régime im- 
périal, la prise de Pans, et l'enthousiasme qui éclatait en 
faveur des Bourbons sur tous les points de la France ; mais 
ne sachant comment pénétrer jusqu'à Tours, il la priait de 
venir en toute hâte à Orléans où il espérait se trouver avec 
des passe-ports pour elle. Ce valet de chambre, ancien 
militaire, devait accompagner Julie de Tours à Orléans, 
route que Victor croyait libre encore. 

— Madame, vous n'avez pas un instant à perdre, dit 
le valet de chambre, les Prussiens, les Autrichiens et les 
Anglais vont faire leur jonction à Blois ou à Orléans... 

En quelques heures la jeune femme fut prête, et partit 
dans une vieille voiture de voyage que lui prêta sa tante, 

— Pourquoi ne viendriez-vous pas à Paris avec nous ? 
dit-elle en embrassant sa tante. Maintenant que les Bour- 
bons se rétablissent, vous y trouveriez... 

— Sans ce retour inespéré j'y serais encore allée, ma 
pauvre petite, car mes conseils vous sont trop nécessaires, 
et à Victor et à vous. Aussi vais-je faire toutes mes dispo- 
sitions pour vous y rejoindre. 

Julie partit accompagnée de sa femme de chambre et 
du vieux militaire, qui galopait à côté de la chaise en 
veillant à la sécurité de sa maîtresse. A la nuit, en arrivant 
à un relais en avant de Blois, Julie, inquiète d'entendre 



4o SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

une voiture qui marchait derrière la sienne et ne l'avait 
pas quittée depuis Amboise, se mit à la portière afin de 
voir quels étaient ses compagnons de voyage. Le clair de 
lune lui permit d'apercevoir Arthur, debout, à trois pas 
d'elle, les yeux attachés sur sa chaise. Leurs regards se ren- 
contrèrent. La comtesse se rejeta vivement au fond de sa 
voiture, mais avec un sentiment de peur qui la fit palpiter. 
Comme la plupart des jeunes femmes réellement inno- 
centes et sans expérience, elle voyait une faute dans un 
amour involontairement inspiré à un homme. Elle ressen- 
tait une terreur instinctive, que lui donnait peut-être la 
conscience de sa faiblesse devant une si audacieuse agres- 
sion. Une des plus fortes armes de l'homme est ce pouvoir 
terrible d'occuper de lui-même une femme dont l'imagi- 
nation naturellement mobile s'eflPraie ou s'ofiPense d'une 
poursuite. La comtesse se souvint du conseil de sa tante, 
et résolut de rester pendant le voyage au fond de sa chaise 
de poste, sans en sortir. Mais à chaque relais elle entendait 
l'Anglais qui se promenait autour des deux voitures; puis 
sur la route, le bruit importun de sa calèche retentissait 
incessamment aux oreilles de Julie. La jeune femme pensa 
bientôt qu'une fois réunie à son mari, Victor saurait la 
défendre contre cette singulière persécution. 

— Mais si ce jeune homme ne m'aimait pas cepen- 
dant ? 

Cette réflexion fut la dernière de toutes celles qu'elle 
fit. En arrivant à Orléans, sa chaise de poste fut arrêtée 
par les Prussiens, conduite dans la cour d'une auberge, et 
gardée par des soldats. La résistance était impossible. Les 
étrangers expliquèrent aux trois voyageurs, par des signes 
impératifs, qu'ils avaient reçu la consigne de ne laisser 
sortir personne de la voiture. La comtesse resta pleurant 
pendant deux heures environ prisonnière au milieu des 
soldats qui fumaient, riaient, et parfois la regardaient avec 
une insolente curiosité; mais enfin elle les vit s'écartant 
de la voiture avec une sorte de respect en entendant le 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 4' 

bruit de plusieurs chevaux. Bientôt une troupe d'officiers 
supérieurs étrangers, à la tête desquels était un général 
autrichien , entoura la chaise de poste. 

— Madame, lui dit le général, agréez nos excuses; il 
y a eu erreur, vous pouvez continuer sans crainte votre 
voyage, et voici un passe-port qui vous évitera désormais 
toute espèce d'avanie. . . 

La comtesse prit le papier en tremblant, et balbutia de 
vagues paroles. Elle voyait près du général et en costume 
d'officier anglais, Arthur à qui sans doute elle devait sa 
prompte délivrance. Tout à la fois joyeux et mélanco- 
lique, le jeune Anglais détourna la tête, et n'osa regarder 
Julie qu'à la dérobée. Grâce au passe-port, madame d'Ai- 
glemont parvint à Paris sans aventure fâcheuse. Elle y 
retrouva son mari, qui, délié de son serment de fidélité 
à l'empereur, avait reçu le plus flatteur accueil du comte 
d'Artois nommé lieutenant-général du royaume par son 
frère Louis XVIII. Victor eut dans les gardes du corps 
un grade éminent qui lui donna le rang de général. Ce- 
pendant, au milieu des fêtes qui marquèrent le retour des 
Bourbons, un malheur bien profond, et qui devait influer 
sur sa vie, assaillit la pauvre Julie : elle perdit la comtesse 
de Listomère-Landon. La vieille dame mourut de joie et 
d'une goutte remontée au cœur, en revoyant à Tours le 
duc d'Angoulême. Ainsi, la personne à laquelle son âge 
donnait le droit d'éclairer Victor, la seule qui, par d'adroits 
conseils, pouvait rendre l'accord de la femme et du mari 
plus parfait, cette personne était morte. Julie sentit toute 
l'étendue de cette perte. 11 n'y avait plus qu'elle-même 
entre elle et son mari. Mais, jeune et timide, elle devait 
préférer d'abord la souffrance à la plainte. La perfection 
même de son caractère s'opposait à ce qu'elle osât se sou- 
straire à ses devoirs, ou tenter de rechercher la cause de 
ses douleurs; car les faire cesser eut été chose trop déli- 
cate : Julie aurait craint d'offenser sa pudeur de jeune 
fille. 



42 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

Un mot sur les destinées de monsieur d'Aiglemont 
sous la Restauration. 

Ne se rencontre-t-il pas beaucoup d'hommes dont la 
nullité profonde est un secret pour la plupart des gens qui 
les connaissent? Un haut rang, une illustre naissance, 
d'importantes fonctions, un certain vernis de politesse, 
une grande réserve dans la conduite, ou les prestiges de 
la fortune sont, pour eujç, comme des gardes qui em- 
pêchent les critiques de pénétrer jusqu'à leur intime exis- 
tence. Ces gens ressemblent aux rois dont la véritable 
taille, le caractère et les mœurs ne peuvent jamais être ni 
bien connus ni justement appréciés, parce qu'ils sont vus 
de trop loin ou de trop près. Ces personnages à mérite 
factice interrogent au lieu de parler, ont l'art de mettre 
les autres en scène pour éviter de poser devant eux; puis, 
avec une heureuse adresse, ils tirent chacun par le fil 
de ses passions ou de ses intérêts, et se jouent ainsi des 
hommes qui leur sont réellement supérieurs, en font 
des marionnettes et les croient petits pour les avoir ra- 
baissés jusqu'à eux. Ils obtiennent alors le triomphe natu- 
rel d'une pensée mesquine, mais fixe, sur la mobilité des 
grandes pensées. Aussi pour juger ces têtes vides, et peser 
leurs valeurs négatives, l'observateur doit-il posséder un 
esprit plus subtil que supérieur, plus de patience que de 
portée dans la vue, plus de finesse et de tact que d'éléva- 
tion et de grandeur dans les idées. Néanmoins, quelque 
habileté que déploient ces usurpai.curs en défendant leurs 
côtés faibles, il leur est bien difficile de tromper leurs 
femmes, leurs mères, leurs enfants ou l'ami de la maison; 
mais ces personnes leur gardent presque toujours le secret 
sur une chose qui touche, en quelque sorte, à l'honneur 
commun; et souvent même elles les aident à en imposer 
au monde. Si, grâce à ces conspirations domestiques, 
beaucoup de niais passent pour des hommes supérieurs, 
ils compensent le nombre d'hommes supérieurs qui passent 
pour des niais, en sorte que l'Etat Social a toujours la 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 4^ 

même masse de capacités apparentes. Songez maintenant 
au rôle que doit jouer une femme d'esprit et de sentiment 
en présence d'un mari de ce genre, n'apercevez-vous pas 
des existences pleines de douleurs et de dévouement dont 
rien ici-bas ne saurait récompenser certains coeurs pleins 
d'amour et de délicatesse? Qu'il se rencontre une femme 
forte dans cette horrible situation , elle en sort par un crime , 
comme fit Catherine II, néanmoins nommée la Grande. 
Mais comme toutes les femmes ne sont pas assises sur un 
trône, elles se vouent, la plupart, à des malheurs domes- 
tiques qui , pour être obscurs , n'en sont pas moins terribles. 
Celles qui cherchent ici-bas des consolations immédiates 
à leurs maux ne font souvent que changer de peines 
lorsqu'elles veulent rester fidèles à leurs devoirs, ou com- 
mettent des fautes si elles violent les lois au profit de leurs 
plaisirs. Ces réflexions sont toutes applicables à l'histoire 
secrète de JuIie.Tant que Napoléon resta debout, le comte 
d'Aiglemont, colonel comme tant d'autres, bon officier 
d'ordonnance, excellant à remplir une mission dange- 
reuse, mais incapable d'un commandement de quelque 
importance, n'excita nulle envie, passa pour un des braves 
que favorisait l'empereur, et fut ce que les militaires nom- 
ment vulgairement un bon enfant. La Restauration, qui lui 
rendit le titre de marquis, ne le trouva pas ingrat : il suivit 
les Bourbons à Gand. Cet acte de logique et de fidélité 
fit mentir l'horoscope que jadis tirait son beau-père en 
disant de son gendre qu'il resterait colonel. Au second 
retour, nommé lieutenant-général et redevenu marquis, 
monsieur d'Aiglemont eut l'ambition d'arriver à la pairie, 
il adopta les maximes et la politique du Conservateur*, s'en- 
veloppa d'une dissimulation qui ne cachait rien, devint 
grave, interrogateur, peu parleur, et fut pris pour un 
homme profond. Retranché sans cesse dans les formes de 
la politesse, muni de formules, retenant et prodiguant les 
phrases toutes faites qui se frappent régulièrement à Paris 
pour donner en petite monnaie aux sots le sens des grandes 



44 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

idées ou des faits, les gens du monde le réputèrent homme 
de goût et de savoir. Entêté dans ses opinions aristocra- 
tiques, il fut cité comme ayant un beau caractère. Si, par 
hasard, il devenait insouciant ou gai comme il l'était jadis, 
l'insignifiance et la niaiserie de ses propos avaient pour les 
autres des sous-entendus diplomatiques. «Oh ! il ne dit 
que ce qu'il veut dire, » pensaient de très-honnêtes gens. II 
était aussi bien servi par ses qualités que par ses défauts. 
Sa bravoure lui valait une haute réputation militaire que 
rien ne démentait, parce qu'il n'avait jamais commandé 
en chef. Sa figure mâle et noble exprimait des pensées 
larges, et sa physionomie n'était une imposture que pour 
sa femme. En entendant tout le monde rendre justice à 
ses talents postiches, le marquis d'Aiglemont finit par se 
persuader à lui-même qu'il était un des hommes les plus 
remarquables de la cour où, grâce à ses dehors, il sut 
plaire, et où ses différentes valeurs furent acceptées sans 
protêt. 

Néanmoins monsieur d'Aiglemont était modeste au 
logis, il y sentait instinctivement la supériorité de sa 
femme, quelque jeune qu'elle fût; et, de ce respect invo- 
lontaire, naquit un pouvoir occulte que la marquise se 
trouva forcée d'accepter, malgré tous ses efforts pour en 
repousser le fardeau. Conseil de son mari, elle en dirigea 
les actions et la fortune. Cette influence contre nature fut 
pour elle une espèce d'humiliation et la source de bien 
des peines qu'elle ensevelissait dans son cœur. D'abord, 
son instinct si délicatement féminin lui disait qu'il est bien 
plus beau d'obéir à un homme de talent que de conduire 
un sot, et qu'une jeune épouse, obligée de penser et d'agir 
en homme, n'est ni femme ni homme, abdique toutes Tes 
grâces de son sexe en en perdant les malheurs, et n'ac- 
quiert aucun des privilèges que nos lois ont remis aux 
plus forts. Son existence cachait une bien amère dérision. 
N'était-cIIe pas obligée d'honorer une idole creuse, de 
protéger son protecteur, pauvre être qui, pour salaire d'un 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 45 

dévouement continu, lui jetait l'amour égoïste des maris, 
ne voyait en elle que la femme, ne daignait ou ne savait 
pas, injure tout aussi profonde, s'inquiéter de ses plaisirs, 
ni d'où venaient sa tristesse et son dépérissement? Comme 
la plupart des maris qui sentent le joug d'un esprit supé- 
rieur, le marquis sauvait son amour-propre en concluant 
de la faiblesse physique à la faiblesse morale de Julie qu'il 
se plaisait à plaindre en demandant compte au sort de lui 
avoir donné pour épouse une jeune fille maladive. Enfin, 
il se faisait la victime tandis qu'il était le bourreau, La 
marquise, chargée de tous les malheurs de cette triste exis- 
tence, devait sourire encore à son maître imbécile, parer 
de fleurs une maison de deuil, et afficher le bonheur sur 
un visage pâli par de secrets supplices. Cette responsa- 
bilité d'honneur, cette abnégation magnifique donnèrent 
insensiblement à la jeune marquise une dignité de femme, 
une conscience de vertu qui lui servirent de sauvegarde 
contre les dangers du monde. Puis, pour sonder ce cœur 
à fond, peut-être le malheur intime et caché par lequel 
son premier, son naïf amour de jeune fille était couronné, 
lui fit-il prendre en horreur les passions; peut-être n'en 
conçut-elle ni l'entraînement, ni les joies illicites, mais 
délirantes, qui font oublier à certaines femmes les lois 
de sagesse, les principes de vertu sur lesquels la société 
repose. Renonçant, comme à un songe, aux douceurs, à 
la tendre harmonie que la vieille expérience de madame 
de Listomère-Landon lui avait promise, elle attendit avec 
résignation la fin de ses peines en espérant mourir jeune. 
Depuis son retour de Touraine, sa santé s'était chaque 
jour affaiblie, et la vie semblait lui être mesurée par la 
souffrance; souffrance élégante d'ailleurs, maladie presque 
voluptueuse en apparence, et qui pouvait passer aux yeux 
des gens superficiels pour une fantaisie de petite-maîtresse. 
Les médecins avaient condamné la marquise à rester cou- 
chée sur un divan, où elle s'étiolait au milieu des fleurs 
qui l'entouraient, en se fanant comme elles. Sa faiblesse 



46 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

lui interdisait la marche et le grand air; elle ne sortait 
qu'en voiture fermée. Sans cesse environnée de toutes les 
merveilles de notre luxe et de notre industrie modernes, 
elle ressemblait moins à une malade qu'à une reine indo- 
lente. Q^Lielques amis, amoureux peut-être de son malheur 
et de sa faiblesse, sûrs de toujours la trouver chez elle, et 
spéculant sans doute aussi sur sa bonne santé future, ve- 
naient lui apporter les nouvelles et l'instruire de ces mille 
petits événements qui rendent à Pans l'existence si variée. 
Sa mélancolie, quoique grave et profonde, était donc la 
mélancolie de l'opulence. La marquise d'Aiglemont res- 
semblait à une belle fleur dont la racine est rongée par 
un insecte noir. Elle allait parfois dans le monde, ns)n 
par goût, mais pour obéir aux exigences de la position à 
laquelle aspirait son mari. Sa voix et la perfection de son 
chant pouvaient lui permettre d'y recueillir des applau- 
dissements qui flattent presque toujours une jeune femme; 
mais à quoi lui servaient des succès qu'elle ne rapportait 
ni a des sentiments ni à des espérances ? Son mari n'aimait 
pas la musique. Enfin , elle se trouvait presque toujours gê- 
née dans les salons où sa beauté lui attirait des hommages 
intéressés. Sa situation y excitait une sorte de compassion 
cruelle, une curiosité triste. Elle était atteinte d'une in- 
flammation assez ordinairement mortelle, que les femmes 
se confient à l'oreille, et à laquelle notre néologie n'a pas 
encore su trouver de nom. Malgré le silence au sein duquel 
sa vie s'écoulait, la cause de sa souffrance n'était un secret 
pour personne. Toujours jeune fille, en dépit du mariage, 
les moindres regards la rendaient honteuse. Aussi, pour 
éviter de rougir, n'apparaissait-elle jamais que riante, gaie; 
elle affectait une fausse joie , se disait toujours bien portante , 
ou prévenait les questions sur sa santé par de pudiques 
mensonges. Cependant, en 1817, un événement contribua 
beaucoup à modifier l'état déplorable dans lequel Julie 
av^it été plongée jusqu'alors. Elle eut une fille, et voulut 
la nourrir. Pendant deux années, les vives distractions et 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 4? 

les inquiets plaisirs que donnent les soins maternels lui 
firent une vie moins malheureuse. Elle se sépara nécessai- 
rement de son mari. Les médecms lui pronostiquèrent une 
meilleure santé; mais la marquise ne crut point à ces pré- 
sages hypothétiques. Comme toutes les personnes pour 
lesquelles la vie n'a plus de douceur, peut-être voyait-elle 
dans la mort un heureux dénouement. 

Au commencement de l'année 1819, la vie lui fut plus 
cruelle que jamais. Au moment où elle s'applaudissait du 
bonheur négatif qu'elle avait su conquérir, elle entrevit 
d'effroyables abîmes : son mari s'était, paj degrés, désha- 
bitué d'elle. Ce refroidissement d'une affection déjà si 
tiède et tout égoïste pouvait amener plus d'un malheur 
que son tact fin et sa prudence lui faisaient prévoir. Quoi- 
qu'elle fût certaine de conserver un grand empire sur 
Victor et d'avoir obtenu son estime pour toujours, elle 
craignait l'influence des passions sur un homme si nul et 
si vaniteusement irréfléchi. Souvent ses amis surprenaient 
Julie livrée à de longues méditations; les moins clair- 
voyants lui en demandaient le secret en plaisantant comme 
si une jeune femme pouvait ne songer qu'à des frivolités, 
comme s'il n'existait pas presque toujours un sens pro- 
fond dans les pensées d'une mère de famille. Dlailleurs, 
le malheur aussi bien que le bonheur vrai nous mène à la 
rêverie. Parfois, en jouant avec son Hélène, Julie la regar- 
dait d'un œil sombre, et cessait de répondre à ces interro- 
gations enfantines qui font tant de plaisir aux mères, pour 
demander compte de sa destinée au présent et à l'avenir. 
Ses yeux se mouillaient alors de larmes, quand soudain 
quelque souvenir lui rappelait la scène de la revue ^ux 
Tuileries. Les prévoyantes paroles de son père retentis- 
saient derechef à son oreille, et sa conscience lui repro- 
chait d'en avoir méconnu la sagesse. De cette désobéissance 
folle venaient tous ses malheurs; et souvent elle ne savait, 
entre tous, lequel était le plus difficile à porter. Non-seule- 
ment les doux trésors de son âme restaient ignorés, mais 



48 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

elle ne pouvait Jamais parvenir à se faire comprendre de 
son mari, même dans les choses les plus ordinaires de la 
vie. Au moment oii la faculté d'amner se développait en 
elle plus forte et plus active, l'amour permis, l'amour 
conjugal s'évanouissait au milieu de graves souffrances 
physiques et morales. Puis elle avait pour son mari cette 
compassion voisme du mépris qui flétrit à la longue tous 
les sentiments. Enfin, si ses conversations avec quelques 
amis, si les exemples, ou si certaines aventures du grand 
monde ne lui eussent pas appris que l'amour apportait 
d'immenses bonheurs, ses blessures lui auraient fait devi- 
ner les plaisirs profonds et purs qui doivent unir des âmes 
fraternelles. Dans le tableau que sa mémoire lui traçait du 
passé, la candide figure d'Arthur s'y dessinait chaque jour 
plus pure et plus belle, mais rapidement; car elle n'osait 
s'arrêter à ce souvenir. Le silencieux et timide amour du 
jeune Anglais était le seul événement qui, depuis le ma- 
riage, eût laissé quelques doux vestiges dans ce cœur 
sombre et solitaire. Peut-être toutes les espérances trom- 
pées, tous les désirs avortés qui, graduellement, attris- 
taient l'esprit de Julie, se reportaient-ils, par un jeu naturel 
de l'imagination, sur cet homme, dont les manières, les 
sentiments et le caractère paraissaient offrir tant de sympa- 
thies avec les siens. Mais cette pensée avait toujours l'ap- 
parence d'un caprice, d'un songe. Après ce rêve impos- 
sible, toujours clos par des soupirs, Julie se réveillait plus 
malheureuse, et sentait encore mieux ses douleurs latentes 
quand elle les avait endormies sous les ailes d'un bonheur 
imaginaire. Parfois, ses plaintes prenaient un caractère de 
folie et d'audace, elle voulait des plaisirs à tout prix; mais 
plus souvent encore, elle restait en proie à je ne sais quel 
engourdissement stupide, écoutait sans comprendre, ou 
concevait des pensées si vagues, si indécises, qu'elle n'eût 
pas trouvé de langage pour les rendre. Froissée dans ses 
plus intimes volontés, dans les mœurs que, jeune fille, 
elle avait rêvées jadis, elle était obligée de dévorer ses 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 4r9 

larmes. A qui se serait-elle plainte? de qui pouvait-elle 
être entendue? Puis, elle avait cette extrême délicatesse 
de la femme, cette ravissante pudeur de sentiment qui 
consiste à taire une plainte inutile, à ne pas prendre un 
avantage quand le triomphe doit humilier le vainqueur et 
le vaincu. Julie essayait de donner sa capacité, ses propres 
vertus à monsieur d'Aiglemont, et se vantait de goûter le 
bonheur qui lui manquait. Toute sa finesse de femme était 
employée en pure perte à des ménagements ignorés de 
celui-là même dont ils perpétuaient le despotisme. Par 
moments, elle était ivre de malheur, sans idée, sans frein; 
mais, heureusement, une pitié vraie la ramenait toujours à 
une espérance suprême : elle se réfugiait dans la vie fu- 
ture, admirable croyance qui lui faisait accepter de nou- 
veau sa tâche douloureuse. Ces combats si terribles, ces 
déchirements intérieurs étaient sans gloire, ces longues 
mélancolies étaient inconnues; nulle créature ne recueillait 
ses regards ternes, ses larmes amères jetées au hasard et 
dans la solitude. 

Les dangers de la situation critique à laquelle la mar- 
quise était insensiblement arrivée par la force des circon- 
stances se révélèrent à elle dans toute leur gravité pendant 
une soirée du mois de janvier 1820. Quand deux époux 
se connaissent parfaitement et ont pris une longue habi- 
tude d'eux-mêmes, lorsqu'une femme sait interpréter les 
moindres gestes d'un homme et peut pénétrer les senti- 
ments ou les choses qu'il lui cache, alors des lumières 
soudaines éclatent souvent après des réflexions ou des 
remarques précédentes, dues au hasard, ou primitivement 
faites avec insouciance. Une femme se réveille souvent 
tout à coup sur le bord ou au fond d'un abîme. Ainsi la 
marquise, heureuse d'être seule depuis quelques jours, 
devina le secret de sa solitude. Inconstant ou lassé, géné- 
reux ou plein de pitié pour elle, son mari ne lui appar- 
tenait plus. En ce moment, elle ne pensa plus à elle, ni à 
ses souff"rances, ni à ses sacrifices; elle ne fut plus que mère, 

VI. 4 



5 O . SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

et vit la fortune, l'avenir, le bonheur de sa fille; sa fille, 
le seul être d'où lui vînt quelque félicité; son Hélène, 
seul bien qui l'attachât à la vie. Maintenant, Julie voulait 
vivre pour préserver son enfant du joug effroyable sous 
lequel une marâtre pouvait étouffer la vie de cette chère 
créature. A cette nouvelle prévision d'un sinistre avenir, 
elle tomba dans une de ces méditations ardentes qui dé- 
vorent des années entières. Entre elle et son mari, désor- 
mais, il devait se trouver tout un monde de pensées, dont 
le poids porterait sur elle seule. Jusqu'alors, sûre d'être 
aimée par Victor, autant qu'il pouvait aimer, elle s'était 
dévouée à un bonheur qu'elle ne partageait pas; mais 
aujourd'hui, n'ayant plus la satisfaction de savoir que ses 
larmes faisaient la joie de son mari, seule dans le monde, 
il ne lui restait plus que le choix des malheurs. Au miheu 
du découragement qui, dans le calme et le silence de la 
nuit, détenclit toutes ses forces; au moment où, quittant 
son divan et son feu presque éteint, elle allait, à la lueur 
d'une lampe, contempler sa fille d'un œil sec, monsieur 
d'Aiglemont rentra plein de gaieté. Julie lui fit admirer le 
sommeil d'Hélène; mais il accueillit l'enthousiasme de sa 
femme par une phrase banale. 

— A cet âge, dit-il, tous les enfants sont gentils. 
Puis, après avoir insouciamment baisé le front de sa 

fille, il baissa les rideaux du berceau, regarda Julie, lui 
prit la main, et l'amena près de lui sur ce divan où tant 
de fatales pensées venaient de surgir. 

— Vous êtes bien belle ce soir, madame d'Aiglemont! 
s'écria-t-il avec cette insupportable gaieté dont le vide était 
si connu de la marquise. 

— Où avez-vous passé la soirée ! lui demanda-t-elle en 
feignant une profonde indifférence. 

— Chez madame de Sérisy. 

11 avait pris sur la cheminée un écran, et il en examinait 
le transparent avec attention, sans avoir aperçu la trace 
des larmes versées par sa femme. Julie frissonna. Le lan- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 5 I 

gage ne suffirait pas à exprimer le torrent de pensées qui 
s'échappa de son cœur et qu'elle dut y contenu-. 

— Madame de Sérisj donne un concert lundi pro- 
chain, et se meurt d'envie de t'avoir. II suffit que depuis 
long-temps tu n'aies paru dans le monde pour qu'elle dé- 
sire te voir chez elle. C'est une bonne femme qui t'aime 
beaucoup. Tu me feras plaisir d'y venir; j'ai presque ré- 
pondu de toi... 

— J'irai, répondit Julie. 

Le son de la voix, l'accent et le regard de la marquise 
eurent quelque chose de si pénétrant, de si particulier, 
que, malgré son insouciance, Victor regarda sa femme 
avec étonnement. Ce fut tout. Julie avait deviné que 
madame de Sérisj était la femme qui lui avait enlevé le 
cœur de son mari. Elle s'engourdit dans une rêverie de 
désespoir, et parut très-occupée à regarder le feu. Victor 
faisait tourner l'écran dans ses doigts avec l'air ennuyé 
d'un homme qui, après avoir été heureux ailleurs, apporte 
chez lui la fatigue du bonheur. Quand il eut bâillé plu- 
sieurs fois, il prit un flambeau d'une main, de l'autre alla 
chercher languissamment le cou de sa femme, et voulut 
l'embrasser; mais Julie se baissa, lui présenta son front, 
et y reçut le baiser du soir, ce baiser machinal, sans 
amour, espèce de grimace qui lui parut assez odieuse. 
Quand Victor eut fermé la porte, la marquise tomba sur 
un siège; ses jambes chancelèrent, elle fondit en larmes. 
If faut avoir subi le supplice de quelque scène analogue 
pour comprendre tout ce que celle-ci cache de douleurs, 
pour deviner les longs et terribles drames auxquels elle 
donne lieu. Ces simples et niaises paroles, ces silences 
entre les deux époux, les gestes, les regards, la manière 
dont le marquis s'était assis devant le feu, l'attitude qu'il 
eut en cherchant à baiser le cou de sa femme, tout avait 
servi à faire, de cette heure, un tragique dénouement à la 
vie solitaire et douloureuse menée par Julie. Dans sa folie, 
elle se mit à genoux devant son divan, s'y plongea le vi- 

4- 



52 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

sage pour ne rien voir, et pria le ciel, en donnant aux 
paroles habituelles de son oraison un accent intime, une 
signification nouvelle qui eussent déchiré le cœur de son 
mari, s'il l'eût entendue. Elle demeura pendant huit jours 
préoccupée de son avenir, en proie à son malheur, qu'elle 
étudiait en cherchant les moyens de ne pas mentir à son 
cœur, de regagner son empire sur le marquis, et de vivre 
assez long-temps pour veiller au bonheur de sa fille. Elle 
résolut alors de lutter avec sa rivale, de reparaître dans le 
monde, d'y briller; de fisindre pour son mari un amour 
qu'elle ne pouvait plus éprouver, de le séduire; puis, 
lorsque par ses artifices elle l'aurait soumis à son pouvoir, 
d'être coquette avec lui comme le sont ces capricieuses 
maîtresses qui se font un plaisir de tourmenter leurs 
amants. Ce manège odieux était le seul remède possible 
à ses maux. Ainsi, elle deviendrait maîtresse de ses souf- 
frances, elle les ordonnerait selon son bon plaisir, et les 
rendrait plus rares tout en subjuguant son mari, tout en 
le domptant sous un despotisme terrible. Elle n'eut plus 
aucun remords de lui imposer une vie difficile. D'un seul 
bond, elle s'élança dans les froids calculs de l'indifférence. 
Pour sauver sa fille, elle devina tout à coup les perfidies, 
les mensonges des créatures qui n'aiment pas, les trom- 
peries de la coquetterie, et ces ruses atroces qui font haïr 
si profondément la femme chez qui les hommes supposent 
alors des corruptions innées. A l'insu de Julie, sa vanité 
féminine, son intérêt et un vague désir de vengeance 
s'accordèrent avec son amour maternel pour la faire entrer 
dans une voie où de nouvelles douleurs l'attendaient. Mais 
elle avait l'âme trop belle, l'esprit trop délicat, et surtout 
trop de franchise pour être long-temps complice de ces 
fraudes. Habituée à lire en elle-même, au premier pas 
dans le vice, car ceci était du vice, le cri de sa conscience 
devait étouffer celui des passions et de l'égoïsme. En effet, 
chez une jeune femme dont le cœur est encore pur, et oiî 
l'amour est resté vierge, le sentiment de la maternité même 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 5 3 

est soumis à la voix de la pudeur. La pudeur n'est-elle 
pas toute la femme? Mais Julie ne voulut apercevoir 
aucun danger, aucune faute dans sa nouvelle vie. Elle vint 
chez madame de Sérisj. Sa rivale comptait voir une femme 
pâle, languissante; la marquise avait mis du rouge, et se 
présenta dant tout l'éclat d'une parure qui rehaussait encore 
sa beauté. 

Madame la comtesse de Sérisj était une de ces femmes 
qui prétendent exercer à Pans une sorte d'empire sur la 
mode et sur le monde; elle dictait des arrêts qui, reçus 
dans le cercle où elle régnait, lui semblaient universelle- 
ment adoptés; elle avait la prétention de faire des mots; 
elle était souverainement jugeuse. Littérature, politique, 
hommes et femmes, tout subissait sa censure; et madame 
de Sérisy semblait défier celle des autres. Sa maison était, 
en toute chose, un modèle de bon goût. Au milieu de ces 
salons remplis de femmes élégantes et belles, Julie triom- 
pha de la comtesse. Spirituelle, vive, sémillante, elle eut 
autour d'elle les hommes les plus distingués de la soirée. 
Pour le désespoir des femmes, sa toilette était irrépro- 
chable, et toutes lui envièrent une coupe de robe, une 
forme de corsage dont l'effet fut attribué généralement à 
quelque génie de couturière inconnue, car les femmes 
aiment mieux croire à la science des chiffons qu'à la grâce 
et à la perfection de celles qui sont faites de manière à les 
bien porter. Lorsque Julie se leva pour aller au piano 
chanter la romance de Desdémone*, les hommes accou- 
rurent de tous les salons pour entendre cette célèbre voix, 
muette depuis si long-temps, et il se fit un profond silence. 
La marquise éprouva de vives émotions en voyant les têtes 
pressées aux portes et tous les regards attachés sur elle. 
Elle chercha son mari, lui lança une œillade pleine de 
coquetterie, et vit avec plaisir qu'en ce moment son amour- 
propre était extraordinairement flatté. Heureuse de ce 
triomphe, elle ravit l'assemblée dans la première partie 
d'à/ piu salice*. Jamais ni la Malibran ni la Pasta n'avaient 



54 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

fait entendre des chants si parfaits de sentiment et d'into- 
nation; mais, au moment de la reprise, elle regarda dans 
les groupes, et aperçut Arthur dont le regard fixe ne la 
quittait pas. Elle tressaillit vivement, et sa voix s'altéra. 
Madame de Sérisy s'élança de sa place vers la marquise. 

— Qu'avez-vous, ma chère? Oh! pauvre petite, elle 
est si souffrante ! Je tremblais en lui voyant entreprendre 
une chose au-dessus de ses forces. . . 

La romance fut interrompue. Julie, dépitée, ne se sentit 
plus le courage de continuer et subit la compassion per- 
fide de sa rivale. Toutes les femmes chuchotèrent; puis, à 
force de discuter cet incident, elles devinèrent la lutte 
commencée entre la marquise et madame de Sérisy, 
qu'elles n'épargnèrent pas dans leurs médisances. Les bi- 
zarres pressentiments qui avaient si souvent agité Julie se 
trouvaient tout à, coup réalisés. En s'occupant d'Arthur, 
elle s'était complu à croire qu'un homme, en apparence 
si doux, si délicat, devait être resté fidèle à son premier 
amour. Parfois elle s'était flattée d'être l'objet de cette 
belle passion, la passion pure et vraie d'un homme jeune, 
dont toutes les pensées appartiennent à sa bien-aimée, 
dont tous les moments lui sont consacrés, qui n'a point 
de détours, qui rougit de ce qui fait rougir une femme, 
pense comme une femme, ne lui donne point de ri- 
vales, et se livre à elle sans songer à l'ambition, ni à la 
gloire, ni à la fortune. Elle avait rêvé tout cela d'Arthur, 
par folie, par distraction; puis tout à coup elle crut voir 
son rêve accompli. Elle lut sur le visage presque féminin 
du jeune Anglais les pensées profondes, les mélancolies 
douces, les résignations douloureuses dont elle-même était 
la victime. Elle se reconnut en lui. Le malheur et la mé- 
lancolie sont les interprètes les plus éloquents de l'amour, 
et correspondent entre deux êtres souffrants avec une in- 
croyable rapidité. La vue intime et l'intussusception des 
choses ou des idées sont chez eux complètes et justes. 
Aussi la violence du choc que reçut la marquise lui ré- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 5 5 

véla-t-elle tous les dangers de l'avenir. Trop heureuse de 
trouver un prétexte à son trouble dans son état habituel 
de souffrance, elle se laissa volontiers accabler par l'ingé- 
nieuse pitié de madame de Sérisj. L'interruption de la 
romance était un événement dont s'entretenaient assez 
diversement plusieurs personnes. Les unes déploraient le 
sort de Julie, et se plaignaient de ce qu'une femme si re- 
marquable fût perdue pour le monde; les autres voulaient 
savoir la cause de ses souffrances et de la solitude dans 
laquelle elle vivait. 

— Eh! bien, mon cher Ronquerolles, disait le marquis 
au frère de madame de Sérisj, tu enviais mon bonheur 
en voyant madame d'Aiglemont, et tu me reprochais de 
lui être infidèle? Va, tu trouverais mon sort bien peu dé- 
sirable, SI tu restais comme moi en présence d'une jolie 
femme pendant une ou deux années, sans oser lui baiser 
la main, de peur de la briser. Ne t'embarrasse jamais de 
ces bijoux délicats, bons seulement à mettre sous verre, 
et que leur fragilité, leur cherté nous oblige à toujours 
respecter. Sors-tu souvent ton beau cheval pour lequel tu 
crains, m'a-t-on dît, les averses et la neige? Voilà mon 
histoire. Il est vrai que je suis sûr de la vertu de ma 
femme; mais mon mariage est une chose de luxe; et si 
tu me crois marié, tu te trompes. Aussi mes infidélités 
sont-elles en quelque sorte légitimes. Je voudrais bien 
savoir comment vous feriez à ma place, messieurs les 
rieurs? Beaucoup d'hommes auraient moins de ménage- 
ments que je n'en ai pour ma femme. Je suis sûr, ajouta-t-il 
à voix basse, que madame d'Aiglemont ne se doute de 
rien. Aussi, certes, aurais-je grand tort de me plaindre, 
je suis très-heureux. ..Seulement, rien n'est plus ennuyeux 
pour un homme sensible, que de voir souffrir une pauvre 
créature à laquelle on est attaché. . . 

— Tu as donc beaucoup de sensibilité? répondit mon- 
sieur de Ronquerolles, car tu es rarement chez toi. 

Cette amicale épigramme fit rire les auditeurs; mais 



^6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

Arthur resta froid et imperturbable, en gentleman qui a 
pris la gravité pour base de son caractère. Les étranges 
paroles de ce mari firent sans doute concevoir quelques 
espérances au Jeune Anglais, qui attendit avec patience le 
moment oii il pourrait se trouver seul avec monsieur 
d'Aiglemont, et l'occasion s'en présenta bientôt. 

— Monsieur, lui dit-il, je vois avec une peine infinie 
l'état de madame la marquise, et si vous saviez que, faute 
d'un régime particulier, elle doit mourir misérablement, 
je pense que vous ne plaisanteriez pas sur ses souffrances. 
Si je vous parle ainsi, j'y suis en quelque sorte autorisé 
par la certitude que j'ai de sauver madame d'Aiglemont, 
et de la rendre à la vie et au bonheur. 11 est peu naturel 
qu'un homme de mon rang soit médecin; et, néanmoins, 
le hasard a voulu que j'étudiasse la médecine. Or, je 
m'ennuie assez, dit- il en affectant un froid égoïsme qui 
devait servir ses desseins, pour qu'il me soit indifférent 
de dépenser mon temps et mes voyages au profit d'un 
être souffrant, au lieu de satisfaire quelques sottes fan- 
taisies. Les guérisons de ces sortes de maladies sont rares, 
parce qu'elles exigent beaucoup de soins, de temps et de 
patience; il faut surtout avoir de la fortune, voyager, 
suivre scrupuleusement des prescriptions qui varient 
chaque jour, et n'ont rien de désagréable. Nous sommes 
deux gentilshommes, dit-il en donnant à ce mot l'acception 
du mot anglais ^^nf/ema/i; et nous pouvons nous entendre. 
Je vous préviens que si vous acceptez ma proposition, 
vous serez à tout moment le juge de ma conduite. Je n'en- 
treprendrai rien sans vous avoir pour conseil, pour sur- 
veillant, et je vous réponds du succès si vous consentez à 
m'obéir. Oui, si vous voulez ne pas être pendant long- 
temps le mari de madame d'Aiglemont, lui dit-il à 
l'oreille. 

— 11 est sûr, milord, dit le marquis en riant, qu'un 
Anglais pouvait seul me faire une proposition si bizarre. 
Permettez-moi de ne pas la repousser et de ne pas l'ac- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 57 

cueillir, j'y songerai. Puis, avant tout elle doit être sou- 
mise à ma femme. 

En ce moment, Julie avait reparu au piano. Elle chanta 
l'air de Sémiramide* , Son regina, son guerriera. Des applau- 
dissements unanimes, mais des applaudissements sourds, 
pour ainsi dire, les acclamations polies du faubourg Saint- 
Germain, témoignèrent de l'enthousiasme qu'elle excita. 

Lorsque d'Aiglemont ramena sa femme à son hôtel, 
Julie vit avec une sorte de plaisir inquiet le prompt succès 
de ses tentatives. Son mari, réveillé par le rôle qu'elle ve- 
nait de jouer, voulut l'honorer d'une fantaisie, et la prit 
en goût, comme il eût fait d'une actrice. Julie trouva 
plaisant d'être traitée ainsi, elle vertueuse et mariée; elle 
essaya de jouer avec son pouvoir, et dans cette première 
lutte, sa bonté la fit succomber encore une fois, mais ce 
fut la plus terrible de toutes les leçons que lui gardait le 
sort. Vers deux ou trois heures du matin, Julie était sur 
son séant, sombre et rêveuse, dans le lit conjugal; une 
lampe à lueur incertaine éclairait faiblement la chambre, 
le silence le plus profond y régnait; et, depuis une heure 
environ, la marquise, livrée à de poignants remords, ver- 
sait des larmes dont l'amertume ne peut être comprise que 
des femmes qui se sont trouvées dans la même situation. 
II fallait avoir l'âme de Julie pour sentir comme elle l'hor- 
reur d'une caresse calculée, pour se trouver autant froissée 
par un baiser froid ; apostasie de cœur encore aggravée 
par une douloureuse prostitution. Elle se mésestimait elle- 
même, elle maudissait le mariage, elle aurait voulu êtrç 
morte; et, sans un cri jeté par sa fille, elle se serait peut- 
être précipitée par la fenêtre sur le pavé. Monsieur d'Ai- 
glemont dormait paisiblement près d'elle, sans être réveillé 
par les larmes chaudes que sa femme laissait tomber sur 
lui. Le lendemain, Julie sut être gaie. Elle trouva des 
forces pour paraître heureuse et cacher, non plus sa mé- 
lancolie, mais une invincible horreur. De ce jour elle ne 
se regarda plus comme une femme irréprochable. Ne 



58 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

s'était-elle pas menti à elle-même, dès lors n'était-elle pas 
capable de dissimulation, et ne pouvait-elle pas plus tard 
déployer une profondeur étonnante dans les délits con- 
jugaux ? Son mariage était cause de cette perversité a priori 
qui ne s'exerçait encore sur rien. Cependant elle s'était 
déjà demandé pourquoi résister à un amant aimé quand 
elle se donnait, contre son cœur et contre le vœu de la 
nature, à un mari qu'elle n'aimait plus. Toutes les fautes, 
et les crimes peut-être, ont pouf principe un mauvais rai- 
sonnement ou quelque excès d'égoïsme. La société ne peut 
exister que par les sacrifices individuels qu'exigent les lois. 
En accepter les avantages, n'est-ce pas s'engager à main- 
tenir les conditions qui la font subsister ? Or, les malheu- 
reux sans pain, obligés de respecter la propriété, ne sont 
pas moins à plaindre que les femmes blessées dans les 
vœux et la délicatesse de leur nature. Quelques jours 
après cette scène, dont les secrets furent ensevelis dans le 
lit conjugal, d'Aiglemont présenta lord Grenville à sa 
femme. Julie reçut Arthur avec une politesse froide qui 
faisait honneur à sa dissimulation. Elle imposa silence à 
son cœur, voila ses regards, donna de la fermeté à sa 
voix, et put ainsi rester maîtresse de son avenir. Puis, 
après avoir reconnu par ces moyens, innés pour ainsi 
dire chez les femmes, toute l'étendue de l'amour qu'elle 
avait inspiré, madame d'Aiglemont sourit à l'espoir d'une 
prompte guérison, et n'opposa plus de résistance à la vo- 
lonté de son mari, qui la violentait pour lui faire accepter 
les soins du jeune docteur. Néanmoins, elle ne voulut se 
fier à lord Grenville qu'après en avoir assez étudié les pa- 
roles et les manières pour être sûre qu'il aurait la généro- 
sité de souffrir en silence. Elle avait sur lui le plus absolu 
pouvoir, elle en abusait déjà : n'était-elle pas femme ? 

Montcontour est un ancien manoir situé sur un de ces 
blonds rochers au bas desquels passe la Loire, non loin 
de l'endroit où Julie s'était arrêtée en 1814. C'est un de ces 
petits châteaux de Touraine, blancs, jolis, à tourelles 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 59 

sculptées, brodés comme une dentelle de Malines; un de 
ces châteaux mignons, pimpants, qui se mnent dans les 
eaux du fleuve avec leurs bouquets de mûriers, leurs 
vignes, leurs chemins creux, leurs longues balustrades à 
jour, leurs caves en rocher, leurs manteaux de herre et 
leurs escarpements. Les toits de Montcontour pétillent 
sous les rayons du soleil, tout j est ardent. Mille ves- 
tiges de l'Espagne poétisent cette ravissante habitation : les 




genêts d'or, les fleurs à clochettes embaument la brise; 
l'air est caressant, la terre sourit partout, et partout de 
douces magies enveloppent l'âme, la rendent paresseuse, 
amoureuse, l'amollissent et la bercent. Cette belle et suave 
contrée endort les douleurs et réveille les passions. Per- 
sonne ne reste froid sous ce ciel pur, devant ces eaux scin- 
tillantes. Là meurt plus d'une ambition, là vous vous 
couchez au sein d'un tranquille bonheur, comme chaque 
soir le soleil se couche dans ses langes de pourpre et 
d'azur. 

Par une douce soirée du mois d'août, en 1821, deux 



6o SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

personnes gravissaient les chemins pierreux qui découpent 
les rochers sur lesquels est assis le château, et se diri- 
geaient vers les hauteurs pour y admirer sans doute les 
points de vue muhiphés qu'on y découvre. Ces deux per- 
sonnes étaient Juhe et lord Grenville; mais cette Juhe 
semblait être une nouvelle femme. La marquise avait les 
franches couleurs de la santé. Ses yeux, vivifiés par une 
féconde puissance, étincelaient à travers une humide va- 
peur, semblable au fluide qui donne à ceux des enfants 
d'irrésistibles attraits. Elle souriait à plein, elle était heu- 
reuse de vivre , et concevait la vie. A la manière dont elle 
levait ses pieds mignons, il était facile de voir que nulle 
souffrance n'alourdissait comme autrefois ses moindres 
mouvements, n'alanguissait ni ses regards, ni ses paroles, 
ni ses gestes. Sous l'ombrelle de soie blanche qui la garan- 
tissait«des chauds rayons du soleil, elle ressemblait à une 
jeune mariée sous son voile, à une vierge prête à se livrer 
aux enchantements de l'amour. Arthur la conduisait avec 
un soin d'amant, il la guidait comme on guide un enfant, 
la mettait dans le meilleur chemin, lui faisait éviter les 
pierres, lui montrait une échappée de vue ou l'amenait 
devant une fleur, toujours mû par un perpétuel sentiment 
de bonté, par une intention délicate, par une connaissance 
intime du bien-être de cette femme, sentiments qui sem- 
blaient être innés en lui, autant et plus peut-être que le 
mouvement nécessaire à sa propre existence. La malade et 
son médecin marchaient du même pas sans être étonnés 
d'un accord qui paraissait avoir existé dès le premier jour 
où ils marchèrent ensemble; ils obéissaient à une même 
volonté, s'arrêtaient, impressionnés par les mêmes sensa- 
tions; leurs regards, leurs paroles correspondaient à des 
pensées mutuelles. Parvenus tous deux en haut d'une 
vigne, ils voulurent aller se reposer sur une de ces longues 
pierres blanches que l'on extrait continuellement des caves 
pratiquées dans le rocher; mais avant de s'y asseoir, Julie 
contempla le site. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 6 ï 

— Le beau pays ! s'écria-t-elle. Dressons une tente et - 
vivons ici. Victor, cria-t-elle, venez donc, venez donc! 

Monsieur d'Aiglemont répondit d'en bas par un cri de 
chasseur, mais sans hâter sa marche; seulement il regar- 
dait sa femme de temps en temps lorsque les sinuosités 
du sentier le lui permettaient, Julie aspira l'air avec plaisir 
en levant la tête et en jetant à Arthur un de ces coups 
d'œil fins par lesquels une femme d'esprit dit toute sa 
pensée. 

— Oh! reprit-elle, je voudrais rester toujours ici. 
Peut-on jamais se lasser d'admirer cette belle vallée? Savez- 
vous le nom de cette johe rivière, milord? 

— C'est la Cise. 

— La Cise, répéta- t-elle. Et là- bas, devant nous, 
qu'est-ce ? 

— Ce sont les coteaux du Cher, dit-il. 

— Et sur la droite? Ah ! c'est Tours. Mais voyezt le bel 
effet que produisent dans le lointain les clochers de la ca- 
thédrale. 

Elle se fit muette, et laissa tomber sur la main d'Arthur 
la main qu'elle avait étendue vers la ville. Tous deux, ils 
admirèrent en silence le paysage et les beautés de cette 
nature harmonieuse. Le murmure des eaux, la pureté de 
l'air et du ciel, tout s'accordait avec les pensées qui vinrent 
en foule dans leurs cœurs aimants et jeunes. 

— Oh! mon Dieu, combien j'aime ce pays, répéta 
Julie avec un enthousiasme croissant et naïf. Vous l'avez 
habité long-temps ? reprit-elle après une pause. 

A ces mots, lord Grenville tressaillit. 

— C'est là, répondit- il avec mélancolie en montrant 
un bouquet de noyers sur la route, là que prisonnier je 
vous vis pour la première fois... 

— Oui, mais j'étais déjà bien triste; cette nature me 
sembla sauvage, et maintenant... 

Elle s'arrêta, lord Grenville n'osa pas la regarder. 

— C'est à vous, dit enfin Julie après un long silence, 



02 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

que je dois ce plaisir. Ne faut- il pas être. vivante pour 
éprouver les joies de la vie, et jusqu'à présent n'étais- je 
pas morte à tout? Vous m'avez donné plus que la santé, 
vous m'avez appris à en sentir tout le prix. . . 

Les femmes ont un inimitable talent pour exprimer 
leurs sentiments sans employer de trop vives paroles; 
leur éloquence est surtout dans l'accent, dans le geste, 
l'attitude et les regards. Lord Grenville se cacha la tête 
dans ses mains, car des larmes roulaient dans ses yeux. 
Ce remerciement était le premier que Julie lui fît depuis 
leur départ de Paris. Pendant une année entière, il avait 
soigné la marquise avec le dévouement le plus entier. Se- 
condé par d'Aiglemont, il l'avait conduite aux eaux d'Aix, 
puis sur les bords de la mer à La Rochelle. Epiant à tout 
moment les changements que ses savantes et simples pres- 
criptions produisaient sur la constitution délabrée de Julie, 
il l'avait cultivée comme une fleur rare peut l'être par un 
horticulteur passionné. La marquise avait paru recevoir 
les soins Intelligents d'Arthur avec tout l'égoïsme d'une 
Parisienne habituée aux hommages, ou avec l'insouciance 
d'une courtisane qui ne sait ni le coût des choses ni la va- 
leur des hommes, et les prise au degré d'utilité dont ils lui 
sont. L'influence exercée sur l'âme par les lieux est une 
chose digne de remarque. Si la mélancolie nous gagne in- 
failliblement lorsque nous sommes au bord des eaux, une 
autre loi de notre nature impressible fait que, sur les mon- 
tagnes, nos sentiments s'épurent : la passion y gagne en 
profondeur ce qu'elle paraît perdre en vivacité. L'aspect 
du vaste bassin de la Loire, l'élévation de la jolie colline 
oi^i les deux amants s'étaient assis, causaient peut-être le 
calme délicieux dans lequel ils savourèrent d'abord le 
bonheur qu'on goûte à deviner l'étendue d'une passion 
cachée sous des paroles insignifiantes en apparence. Au 
moment où Julie achevait la phrase qui avait si vivement 
ému lord Grenville, une brise caressante agita la cime des 
arbres, répandit la fraîcheur des eaux dans l'air; quelques 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 6^ 

nuages couvrirent le soleil, et des ombres molles laissèrent 
voir toutes les beautés de cette jolie nature. Julie détourna 
la tête pour dérober au jeune lord la vue des larmes qu'elle 
réussit à retenir et à sécher, car l'attendrissement d'Arthur 
l'avait promptement gagnée. Elle n'osa lever les yeux sur 
lui dans la crainte qu'il ne lût trop de joie dans ce regard. 
Son instinct de femme lui faisait sentir qu'à cette heure 
dangereuse elle devait ensevelir son amour au fond de 
son cœur. Cependant le silence pouvait être également 
redoutable. En s'apercevant que lord Grenville était hors 
d'état de prononcer une parole, Julie reprit d'une voix 
douce : — Vous êtes touché de ce que je vous ai dit, mi- 
lord. Peut-être cette vive expansion est-elle la manière que 
prend une âme gracieuse et bonne comme l'est la vôtre 
pour revenir sur un faux jugement. Vous m'avez crue m- 
grate en me trouvant froide et réservée, ou moqueuse et 
insensible pendant ce voyage qui heureusement va bientôt 
se terminer. Je n'aurais pas été digne de recevoir vos soins, 
SI je n'avais su les apprécier. Milord, je n'ai rien oublié. 
Hélas! je n'oublierai rien, ni la sollicitude qui vous faisait 
veiller sur moi comme une mère sur son enfant, ni surtout 
la noble confiance de nos entretiens fraternels, la délica- 
tesse de vos procédés; séductions contre lesquelles nous 
sommes toutes sans armes. Milord, il est hors de mon pou- 
voir de vous récompenser. . . 

A ce mot, Julie s'éloigna vivement, et lord Grenville 
ne fit aucun mouvement pour l'arrêter, la marquise alla 
sur une roche à une faible distance, et j resta immobile; 
leurs émotions furent un secret pour eux-mêmes, sans 
doute ils pleurèrent en silence; les chants des oiseaux, si 
gais, si prodigues d'expressions tendres au coucher du 
soleil, durent augmenter la violente commotion qui les 
avait forcés de se séparer : la nature se chargeait de leur 
exprimer un amour dont ils n'osaient parler. 

— • Eh ! bien, milord, reprit Julie en se mettant devant 
lui dans une attitude pleine de dignité qui lui permit de 



64 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

prendre la main d'Arthur, je vous demanderai de rendre 
pure et sainte la vie que vous m'avez restituée. Ici, nous 
nous quitterons. Je sais, ajouta-t-elle en voyant pâlir lord 
Grenville, que, pour prix de votre dévouement, je vais 
exiger de vous un sacrifice encore plus grand que ceux 
dont rétendue devrait être mieux reconnue par moi... 
Mais, il le faut... vous ne resterez pas en France. Vous le 
commander, n'est-ce pas vous donner des droits qui seront 
sacrés? ajouta-t-elle en mettant la main du jeune homme 
sur son cœur palpitant. 

— Oui, dit Arthur en se levant. 

En ce moment il montra d'Aiglemont qui tenait sa fille 
dans ses bras, et qui parut de l'autre côté d'un chemin 
creux sur la balustrade du château. II y avait grimpé pour 
y faire sauter sa petite Hélène. 

— Julie, je ne vous parlerai point de mon amour, 
nos âmes se comprennent trop bien. Quelque profonds, 
quelque secrets que fussent mes plaisirs de cœur, vous les 
avez tous partagés. Je le sens, je le sais, je le vois. Main- 
tenant, j'acquiers la délicieuse preuve de constante sym- 
pathie de nos cœurs, mais je fuirai... J'ai plusieurs fois 
calculé trop habilement les moyens de tuer cet homme 
pour pouvoir y toujours résister, si je restais près de vous. 

— J'ai eu la même pensée, dit-elle en laissant paraître 
sur sa figure troublée les marques d'une surprise doulou- 
reuse. 

Mais il y avait tant de vertu, tant de certitude d'elle- 
même et tant de victoires secrètement remportées sur 
l'amour dans l'accent et le geste qui échappèrent à Julie, 
que lord Grenville demeura pénétré d'admiration. L'ombre 
même du crime s'était évanouie dans cette naïve conscience. 
Le sentiment religieux qui dominait sur ce beau front de- 
vait toujours en chasser les mauvaises pensées involon- 
taires que notre imparfaite nature engendre, mais qui 
montrent tout à la fois la grandeur et les périls de notre 
destinée. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 6) 

— Alors, reprit-elle, j'aurais encouru votre mépris, et 
il m'aurait sauvée, reprit-elle en baissant les jeux. Perdre 
votre estime, n'était-ce pas mourir? 

Ces deux héroïques amants restèrent encore un moment 
silencieux, occupés à dévorer leurs peines : bonnes et mau- 
vaises, leurs pensées étaient fidèlement les mêmes, et ils 
s'entendaient aussi bien dans leurs intimes plaisirs que 
dans leurs douleurs les plus cachées. 

— Je ne dois pas murmurer, le malheur de ma vie 
est mon ouvrage, ajouta-t-elle en levant au ciel des jeux 
pleins de larmes. 

— Milord, s'écria le général de sa place en faisant un 
geste, nous nous sommes rencontrés ici pour la première 
fois. Vous ne vous souvenez peut-être pas. Tenez, là-bas, 
près de ces peupHers. 

L'Anglais répondit par une brusque inchnation de 
tête. 

— Je devais mourir jeune et malheureuse, répondit 
Juhe. Oui, ne crojez pas que je vive. Le chagrin sera 
tout aussi mortel que pouvait l'être la terrible maladie de 
laquelle vous m'avez guérie. Je ne me crois pas coupable. 
Non, les sentiments que j'ai conçus pour vous sont irré- 
sistibles, éternels, mais bien involontaires, et je veux rester 
vertueuse. Cependant je serai tout à la fois fidèle à ma 
conscience d'épouse, à mes devoirs de mère et aux vœux 
de mon cœur. Ecoutez, lui dit-elle d'une voix altérée, je 
n'appartiendrai plus à cet homme, jamais. Et, par un geste 
efïrajant d'horreur et de vérité, Julie montra son mari. — 
Les lois du monde, reprit-elle, exigent que je lui rende 
l'existence heureuse, j'j obéirai; je serai sa servante; mon 
dévouement pour lui sera sans bornes, mais d'aujourd'hui 
je suis veuve. Je ne veux être une prostituée ni à mes jeux 
ni à ceux du monde; si je ne suis point à monsieur d'Ai- 
glemont, je ne serai jamais à un autre. Vous n'aurez de 
moi que ce que vous m'avez arraché. Voilà l'arrêt que j'ai 
porté sur moi-même, dit -elle en regardant Arthur avec 

VI. 5 



66 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

fierté. II est irrévocable, milord. Maintenant, apprenez que 
si vous cédiez à une pensée criminelle, la veuve de mon- 
sieur d'Aiglemont entrerait dans un cloître, soit en Italie, 
soit en Espagne. Le malheur a voulu que nous ayons parlé 
de notre amour. Ces aveux étaient inévitables peut-être; 
mais que ce soit pour la dernière fois que nos cœurs aient 
si fortement vibré. Demam, vous feindrez de recevoir une 
lettre qui vous appelle en Angleterre, et nous nous quit- 
terons pour ne plus nous revoir. 

Cependant Julie, épuisée par cet effort, sentit ses ge- 
noux fléchir, un froid mortel la saisit, et par une pensée 
bien féminine, elle s'assit pour ne pas tomber dans les bras 
d'Arthur. 

— Julie! cria lord Grenville. 

Ce cri perçant retentit comme un éclat de tonnerre. 
Cette déchirante clameur exprima tout ce que l'amant, 
jusque-là muet, n'avait pu dire. 

— Hé! bien, qu'a-t-elle donc? demanda le général. 
En entendant ce cri, le marquis avait hâté le pas, et se 

trouva soudain devant les deux amants. 

— Ce ne sera rien, dit Julie avec cet admirable sang- 
froid que la finesse naturelle aux femmes leur permet 
d'avoir assez souvent dans les grandes crises de la vie. La 
fraîcheur de ce noyer a failli me faire perdre connaissance, 
et mon docteur a dû en frémir de peur. Ne suis-je pas 
pour lui comme une œuvre d'art qui n'est pas encore 
achevée? Il a peut-être tremblé de la voir détruite... 

Elle prit audacieusement le bras de lord Grenville, 
sourit à son mari, regarda le paysage avant de quitter le 
sommet des rochers, et entraîna son compagnon de voyage 
en lui prenant la main. 

— Voici, certes, le plus beau site que nous ayons vu, 
dit-elle; je ne l'oublierai jamais. Voyez donc, Victor, quels 
lointains, quelle étendue et quelle variété. Ce pays me 
fait concevoir l'amour. 

Riant d'un rire presque convulsif, mais riant de ma- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. dj 

nière à tromper son mari, elle sauta gaiement dans les 
chemins creux, et disparut. 

— Eh ! quoi, sitôt ?. . . dit-elle quand elle se trouva loin 
de monsieur d'Aiglemont. Hé! quoi, mon ami, dans un 
instant nous ne pourrons plus être, et ne serons plus ja- 
mais nous-mêmes; enfin nous ne vivrons plus... 

— Allons lentement, répondit lord Grenville, les voi- 
tures sont encore lom. Nous marcherons ensemble, et s'il 
nous est permis de mettre des paroles dans nos regards, 
nos cœurs vivront un moment de plus... 

Ils se promenèrent sur la levée, au bord des eaux, 
aux dernières lueurs du soir, presque silencieusement, di- 
sant de vagues paroles, douces comme le murmure de la 
Loire, mais qui remuaient l'âme. Le soleil, au moment de 
sa chute, les enveloppa de ses reflets rouges avant de dis- 
paraître, image mélancolique de leur fatal amour. Très 
inquiet de ne pas retrouver sa voiture à l'endroit où il 
s'était arrêté, le général suivait ou devançait les deux 
amants, sans se mêler de la conversation. La noble et 
délicate conduite que lord Grenville tenait pendant ce 
voyage avait détruit les soupçons du marquis, et depuis 
quelque temps il laissait sa femme libre, en se confiant à 
la foi punique du lord-docteur. Arthur et Julie marchèrent 
encore dans le triste et douloureux accord de leurs cœurs 
flétris. Naguère, en montant à travers les escarpements de 
Montcontour, ils avaient tous deux une vague espérance, 
un inquiet bonheur dont ils n'osaient pas se demander 
compte; mais en descendant le long de la levée, ils avaient 
renversé le frêle édifice construit dans leur imagination, 
et sur lequel ils n'osaient respirer, semblables aux enfants 
qui prévoient la chute des châteaux de cartes qu'ils ont 
bâtis. Ils étaient sans espérances. Le soir même, lord Gren- 
ville partit. Le dernier regard qu'il jeta sur Julie prouva 
malheureusement que, depuis le moment où la sympathie 
leur avait révélé l'étendue d'une passion si forte, il avait 
eu raison de se défier de lui-même. 



^8 .SCÈNES DELA VIE PRIVÉE. 

Quand monsieur d'Aiglemont et sa femme se trou- 
vèrent le lendemain assis au fond de leur voiture, sans 
leur compagnon de voyage, et qu'ils parcoururent avec 
rapidité la route, jadis faite en 1814 par la marquise, alors 
ignorante de l'amour et qui en avait alors presque maudit 
la constance, elle retrouva mille impressions oubliées. Le 
cœur a sa mémoire à lui. Telle femme incapable de se 
rappeler les événements les plus graves, se souviendra 
pendant toute sa vie des choses qui importent à ses senti- 
ments. Aussi, Julie eut- elle une parfaite souvenance de 
détails même frivoles; elle reconnut avec bonheur les plus 
légers accidents de son premier voyage, et jusqu'à des 
pensées qui lui étaient venues à certains endroits de la 
route. Victor, redevenu passionnément amoureux de sa 
femme depuis qu'elle avait recouvré la fraîcheur de la jeu- 
nesse et toute sa beauté, se serra près d'elle à la façon des 
amants. Lorsqu'il essaya de Li prendre dans ses bras, elle 
se dégagea doucement, et trouva je ne sais quel prétexte 
pour éviter cette innocente caresse. Puis, bientôt, elle eut 
horreur du contact de Victor de qui elle sentait et parta- 
geait la chaleur, par la manière dont ils étaient assis. Elle 
voulut se mettre seule sur le devant de la voiture; mais son 
mari lui fit la grâce de la laisser au fond. Elle le remercia 
de cette attention par un soupir auquel il se méprit, et cet 
ancien séducteur de garnison, interprétant à son avantage 
Li mélancolie de sa femme, la mit à la fin du jour dans 
fobhgation de lui parler avec une fermeté qui lui imposa. 

— Mon ami, lui dit-elle, vous avez déjà failh me tuer; 
vous le savez. Si j'étais encore une jeune fille sans expé- 
rience, je pourrais recommencer le sacrifice de ma vie; 
mais je suis mère, j'ai une fille à élever, et je me dois 
autant à elle qu'à vous. Subissons un malheur qui nous 
atteint également. Vous êtes le moins à plaindre. N'avez- 
vous pas su trouver des consolations que mon devoir, 
notre honneur commun, et, mieux que tout cela, la na- 
ture m'interdisent. Tenez, ajouta-t-elle, vous avez étourdi- 



rjO SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

ment oublié dans un tiroir trois lettres de madame de Sé- 
risy; les voici. Mon silence vous prouve que vous avez 
en moi une femme pleine d'indulgence, et qui n'exige pas 
de vous les sacrifices auxquels les lois la condamnent; 
mais j'ai assez réfléchi pour savoir que nos rôles ne sont 
pas les mêmes, et que la femme seule est prédestinée au 
malheur. Ma vertu repose sur des principes arrêtés et fixes. 
Je saurai vivre irréprochable; mais laissez-moi vivre. 

Le marquis', abasourdi par la logique que les femmes 
savent étudier aux clartés de l'amour, fut subjugué par 
l'espèce de dignité qui leur est naturelle dans ces sortes de 
crises. La répulsion instinctive que Julie manifestait pour 
tout ce qui froissait son amour et les vœux de son cœur 
est une des plus belles choses de la femme, et vient peut- 
être d'une vertu naturelle que ni les lois ni la civilisation 
ne feront taire. Mais qui donc oserait blâmer les femmes ? 
Quand elles ont imposé silence au sentiment exclusif qui 
ne leur permet pas d'appartenir à deux hommes, ne sont- 
elles pas comme des prêtres sans croyance ? Si quelques 
esprits rigides blâment l'espèce de transaction conclue par 
Julie entre ses devoirs et son amour, les âmes passionnées 
lui en feront un crime. Cette réprobation générale accuse 
ou le malheur qui attend les désobéissances aux lois, ou 
de bien tristes imperfections dans les institutions sur les- 
quelles repose la Société Européenne. 

Deux ans se passèrent, pendant lesquels monsieur et 
madame d'Aiglemont menèrent la vie des gens du 
monde, allant chacun de leur coté, se rencontrant dans 
les salons plus souvent que chez eux; élégant divorce par 
lequel se terminent beaucoup de mariages dans le grand 
monde. Un soir, par extraordinaire, les deux époux se 
trouvaient réunis dans leur salon. Madame d'Aiglemont 
avait eu à dîner l'une de ses amies. Le général, qui dînait 
toujours en ville, était resté chez lui. 

— Vous allez être bien heureuse, madame la mar- 
quise, dit monsieur d'Aiglemont en posant sur une table 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 71 

la tasse dans laquelle II venait de boire son café. Le mar- 
quis regarda madame de Wimphen d'un air moitié mali- 
cieux, moitié chagrin, et ajouta : — Je pars pour une 
longue chasse, où je vais avec le Grand -Veneur. Vous 
serez au moins pendant huit jours absolument veuve, et 
c'est ce que vous désirez, je crois... 

— Guillaume, dit-il au valet qui vint enlever les 
tasses, faites atteler. 

Madame de Wimphen était cette Louisa à laquelle 
jadis madame d'Alglemont voulait conseiller le céhbat. 
Les deux femmes se jetèrent un regard d'inteHigence qui 
prouvait que Juhe avait trouvé dans son amie une confi- 
dente de ses peines, confidente précieuse et charitable, 
car madame de Wimphen était très-heureuse en mariage; 
et, dans la situation opposée où elles étaient, peut-être le 
bonheur de l'une faisait-il une garantie de son dévoue- 
ment au malheur de l'autre. En pareil cas, la dissem- 
blance des destinées est presque toujours un puissant hen 
d'amitié. 

— Est-ce le temps de la chasse? dit Julie en jetant un 
regard indifférent à son mari. 

Le mois de mars était à sa fin. 

— Madame, le Grand-Veneur chasse quand il veut et 
où il veut. Nous allons en forêt royale tuer des sangliers. 

— Prenez garde qu'il ne vous arrive quelque acci- 
dent. . . 

— Un malheur est toujours imprévu, répondit-il en 
souriant. 

— La voiture de monsieur est prête, dit Guillaume. 
Le général se leva, baisa la main de madame de Wim- 
phen, et se tourna vers Julie. 

— Madame, si je périssais victime d'un sanglier! dit-il 
d'un air suppliant. 

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda madame de 
Wimphen. 

— Allons, venez, dit madame d'Aiglemont à Victor. 



72 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

Puis, elle sourit comme pour dire à Louisa : «Tu vas 
voir. » 

Julie tendit son cou à son mari, qui s'avança pour 
l'embrasser; mais la marquise se baissa de telle sorte, que 
le baiser conjugal glissa sur la ruche de sa pèlerine. 

— Vous en témoignerez devant Dieu, reprit le mar- 
quis en s'adressant à madame de Wimphen, il me faut un 
firman pour obtenir cette légère faveur. Voilà comment 
ma femme entend l'amour. Elle m'a amené là, je ne sais 
par quelle ruse. Bien du plaisir! 

Et il sortit. 

— Mais ton pauvre mari est vraiment bien bon, s'écria 
Louisa quand les deux femmes se trouvèrent seules. Il 
t'aime. 

— Oh ! n'ajoute pas une syllabe à ce dernier mot. Le 
nom que je porte me fait horreur... 

— Oui, mais Victor t'obéit entièrement, dit Louisa. 

— Son obéissance, répondit Julie, est en partie fondée 
sur la grande estime que je lui ai inspirée. Je suis une 
femme très-vertueuse selon les lois; je lui rends sa maison 
agréable, je ferme les yeux sur ses intrigues, je ne prends 
rien sur sa fortune; il peut en gaspiller les revenus à son 
gré : j'ai soin seulement d'en conserver le capital. A ce 
prix, j'ai la paix. Il ne s'explique pas, ou ne veut pas 
s'expliquer mon existence. Mais si je mène ainsi mon 
mari, ce n'est pas sans redouter les effets de son caractère. 
Je suis comme un conducteur d'ours qui tremble qu'un 
jour la muselière ne se brise. Si Victor croyait avoir le 
droit de ne plus m'estimer, je n'ose prévoir ce qui pour- 
rait arriver; car il est violent, plein d'amour-propre, de 
vanité surtout. S'il n'a pas l'esprit assez subtil pour 
prendre un parti sage dans une circonstance délicate où 
ses passions mauvaises seront mises en jeu; il est faible de 
caractère, et me tuerait peut-être provisoirement, quitte à 
mourir de chagrin le lendemain. Mais ce fatal bonheur 
n'est pas à craindre... 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 73 

II y eut un moment de silence, pendant lequel les 
pensées des deux amies se portèrent sur la cause secrète 
de cette situation. 

— J'ai été bien cruellement obéie, reprit Julie en lan- 
çant un regard d'intelligence à Louisa. Cependant je ne 
lui avais pas interdit de m'écrire. Ah! il m'a oubliée, et a 
eu raison. II serait par trop funeste que sa destinée fût 
brisée! n'est-ce pas assez de la mienne? Croirais-tu, ma 
chère, que je lis les journaux anglais, dans le seul espoir 
de voir son nom imprimé. Eh! bien, il n'a pas encore 
paru à la chambre des lords. 

— Tu sais donc l'anglais? 

— Je ne te l'ai pas dit! je l'ai appris. 

— Pauvre petite, s'écria Louisa en saisissant la main 
de Julie, mais comment peux-tu vivre encore? 

— Ceci est un secret, répondit la marquise en laissant 
échapper un geste de naïveté presque enfantine. Ecoute. 
Je prends de l'opium. L'histoire de la duchesse de..., à 
Londres, m'en a donné l'idée. Tu sais, Mathurin en a fait 
un roman*. Mes gouttes de laudanum sont très-faibles. 
Je dors. Je n'ai guère que sept heures de veille, et je les 
donne à ma fille... 

Louisa regarda le feu, sans oser contempler son amie 
dont toutes les misères se développaient à ses jeux pour 
la première fois. 

— Louisa, garde-moi le secret, dit Julie après un 
moment de silence. 

Tout à coup un valet apporta une lettre à la marquise. 

— Ah ! s'écria-t-elle en pâlissant. 

— Je ne demanderai pas de qui, lui dit madame de 
Wimphen. 

La marquise lisait et n'entendait plus rien, son amie 
vit les sentiments les plus actifs, l'exaltation la plus dan- 
gereuse, se peindre sur le visage de madame d'Aigle- 
mont qui rougissait et pâlissait tour à tour. Enfin Julie 
jeta le papier dans le feu. 



74 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Cette lettre est incendiaire ! Oh ! mon cœur 
m'étouffe. 

Elle se leva, marcha; ses yeux brûlaient. 

— II n'a pas quitté Paris ! s'écria-t-elle. 

Son discours saccadé, que madame de Wimphen n'osa 
pas interrompre, fut scandé par des pauses effrayantes. 
A chaque interruption, les phrases étaient prononcées 
d'un accent de plus en plus profond. Les derniers mots 
eurent quelque chose de terrible. 

— II n'a pas cessé de me voir, à mon insu. Un de 
mes regards surpris chaque jour l'aide à vivre. Tu ne sais 
pas, Louisa? il meurt et demande à me dire adieu, il 
sait que mon mari s'est absenté ce soir pour plusieurs 
jours, et va venir dans un moment. Oh! j'y périrai. Je 
suis perdue. Ecoute? reste avec moi. Devant deux 
femmes, il n'osera pas! Oh! demeure, je me crains. 

— Mais mon mari sait que j'ai dîné chez toi , répon- 
dit madame de Wimphen, et doit venir me chercher. 

— Eh! bien, avant ton départ, je l'aurai renvoyé. Je 
serai notre bourreau à tous deux. Hélas! il croira que je 
ne l'aime plus. Et cette lettre! ma chère, elle contenait 
des phrases que je vois écrites en traits de feu. 

Une voiture roula sous la porte. 

— Ah! s'écria la marquise avec une sorte de joie, il 
vient publiquement et sans mystère. 

— Lord Grenville, cria le valet. 

La marquise resta debout, immobile. En voyant Arthur 
pâle, maigre et hâve, il n'y avait plus de sévérité pos- 
sible. Quoique lord Grenville fût violemment contrarié 
de ne pas trouver Julie seule, il parut calme et froid. 
Mais pour ces deux femmes initiées aux mystères de son 
amour, sa contenance, le son de sa voix, fexpression de 
ses regards, eurent un peu de la puissance attribuée à la 
torpille. La marquise et madame de Wimphen restèrent 
comme engourdies par la vive communication d'une dou- 
leur horrible. Le son de la voix de lord Grenville faisait 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 75 

palpiter si cruellement madame d'Aiglemont, qu'elle 
n'osait lui répondre de peur de lui révéler l'étendue du 
pouvoir qu'il exerçait sur elle; lord Grenville n'osait 
regarder Julie, en sorte que madame de Wimphen fit 
presque à elle seule les frais d'une conversation sans 
mtérêt; lui jetant un regard empreint d'une touchante 
reconnaissance, Julie la remercia du secours qu'elle lui 
donnait. Alors les deux amants imposèrent silence à leurs 
sentiments, et durent se tenir dans les bornes prescrites 
par les devoirs et les convenances. Mais bientôt on annonça 
monsieur de Wimphen; en le voyant entrer, les deux 
amies se lancèrent un regard, et comprirent, sans se par- 
ler, les nouvelles difficultés de la situation. Il était impos- 
sible de mettre monsieur de Wimphen dans le secret de 
ce drame, et Louisa n'avait pas de raisons valables à don- 
ner à son mari, en lui demandant à rester chez son amie. 
Lorsque madame de Wmiphen mit son châle, Julie se 
leva comme pour aider Louisa à l'attacher, et dit à voix 
basse : — J'aurai du courage. S'il est venu publiquement 
chez moi, que puis-je craindre? Mais, sans toi, dès le 
premier moment, en le voyant si changé, je serais tom- 
bée à ses pieds. 

— Hé! bien, Arthur, vous ne m'avez pas obéi, dit 
madame d'Aiglemont d'une voix tremblante en revenant 
prendre sa place sur une causeuse oii lord Grenville n'osa 
venir s'asseoir. 

— Je n'ai pu résister plus long-temps au plaisir d'en- 
tendre votre voix, d'être auprès de vous. C'était une 
folie, un délire. Je ne suis plus maître de moi. Je me 
SUIS bien consulté, je suis trop faible. Je dois mourir. 
Mais mourir sans vous avoir vue, sans avoir écouté le 
frémissement de votre robe, sans avoir recueilli vos 
pleurs, quelle mort! 

II voulut s'éloigner de Julie, mais son brusque mouve- 
ment fit tomber un pistolet de sa poche. La marquise 
regarda cette arme d'un œil qui n'exprimait plus ni pas- 



70 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

sion ni pensée. Lord Grenville ramassa le pistolet et parut 
violemment contrarié d'un accident qui pouvait passer 
pour une spéculation d'amoureux. 

— Arthur! demanda Julie. 

— Madame, répondit-iI en baissant les yeux, j'étais 
venu plein du désespoir, je voulais... 

II s'arrêta. 

— Vous vouliez vous tuer chez moi ! s'écria-t-elle. 

— Non pas seul, dit-il d'une voix douce. 

— Eh! quoi, mon mari, peut-être? 

— Non, non, s'écria-t-il d'une voix étouffée. Mais ras- 
surez-vous, reprit-il, mon fatal projet s'est évanoui. 
Lorsque je suis entré, quand )e vous ai vue, alors je me 
suis senti le courage de me taire, de mourir seul. 

Julie se leva, se jeta dans les bras d'Arthur qui, malgré 
les sanglots de sa maîtresse, distingua deux paroles pleines 
de passion. 

— Connaître le bonheur et mourir, dit-elle. Eh! bien, 
OUI ! 

Toute l'histoire de Julie était dans ce cri profond, cri 
de nature et d'amour auquel les femmes sans religion suc- 
combent; Arthur la saisit et la porta sur le canapé par un 
mouvement empreint de toute la violence que donne un 
bonheur inespéré. Mais tout à coup la marquise s'arracha 
des bras de son amant, lui jeta le regard fixe d'une femme 
au désespoir, le prit par la main, saisit un flambeau, 
l'entraîna dans sa chambre à coucher; puis, parvenue 
au lit où dormait Hélène, elle repoussa doucement les 
rideaux et découvrit son enfant en mettant une main 
devant la bougie, afin que la clarté n'offensât pas les pau- 
pières transparentes et à peine fermées de la petite fille. 
Hélène avait les bras ouverts, et souriait en dormant. 
Julie montra par un regard son enfant à lord Grenville. 
Ce regard disait tout. 

— Un mari, nous pouvons l'abandonner même quand 
il nous aime. Un homme est un être fort, il a des conso- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. JJ 

lations. Nous pouvons mépriser les lois du monde. Mais 
un enfant sans mère ! 

Toutes ces pensées et mille autres plus attendrissantes 
encore étaient dans ce regard. 

— Nous pouvons l'emporter, dit l'Anglais en murmu- 
rant, je l'aimerai bien... 

— Maman ! dit Hélène en s'éveillant. 

A ce mot, Julie fondit en larmes. Lord Grenville 
s'assit et resta les bras croisés, muet et sombre. 

— Maman! Cette jolie, cette naïve interpellation 
réveilla tant de sentiments nobles et tant d'irrésistibles 
sympathies, que l'amour fut un moment écrasé sous la 
voix puissante de la maternité. Julie ne fut plus femme, 
elle fut mère. Lord Grenville ne résista pas long-temps, 
les larmes de Julie le gagnèrent. En ce moment, une 
porte ouverte avec violence fit un grand bruit, et ces 
mots : «Madame d'Aiglemont, es-tu par ici?» retentirent 
comme un éclat de tonnerre au cœur des deux amants. 
Le marquis était revenu. Avant que Julie eût pu retrouver 
son sang-froid, le général se dirigeait de sa chambre dans 
celle de sa femme. Ces deux pièces étaient contiguës. 
Heureusement, Julie fit un signe à lord Grenville qui 
alla se jeter dans un cabinet de toilette dont la porte fut 
vivement fermée par la marquise. 

— Eh! bien, ma femme, lui dit Victor, me voici. La 
chasse n'a pas heu. Je vais me coucher. 

— Bonsoir, lui dit-elle, je vais en faire autant. Ainsi 
laissez-moi me déshabiller. 

— Vous êtes bien revêche ce soir. Je vous obéis, 
madame la marquise. 

Le général rentra dans sa chambre, Julie l'accompagna 
pour fermer la porte de communication, et s'élança pour 
délivrer lord Grenville. Elle retrouva toute sa présence 
d'esprit, et pensa que la visite de son ancien docteur était 
fort naturelle; elle pouvait l'avoir laissé au salon pour 
venir coucher sa fille, elle allait lui dire de s'y rendre 



7 8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

sans bruit; mais quand elle ouvrit la porte du cabinet, 
elle jeta un cri perçant. Les doigts de lord Grenville 
avaient été pris et écrasés dans la rainure. 

— Eh! bien, qu'as-tu donc? lui demanda son mari. 

— Rien, rien, répondit-elle, je viens de me piquer le 
doigt avec une épingle. 

La porte de communication se rouvrit tout à coup. La 
marquise crut que son mari venait par intérêt pour elle, 
et maudit cette sollicitude où le cœur n'était pour rien. 
Elle eut à peine le temps de fermer le cabinet de toilette, 
et lord Grenville n'avait pas encore pu dégager sa main. 
Le général reparut en effet; mais la marquise se trompait, 
il était amené par une inquiétude personnelle. 

— Peux-tu me prêter un foulard ? Ce drôle de Charles 
me laisse sans un seul mouchoir de tête. Dans les pre- 
miers jours de notre mariage, tu te mêlais de mes affaires 
avec des soins si minutieux que tu m'en ennuyais. Ah! 
le mois de miel n'a pas beaucoup duré pour moi, ni 
pour mes cravates. Maintenant je suis livré au bras sécu- 
lier de ces gens-là qui se moquent tous de moi. 

— Tenez, voilà un foulard. Vous n'êtes pas entré 
dans le salon ? 

— Non. 

— Vous y auriez peut-être encore rencontré lord 
Grenville. 

— II est à Paris? 

— Apparemment. 

— Oh! j'y vais, ce bon docteur. 

— Mais il doit être parti, s'écria Julie. 

Le marquis était en ce moment au milieu de la chambre 
de sa femme, et se coiffait avec le foulard, en se regar- 
dant avec complaisance dans la glace. 

— Je ne sais pas où sont nos gens; dit-il. J'ai sonné 
Charles déjà trois fois, il n'est pas venu. Vous êtes donc 
sans votre femme de chambre? Sonnez-la, je voudrais 
avoir cette nuit une couverture de plus à mon lit. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 79 

Pauline est sortie, répondit sèchement la mar- 



[uise. 



— A minuit! dit le général. 

— Je lui ai permis d'aller à l'Opéra. 

— Cela est singulier ! reprit le mari tout en se désha- 
billant, j'ai cru la voir en montant l'escaher. 

— Elle est alors sans doute rentrée, dit Juhe en affec- 
tant de l'impatience. 

Puis, pour n'éveiller aucun soupçon chez son mari, 
la marquise tira le cordon de la sonnette, mais faible- 
ment. 

Les événements de cette nuit n'ont pas été tous parfai- 
tement connus; mais tous durent être aussi simples, aussi 
horribles que le sont les incidents vulgaires et domes- 
tiques qui précèdent. Le lendemain, la marquise d'Aigle- 
mont se mit au ht pour plusieurs jours. 

— Qu'est-il donc arrivé de si extraordinaire chez toi, 
pour que tout le monde parle de ta femme? demanda 
monsieur de Ronquerolles à monsieur d'Aiglemont quel- 
ques jours après cette nuit de catastrophes. 

— Crois-moi, reste garçon, dit d'Aiglemont. Le feu a 
pris aux rideaux du lit où couchait Hélène; ma femme 
a eu un tel saisissement que la voilà malade pour un an , 
dit le médecin. Vous épousez une jolie femme, elle en- 
laidit; vous épousez une jeune fille pleine de santé, elle 
devient malingre; vous la croyez passionnée, elle est 
froide; ou bien, froide en apparence, elle est réellement 
si passionnée qu'elle vous tue ou vous déshonore. Tantôt 
la créature la plus douce est quinteuse, et jamais les quin- 
teuses ne deviennent douces; tantôt l'enfant que vous 
avez eue niaise et faible, déploie contre vous une volonté 
de fer, un esprit de démon. Je suis las du mariage. 

— Ou de ta femme. 

— Cela serait difficile. A propos, veux-tu venir à 
Saint-Thomas-d'Aquin avec moi voir l'enterrement de 
lord Grenville? 



8o SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Singulier passe-temps. Mais, reprit RonqueroIIes, 
sait-on décidément la cause de sa mort? 

— Son valet de chambre prétend qu'il est resté pen- 
dant toute une nuit sur l'appui extérieur d'une fenêtre 
pour sauver l'honneur de sa maîtresse; et, il a fait diable- 
ment froid ces jours-ci ! 

— • Ce dévouement serait très-estimable chez nous 
autres, vieux routiers; mais lord GrenviIIe est jeune, 
et... Anglais. Ces Anglais veulent toujours se singulariser. 

— Bah! répondit d'Aiglemont, ces traits d'héroïsme 
dépendent de la femme qui les inspire, et ce n'est certes 
pas pour la mienne que ce pauvre Arthur est mort! 



II 

SOUFFRANCES INCONNUES. 

Entre la petite rivière du Lomg et la Seine, s'étend une 
vaste plaine bordée par la forêt de Fontainebleau, par les 
villes de Moret, de Nemours et de Montereau. Cet aride 
pays n'offre à la vue que de rares monticules; parfois, au 
milieu des champs, quelques carrés de bois qui servent 
de retraite au gibier; puis, partout, ces lignes sans fin, 
grises ou jaunâtres, particulières aux horizons de la 
Sologne, de la Beauce et du Berri. Au miheu de cette 
plaine, entre Moret et Montereau, le voyageur aperçoit 
un vieux château nommé Saint-Lange, dont les abords 
ne manquent ni de grandeur m de majesté. Ce sont de 
magnifiques avenues d'ormes, des fossés, de longs murs 
d'enceinte, des jardins immenses, et les vastes construc- 
tions seigneuriales, qui pour être bâties voulaient les pro- 
fits de la maltote*, ceux des fermes générales, les con- 
cussions autorisées ou les grandes fortunes aristocratiques 
détruites aujourd'hui par le marteau du Code civiL Si 
l'artiste ou quelque rêveur vient à s'égarer par hasard dans 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 



les chemins à profondes ornières ou dans les terres fortes 
qui défendent l'abord de ce pays, il se demande par quel 
caprice ce poétique château fut jeté dans cette savane 
de blé, dans ce désert de craie, de marne et de sables où 
la gaieté meurt, où la tristesse naît infailliblement, où 
l'âme est incessamment fatiguée par une solitude sans 
voix, par un horizon monotone, beautés négatives, mais 
favorables aux souffrances qui ne veulent pas de conso- 
lations. 

Une jeune femme, célèbre à Paris par sa grâce, par sa 
figure, par son esprit, et dont la position sociale, dont la 
fortune étaient en harmonie avec sa haute célébrité, vint, 
au grand étonnement du petit village, situé à un mille 
environ de Saint-Lange, s'y établir vers la fin de fan- 
née 1820. Les fermiers et les paysans n'avaient point vu 
de maîtres au château depuis un temps immémorial. 
Quoique d'un produit considérable, la terre était aban- 
donnée aux soins d'un régisseur et gardée par d'anciens 
serviteurs. Aussi le voyage de madame la marquise cau- 
sa-t-il une sorte d'émoi dans le pays. Plusieurs personnes 
étaient groupées au bout du village, dans la cour d'une 
méchante auberge, sise à l'embranchement des routes de 
Nemours et de Moret, pour voir passer une calèche qui 
allait assez lentement, car la marquise était venue de Paris 
avec ses chevaux. Sur le devant de la voiture, la femme 
de chambre tenait une petite fille plus songeuse que 
rieuse. La mère gisait au fond, comme un moribond 
envoyé par les médecins à la campagne. La physionomie 
abattue de cette jeune femme délicate contenta fort peu 
les politiques du village, auxquels son arrivée à Saint- 
Lange avait fait concevoir l'espérance d'un mouvement 
quelconque dans la commune. Certes, toute espèce de 
mouvement était visiblement antipathique à cette femme 
endolorie. 

La plus forte tête du village de Saint-Lange déclara le 
soir au cabaret, dans la chambre où buvaient les notables, 



6 



82 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

que, d'après la triste empreinte sur les traits de madame 
la marquise, elle devait être ruinée. En l'absence de mon- 
sieur le marquis, que les journaux désignaient comme 
devant accompagner le duc d'AngouIême en Espagne*, 
elle allait économiser à Saint-Lange les sommes néces- 
saires à l'acquittement des différences dues par suite de 
fausses spéculations faites à la Bourse. Le marquis était 
un des plus gros joueurs. Peut-être la terre serait-elle ven- 
due par petits lots. H y aurait alors de bons coups à faire. 
Chacun devait songer à compter ses écus, les tirer de leur 
cachette, énumérer ses ressources, afin d'avoir sa part 
dans l'abatis de Saint-Lange. Cet avenir parut si beau que 
chaque notable, impatient de savoir s'il était fondé, pensa 
aux moyens d'apprendre la vérité par les gens du châ- 
teau ; mais aucun d'eux ne put donner de lumières sur la 
catastrophe qui amenait leur maîtresse, au commencement 
de l'hiver, dans son vieux château de Saint-Lange, tandis 
qu'elle possédait d'autres terres renommées par la gaieté 
des aspects et par la beauté des jardins. Monsieur le Maire 
vint pour présenter ses hommages à Madame; mais il ne 
fut pas reçu. Après le maire, le régisseur se présenta sans 
plus de succès. 

Madame la marquise ne sortait de sa chambre que 
pour la laisser arranger, et demeurait, pendant ce temps, 
dans un petit salon voisin où elle dînait, si l'on peut 
appeler dîner se mettre à une table, j regarder les mets 
avec dégoût, et en prendre précisément la dose nécessaire 
pour ne pas mourir de faim. Puis elle revenait aussitôt à 
la bergère antique où, dès le matin, elle s'asseyait dans 
l'embrasure de la seule fenêtre qui éclairât sa chambre. 
Elle ne voyait sa fille que pendant le peu d'instants 
employés par son triste repas, et encore paraissait-elle la 
souffrir avec peine. Ne fallait-il pas des douleurs inouïes 
pour faire taire, chez une jeune femme, le sentiment 
maternel? Aucun de ses gens n'avait accès auprès d'elle. 
Sa femme de chambre était la seule personne dont les ser- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 83 

vices lui plaisaient. Elle exigea un silence absolu dans le . 
château, sa fille dut aller jouer loin d'elle. Il lui était si 
difficile de supporter le moindre bruit que toute voix 
humaine, même celle de son enfant, l'affectait désagréa- 
blement. Les gens du pays s'occupèrent beaucoup de ses 
singularités; puis, quand toutes les suppositions possibles 
furent faites, ni les petites villes environnantes, ni les 
paysans ne songèrent plus à cette femme malade. 

La marquise, laissée à elle-même, put donc rester par- 
faitement silencieuse au milieu du silence qu'elle avait éta- 
bli autour d'elle, et n'eut aucune occasion de quitter la 
chambre tendue de tapisseries oi^i mourut sa grand'mère, 
et oii elle était venue pour y mourir doucement, sans 
témoins, sans importunités, sans subir les fausses dé- 
monstrations des égoïsmes fardés d'affection qui, dans les 
villes, donnent aux mourants une double agonie. Cette 
femme avait vingt-six ans. A cet âge, une âme encore 
pleine de poétiques illusions aime à savourer la mort, 
quand elle lui semble bienfaisante. Mais la mort a de la 
coquetterie pour les jeunes gens; pour eux, elle s'avance 
et se retire, se montre et se cache; sa lenteur les désen- 
chante d'elle, et l'incertitude que leur cause son lende- 
main finit par les rejeter dans le monde où ils rencon- 
treront la douleur, qui, plus impitoyable que ne Test la 
mort, les frappera sans se laisser attendre. Or, cette 
femme qui se refusait à vivre allait éprouver l'amertume 
de ces retardements au fond de la solitude, et y faire, 
dans une agonie morale que la mort ne terminerait pas, 
un terrible apprentissage d'égoïsme qui devait lui déflorer 
le cœur et le façonner au monde. 

Ce cruel et triste enseignement est toujours le fruit de 
nos premières douleurs. La marquise souffrait véritable- 
ment pour la première et pour la seule fois de sa vie peut- 
être. En effet, ne serait-ce pas une erreur de croire que 
les sentiments se reproduisent? Une fois éclos, n'existent- 
ils pas toujours au fond du cœur? Ils s'y apaisent et s'y 



6. 



84 . SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

réveillent au gré des accidents de la vie; mais ils y 
restent, et leur séjour modifie nécessairement l'âme. 
Ainsi, tout sentiment n'aurait qu'un grand jour, le jour 
plus ou moins long de sa première tempête. Ainsi, la dou- 
leur, le plus constant de nos sentiments, ne serait vive 
qu'à sa première irruption; et ses autres atteintes iraient 
en s'afFaiblissant, soit par notre accoutumance à ses crises, 
soit par une loi de notre nature qui, pour se maintenir 
vivante, oppose à cette force destructive une force égale 
mais inerte, prise dans les calculs de l'égoïsme. Mais, 
entre toutes les souffrances, à laquelle appartiendra ce 
nom de douleur? La perte des parents est un chagrin 
auquel la nature a préparé les hommes; le mal physique 
est passager, n'embrasse pas l'âme; et s'il persiste, ce n'est 
plus un mal, c'est la mort. Qu'une jeune femme perde un 
nouveau-né, l'amour conjugal lui a bientôt donné un suc- 
cesseur. Cette affliction est passagère aussi. Enfin, ces 
peines et beaucoup d'autres semblables sont, en quelque 
sorte, des coups, des blessures; mais aucune n'affecte la 
vitalité dans son essence, et il faut qu'elles se succèdent 
étrangement pour tuer le sentiment qui nous porte à cher- 
cher le bonheur. La grande, la vraie douleur serait donc 
un mal assez meurtrier pour étreindre à la fois le passé, 
le présent et l'avenir, ne laisser aucune partie de la vie 
dans son intégrité, dénaturer à jamais la pensée, s'inscrire 
inaltérablement sur les lèvres et sur le front, briser ou 
détendre les ressorts du plaisir, en mettant dans l'âme 
un principe de dégoût pour toute chose de ce monde. 
Encore, pour être immense, pour ainsi peser sur l'âme et 
sur le corps, ce mal devrait arriver en un moment de la 
vie où toutes les forces de l'âme et du corps sont jeunes, 
et foudroyer un cœur bien vivant. Le mal fait alors une 
large plaie; grande est la souffrance; et nul être ne peut 
sortir de cette maladie sans quelque poétique changement : 
ou il prend la route du ciel, ou, s'il demeure ici-bas, il 
rentre dans le monde pour mentir au monde, pour y 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 



jouer un rôle; il connaît dès lors la coulisse où l'on se 
retire pour calculer, pleurer, plaisanter. Après cette crise 
solennelle, il n'existe plus de mystères dans la vie sociale 
qui dès lors est irrévocablement jugée. Chez les jeunes 
femmes qui ont l'âge de la marquise, cette première, cette 
plus poignante de toutes les douleurs, est toujours causée 
par le même fait. La femme et surtout la jeune femme, 
aussi grande par l'âme qu'elle Test par la beauté, ne 
manque jamais à mettre sa vie là où la nature, le senti- 
ment et la société la poussent à la jeter tout entière. Si 
cette vie vient à lui faillir et si elle reste sur terre, elle y 
expérimente les plus cruelles souffrances, par la raison 
qui rend le premier amour le plus beau de tous les sen- 
timents. Pourquoi ce malheur n'a-t-il jamais eu ni peintre 
ni poëte? Mais peut-il se peindre, peut-il se chanter? 
Non, la nature des douleurs qu'il engendre se refuse à 
fanalyse et aux couleurs de fart. D'ailleurs, ces souf- 
frances ne sont jamais confiées : pour en consoler une 
femme, il faut savoir les deviner; car, toujours amèrement 
embrassées et rehgieusement ressenties, elles demeurent 
dans l'âme comme une avalanche, en tombant dans une 
vallée, y dégrade tout avant de s'y faire une place. 

La marquise était alors en proie à ces souffrances qui 
resteront long-temps inconnues, parce que tout dans le' 
monde les condamne; tandis que le sentiment les ca- 
resse, et que la conscience d'une femme vraie les lui jus- 
tifie toujours. II en est de ces douleurs comme de ces en- 
fants infailliblement repoussés de la vie, et qui tiennent 
au cœur des mères par des liens plus forts que ceux des 
enfants heureusement doués. Jamais peut-être cette épou- 
vantable catastrophe qui tue tout ce qu'il y a de vie en 
dehors de nous n'avait été aussi vive, aussi complète, 
aussi cruellement agrandie par les circonstances qu'elle 
venait de l'être pour la marquise. Un homme aimé, jeune 
et généreux, de qui elle n'avait jamais exaucé les désirs 
afin d'obéir aux lois du monde, était mort pour lui sau- 



86 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

ver ce que la société nomme V honneur d'une femme. A qui 
pouvait-elle dire : « Je souffre ! » Ses larmes auraient offensé 
son mari, cause première de la catastrophe. Les lois, les 
mœurs proscrivaient ses plaintes; une amie en eût Joui, 
un homme en eût spéculé. Non, cette pauvre affligée ne 
pouvait pleurer à son aise que dans un désert, y dévorer 
sa souffrance ou être dévorée par elle, mourir ou tuer 
quelque chose en elle, sa conscience peut-être. Depuis 
quelques jours, elle restait les yeux attachés sur un hori- 
zon plat où, comme dans sa vie à venir, il n'y avait rien 
à chercher, rien à espérer, où tout se voyait d'un seul 
coup d'œil, et où elle rencontrait les images de la froide 
désolation qui lui déchirait incessamment le cœur. Les 
matinées de brouillard, un ciel d'une clarté faible, des 
nuées courant près la terre sous un dais grisâtre conve- 
naient aux phases de sa maladie morale. Son cœur ne se 
serrait pas, n'était pas plus ou moins flétri; non, sa na- 
ture fraîche et fleurie se pétrifiait par la lente action d'une 
douleur intolérable parce qu'elle était sans but. Elle souf- 
frait par elle et pour elle. Souffrir ainsi n'est-ce pas mettre 
le pied dans l'égoïsme? Aussi d'horribles pensées lui tra- 
versaient-elles la conscience en la lui blessant. Elle s'in- 
terrogeait avec bonne foi et se trouvait double. Il y avait 
en elle une femme qui raisonnait et une femme qui sen- 
tait, une femme qui souffrait et une femme qui ne vou- 
lait plus souffrir. Elle se reportait aux joies de son en- 
fance, écoulée sans qu'elle en eût senti le bonheur, et 
dont les limpides images revenaient en foule comme pour 
lui accuser les déceptions d'un mariage convenable aux 
yeux du monde, horrible en réalité. A quoi lui avaient 
servi les belles pudeurs de sa jeunesse, ses plaisirs répri- 
més et les sacrifices faits au monde? Quoique tout en elle 
exprimât et attendît l'amour, elle se demandait pourquoi 
maintenant l'harmonie de ses mouvements, son sourire 
et sa grâce? Elle n'aimait pas plus à se sentir fraîche et 
voluptueuse qu'on n'aime un son répété sans but. Sa 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 87 

beauté même lui était insupportable, comme une chose 
inutile. Elle entrevoyait avec horreur que désormais elle 
ne pouvait plus être une créature complète. Son moi 
intérieur n'avait-il pas perdu la faculté de goûter les im- 
pressions dans ce neuf délicieux qui prête tant d'allégresse 
à la vie? A l'avenir, la plupart de ses sensations seraient 
souvent aussi tôt effacées que reçues, et beaucoup de celles 
qui jadis l'auraient émue allaient lui devenir indifférentes. 
Après l'enfance de la créature vient l'enfance du cœur. 
Or, son amant avait emporté dans la tombe cette seconde 
enfance. Jeune encore par ses désirs, elle n'avait plus cette 
entière Jeunesse d'âme qui donne à tout dans la vie sa 
valeur et sa saveur. Ne garderait-elle pas en elle un prin- 
cipe de tristesse, de défiance, qui ravirait à ses émotions 
leur subite verdeur, leur entraînement? car rien ne pou- 
vait plus lui rendre le bonheur qu'elle avait espéré, qu'elle 
avait rêvé si beau. Ses premières larmes véritables étei- 
gnaient ce feu céleste qui éclaire les premières émotions 
du cœur, elle devait toujours pâtir de n'être pas ce qu'elle 
aurait pu être. De cette croyance doit procéder le dégoût 
amer qui porte à détourner la tête quand de nouveau le 
plaisir se présente. Elle jugeait alors la vie comme un vieil- 
lard près de la quitter. Quoiqu'elle se sentît jeune, la 
masse de ses jours sans jouissances lui tombait sur l'âme, 
la lui écrasait et la faisait vieille avant le temps. Elle de- 
mandait au monde, par un cri de désespoir, ce qu'il lui 
rendait en échange de l'amour qui l'avait aidée à vivre et 
qu'elle avait perdu. Elle se demandait si dans ses amours 
évanouis, si chastes et si purs, la pensée n'avait pas été 
plus criminelle que l'action. Elle se faisait coupable à plai- 
sir pour insulter au monde et pour se consoler de ne pas 
avoir eu avec celui qu'elle pleurait cette communication 
parfaite qui, en superposant les âmes l'une à l'autre, 
amoindrit la douleur de celle qui reste par la certitude 
d'avoir entièrement joui du bonheur, d'avoir su pleine- 
ment le donner, et de garder en soi une empreinte de 



88 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

celle qui n'est plus. Elle était mécontente comme une ac- 
trice qui a manqué son rôle, car cette douleur lui attaquait 
toutes les fibres, le cœur et la tête. Si la nature était frois- 
sée dans ses vœux les plus intimes, la vanité n'était pas 
moins blessée que la bonté qui porte la femme à se sacri- 
fier. Puis, en soulevant toutes les questions, en remuant 
tous les ressorts des différentes existences que nous don- 
nent les natures' sociale, morale et physique, elle relâchait 
si bien les forces de l'âme , qu'au milieu des réflexions les 
plus contradictoires elle ne pouvait rien saisir. Aussi par- 
fois, quand le brouillard tombait, ouvrait-elle sa fenêtre, 
en y restant sans pensée, occupée à respirer machinale- 
ment l'odeur humide et terreuse épandue dans les airs, 
debout, immobile, idiote en apparence, car les bourdon- 
nements de sa douleur la rendaient également sourde aux 

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harmonies de la nature et aux charmes de la pensée. 

Un jour, vers midi, moment où le soleil avait éclairci 
le temps, sa femme de chambre entra sans ordre et lui dit : 
— Voici la quatrième fois que monsieur le curé vient pour 
voir madame la marquise; et il insiste aujourd'hui si ré- 
solument, que nous ne savons plus que lui répondre. 

— 11 veut sans doute quelque argent pour les pauvres 
de la commune, prenez vingt-cinq louis et portez-les-lui 
de ma part. 

— Madame, dit la femme de chambre en revenant un 
moment après, monsieur le curé refuse de prendre l'ar- 
gent et désire vous parler. 

— Qu'il vienne donc ! répondit la marquise en laissant 
échapper un geste d'humeur qui pronostiquait une triste 
réception au prêtre de qui elle voulut sans doute éviter 
les persécutions par une explication courte et franche. 

La marquise avait perdu sa mère en bas âge, et son 
éducation fut naturellement influencée par le relâchement 
qui, pendant la Révolution, dénoua les liens religieux en 
France. La piété est une vertu de femme que les femmes 
seules se transmettent bien, et la marquise était un enfant 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 89 

du dix-huitième siècle dont les croyances philosophiques 
furent celles de son père. Elle ne suivait aucune pratique 
religieuse. Pour elle, un prêtre était un fonctionnaire pu- 
blic dont l'utilité lui paraissait contestable. Dans la situa- 
tion où elle se trouvait, la voix de la religion ne pouvait 
qu'envenimer ses maux; puis, elle ne croyait guère aux 
curés de village, ni à leurs lumières; elle résolut donc de 
mettre le sien à sa place, sans aigreur, et de s'en débar- 
rasser à la manière des riches, par un bienfait. Le curé 




vint, et son aspect ne changea pas les idées de la mar- 
quise. Elle vit un gros petit homme à ventre saillant, à 
figure rougeaude, mais vieille et ridée, qui affectait de 
sourire et qui souriait mal ; son crâne chauve et transver- 
salement sillonné de rides nombreuses retombait en quart 
de cercle sur son visage et le rapetissait; quelques che- 
veux blancs garnissaient le bas de la tête au-dessus de la 
nuque et revenaient en avant vers les oreilles. Néanmoins, 
la physionomie de ce prêtre avait été celle d'un homme 
naturellement gai. Ses grosses lèvres, son nez légèrement 
retroussé, son menton, qui disparaissait dans un double 



pO SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

pli de rides, témoignaient d'un heureux caractère. La 
marquise n'aperçut d'abord que ces traits principaux; 
mais, à la première parole que lui dit le prêtre, elle fut 
frappée par la douceur de cette voix; elle le regarda plus 
attentivement, et remarqua sous ses sourcils grisonnants 
des yeux qui avaient pleuré; puis le contour de sa joue, 
vue de profil, donnait à sa tête une si auguste expression 
de douleur, que la marquise trouva un homme dans ce 
curé. 

— Madame la marquise, les riches ne nous appar- 
tiennent que quand ils soufiPrent; et les souffrances d'une 
femme mariée, jeune, belle, riche, qui n'a perdu ni 
enfants ni parents, se devinent et sont causées par des 
blessures dont les élancements ne peuvent être adoucis 
que par la religion. Votre âme est en danger, madame. 
Je ne vous parle pas en ce moment de l'autre vie qui 
nous attend! Non, je ne suis pas au confessionnal. 
Mais n'est- il pas de mon devoir de vous éclairer sur 
l'avenir de votre existence sociale? Vous pardonnerez 
donc à un vieillard une importunité dont l'objet est votre 
bonheur. 

— Le bonheur, monsieur, il n'en est plus pour moi. 
Je vous appartiendrai bientôt, comme vous le dites, mais 
pour toujours. 

— • Non, madame, vous ne mourrez pas de la douleur 
qui vous oppresse et se peint dans vos traits. Si vous 
aviez dû en mourir, vous ne seriez pas à Saint-Lange. 
Nous périssons moins par les effets d'un regret certain 
que par ceux des espérances trompées. J'ai connu de plus 
intolérables, de plus terribles douleurs qui n'ont pas 
donné la mort. 

La marquise fit un geste d'incrédulité. 

— Madame, je sais un homme dont le malheur fut si 
grand, que vos peines vous sembleraient légères si vous 
les compariez aux siennes. 

Soit que sa longue solitude commençât à lui peser, 



LA FEMME DE TRENTE ANS. pi 

soit qu'elle fût intéressée par la perspective de pouvoir 
épancher dans un cœur ami ses pensées douloureuses, 
elle regarda le curé d'un air interrogatif auquel il était 
impossible de se méprendre. 

— Madame, reprit le prêtre, cet homme était un 
père qui, d'une famille autrefois nombreuse, n'avait plus 
que trois enfants. 11 avait successivement perdu ses pa- 
rents, puis une fille et une femme, toutes deux bien 
aimées. Il restait seul, au fond d'une province, dans un 
petit domaine où il avait été long-temps heureux. Ses trois 
fils étaient à l'armée, et chacun d'eux avait un grade pro- 
portionné à son temps de service. Dans les Cent-Jours, 
l'aîné passa dans la Garde, et devint colonel; le jeune 
était chef de bataillon dans l'artillerie, et le cadet avait le 
grade de chef d'escadron dans les dragons. Madame, ces 
trois enfants aimaient leur père autant qu'ils étaient aimés 
par lui. Si vous connaissiez bien l'insouciance des jeunes 
gens qui, emportés par leurs passions, n'ont jamais de 
temps à donner aux affections de la famille, vous com- 
prendriez par un seul fait la vivacité de leur affection 
pour un pauvre vieillard isolé qui ne vivait plus que par 
eux et pour eux. II ne se passait pas de semaine qu'il ne 
reçut une lettre de l'un de ses enfants. Mais aussi n'avait-il 
jamais été pour eux ni faible, ce qui diminue le respect 
des enfants; ni injustement sévère, ce qui les froisse; ni 
avare de sacrifices, ce qui les détache. Non, il avait été 
plus qu'un père, il s'était fait leur frère, leur ami. Enfin, 
il alla leur dire adieu à Paris lors de leur départ pour la 
Belgique; il voulait voir s'ils avaient de bons chevaux, si 
rien ne leur manquait. Les voilà partis, le père revient 
chez lui. La guerre commence, il reçoit des lettres écrites 
de Fleurus, de Ligny, tout allait bien. La bataille de Wa- 
terloo se livre, vous en connaissez le résultat. La France 
fut mise en deuil d'un seul coup. Toutes les familles 
étaient dans la plus profonde anxiété. Lui, vous compre- 
nez, madame, il attendait; il n'avait ni trêve ni repos; il 



C)2 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

lisait les gazettes, il allait tous les jours à la poste lui- 
même. Un soir, on lui annonce le domestique de son fils 
le colonel. II voit cet homme monté sur le cheval de son 
maître, il n'j eut pas de question à faire : le colonel était 
mort, coupé en deux par un boulet. Vers la fin de la soi- 
rée, arrive à pied le domestique du plus jeune : le plus 
jeune était mort le lendemain de la bataille. Enfin, à mi- 
nuit, un artilleur vint lui annoncer la mort du dernier 
enfant sur la tête duquel, en si peu de temps, ce pauvre 
père avait placé toute sa vie. Oui, madame, ils étaient 
tous tombés! Après une pause, le prêtre ayant vaincu ses 
émotions, ajouta ces paroles d'une voix douce : — Et le 
père est resté vivant, madame. 11 a compris que si Dieu 
le laissait sur la terre, il devait continuer d'y souffrir, et 
il y soufiPre ; mais il s'est jeté dans le sein de la religion. 
Que pouvait-il être? La marquise leva les yeux sur le 
visage de ce curé, devenu sublime de tristesse et de rési- 
gnation, et attendit ce mot qui lui arracha des pleurs : 
— Prêtre ! madame : il était sacré par les larmes avant 
de l'être au pied des autels. 

Le silence régna pendant un moment. La marquise et 
le curé regardèrent par la fenêtre l'horizon brumeux, 
comme s'ils pouvaient y voir ceux qui n'étaient plus. 

— Non pas prêtre dans une ville, mais simple curé, 
reprit-il. 

— A Saint-Lange, dit-elle en s'essuyant les yeux. 

— Oui, madame. 

Jamais la majesté de la douleur ne s'était montrée plus 
grande à Julie; et ce oui, viadame, lui tombait à même le 
cœur comme le poids d'une douleur infinie. Cette voix 
qui résonnait doucement à l'oreille troublait les entrailles. 
Ah! c'était bien la voix du malheur, cette voix pleine, 
grave, et qui semble charrier de pénétrants fluides. 

— Monsieur, dit presque respectueusement la mar- 
quise, et si je ne meurs pas, que deviendrai-je donc? 

- — Madame, n'avez-vous pas un enfant? 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 93 

— Oui, dit-elle froidement. 

Le curé jeta sur cette, femme un regard semblable à 
celui que lance un médecm sur un malade en danger, et 
résolut de fane tous ses efforts pour la disputer au génie 
du mal qui étendait déjà la main sur elle. 

— Vous le voyez, madame, nous devons vivre avec 
nos douleurs, et la religion seule nous offre des consola- 
tions vraies. Me permettrez-vous de revenir vous faire en- 
tendre la voix d'un homme qui sait sympathiser avec 
toutes les peines, et qui, je le croîs, n'a rien de bien 
effrayant? 

— Oui, monsieur, venez. Je vous remercie d'avoir 
pensé à moi. 

— Eh! bien, madame, à bientôt. 

Cette visite détendit pour ainsi dire l'âme de la mar- 
quise, dont les forces avaient été trop violemment exci- 
tées par le chagrin et par la solitude. Le prêtre lui laissa 
dans le cœur un parfum balsamique et le salutaire reten- 
tissement des paroles religieuses. Puis elle éprouva cette 
espèce de satisfaction qui réjouit le prisonnier quand, 
après avoir reconnu la profondeur de sa solitude et la pe- 
santeur de ses chaînes, il rencontre un voisin qui frappe 
à la muraille en lui faisant rendre un son par lequel s'ex- 
priment des pensées communes. Elle avait un confident 
inespéré. Mais elle retomba bientôt dans ses amères con- 
templations, et se dit, comme le prisonnier, qu'un com- 
pagnon de douleur n'allégerait ni ses liens m son avenir. 
Le curé n'avait pas voulu trop effaroucher dans une pre- 
mière visite une douleur tout égoïste; mais il espéra, 
grâce à son art, pouvoir faire faire des progrès à la reli- 
gion dans une seconde entrevue. Le surlendemain, il vint 
en effet, et l'accueil de la marquise lui prouva que sa vi- 
site était désirée. 

— Eh! bien, madame la marquise, dit le vieillard, 
avez-vous un peu songé à la masse des souffrances hu- 
maines ? Avez-vous élevé les yeux vers le ciel ? Y avez- 



^4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

VOUS VU cette immensité de mondes qui, en dmimuant 
notre importance, en écrasant nos vanités, amoindrit nos 
douleurs?... 

— Non, monsieur, dit-elle. Les lois sociales me pè- 
sent trop sur le cœur et me le déchirent trop vivement 
pour que je puisse m'élever dans les cieux. Mais les lois 
ne sont peut-être pas aussi cruelles que le sont les usages 
du monde. Oh ! le monde ! 

— Nous devons, madame, obéir aux uns et aux 
autres : la loi est la parole, et les usages sont les actions 
de la société. 

— Obéir à la société?. ., reprit la marquise en laissant 
échapper un geste d'horreur. Hé ! monsieur, tous nos 
maux viennent de là. Dieu n'a pas fait une seule loi de 
malheur; mais en se réunissant les hommes ont faussé son 
œuvre. Nous sommes, nous femmes, plus maltraitées 
par la civilisation que nous ne le serions par la nature. 
La nature nous impose des peines physiques que vous 
n'avez pas adoucies, et la civilisation a développé des sen- 
timents que vous trompez incessamment. La nature 
étouffe les êtres faibles, vous les condamnez à vivre pour 
les livrer à un constant malheur. Le mariage, institution 
sur laquelle s'appuie aujourd'hui la société, nous en fait 
sentir à nous seules tout le poids : pour l'homme la li- 
berté, pour la femme des devoirs. Nous vous devons 
toute notre vie, vous ne nous devez de la vôtre que de 
rares instants. Enfin l'homme fait un choix là où nous 
nous soumettons aveuglément. Oh ! monsieur, à vous je 
puis tout dire. Hé bien, le mariage, tel qu'il se pratique 
aujourd'hui, me semble être une prostitution légale. De 
là sont nées mes souffrances. Mais moi seule parmi les 
malheureuses créatures si fatalement accouplées je dois 
garder le silence! moi seule suis fauteur du mal, j'ai 
voulu mon mariage. 

Elle s'arrêta, versa des pleurs amers et resta silencieuse. 
— Dans cette profonde misère, au milieu de cet océan 



LA FEMME DE TRENTE ANS. ^5 

de douleur, reprit-elle, j'avais trouvé quelques sables où 
je posais les pieds, où je souffrais à mon aise; un oura- 
gan a tout emporté. Me voilà seule, sans appui, trop 
faible contre les orages. 

— Nous ne sommes jamais faibles quand Dieu est 
avec nous, dit le prêtre. D'ailleurs, si vous n'avez pas 
d'affections à satisfaire ici-bas, n'y avez-vous pas des de- 
voirs à remplir? 

— Toujours des devoirs ! s'écria-t-elle avec une sorte 
d'impatience. Mais oii sont pour moi les sentiments qui 
nous donnent la force de les accomplir? Monsieur, rien 
de rien ou rien pour rien est une des plus justes lois de la 
nature et morale et physique. Voudriez-vous que ces 
arbres produisissent leurs feuillages sans la sève qui les 
fait éclore ! L'âme a sa sève aussi ! Chez moi la sève est 
tarie dans sa source, 

— Je ne vous parlerai pas des sentiments religieux qui 
engendrent la résignation, dit le curé; mais la maternité, 
madame, n'est-elle donc pas...? 

— Arrêtez, monsieur! dit la marquise. Avec vous je 
serai vraie. Hélas ! je ne puis l'être désormais avec per- 
sonne, je suis condamnée à la fausseté; le monde exige 
de continuelles grimaces, et sous peine d'opprobre nous 
ordonne d'obéir à ses conventions. Il existe deux mater- 
nités, monsieur. J'ignorais jadis de telles distinctions; 
aujourd'hui je le sais. Je ne suis mère qu'à moitié, mieux 
vaudrait ne pas l'être du tout. Hélène n'est pas de lui ! 
Oh ! ne frémissez pas ! Saint-Lange est un abîme oii se 
sont engloutis bien des sentiments faux, d'oij se sont élan- 
cées de sinistres lueurs, où se sont écroulés les frêles édi- 
fices des lois anti-naturelles. J'ai un enfant, cela suffit; je 
suis mère, ainsi le veut la loi. Mais vous, monsieur, qui 
avez une âme si délicatement compatissante, peut-être 
comprendrez-vous les cris d'une pauvre femme qui n'a 
laissé pénétrer dans son cœur aucun sentiment factice. 
Dieu me jugera, mais je ne crois pas manquer à ses lois 



96 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

en cédant aux affections qu'il a mises dans mon âme, et 
voici ce que j'y ai trouvé. Un enfant, monsieur, n'est-il 
pas l'image de deux êtres, le fruit de deux sentiments 
librement confondus ? S'il ne tient pas à toutes les fibres 
du corps comme à toutes les tendresses du cœur; s'il ne 
rappelle pas de délicieuses amours, les temps, les lieux 
où ces deux êtres furent heureux, et leur langage plein 
de musiques humaines, et leurs suaves idées, cet enfant 
est une création manquée. Oui, pour eux, il doit être 
une ravissante miniature où se retrouvent les poëmes de 
leur double vie secrète ; il doit leur offrir une source d'é- 
motions fécondes, être à la fois tout leur passé, tout leur 
avenir. Ma pauvre petite Hélène est l'enfant de son père, 
l'enfant du devoir et du hasard ; elle ne rencontre en moi 
que l'instinct de la femme, la loi qui nous pousse irrésis- 
tiblement à protéger la créature née dans nos flancs. Je 
suis irréprochable, socialement parlant. Ne lui ai-je pas 
sacrifié ma vie et mon bonheur? Ses cris émeuvent mes 
entrailles ; si elle tombait à l'eau, je m'y précipiterais pour 
l'aller reprendre. Mais elle n'est pas dans mon cœur. Ah ! 
l'amour m'a fait rêver une maternité plus grande, plus 
complète; j'ai caressé dans un songe évanoui l'enfant que 
les désirs ont conçu avant qu'il ne fût engendré, enfin 
cette délicieuse fleur née dans l'âme avant de naître au 
jour. Je suis pour Hélène ce que, dans l'ordre naturel, 
une mère doit être pour sa progéniture. Quand elle 
n'aura plus besoin de moi, tout sera dit : la cause éteinte, 
les effets cesseront. Si la femme a l'adorable privilège d'é- 
tendre sa maternité sur toute la vie de son enfant, n'est-ce 
pas aux rayonnements de sa conception morale qu'il faut 
attribuer cette divine persistance du sentiment? Quand 
l'enfant n'a pas eu l'âme de sa mère pour première enve- 
loppe, la maternité cesse donc alors dans son cœur, 
comme elle cesse chez les animaux. Cela est vrai, je le 
sens : à mesure que ma pauvre petite grandit, mon cœur 
se resserre. Les sacrifices que je lui ai faits m'ont déjà dé- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 97 

tachée d'elle, tandis que pour un autre enfant mon cœur 
aurait été, je le sens, inépuisable; pour cet autre, rien 
n'aurait été sacrifice, tout eût été plaisir. Ici, monsieur, la 
raison, la religion, tout en moi se trouve sans force contre 
mes sentiments. A-t-elIe tort de vouloir mourir la femme 
qui n'est ni mère ni épouse, et qui, pour son malheur, a 
entrevu l'amour dans ses beautés infinies, la maternité 
dans ses joies illimitées? Que peut-elle devenir? Je vous 
dirai, moi, ce qu'elle éprouve! Cent fois durant le jour, 
cent fois durant la nuit, un frisson ébranle ma tête, mon 
cœur et mon corps, quand quelque souvenir trop faible- 
ment combattu m'apporte les images d'un bonheur que 
je suppose plus grand qu'il n'est. Ces cruelles fantaisies 
font pâlir mes sentiments, et je me dis : «Qu'aurait 
donc été ma vie si...?» Elle se cacha le visage dans ses 
mains et fondit en larmes. — Voilà le fond de mon cœur! 
reprit-elle. Un enfant de lui m'aurait fait accepter les plus 
horribles malheurs ! Le Dieu qui mourut chargé de toutes 
les fautes de la terre me pardonnera cette pensée mortelle 
pour moi; mais, je le sais, le monde est implacable : pour 
lui, mes paroles sont des blasphèmes; j'insulte à toutes 
ses lois. Ah ! je voudrais faire la guerre à ce monde pour 
en renouveler les lois et les usages, pour les briser! Ne 
m'a-t-il pas blessée dans toutes mes idées, dans toutes mes 
fibres, dans tous mes sentiments, dans tous mes désirs, 
dans toutes mes espérances, dans l'avenir, dans le présent, 
dans le passé? Pour moi, le jour est plein de ténèbres, 
la pensée est un glaive, mon cœur est une plaie, mon 
enfant est une négation. Oui, quand Hélène me parle, 
je lui voudrais une autre voix ; quand elle me regarde, je 
lui voudrais d'autres yeux. Elle est là pour m'attester tout 
ce qui devrait être et tout ce qui n'est pas. Elle m'est 
insupportable! Je lui souris, je tâche de la dédommager 
des sentiments que je lui vole. Je souffre! oh! monsieur, 
je soufiFre trop pour pouvoir vivre. Et je passerai pour 
être une femme vertueuse! Et je n'ai pas commis de 

VI. 7 



9 8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

fautes ! Et l'on m'honorera ! J'ai combattu l'amour mvo- 
lontaire auquel je ne devais pas céder; mais, si j'ai gardé 
ma foi physique, ai-je conservé mon cœur? Ceci, dit- 
elle, en appuyant la main droite sur son sein, n'a jamais 
été qu'à une seule créature. Aussi mon enfant ne s'y 
trompe-t-il pas. H existe des regards, une voix, des gestes 
de mère dont la force pétrit famé des enfants ; et ma 
pauvre petite ne sent pas mon bras frémir, ma voix trem- 
bler, mes jeux s'amolhr quand je la regarde, quand je 
lui parle ou quand je la prends. Elle me lance des regards 
accusateurs que je ne soutiens pas ! Parfois je tremble de 
trouver en elle un tribunal où je serai condamnée sans 
être entendue. Fasse le ciel que la haine ne se mette pas 
un jour entre nous ! Grand Dieu ! ouvrez-moi plutôt la 
tombe, laissez-moi finir à Saint-Lange! Je veux aller dans 
le monde où je retrouverai mon autre âme, où je serai 
tout à fait mère! Oh! pardon, monsieur, je suis folle. 
Ces paroles m'étoufFaient, je les ai dites. Ah! vous pleu- 
rez aussi ! vous ne me mépriserez pas. — Hélène ! Hélène ! 
ma fille, viens! s'écria-t-elle avec une sorte de désespoir, 
en entendant son enfant qui revenait de sa promenade. 
La petite vint en riant et en criant; elle apportait un 
papillon qu'elle avait pris; mais, en voyant sa mère en 
pleurs, elle se tut, se mit près d'elle et se laissa baiser 
au front. 

— Elle sera bien belle, dit le prêtre. 

— Elle est tout son père, répondit la marquise en 
embrassant sa fille avec une chaleureuse expression, 
comme pour s'acquitter d'une dette ou pour effacer un 
remords. 

— Vous avez chaud, maman. 

— Va, laisse-nous, mon ange, répondit la marquise. 
L'enfant s'en alla sans regret, sans regarder sa mère, 

heureuse presque de fuir un visage triste, et comprenant 
déjà que les sentiments qui s'y exprimaient lui étaient 
contraires. Le sourire est l'apanage, la langue, l'exprès- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 99 

sion de la maternité. La marquise ne pouvait pas sou- 
rire. Elle rougit en regardant le prêtre : elle avait espéré 
se montrer mère, mais ni elle ni son enfant n'avaient su 
mentir. En effet, les baisers d'une femme sincère ont un 
miel divin qui semble mettre dans cette caresse une âme, 
un feu subtil par lequel le cœur est pénétré. Les baisers 
dénués de cette onction savoureuse sont âpres et secs. Le 
prêtre avait senti cette différence : il put sonder l'abîme 
qui se trouve entre la maternité de la chair et la maternité 
du cœur. Aussi, après avoir jeté sur cette femme un re- 
gard inquisiteur, il lui dit : — Vous avez raison, ma- 
dame, il vaudrait mieux pour vous être morte... 

— Ah! vous comprenez mes souffrances, je le vois, 
répondit-elle, puisque vous, prêtre chrétien, devinez et 
approuvez les funestes résolutions qu'elles m'ont inspi- 
rées. Oui, j'ai voulu me donner la mort; mais j'ai man- 
qué du courage nécessaire pour accomplir mon dessein. 
Mon corps a été lâche quand mon âme était forte, et 
quand ma main ne tremblait plus, mon âme vacillait! 
J'ignore le secret de ces combats et de ces alternatives. 
Je SUIS sans doute bien tristement femme, sans persistance 
dans mes vouloirs, forte seulement pour aimer. Je me 
méprise! Le soir, quand mes gens dormaient, j'allais à la 
pièce d'eau courageusement; arrivée au bord, ma frêle 
nature avait horreur de la destruction. Je vous confesse 
mes faiblesses. Lorsque je me retrouvais au lit, j'avais 
honte de moi, je redevenais courageuse. Dans un de ces 
moments, j'ai pris du laudanum; mais j'ai souffert et ne 
suis pas morte. J'avais cru boire tout ce que contenait le 
flacon, et je m'étais arrêtée à moitié. 

— Vous êtes perdue, madame, dit le curé gravement 
et d'une voix pleine de larmes. Vous rentrerez dans le 
monde et vous tromperez le monde; vous y chercherez, 
vous y trouverez ce que vous regardez comme une com- 
pensation à vos maux ; puis vous porterez un jour la peine 
de vos plaisirs. . . 



] OO SCENES DE LA VIE PRIVEE. 



— Moi, s'écria-t-elle, j'irais livrer au premier fourbe 
qui saura jouer la comédie d'une passion les dernières, 
les plus précieuses richesses de mon cœur, et corrompre 
ma vie pour un moment de douteux plaisir? Non! mon 
âme sera consumée par une flamme pure. Monsieur, tous 
les hommes ont les sens de leur sexe ; mais celui qui en a 
l'âme et qui satisfait ainsi à toutes les exigences de notre 
nature, dont la mélodieuse harmonie ne s'émeut jamais 
que sous la pression des sentiments, celui-là ne se ren- 
contre pas deux fois dans notre existence. Mon avenir est 
horrible, je le sais : la femme n'est rien sans l'amour, la 
beauté n'est rien sans le plaisir; mais le monde ne réprou- 
verait-il pas mon bonheur, s'il se présentait encore à moi? 
Je dois à ma fille une mère honorée. Ah ! je suis jetée 
dans un cercle de fer d'où je ne puis sortir sans ignomi- 
nie. Les devoirs de famille, accomphs sans récompense, 
m'ennuieront; je maudirai la vie; mais ma fille aura du 
moins un beau semblant de mère. Je lui rendrai des tré- 
sors de vertu, pour remplacer les trésors d'affection dont 
je l'aurai frustrée. Je ne désire même pas vivre pour goû- 
ter les jouissances que donne aux mères le bonheur de 
leurs enfants. Je ne crois pas au bonheur. Quel sera le 
sort d'Hélène? Le mien sans doute. Quels moyens ont 
les mères d'assurer à leurs filles que l'homme auquel elles 
les livrent sera un époux selon leur cœur? Vous honnissez 
de pauvres créatures qui se vendent pour quelques écus 
à un homme qui passe : la faim et le besoin absolvent ces 
unions éphémères; tandis que la société tolère, encou- 
rage l'union immédiate, bien autrement horrible, d'une 
jeune fille candide et d'un homme qu'elle n'a pas vu trois 
mois durant; elle est vendue pour toute sa vie. Il est vrai 
que le prix est élevé! Si, en ne lui permettant aucune 
compensation à ses douleurs, vous l'honoriez; mais non, 
le monde calomnie les plus vertueuses d'entre nous ! Telle 
est notre destinée, vue sous ses deux faces : une prostitu- 
tion publique et la honte, une prostitution secrète et le 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I o I 

malheur. Qiiant aux pauvres filles sans dot, elles de- 
viennent folles, elles meurent; pour elles, aucune pitié! 
La beauté, les vertus ne sont pas des valeurs dans notre 
bazar humain, et vous nommez société ce repaire d'é- 
goïsme. Mais exhérédez les femmes ! au moins accompli- 
rez-vous amsi une loi de nature en choisissant vos com- 
pagnes, en les épousant au gré des vœux du cœur. 

— Madame, vos discours me prouvent que ni l'esprit 
de famille ni l'esprit religieux ne vous touchent. Aussi 
n'hésiterez-vous pas entre l'égoïsme social qui vous blesse 
et l'égoïsme de la créature qui vous fera souhaiter des 
jouissances... 

— La famille, monsieur, existe-elle? Je nie la famille 
dans une société qui, à la mort du père ou de la mère, 
partage les biens et dit à chacun d'aller de son coté. La 
famille est une association temporaire et fortuite que dis- 
sout promptement la mort. Nos lois ont brisé les maisons, 
les héritages, la pérennité des exemples et des traditions. 
Je ne vois que décombres autour de moi. 

— Madame, vous ne reviendrez à Dieu que quand sa 
main s'appesantira sur vous, et je souhaite que vous ayez 
assez de temps pour faire votre paix avec lui. Vous cher- 
chez vos consolations en baissant les jeux sur la terre, 
au lieu de les lever vers les cieux. Le philosophisme et 
l'intérêt personnel ont attaqué votre cœur; vous êtes sourde 
à la voix de la religion, comme le sont les enfants de ce 
siècle sans croyance ! Les plaisirs du monde n'engendrent 
que des souffrances. Vous allez changer de douleurs, voilà 
tout. 

— Je ferai mentir votre prophétie, dit-elle en souriant 
avec amertume, je serai fidèle à celui qui mourut pour 
moi. 

— La douleur, répondit-il, n'est viable que dans les 
âmes préparées par la religion. 

Il baissa respectueusement les yeux pour ne pas laisser 
voir les doutes qui pouvaient se peindre dans son regard. 



102 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 



L'énergie des plaintes échappées à la marquise l'avait cen- 
triste. En reconnaissant le moi humain sous ses mille 
formes, il désespéra de ramoHir ce cœur que le mal avait 
desséché au heu de l'attendrir, et où le grain du Semeur 
céleste ne devait pas germer, puisque sa voix douce y 
était étouffée par la grande et terrible clameur de l'égoïsme. 
Néanmoins il déploya la constance de fapôtre, et revint 
à plusieurs reprises, toujours ramené par l'espoir de tour- 
ner à Dieu cette âme si noble et si fière ; mais il perdit 
courage le jour où il s'aperçut que la marquise n'aimait à 
causer avec lui que parce qu'elle trouvait de la douceur 
à parler de celui qui n'était plus. Il ne voulut pas ravaler 
son ministère en se faisant le complaisant d'une passion ; 
il cessa ses entretiens, et revint par degrés aux formules 
et aux lieux communs de la conversation. Le printemps 
arriva. La marquise trouva des distractions à sa profonde 
tristesse, et s'occupa par désœuvrement de sa terre, où 
elle se plut à ordonner quelques travaux. Au mois d'oc- 
tobre, elle quitta son vieux château de Saint-Lange, où 
elle était redevenue fraîche et belle dans l'oisiveté d'une 
douleur qui, d'abord violente comme un disque lancé 
vigoureusement, avait fini par s'amortir dans la mélan- 
colie, comme s'arrête le disque après des oscillations gra- 
duellement plus faibles. La mélancolie se compose d'une 
suite de semblables oscillations morales dont la première 
touche au désespoir et la dernière au plaisir : dans la jeu- 
nesse, elle est le crépuscule du matin; dans la vieillesse, 
celui du soir. 

Quand sa calèche passa par le village, la marquise reçut 
le salut du curé qui revenait de l'église à son presbytère; 
mais en y répondant, elle baissa les yeux et détourna la 
tête pour ne pas le revoir. Le prêtre avait trop raison 
contre cette pauvre Artémise d'Ephèse. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 103 

III 
À TRENTE ANS. 

Un jeune homme de haute espérance, et qui apparte- 
nait à l'une de ces maisons historiques dont les noms se- 
ront toujours, en dépit même des lois, intimement liés 
à la gloire de la France, se trouvait au bal chez madame 
Firmiani. Cette dame lui avait donné quelques lettres de 
recommandation pour deux ou trois de ses amies à Naples. 
Monsieur Charles de Vandenesse, ainsi se nommait le 
jeune homme, venait l'en remercier et prendre congé. 
Après avoir accompli plusieurs missions avec talent, Van- 
denesse avait été récemment attaché à l'un de nos ministres 
plénipotentiaires envoyés au congrès de Lajbach*, et vou- 
lait profiter de son voyage pour étudier l'Italie. Cette fête 
était donc une espèce d'adieu aux jouissances de Paris, 
à cette vie rapide, à ce tourbillon de pensées et de plai- 
sirs que l'on calomnie assez souvent, mais auquel il est si 
doux de s'abandonner. Habitué depuis trois ans à saluer 
les capitales européennes, et à les déserter au gré des 
caprices de sa destinée diplomatique, Charles de Vande- 
nesse avait cependant peu de chose à regretter en quittant 
Paris. Les femmes ne produisaient plus aucune impression 
sur lui, soit qu'il regardât une passion vraie comme tenant 
trop de place dans la vie d'un homme politique, soit que 
les mesquines occupations d'une galanterie superficielle 
lui parussent trop vides pour une âme forte. Nous avons 
tous de grandes prétentions à la force d'âme. En France, 
nul homme, fût-il médiocre, ne consent à passer pour 
simplement spirituel. Ainsi, Charles, quoique jeune (à 
peine avait-il trente ans), s'était déjà philosophiquement 
accoutumé avoir des idées, des résultats, des moyens, là 
où les hommes de son âge aperçoivent des sentiments, 
des plaisirs et des illusions. 11 refoulait la chaleur et l'exal- 



Io4 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

tation naturelle aux jeunes gens dans les profondeurs de 
son âme que la nature avait créée généreuse. II travaillait 
à se faire froid calculateur; à mettre en manières, en 
formes aimables, en artifices de séduction, les richesses 
morales qu'il tenait du hasard : véritable tâche d'ambi- 
tieux; rôle triste, entrepris dans le but d'atteindre à ce 
que nous appelons une belle position. II jetait un dernier 
coup d'ceil sur les salons oiî l'on dansait. Avant de quitter 
le bal, il voulait sans doute en emporter l'image, comme 
un spectateur ne sort pas de sa loge à l'Opéra sans regarder 
le tableau final. Mais aussi, par une fantaisie facile à com- 
prendre, monsieur de Vandenesse étudiait l'action toute 
française, l'éclat et les riantes figures de cette fête pari- 
sienne, en les rapprochant par la pensée des physiono- 
mies nouvelles, des scènes pittoresques qui l'attendaient à 
Naples, où il se proposait de passer quelques jours avant 
de se rendre à son poste. 11 semblait comparer la France 
si changeante et sitôt étudiée à un pays dont les mœurs 
et les sites ne lui étaient connus que par des ouï-dire con- 
tradictoires, ou par des livres, pour la plupart mal faits. 
Quelques réflexions assez poétiques, mais devenues au- 
jourd'hui très-vulgaires, lui passèrent alors par la tête, et 
répondirent, à son insu peut-être, aux vœux secrets de 
son cœur, plus exigeant que blasé, plus inoccupé que 
fiétri. 

— Voici, se disait-il, les femmes les plus élégantes, 
les plus riches, les plus titrées de Paris. Ici sont les célé- 
brités du jour, renommées de tribune, renommées aristo- 
cratiques et littéraires : là, des artistes, là, des hommes de 
pouvoir. Et cependant je ne vois que de petites intrigues, 
des amours morts-nés, des sourires qui ne disent rien, 
des dédains sans cause, des. regards sans flamme, beau- 
coup d'esprit, mais prodigué sans but. Tous ces visages 
blancs et roses cherchent moins le plaisir que des distrac- 
tions. Nulle émotion n'est vraie. Si vous voulez seulement 
des plumes bien posées, des gazes fraîches, de jolies toi- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 



lO) 



lettes, des femmes frêles; si pour vous la vie n'est qu'une 
surface à effleurer, voici votre monde. Contentez-vous de 
ces phrases insignifiantes, de ces ravissantes grmiaces, et 
ne demandez pas un sentiment dans les cœurs. Pour moi, 
j'ai horreur de ces plates intrigues qui finiront par des 
mariages, des sous-préfectures, des recettes générales, 
ou, s'il s'agit d'amour, par des arrangements secrets, tant 
l'on a honte d'un semblant de passion. Je ne vois pas un 




seul de ces visages éloquents qui vous annonce une âme 
abandonnée à une idée comme à un remords. Ici, le re- 
gret ou le malheur se cachent honteusement sous des 
plaisanteries. Je n'aperçois aucune de ces femmes avec 
lesquelles j'aimerais à lutter, et qui vous entraînent dans 
un abîme. Où trouver de l'énergie à Pans? Un poignard 
est une curiosité que l'on y suspend à un clou doré, que 
l'on pare d'une jolie gaîne. Femmes, idées, sentiments, 
tout se ressemble. II n'y existe plus de passions, parce 
que les individualités ont disparu. Les rangs, les esprits, 
les fortunes ont été nivelés, et nous avons tous pris l'habit 



lOÔ SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

noir comme pour nous mettre en deuil de la France 
morte. Nous n'aimons pas nos égaux. Entre deux amants, 
il faut des différences à effacer, des distances à combler. 
Ce charme de l'amour s'est évanoui en 1789 ! Notre ennui, 
nos mœurs fades sont le résultat du système politique. Au 
moins, en Italie, tout y est tranché. Les femmes y sont 
encore des animaux malfaisants, des sirènes dangereuses, 
sans raison, sans logique autre que celle de leurs goûts, 
de leurs appétits, et desquelles il faut se défier comme on 
se défie des tigres. . . 

Madame Firmiani vint interrompre ce monologue dont 
les mille pensées contradictoires, inachevées, confuses, 
sont intraduisibles. Le mérite d'une rêverie est tout entier 
dans son vague, n'est-elle pas une sorte de vapeur intel- 
lectuelle? 

— Je veux, lui dit-elle en le prenant par le bras, vous 
présenter à une femme qui a le plus grand désir de vous 
connaître d'après ce qu'elle entend dire de vous. 

Elle le conduisit dans un salon voisin, où elle lui mon- 
tra, par un geste, un sourire et un regard véritablement 
parisiens, une femme assise au coin de la cheminée. 

— Q^ui est-elle? demanda vivement le comte de Van- 
denesse. 

— Une femme de qui vous vous êtes, certes, entre- 
tenu plus d'une fois pour la louer ou pour en médire, 
une femme qui vit dans la solitude, un vrai mystère. 

— Si vous avez jamais été clémente dans votre vie, de 
grâce, dites-moi son nom? 

— - La marquise d'Aiglemont. 

— Je vais aller prendre des leçons près d'elle : elle a 
su faire d'un mari bien médiocre un pair de France, 
d'un homme nul une capacité politique. Mais, dites-moi, 
croyez-vous que lord Grenville soit mort pour elle, 
comme quelques femmes l'ont prétendu? 

— Peut-être. Depuis cette aventure, fausse ou vraie, 
la pauvre femme est bien changée. Elle n'est pas allée 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 07 

dans le monde. C'est quelque chose, à Paris, qu'une con- 
stance de quatre ans. Si vous la voyez ici... Madame Fir- 
miani s'arrêta; puis elle ajouta d'un air fin : — J'oublie 
que je dois me taire. Allez causer avec elle. 

Charles resta pendant un moment immobile, le dos 
légèrement appuyé sur le chambranle de la porte, et tout 
occupé à examiner une femme devenue célèbre sans que 
personne pût rendre compte des motifs sur lesquels se 
fondait sa renommée. Le monde offre beaucoup de ces 
anomalies curieuses. La réputation de madame d'Aigle- 
mont n'était pas, certes, plus extraordinaire que celle de 
certains hommes toujours en travail d'une œuvre incon- 
nue : statisticiens tenus pour profonds sur la foi de calculs 
qu'ils se gardent bien de publier; politiques qui vivent 
sur un article de journal ; auteurs ou artistes dont fœuvre 
reste toujours en porte-feuille; gens savants avec ceux qui 
ne connaissent rien à la science, comme Sganarelle est 
latiniste avec ceux qui ne savent pas le latin ; hommes 
auxquels on accorde une capacité convenue sur un point, 
soit la direction des arts, soit une mission importante. 
Cet admirable mot, c'est une spécialité, semble avoir été 
créé pour ces espèces d'acéphales politiques ou littéraires. 
Charles demeura plus long-temps en contemplation qu'il 
ne le voulait, et fut mécontent d'être si fortement préoc- 
cupé par une femme ; mais aussi la présence de cette 
femme réfutait les pensées qu'un instant auparavant le 
jeune diplomate avait conçues à l'aspect du bal. 

La marquise, alors âgée de trente ans, était belle quoi- 
que frêle de formes et d'une excessive délicatesse. Son 
plus grand charme venait d'une physionomie dont le 
calme trahissait une étonnante profondeur dans l'âme. 
Son œil plein d'éclat, mais qui semblait voilé par une 
pensée constante, accusait une vie fiévreuse et la résigna- 
tion la plus étendue. Ses paupières, presque toujours 
chastement baissées vers la terre, se relevaient rarement. 
Si elle jetait des regards autour d'elle, c'était par un mou- 



Io8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

vement triste, et vous eussiez dit qu'elle réservait le feu 
de ses yeux pour d'occultes contemplations. Aussi tout 
homme supérieur se sentait-il curieusement attiré vers 
cette femme douce et silencieuse. Si fesprit cherchait à 
deviner les mystères de la perpétuelle réaction qui se fai- 
sait en elle du présent vers le passé, du monde à sa soli- 
tude, l'âme n'était pas moins intéressée à s'initier aux 
secrets d'un cœur en quelque sorte orgueilleux de ses 
souffrances. En elle, rien d'ailleurs ne démentait les idées 
qu'elle inspirait tout d'abord. Comme presque toutes les 
femmes qui ont de très-longs cheveux, elle était pâle et 
parfaitement blanche. Sa peau, d'une finesse prodigieuse, 
symptôme rarement trompeur, annonçait une vraie sensi- 
bilité, justifiée par la nature de ses traits qui avaient ce 
fini merveilleux que les peintres chinois répandent sur 
leurs figures fantastiques. Son cou était un peu long peut- 
être ; mais ces sortes de cous sont les plus gracieux , et don- 
nent aux têtes de femmes de vagues affinités avec les magné- 
tiques ondulations du serpent. S'il n'existait pas un seul des 
mille indices par lesquels les caractères les plus dissi- 
mulés se révèlent à l'observateur, il lui suffirait d'examiner 
attentivement les gestes de la tête et les torsions du cou, 
SI variées, si expressives, pour juger une femme. Chez 
madame d'Aiglemont, la mise était en harmonie avec la 
pensée qui dominait sa personne. Les nattes de sa cheve- 
lure largement tressée formaient au-dessus de sa tête une 
haute couronne à laquelle ne se mêlait aucun ornement, 
car elle semblait avoir dit adieu pour toujours aux re- 
cherches de la toilette. Aussi ne surprenait-on jamais en 
elle ces petits calculs de coquetterie qui gâtent beaucoup 
de femmes. Seulement, quelque modeste que fût son cor- 
sage, il ne cachait pas entièrement l'élégance de sa taille. 
Puis le luxe de sa longue robe consistait dans une coupe 
extrêmement distinguée; et, s'il est permis de chercher 
des idées -dans l'arrangement d'une étoffe, on pourrait 
dire que les plis nombreux et simples de sa robe lui com- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 09 

muniquaient une grande noblesse. Néanmoins, peut-être 
trahissait-elle les indélébiles faiblesses de la femme par les 
soins minutieux qu'elle prenait de sa mam et de son pied; 
mais si elle les montrait avec quelque plaisir, il eût été 
difficile à la plus malicieuse rivale de trouver ses gestes 
affectés, tant ils paraissaient involontaires, ou dus à d'en- 
fantines habitudes. Ce reste de coquetterie se faisait même 
excuser par une gracieuse nonchalance. Cette masse de 
traits, cet ensemble de petites choses qui font une femme 
laide ou jolie, attrayante ou désagréable, ne peuvent être 
qu'indiqués, surtout lorsque, comme chez madame d'Ai- 
glemont, l'âme est le lien de tous les détails, et leur 
imprime une délicieuse unité. Aussi son maintien s'accor- 
dait-il parfaitement avec le caractère de sa figure et de sa 
mise. A un certain âge seulement, certaines femmes choi- 
sies savent seules donner un langage à leur attitude. Est-ce 
le chagrin, est-ce le bonheur qui prête à la femme de 
trente ans, à la femme heureuse ou malheureuse, le secret 
de cette contenance éloquente? Ce sera toujours une 
vivante énigme que chacun interprète au gré de ses dé- 
sirs, de ses espérances ou de son système. La manière 
dont la marquise tenait ses deux coudes appuyés sur les 
bras de son fauteuil, et joignait les extrémités des doigts 
de chaque main en ayant l'air de jouer; la courbure de 
son cou, le laissez-aller de son corps fatigué mais souple, 
qui paraissait élégamment brisé dans le fauteuil, l'aban- 
don de ses jambes, finsouciance de sa pose, ses mouve- 
ments pleins de lassitude, tout révélait une femme sans 
intérêt dans la vie, qui n'a point connu les plaisirs de 
famour, mais qui les a rêvés, et qui se courbe sous les 
fardeaux dont l'accable sa mémoire; une femme qui de- 
puis long-temps a désespéré de l'avenir ou d'elle-même ; 
une femme inoccupée qui prend le vide pour le néant. 
Charles de Vandenesse admira ce magnifique tableau, 
mais comme le produit d'un faire plus habile que ne l'est 
celui des femmes ordinaires. Il connaissait d'Àiglemont. 



I I o SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

Au premier regard jeté sur cette femme, qu'il n'avait pas 
encore vue, le jeune diplomate reconnut alors des dispro- 
portions, des incompatibilités, employons le mot légal, 
trop fortes entre ces deux personnes pour qu'il fût pos- 
sible à la marquise d'aimer son mari. Cependant madame 
d'Aiglemont tenait une conduite irréprochable et sa vertu 
donnait encore un plus haut prix à tous les mystères 
qu'un observateur pouvait pressentir en elle. Lorsque son 
premier mouvement de surprise fut passé, Vandenesse 
chercha la meilleure manière d'aborder madame d'Aigle- 
mont, et, par une ruse de diplomatie assez vulgaire, il 
se proposa de l'embarrasser pour savoir comment elle ac- 
cueillerait une sottise. 

— Madame, dit-il en s'asseyant près d'elle, une heu- 
reuse indiscrétion m a rait savoir que j ai, je ne sais a quel 
titre, le bonheur d'être distingué par vous. Je vous dois 
d'autant plus de remercîments que je n'ai jamais été l'ob- 
jet d'une semblable faveur. Aussi seriez-vous comptable 
d'un de mes défauts. Désormais, je ne veux plus être 
modeste... 

— Vous aurez tort, monsieur, dit-elle en riant, il faut 
laisser la vanité à ceux qui n'ont pas autre chose à mettre 
en avant. 

Une conversation s'établit alors entre la marquise et le 
jeune homme, qui, suivant l'usage, abordèrent en un mo- 
ment une multitude de sujets : la peinture, la musique, 
la littérature, la politique, les hommes, les événements et 
les choses. Puis ils arrivèrent par une pente insensible 
au sujet éternel des causeries françaises et étrangères, à 
l'amour, aux sentiments et aux femmes. 

— Nous sommes esclaves. 

— Vous êtes reines. 

Les phrases plus ou moins spirituelles dites par Charles 
et la marquise pouvaient se réduire à cette simple expres- 
sion de tous les discours présents et à venir tenus sur cette 
matière. Ces deux phrases ne voudront-elles pas toujours 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 1 l I 

dire dans un temps donné : — Aunez-moi. — Je vous 
aimerai. 

— Madame, s'écria doucement Charles de Vande- 
nesse, vous me faites bien vivement regretter de quitter 
Paris. Je ne retrouverai certes pas en Italie des heures 
aussi spirituelles que l'a été celle-ci. 

— Vous rencontrerez peut-être le bonheur, monsieur, 
et il vaut mieux que toutes les pensées brillantes, vraies 
ou fausses, qui se disent chaque soir à Paris. 

Avant de saluer la marquise, Charles obtint la permis- 
sion d'aller lui faire ses adieux. II s'estima très-heureux 
d'avoir donné à sa requête les formes de la sincérité, 
lorsque le soir, en se couchant, et le lendemain, pendant 
toute la journée, il lui fut impossible de chasser le sou- 
venir de cette femme. Tantôt il se demandait pourquoi 
la marquise l'avait distingué; quelles pouvaient être ses 
intentions en demandant à le revoir; et il fît d'intaris- 
sables commentaires. Tantôt il croyait trouver les motifs 
de cette curiosité, il s'enivrait alors d'espérance, ou se 
refroidissait, suivant les interprétations par lesquelles il 
s'expliquait ce souhait poli, si vulgaire à Paris. Tantôt 
c'était tout, tantôt ce n'était rien. Enfin, il voulut résister 
au penchant qui l'entraînait vers madame d'Aiglemont ; 
mais il alla chez elle. II existe des pensées auxquelles nous 
obéissons sans les connaître : elles sont en nous à notre 
insu. Quoique cette réflexion puisse paraître plus para- 
doxale que vraie, chaque personne de bonne foi en trou- 
vera mille preuves dans sa vie. En se rendant chez la 
marquise, Charles obéissait à l'un de ces textes préexis- 
tants dont notre expérience et les conquêtes de notre 
esprit ne sont, plus tard, que les développements sen- 
sibles. Une femme de trente ans a d'irrésistibles attraits 
pour un jeune homme; et rien de plus naturel, de plus 
fortement tissu, de mieux préétabli que les attachements 
profonds dont tant d'exemples nous sont offerts dans le 
monde entre une femme comme la marquise et un jeune 



! I 2 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

homme tel que Vandenesse. En effet, une jeune fille a 
trop d'Illusions, trop d'inexpérience, et le sexe est trop 
complice de son amour, pour qu'un jeune homme puisse 
en être flatté; tandis qu'une femme connaît toute l'éten- 
due des sacrifices à faire. Là, oi^i l'une est entraînée par 
la curiosité, par des séductions étrangères à celles de 
famour, l'autre obéit à un sentiment consciencieux. L'une 
cède, l'autre choisit. Ce choix n'est-il pas déjà une im- 
mense flatterie? Armée d'un savoir presque toujours chè- 
rement payé par des malheurs, en se donnant, la femme 
expérimentée semble donner plus qu'elle-même ; tandis 
que la jeune fille, ignorante et crédule, ne sachant rien, 
ne peut rien comparer, rien apprécier; elle accepte l'amour 
et l'étudié. L'une nous instruit, nous conseille à un âge 
oii l'on aime à se laisser guider, où l'obéissance est un 
plaisir; l'autre veut tout apprendre et se montre naïve là 
où l'autre est tendre. Celle-là ne vous présente qu'un seul 
triomphe, celle-ci vous oblige à des combats perpétuels. 
La première n'a que des larmes et des plaisirs, la seconde 
a des voluptés et des remords. Pour qu'une jeune fille 
soit la maîtresse, elle doit être trop corrompue, et on 
l'abandonne alors avec horreur; tandis qu'une femme a 
mille moyens de conserver tout à la fois son pouvoir et 
sa dignité. L'une, trop soumise, vous offre les tristes sécu- 
rités du repos ; l'autre perd trop pour ne pas demander 
à l'amour ses mille métamorphoses. L'une se déshonore 
toute seule, fautre tue à votre profit une famille entière. 
La jeune fille n'a qu'une coquetterie, et croit avoir tout 
dit quand elle a quitté son vêtement; mais la femme en 
a d'innombrables et se cache sous mille voiles ; enfin elle 
caresse toutes les vanités, et la novice n'en flatte qu'une. 
11 s'émeut d'ailleurs des indécisions, des terreurs, des 
craintes, des troubles et des orages chez la femme de 
trente ans, qui ne se rencontrent jamais dans l'amour 
d'une jeune fille. Arrivée à cet âge, la femme demande 
à un jeune homme de lui restituer l'estime qu'elle lui a 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I I 3 

sacrifiée; elle ne vit que pour lui, s'occupe de son avenir, 
lui veut une belle vie, la lui ordonne glorieuse; elle obéit, 
elle prie et commande, s'abaisse et s'élève, et sait con- 
soler en mille occasions, où la jeune fille ne sait que 
gémir. Enfin, outre tous les avantages de sa position, la 
Femme de trente ans peut se faire jeune fille, jouer tous 
les rôles, être pudique, et s'embellir même d'un malheur. 
Entre elles deux se trouve l'incommensurable différence 
du prévu à l'imprévu , de la force à la faiblesse. La femme 
de trente ans satisfait tout, et la jeune fille, sous peine de 
ne pas être, doit ne rien satisfaire. Ces idées se déve- 
loppent au cœur d'un jeune homme, et composent chez 
lui la plus forte des passions, car elle réunit les sentiments 
factices créés par les mœurs, aux sentiments réels de la 
nature. 

La démarche la plus capitale et la plus décisive dans 
la vie des femmes est précisément celle qu'une femme 
regarde toujours comme la plus insignifiante. Mariée, 
elle ne s'appartient plus, elle est la reine et l'esclave du 
foyer domestique. La sainteté des femmes est inconci- 
liable avec les devoirs et les libertés du monde. Eman- 
ciper les femmes, c'est les corrompre. En accordant à un 
étranger le droit d'entrer dans le sanctuaire du ménage, 
n'est-ce pas se mettre à sa merci? mais qu'une femme l'y 
attire, n'est-ce pas une faute, ou pour être exact, le com- 
mencement d'une faute? II faut accepter cette théorie 
dans toute sa rigueur, ou absoudre les passions. Jusqu'à 
présent, en France, la Société a su prendre un mezzo 
termine : elle se moque des malheurs. Comme les Spar- 
tiates qui ne punissaient que la maladresse, elle semble 
admettre le vol. Mais peut-être ce système est-il très-sage. 
Le mépris général constitue le plus affreux de tous les châ- 
timents, en ce qu'il atteint la femme au cœur. Les femmes 
tiennent et doivent toutes tenir à être honorées, car sans 
l'estime elles n'existent plus. Aussi est-ce le premier sen- 
timent qu'elles demandent à l'amour. La plus corrompue 
VI. 8 



I l4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

d'entre elles exige, même avant tout, une absolution pour 
le passé, en vendant son avenir, et tâche de faire com- 
prendre à son amant qu'elle échange, contre d'irrésistibles 
féhcités, les honneurs que le monde lui refusera. II n'est 
pas de femme qui, en recevant chez elle, pour la pre- 
mière fois, un jeune homme, et en se trouvant seule avec 
lui, ne conçoive quelques-unes de ces réflexions; surtout 
si, comme Charles de Vandenesse, il est bien fait ou spiri- 
tuel. Pareillement, peu de jeunes gens manquent de fonder 
quelques vœux secrets sur une des mille idées qui justi- 
fient leur amour inné pour les femmes belles, spirituelles 
et malheureuses comme l'était madame d'Aiglemont. Aussi 
la marquise, en entendant annoncer monsieur de Vande- 
nesse, fut-elle troublée; et lui, fut-il presque honteux, 
malgré l'assurance qui, chez les diplomates, est en quel- 
que sorte de costume. Mais la marquise prit bientôt cet 
air affectueux, sous lequel les femmes s'abritent contre 
les interprétations de la vanité. Cette contenance exclut 
toute arrière-pensée, et fait pour ainsi dire la part au sen- 
tnnent en le tempérant par les formes de la politesse. 
Les femmes se tiennent alors aussi long-temps qu'elles le 
veulent dans cette position équivoque, comme dans un 
carrefour qui mène également au respect, à l'indifférence, 
à l'étonnement ou à la passion. A trente ans seulement 
une femme peut connaître les ressources de cette situa- 
tion. Elle y sait rire, plaisanter, s'attendrir sans se com- 
promettre. Elle possède alors le tact nécessaire pour atta- 
quer chez un homme toutes les cordes sensibles, et pour 
étudier les sons qu'elle en tire. Son silence est aussi 
dangereux que sa parole. Vous ne devinez jamais si , à 
cet âge, elle est franche ou fausse, si elle se moque ou si 
elle est de bonne foi dans ses aveux. Après vous avoir 
donné le droit de lutter avec elle, tout à coup, par un mot, 
par un regard, par un de ces gestes dont la puissance leur 
est connue, elles ferment le combat, vous abandonnent, 
et restent maîtresses de votre secret, libres de vous im- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 1 I ^ 

moler par une plaisanterie, libres de s'occuper de vous, 
également protégées par leur faiblesse et par votre force. 
Qiioique la marquise se plaçât, pendant cette première 
visite, sur ce terram neutre, elle sut y conserver une haute 
dignité de femme. Ses douleurs secrètes planèrent tou- 
jours sur sa gaieté factice comme un léger nuage qui 
dérobe imparfaitement le soleil. Vandenesse sortit après 
avoir éprouvé dans cette conversation des délices incon- 
nues; mais il demeura convaincu que la marquise était de 
ces femmes dont la conquête coûte trop cher pour qu'on 
puisse entreprendre de les aimer. 

— Ce serait, dit-il en s'en allant, du sentiment à perte 
de vue, une correspondance à fatiguer un sous-chef ambi- 
tieux ! Cependant, si je voulais bien... Ce fatal — ^^ j^ 
voulais bien! a constamment perdu les entêtés. En France 
l'amour-propre mène à la passion. Charles revint chez 
madame d'Àiglemont et crut s'apercevoir qu'elle prenait 
plaisir à sa conversation. Au heu de se livrer avec naïveté 
au bonheur d'aimer, il voulut alors jouer un double rôle. 
11 essaya de paraître passionné, puis d'analyser froide- 
ment la marche de cette intrigue, d'être amant et diplo- 
mate; mais il était généreux et jeune, cet examen devait 
le conduire à un amour sans bornes; car, artificieuse ou 
naturelle, la marquise était toujours plus forte que lui. 
Chaque fois qu'il sortait de chez madame d'Aiglemont, 
Charles persistait dans sa méfiance et soumettait les situa- 
tions progressives par lesquelles passait son âme à une 
sévère analyse, qui tuait ses propres émotions. 

— Aujourd'hui, se disait-il à la troisième visite, elle 
m'a fait comprendre qu'elle était très-malheureuse et seule 
dans la vie, que sans sa fille elle désirerait ardemment la 
mort. Elle a été d'une résignation parfaite. Or, je ne suis 
ni son frère m son confesseur, pourquoi m'a-t-elle confié 
ses chagrins? Elle m'aime. 

Deux jours après, en s'en allant, il apostrophait les 
mœurs modernes. 



I 1 6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— L'amour prend la couleur de chaque siècle. En 
1822 il est doctrinaire*. Au lieu de se prouver, comme 
jadis, par des faits, on le discute, on le disserte, on le 
met en discours de tribune. Les femmes en sont ré- 
duites à trois moyens ■: d'abord elles mettent en question 
notre passion, nous refusent le pouvoir d'aimer autant 
qu'elles aiment. Coquetterie ! véritable défi que la mar- 
quise m'a porté ce soir. Puis elles se font très-malheu- 
reuses pour exciter nos générosités naturelles ou notre 
amour-propre. Un jeune homme n'est-il pas flatté de con- 
soler une grande infortune ? Enfin elles ont la manie de 
la virginité ! Elle a dû penser que je la croyais toute neuve. 
Ma bonne foi peut devenir une excellente spéculation. 

Mais un jour, après avoir épuisé ses pensées de défiance, 
il se demanda si la marquise était sincère, si tant de souf- 
frances pouvaient être jouées, pourquoi feindre de la rési- 
gnation? elle vivait dans une solitude profonde, et dévo- 
rait en silence des chagrins qu'elle laissait à peine deviner 
par l'accent plus ou moins contraint d'une interjection. 
Dès ce moment Charles prit un vif intérêt à madame 
d'Aiglemont. Cependant, en venant à un rendez-vous ha- 
bituel qui leur était devenu nécessaire à fun et à l'autre, 
heure réservée par un mutuel instinct, Vandenesse trouvait 
encore sa maîtresse plus habile que vraie, et son dernier 
mot était ; «Décidément, cette femme est très-adroite.» 

II entra, vit la marquise dans son attitude favorite, atti- 
tude pleine de mélancolie; elle leva les yeux sur lui sans 
faire un mouvement, et lui jeta un de ses regards pleins 
qui ressemblent à un sourire. Madame d'Aiglemont expri- 
mait une confiance, une amitié vraie, mais point d'amour. 
Charles s'assit et ne put rien dire. II était ému par une de 
ces sensations pour lesquelles il manque un langage. 

— Qi-i'avez-vous ? lui dit-elle d'un son de voix atten- 
drie. 

— Rien. Si, reprit-il, je songe à une chose qui ne vous 
a point encore occupée. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I r/ 

— Qu'est-ce? 

— Mais... le congrès est fini. 

— Eh! bien, dit-elle, vous deviez donc aller au con- 
grès? 

Une réponse directe était la plus éloquente et la plus 
délicate des déclarations; mais Charles ne la fit pas. La 
physionomie de madame d'Aiglemont attestait une can- 
deur d'amitié qui détruisait tous les calculs de la vanité, 
toutes les espérances de l'amour, toutes les défiances du 
diplomate; elle ignorait ou paraissait ignorer complète- 
ment qu'elle fût aimée; et, lorsque Charles, tout confus, 
se replia sur lui-même, il fut forcé de s'avouer qu'il n'avait 
rien fait ni rien dit qui autorisât cette femme à le penser. 
Monsieur de Vandenesse trouva pendant cette soirée la 
marquise ce qu'elle était toujours : simple et affectueuse, 
vraie dans sa douleur, heureuse d'avoir un ami, fière de 
rencontrer une âme qui sût entendre la sienne; elle n'allait 
pas au delà, et ne supposait pas qu'une femme pût se 
laisser deux fois séduire; mais elle avait connu l'amour et 
le gardait encore saignant au fond de son cœur; elle n'ima- 
ginait pas que le bonheur pût apporter deux fois à une 
femme ses enivrements, car elle ne croyait pas seulement 
à l'esprit, mais à l'âme; et, pour elle, l'amour n'était pas 
une séduction, il comportait toutes les séductions nobles. 
En ce moment Charles redevint jeune homme, il fut sub- 
jugué par l'éclat d'un si grand caractère, et voulut être 
mitié dans tous les secrets de cette existence flétrie par le 
hasard plus que par une faute. Madame d'Aiglemont ne 
jeta qu'un regard à son ami en l'entendant demander 
compte du surcroît de chagrin qui communiquait à sa 
beauté toutes les harmonies de la tristesse; mais ce regard 
profond fut comme le sceau d'un contrat solennel. 

— Ne me faites plus de questions semblables, dit-elle. 
Il y a trois ans, à pareil jour, celui qui m'aimait, le seul 
homme au bonheur de qui j'eusse sacrifié jusqu'à ma 
propre estime, est mort, et mort pour me sauver l'hon- 



I l8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

neur. Cet amour a cessé jeune, pur, plein d'illusions. 
Avant de me livrer à une passion vers laquelle une fatalité 
sans exemple me poussa, j'avais été séduite par ce qui perd 
tant de jeunes filles, par un homme nul, mais de formes 
agréables. Le mariage effeuilla mes espérances une à une. 
Aujourd'hui j'ai perdu le bonheur légitime et ce bonheur 
que l'on nomme criminel, sans avoir connu le bonheur. II 
ne me reste rien. Si je n'ai pas su mourir, je dois être au 
moins fidèle à mes souvenirs. 

A ces mots, elle ne pleura pas, elle baissa les yeux et 
se tordit légèrement les doigts, qu'elle avait croisés par 
son geste habituel. Cela fut dit simplement, mais l'accent 
de sa voix était l'accent d'un désespoir aussi profond que 
paraissait l'être son arpour, et ne laissait aucune espérance 
à Charles. Cette affreuse existence traduite en trois phrases 
et commentée par une torsion de main, cette forte douleur 
dans une femme frêle, cet abîme dans une jolie tête, enfin 
les mélancolies, les larmes d'un deuil de trois ans fasci- 
nèrent Vandenesse, qui resta silencieux et petit devant 
cette grande et noble femme : il n'en voyait plus les beau- 
tés matérielles si exquises, si achevées, mais famé si émi- 
nemment sensible. II rencontrait enfin cet être idéal si 
fantastiquement rêvé, si vigoureusement appelé par tous 
ceux qui mettent la vie dans une passion, la cherchent 
avec ardeur, et souvent meurent sans avoir pu jouir de 
tous ces trésors rêvés. 

En entendant ce langage et devant cette beauté sublime , 
Charles trouva ses idées étroites. Dans l'impuissance où il 
était de mesurer ses paroles à la hauteur de cette scène, 
tout à la fois si simple et si élevée, il répondit par des 
lieux communs sur la destinée des femmes. 

— Madame, il faut savoir oublier ses douleurs, ou se 
creuser une tombe, dit-il. 

Mais la raison est toujours mesquine auprès du senti- 
ment; l'une est naturellement bornée, comme tout ce qui 
est positif, et l'autre est infini. Raisonner là ou il faut sen- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 1 9 

tir est le propre des âmes sans portée. Vandenesse garda 
donc le silence, contempla long-temps madame d'Âigle- 
mont et sortit. En proie à des idées nouvelles qui lui gran- 
dissaient la femme, il ressemblait à un peintre qui, après 
avoir pris pour types les vulgaires modèles de son atelier, 
rencontrerait tout à coup la Mnémosyne du Musée, la 
plus belle et la moins appréciée des statues antiques. 
Charles fut profondément épris. Il aima madame d'Aigle- 
mont avec cette bonne foi de la jeunesse, avec cette fer- 
veur qui communique aux premières passions une grâce 
ineffable, une candeur que l'homme ne retrouve plus 
qu'en ruines lorsque plus tard il aime encore : délicieuses 
passions, presque toujours délicieusement savourées par 
les femmes qui les font naître, parce qu'à ce bel âge de 
trente ans, sommité poétique de la vie des femmes, elles 
peuvent en embrasser tout le cours et voir aussi bien dans 
le passé que dans l'avenir. Les femmes connaissent alors 
tout le prix de l'amour et en jouissent avec la crainte de 
le perdre : alors leur âme est encore belle de la jeunesse 
qui les abandonne, et leur passion va se renforçant d'un 
avenir qui les efiPraie. 

— J'aime, disait cette fois Vandenesse en quittant la 
marquise, et pour mon malheur je trouve une femme 
attachée à des souvenirs. La lutte est difficile contre un 
mort qui n'est plus là, qui ne peut pas faire de sottises, ne 
déplaît jamais, et de qui l'on ne voit que les belles qua- 
lités. N'est-ce pas vouloir détrôner la perfection que d'es- 
sayer à tuer les charmes de la mémoire et les espérances 
qui survivent à un amant perdu, précisément parce qu'il 
n'a réveillé que des désirs, tout ce que l'amour a de plus 
beau, de plus séduisant? 

Cette triste réflexion, due au découragement et à la 
crainte de ne pas réussir, par lesquels commencent toutes 
les passions vraies, fut le dernier calcul de sa diplomatie 
expirante. Dès lors il n'eut plus d'arrière-pensées, devint 
le jouet de son amour, et se perdit dans les riens de ce 



I 20 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

bonheur inexplicable qui se repaît d'un mot, d'un silence, 
d'un vague espoir. II voulut aimer platoniquement, vint 
tous les jours respirer l'air que respirait madame d'Aigle- 
mont, s'incrusta presque dans sa maison et l'accompagna 
partout avec la tyrannie d'une passion qui mêle son 
égoïsme au dévouement le plus absolu. L'amour a son in- 
stmct, il sait trouver le chemin du cœur comme le plus 
faible msecte marche à sa fleur avec une irrésistible volonté 
qui ne s'épouvante de rien. Aussi, quand un sentiment 
est vrai, sa destinée n'est-elle pas douteuse. N'y a-t-il pas 
de quoi jeter une femme dans toutes les angoisses de la 
terreur, si elle vient à penser que sa vie dépend du plus 
ou du moins de vérité, de force, de persistance que son 
amant mettra dans ses désirs ! Or, il est impossible à une 
femme, à une épouse, à une mère, de se préserver contre 
l'amour d'un jeune homme; la seule chose qui soit en sa 
puissance est de ne pas continuer à le voir au moment où 
elle devine ce secret du cœur qu'une femme devine tou- 
jours. Mais ce parti semble trop décisif pour qu'une 
femme puisse le prendre à un âge où le mariage pèse, 
ennuie et lasse, où l'afiFection conjugale est plus que 
tiède, SI déjà même son mari ne l'a pas abandonnée. 
Laides, les femmes sont flattées par un amour qui les fait 
belles; jeunes et charmantes, la séduction doit être à la 
hauteur de leurs séductions, elle est immense; vertueuses, 
un sentiment terrestrement sublime les porte à trouver 
je ne sais quelle absolution dans la grandeur même des 
sacrifices qu'elles font à leur amant et de la gloire dans 
cette lutte difficile. Tout est piège. Aussi nulle leçon n'est- 
elle trop forte pour de si fortes tentations. La réclusion 
ordonnée autrefois à la femme en Grèce, en Orient, et 
qui devient de mode en Angleterre, est la seule sauve- 
garde de la morale domestique; mais sous l'empire de ce 
système, les agréments du monde périssent : ni la société, 
ni la politesse, ni l'élégance des mœurs ne sont alors pos- 
sibles. Les nations devront choisir. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 2 I 

Ainsi, quelques mois après sa première rencontre, 
madame d'Aiglemont trouva sa vie étroitement liée à celle 
de Vandenesse, elle s'étonna sans trop de confusion, et 
presque avec un certain plaisir, d'en partager les goûts 
et les pensées. Avait-elle pris les idées de Vandenesse, ou 
Vandenesse avait-il épousé ses moindres caprices? elle 
n'examina rien. Déjà saisie par le courant de la passion, 
cette adorable femme se dit avec la fausse bonne foi de 
la peur : — Oh ! non ! je serai fidèle à celui qui mourut 
pour moi. 

Pascal a dit : « Douter de Dieu, c'est j croire. «De même, 
une femme ne se débat que quand elle est prise. Le jour 
où la marquise s'avoua qu'elle était aimée, il lui arriva de 
flotter entre mille sentiments contraires. Les superstitions 
de l'expérience parlèrent leur langage. Serait-elle heu- 
reuse? pourrait-elle trouver le bonheur en dehors des lois 
dont la Société fait, à tort ou à raison, sa morale? Jus- 
qu'alors la vie ne lui avait versé que de l'amertume. Y 
avait-il un heureux dénouement possible aux liens qui 
unissent deux êtres séparés par des convenances sociales? 
Mais aussi le bonheur se paie-t-il jamais trop cher? Puis 
ce bonheur si ardemment voulu, et qu'il est si naturel de 
chercher, peut-être le rencontrerait-elle enfin ! La curio- 
sité plaide toujours la cause des amants. Au milieu de 
cette discussion secrète, Vandenesse arriva. Sa présence 
fit évanouir le fantôme métaphysique de la raison. Si 
telles sont les transformations successives par lesquelles 
passe un sentiment même rapide chez un jeune homme et 
chez une femme de trente ans, il est un moment où les 
raisonnements s'abolissent en un seul, en une dernière 
réflexion qui se confond dans un désir et qui le corrobore. 
Plus la résistance a été longue, plus puissante alors est 
la VOIX de l'amour. Ici donc s'arrête cette leçon ou plutôt 
cette étude faite sur Yécorcbé, s'il est permis d'emprunter 
à la peinture une de ses expressions les plus pittoresques; 
car cette histoire explique les dangers et le mécanisme de 



122 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

l'amour plus qu'elle ne le peint. Mais dès ce moment, 
chaque jour ajouta des couleurs à ce squelette, le revêtit 
des grâces de la jeunesse, en raviva les chairs, en vivifia 
les mouvements, lui rendit l'éclat, la beauté, les séduc- 
tions du sentiment et les attraits de la vie. Charles trouva 
madame d'Aiglemont pensive; et, lorsqu'il lui eut dit de 
ce ton pénétré que les douces magies du cœur rendirent 
persuasif: «Qu'avez -vous?» elle se garda bien de ré- 
pondre. Cette délicieuse demande accusait une parfaite 
entente d'âme; et, avec l'instinct merveilleux de la femme, 
la marquise comprit que des plaintes ou l'expression de 
son malheur intime seraient en quelque sorte des avances. 
Si déjà chacune de ces paroles avait une signification en- 
tendue par tous deux, dans quel abîme n'allait-elle pas 
mettre les pieds? Elle lut en elle-même par un regard 
lucide et clair, se tut, et son silence fut imité par Vande- 
nesse. 

— Je suis souffrante, dit-elle enfin effrayée de la haute 
portée d'un moment où le langage des jeux suppléa com- 
plètement à l'impuissance des discours. 

— Madame, répondit Charles d'une voix affectueuse 
mais violemment émue, âme et corps, tout se tient. Si 
vous étiez heureuse, vous seriez jeune et fraîche. Pour- 
quoi refusez-vous de demander à l'amour tout ce dont 
l'amour vous a privée? Vous croyez la vie terminée au 
moment où, pour vous, elle commence. Confiez-vous 
aux soins d'un ami. 11 est si doux d'être aimé ! 

— Je suis déjà vieille, dit-elle, rien ne m'excuserait 
donc de ne pas continuer à souffrir comme par le passé. 
D'ailleurs il faut aimer, dites-vous? Eh ! bien, je ne le dois 
ni ne le puis. Hors vous, dont l'amitié jette quelques dou- 
ceurs sur ma vie, personne ne me plaît, personne ne sau- 
rait effacer mes souvenirs. J'accepte un ami, je fuirais un 
amant. Puis serait-il bien généreux à moi d'échanger un 
cœur flétri contre un jeune cœur, d'accueillir des illusions 
que je ne puis plus partager, de causer un bonheur auquel 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 123 

je ne croirais point, ou que je tremblerais de perdre? Je 
répondrais peut-être par de l'égoïsme à son dévouement, 
et calculerais quand il sentirait; ma mémoire offenserait 
la vivacité de ses plaisirs. Non, voyez-vous, un premier 
amour ne se remplace jamais. Enfin, quel homme vou- 
drait à ce prix de mon cœur? 

Ces paroles, empreintes d'une horrible coquetterie, 
étaient le dernier effort de la sagesse. — S'il se décourage, 
eh! bien, je resterai seule et fidèle. Cette pensée vint au 
cœur de cette femme, et fut pour elle ce qu'est la branche 
de saule trop faible que saisit un nageur avant d'être em- 
porté par le courant. En entendant cet arrêt, Vandenesse 
laissa échapper un tressaillement involontaire qui fut plus 
puissant sur le cœur de la marquise que ne l'avaient été 
toutes ses assiduités passées. Ce qui touche le plus les 
femmes, n'est-ce pas de rencontrer en nous des délica- 
tesses gracieuses, des sentiments exquis autant que le sont 
les leurs; car chez elles la grâce et la délicatesse sont les 
indices du vrai. Le geste de Charles révélait un véritable 
amour. Madame d'Aiglemont connut la force de l'affection 
de Vandenesse à la force de sa douleur. Le jeune homme 
dit froidement : — Vous avez peut-être raison. Nouvel 
amour, chagrin nouveau. Puis, il changea de conversa- 
tion, et s'entretint de choses indifférentes, mais il était 
visiblement ému, regardait madame d'Aiglemont avec 
une attention concentrée, comme s'il l'eût vue pour la 
dernière fois. Enfin, il la quitta, en lui disant avec émo- 
tion : — Adieu, madame. 

— Au revoir, dit-elle avec cette coquetterie fine dont 
le secret n'appartient qu'aux femmes d'élite. Il ne répondit 
pas, et sortit. 

Quand Charles ne fut plus là, que sa chaise vide parla 
pour lui, elle eut mille regrets, et se trouva des torts. La 
passion fait un progrès énorme chez une femme au mo- 
ment où elle croit avoir agi peu généreusement, ou avoir 
blessé quelque âme noble. Jamais il ne faut se défier des 



I 24 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 



sentiments mauvais en amour, ils sont très-salutaires; les 
femmes ne succombent que sous le coup d'une vertu. 
L'enfer est pavé de bonnes intentions, n'est pas un paradoxe 
de prédicateur. Vandenesse resta pendant quelques jours 
sans venir. Pendant chaque soirée, à l'heure du rendez- 
vous habituel, la marquise l'attendit avec une impatience 
pleine de remords. Ecrire était un aveu; d'ailleurs, son 
mstinct lui disait qu'il reviendrait. Le sixième jour, son va- 
let de chambre le lui annonça. Jamais elle n'entendit ce 
nom avec plus de plaisir. Sa joie l'efFraja. 

— Vous m'avez bien punie! lui dit-elle. 
Vandenesse la regarda d'un air hébété. 

— Punie ! répéta-t-il. Et de quoi ! 

Charles comprenait bien la marquise; mais il voulait se 
venger des souffrances auxquelles il avait été en proie, 
du moment où elle les soupçonnait. 

— Pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir? deman- 
da-t-elle en souriant. 

— Vous n'avez donc vu personne? dit-il pour ne pas 
faire une réponse directe. 

— Monsieur de Ronquerolles et monsieur de Marsay, 
le petit d'Esgrignon, sont restés ici, l'un hier, l'autre ce 
matin, près de deux heures. J'ai vu, je croîs, aussi ma- 
dame Firmiani et votre sœur, madame de Listomère. 

Autre souffrance ! Douleur incompréhensible pour ceux 
qui n'aiment pas avec ce despotisme envahisseur et féroce 
dont le moindre effet est une jalousie monstrueuse, un 
perpétuel désir de dérober l'être aimé à toute influence 
étrangère à l'amour. 

— Quoi! se dit en lui-même Vandenesse, elle a reçu, 
elle a vu des êtres contents, elle leur a parlé, tandis que 
je restais solitaire, malheureux! 

11 ensevelit son chagrin et jeta son amour au fond de 
son cœur, comme un cercueil à la mer. Ses pensées étaient 
de celles que l'on n'exprime pas; elles ont la rapidité de 
ces acides qui tuent en s'évaporant. Cependant son front 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 12) 

se couvrit de nuages, et madame d'Aiglemont obéit à 
l'mstinct de la femme en partageant cette tristesse sans la 
concevoir. Elle n'était pas complice du mal qu'elle faisait, 
et Vandenesse s'en aperçut. II parla de sa situation et de sa 
jalousie, comme si c'eût été l'une de ces hypothèses que 
les amants se plaisent à discuter. La marquise comprit 
tout, et fut alors si vivement touchée qu'elle ne put rete- 
nir ses larmes. Dès ce moment, ils entrèrent dans les cieux 
de l'amour. Le ciel et l'enfer sont deux grands poëmes 
qui formulent les deux seuls points sur lesquels tourne 
notre existence : la joie ou la douleur. Le ciel n'est-il pas, 
ne sera-t-il pas toujours une image de l'infini de nos sen- 
timents qui ne sera jamais peint que dans ses détails, parce 
que le bonheur est un; et l'enfer ne représente-t-il pas les 
tortures infinies de nos douleurs dont nous pouvons faire 
œuvre de poésie, parce qu'elles sont toutes dissemblables? 
Un soir, les deux amants étaient seuls, assis l'un près 
de l'autre, en silence, et occupés à contempler une des 
plus belles phases du firmament, un de ces ciels purs 
dans lesquels les derniers rayons du soleil jettent de faibles 
teintes d'or et de pourpre. En ce moment de la journée, 
les lentes dégradations de la lumière semblent réveiller 
les sentiments doux; nos passions vibrent mollement, et 
nous savourons les troubles de je ne sais quelle violence 
au milieu du calme. En nous montrant le bonheur par de 
vagues images, la nature nous invite à en jouir quand il 
est près de nous, ou nous le fait regretter quand il a fui. 
Dans ces instants fertiles en enchantements, sous le dais 
de cette lueur dont les tendres harmonies s'unissent à des 
séductions intimes, il est difficile de résister aux vœux 
du cœur qui ont alors tant de magie! alors le chagrin 
s'émousse, la joie enivre, et la douleur accable. Les pom- 
pes du soir sont le signal des aveux et les encouragent. 
Le silence devient plus dangereux que la parole, en com- 
muniquant aux yeux toute la puissance de l'infini des 
cieux qu'ils reflètent. Si l'on parle, le moindre mot pos- 



126 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

sède une irrésistible puissance. N'y a-t-il pas alors de la 
lumière dans la voix, de la pourpre dans le regard? Lé 
ciel n'est-il pas comme en nous, ou ne nous semble-t-il 
pas être dans le ciel? Cependant Vandenesse et Juliette, 
car depuis quelques jours elle se laissait appeler ainsi fa- 
milièrement par celui qu'elle se plaisait à nommer Charles; 
donc tous deux parlaient, mais le sujet primitif de leur 
conversation était bien loin d'eux; et, s'ils ne savaient 
plus le sens de leurs paroles, ils écoutaient avec délices 
les pensées secrètes qu'elles couvraient. La main de la 
marquise était dans celle de Vandenesse, et elle la lui 
abandonnait sans croire que ce fût une faveur. 

Ils se penchèrent ensemble pour voir un de ces majes- 
tueux paysages pleins de neige, de glaciers, d'ombres 
grises qui teignent les flancs de montagnes fantastiques; 
un de ces tableaux remplis de brusques oppositions entre 
les flammes Touges et les tons noirs qui décorent les cieux 
avec une inimitable et fugace poésie; magnifiques langes 
dans lesquels renaît le soleil, beau linceul où il expire. 
En ce moment, les cheveux de Juliette effleurèrent les 
joues de Vandenesse; elle sentit ce contact léger, elle en 
frissonna violemment, et lui plus encore; car tous deux 
étaient graduellement arrivés à une de ces inexplicables 
crises où le calme communique aux sens une perception 
si fine, que le plus faible choc fait verser des larmes et 
déborder la tristesse si le cœur est perdu dans ces mélan- 
colies, on lui donne d'ineffables plaisirs s il est perdu dans 
les vertiges de l'amour. Juhette pressa presque involon- 
tairement la main de son ami. Cette pression persuasive 
donna du courage à la timidité de l'amant. Les joies de 
ce moment et les espérances de l'avenir, tout se fondit 
dans une émotion, celle d'une première caresse, du chaste 
et modeste baiser que madame d'Aiglemont laissa prendre 
sur sa joue. Plus faible était la faveur, plus puissante, 
plus dangereuse elle fut. Pour leur malheur à tous deux, 
il n'y avait ni semblant ni fausseté. Ce fut l'entente de 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 27 

deux belles âmes, séparées par tout ce qui est loi, réunies 
par tout ce qui est séduction dans la nature. En ce mo- 
ment le général d'Aiglemont entra. 

— Le ministère est changé, dit-il. Votre oncle fait par- 
tie du nouveau cabinet. Ainsi, vous avez de bien belles 
chances pour être ambassadeur, Vandenesse. 

Charles et Juhe se regardèrent en rougissant. Cette 
pudeur mutuelle fut encore un hen. Tous deux, ils eurent 
la même pensée, le même remords; lien terrible et tout 
aussi fort entre deux brigands qui viennent d'assassiner 
un homme qu'entre deux amants coupables d'un baiser. 
Il fallait une réponse au marquis. 

— Je ne veux plus quitter Pans, dit Charles Vande- 
nesse. 

— Nous savons pourquoi, répliqua le général en affec- 
tant la finesse d'un homme qui découvre un secret. Vous 
ne voulez pas abandonner votre oncle, pour vous faire 
déclarer l'héritier de sa pairie. 

La marquise s'enfuit dans sa chambre, en se disant 
sur son mari cet effroyable mot : « Il est aussi par trop 
bête ! » 

LE DOIGT DE DIEU. 

Entre la barrière d'Italie et celle de la Santé, sur le bou- 
levard intérieur qui mène au Jardin-des-Plantes*, il existe 
une perspective digne de ravir l'artiste ou le voyageur le 
plus blasé sur les jouissances de la vue. Si vous atteignez 
une légère éminence à partir de laquelle le boulevard, 
ombragé par de grands arbres touffus, tourne avec la grâce 
d'une allée forestière verte et silencieuse, vous voyez 
devant vous, à vos pieds, une vallée profonde, peuplée 
de fabriques à demi villageoises, clair-semée de verdure, 
arrosée par les eaux brunes de la Bièvre ou des Gobehns. 



128 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

Sur le versant opposé, quelques milliers de toits, pressés 
comme les têtes d'une foule, recèlent les misères du fau- 
bourg Saint-Marceau. La magnifique coupole du Pan- 
théon, le dôme terne et mélancolique du Val-de-Grâce 
dominent orgueilleusement toute une ville en amphi- 
théâtre dont les gradins sont bizarrement dessinés par 
des rues tortueuses. De là, les proportions des deux 
monuments semblent gigantesques ; elles écrasent et les 
demeures frêles et les plus hauts peupliers du vallon. A 
gauche, l'Observatoire, à travers les fenêtres et les galeries 
duquel le jour passe en produisant d'inexplicables fan- 
taisies, apparaît comme un spectre noir et décharné. Puis, 
dans le lointain, l'élégante lanterne des Invalides flamboie 
entre les masses bleuâtres du Luxembourg et les tours 
grises de Saint-Sulpice.Vues de là, ces lignes architectu- 
rales sont mêlées à des feuillages, à ces ombres, sont 
soumises aux caprices d'un ciel qui change incessamment 
de couleur, de lumière ou d'aspect. Loin de vous, les 
édifices meublent les airs; autour de vous, serpentent des 
arbres ondoyants, des sentiers campagnards. Sur la droite, 
par une large découpure de ce singulier paysage, vous 
apercevez la longue nappe blanche du canal Saint-Martin, 
encadré de pierres rougeâtres, paré de ses tilleuls, bordé 
par les constructions vraiment romaines des Greniers 
d'abondance*. Là, sur le dernier plan, les vaporeuses col- 
lines de Belleville, chargées de maisons et de moulins, 
confondent leurs accidents avec ceux des nuages. Cepen- 
dant il existe une ville, que vous ne voyez pas, entre la 
rangée de toits qui borde le vallon et cet horizon aussi 
vague qu'un souvenir d'enfance; immense cité, perdue 
comme dans un précipice entre les cimes de la Pitié et le 
faîte du cimetière de l'Est, entre la souffrance et la mort. 
Elle fait entendre un bruissement sourd semblable à celui 
de l'Océan qui gronde derrière une falaise comme pour 
dire : «Je suis là.» Si le soleil jette ses flots de lumière 
sur cette face de Paris, s'il en épure, s'il en fluidifie les 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 29 

lignes; s'il y allume quelques vitres, s'il en égaie les tuiles, 
embrase les croix dorées, blanchit les murs et transforme 
l'atmosphère en un voile de gaz; s'il crée de riches con- 
trastes avec les ombres fantastiques; si le ciel est d'azur 
et la terre frémissante, si les cloches parlent, alors de là 
vous admirerez une de ces féeries éloquentes que l'ima- 
gination n'oublie jamais, dont vous serez idolâtre, affolé 
comme d'un merveilleux aspect de Naples, de Stamboul 




ou des Florides. Nulle harmonie ne manque à ce concert. 
Là, murmurent le bruit du monde et la poétique paix de 
la solitude, la voix d'un million d'êtres et la voix de Dieu. 
Là, gît une capitale couchée sous les paisibles cyprès du 
Père-Lachaise. 

Par une matinée de printemps, au moment où le soleil 
faisait briller toutes les beautés de ce paysage, je les admi- 
rais, appuyé sur un gros orme qui livrait au vent ses 
fleurs jaunes. Puis, à l'aspect de ces riches et sublimes 
tableaux, je pensais amèrement au mépris que nous pro- 
fessons, jusque dans nos livres, pour notre pays d'aujour- 

VI. 



130 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

d'hui. Je maudissais ces pauvres riches qui, dégoûtés de 
notre belle France, vont acheter à prix d'or le droit de 
dédaigner leur patrie en visitant au galop, en examinant 
à travers un lorgnon les sites de cette Italie devenue si 
vulgaire. Je contemplais avec amour le Pans moderne, je 
rêvais, lorsque tout à coup le bruit d'un baiser troubla ma 
solitude et fit enfuir la philosophie. Dans la contre-allée 
qui couronne la pente rapide au bas de laquelle fris- 
sonnent les eaux, et en regardant au delà du pont des 
Gobelins, je découvris une femme qui me parut encore 
assez jeune, mise avec la simplicité la plus élégante, et 
dont la physionomie douce semblait refléter le gai 
bonheur du paysage. Un beau jeune homme posait à terre 
le plus joli petit garçon qu'il fut possible de voir, en sorte 
que je n'ai jamais su si le baiser avait retenti sur les joues 
de la mère ou sur celles de l'enfant. Une même pensée, 
tendre et vive, éclatait dans les yeux, dans les gestes, 
dans le sourire des deux jeunes gens. Ils entrelacèrent 
leurs bras avec une si joyeuse promptitude, et se rappro- 
chèrent avec une si merveilleuse entente de mouvement, 
que, tout à eux-mêmes, ils ne s'aperçurent point de ma 
présence. Mais un autre enfant, mécontent, boudeur, et 
qui leur tournait le dos, me jeta des regards empreints 
d'une expression saisissante. Laissant son frère courir seul, 
tantôt en arrière, tantôt en avant de sa mère et du jeune 
homme, cet enfant, vêtu comme l'autre, aussi gracieux, 
mais plus doux de formes, resta muet, immobile, et dans 
l'attitude d'un serpent engourdi. C'était une petite fille. 
La promenade de la jolie femme et de son compagnon 
avait je ne sais quoi de machinal. Se contentant, par dis- 
traction peut-être, de parcourir le faible espace qui se 
trouvait entre le petit pont et une voiture arrêtée au 
détour du boulevard, ils recommençaient constamment 
leur courte carrière, en s'arrétant, se regardant, riant au 
gré des caprices d'une conversation tour à tour animée, 
languissante, folle ou grave. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 3 I 

Caché par le gros orme, j'admirais cette scène déli- 
cieuse, et j'en aurais sans doute respecté les mystères si je 
n'avais surpris sur le visage de la petite fille rêveuse 
et taciturne les traces d'une pensée plus profonde que ne 
le comportait son âge. Quand sa mère et le jeune homme 
se retournaient après être venus près d'elle, souvent elle 
penchait sournoisement la tête, et lançait sur eux comme 
sur son frère un regard furtif vraiment extraordmaire. Mais 
rien ne saurait rendre la perçante finesse, la malicieuse 
naïveté, la sauvage attention qui animait ce visage enfantin, 
aux yeux légèrement cernés, quand la jolie femme ou 
son compagnon caressaient les boucles blondes, pres- 
saient gentiment le cou frais, la blanche collerette du petit 
garçon, au moment où, par enfantillage, il essayait de 
marcher avec eux. II y avait certes une passion d'homme 
sur la physionomie grêle de cette petite fille bizarre. Elle 
souffrait ou pensait. Or, qui prophétise plus sûrement la 
mort chez ces créatures en fleur ? est-ce la souffrance logée 
au corps, ou la pensée hâtive dévorant leurs âmes, à peine 
germées? Une mère sait cela peut-être. Pour moi, je ne 
connais maintenant rien de plus horrible qu'une pensée 
de vieillard sur un front d'enfant; le blasphème aux 
lèvres d'une vierge est moins monstrueux encore. Aussi 
l'attitude presque stupide de cette fille déjà pensive, la 
rareté de ses gestes, tout m'intéressa-t-il. Je l'examinai 
curieusement. Par une fantaisie naturelle aux obser- 
vateurs, je la comparais à son frère, en cherchant à sur- 
prendre les rapports et les différences qui se trouvaient 
entre eux. La première avait des cheveux bruns, des yeux 
noirs et une puissance précoce qui formaient une riche 
opposition avec la blonde chevelure, les yeux vert de 
mer et la gracieuse faiblesse du plus jeune. L'aînée pou- 
vait avoir environ sept à huit ans, l'autre six à peine. Ils 
étaient habillés de la même manière. Cependant, en les 
regardant avec attention, je remarquai dans les collerettes 
de leurs chemises une différence assez frivole, mais qui 



132. SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

plus tard me révéla tout un roman dans le passé, tout un 
drame dans l'avenir. Et c'était bien peu de chose. Un 
simple ourlet bordait la collerette de la petite fille brune, 
tandis que de jolies broderies ornaient celle du cadet, et 
trahissaient un secret de cœur, une prédilection tacite que 
les enfants lisent dans l'âme de leurs mères, comme si 
l'esprit de Dieu était en eux. Insouciant et gai, le blond 
ressemblait à une petite fille, tant sa peau blanche avait de 
fraîcheur, ses mouvements de grâce, sa physionomie 
de douceur; tandis que l'aînée, malgré sa force, malgré 
la beauté de ses traits et l'éclat de son teint, ressemblait 
à un petit garçon maladif. Ses yeux vifs, dénués de cette 
humide vapeur qui donne tant de charme aux regards 
des enfants, semblaient avoir été comme ceux des cour- 
tisans, séchés par un feu intérieur. Enfin, sa blancheur 
avait je ne sais quelle nuance mate, olivâtre, symptôme 
d'un vigoureux caractère. A deux reprises son jeune frère 
était venu lui offrir, avec une grâce touchante, avec un 
joli regard, avec une mine expressive qui eût ravi Charlet, 
le petit cor de chasse dans lequel il soufflait par instants; 
mais, chaque fois, elle n'avait répondu que par un 
farouche regard à cette phrase : «Tiens, Hélène, le 
veux-tu?» dite d'une voix caressante. Et, sombre et 
terrible sous sa mine insouciante en apparence, la petite 
fille tressaillait et rougissait même assez vivement lorsque 
son frère approchait; mais le cadet ne paraissait pas 
s'apercevoir de l'humeur noire de sa sœur, et son in- 
souciance, mêlée d'intérêt, achevait de faire contraster 
le véritable caractère de l'enfance avec la science sou- 
cieuse de l'homme, inscrite déjà sur la figure de la 
petite fille, et qui déjà l'obscurcissait de ses sombres 
nuages. 

— Maman, Hélène ne veut pas jouer, s'écria le petit 
qui saisit pour se plaindre un moment où sa mère et le 
jeune homme étaient restés silencieux sur le pont des 
Gobelins. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 3 5 

— Laisse-la, Charles. Tu sais bien qu'elle est toujours 
grognon. 

Ces paroles, prononcées au hasard par la mère, qui 
ensuite se retourna brusquement avec le jeune homme, 
arrachèrent des larmes à Hélène. Elle les dévora silen- 
cieusement, lança sur son frère un de ces regards pro- 
fonds qui me semblaient inexplicables, et contempla 
d'abord avec une sinistre intelligence le talus sur le faîte 
duquel il était, puis la rivière de Bièvre, le pont, le 
paysage et moi. 

Je craignis d'être aperçu par le couple joyeux, de qui 
j'aurais sans doute troublé l'entretien; je me retirai douce- 
ment, et j'allai me réfugier derrière une haie de sureau 
dont le feuillage me déroba complètement à tous les 
regards. Je m'assis tranquillement sur le haut du talus, en 
regardant en silence et tour à tour, soit les beautés chan- 
geantes du site, soit la petite fille sauvage qu'il m'était 
encore possible d'entrevoir à travers les interstices de la 
haie et le pied des sureaux sur lesquels ma tête reposait, 
presque au niveau du boulevard. En ne me voyant plus, 
Hélène parut inquiète; ses yeux noirs me cherchèrent 
dans le lointain de l'allée, derrière les arbres, avec une 
indéfinissable curiosité. Qu'étais-je donc pour elle? En ce 
moment, les rires naïfs de Charles retentirent dans le 
silence comme un chant d'oiseau. Le beau jeune homme, 
blond comme lui, le faisait danser dans ses bras, et l'em- 
brassait en lui prodiguant ces petits mots sans suite et 
détournés de leur sens véritable que nous adressons ami- 
calement aux enfants. La mère souriait à ces jeux, et, de 
temps à autre, disait, sans doute à voix basse, des paroles 
sorties du cœur; car son compagnon s'arrêtait, tout heu- 
reux, et le regardait d'un œil bleu plein de feu, plein 
d'idolâtrie. Leurs voix mêlées à celle de l'enfant avaient 
je ne sais quoi de caressant. Ils étaient charmants tous 
trois. Cette scène délicieuse, au milieu de ce magnifique 
paysage, y répandait une incroyable suavité. Une femme, 



134 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

belle, blanche, rieuse, un enfant d'amour, un homme 
ravissant de jeunesse, un ciel pur, enfin toutes les harmo- 
nies de la nature s'accordaient pour réjouir l'âme. Je me 
surpris à sourire, comme si ce bonheur était le mien. Le 
beau jeune homme entendit sonner neuf heures. Après 
avoir tendrement embrassé sa compagne, devenue sérieuse 
et presque triste, il revint alors vers son tilbury qui s'avan- 
çait lentement conduit par un vieux domestique. Le babil 
de l'enfant chéri se mêla aux derniers baisers que lui 
donna le jeune homme. Puis, quand celui-ci fut monté 
dans sa voiture, que la femme immobile écouta le tilbury 
roulant, en suivant la trace marquée par la poussière nua- 
geuse, dans la verte allée du boulevard, Charles accourut 
à sa sœur près du pont, et j'entendis qu'il lui disait d'une 
VOIX argentine : «Pourquoi donc que tu n'es pas venue 
dire adieu à mon bon ami?» 

En voyant son frère sur le penchant du talus, Hélène 
lui lança le plus horrible regard qui jamais ait allumé les 
yeux d'un enfant, et le poussa par un mouvement de 
rage. Charles glissa sur le versant rapide, y rencontra des 
racines qui le rejetèrent violemment sur les pierres cou- 
pantes du mur; il s'y fracassa le front; puis, tout sanglant, 
alla tomber dans les eaux boueuses de la rivière. L onde 
s'écarta en mille jets bruns sous sa jolie tête blonde. 
J'entendis les cris aigus du pauvre petit; mais bientôt ses 
accents se perdirent étouffés dans la vase, oii il disparut 
en rendant un son lourd comme celui d'une pierre qui 
s'engouffre. L'éclair n'est pas plus prompt que ne le fut 
cette chute. Je me levai soudain et descendis par un sen- 
tier. Hélène stupéfaite poussa des cris perçants : «Ma- 
man! maman!» La mère était là, près de moi. Elle avait 
volé comme un oiseau. Mais ni les yeux de la mère ni les 
miens ne pouvaient reconnaître la place précise où l'enfant 
était enseveli. L'eau noire bouillonnait sur un espace 
immense. Le lit de la Bièvre a, dans cet endroit, dix pieds 
de boue. L'enfant devait y mourir, il était impossible de 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 1 



) ) 

le secourir. A cette heure, un dimanche, tout était en 
repos. La Bièvre n'a ni bateaux ni pêcheurs. Je ne vis ni 
perches pour sonder le ruisseau puant, ni personne dans 
le lointain. Pourquoi donc aurais-je parlé de ce sinistre 
accident, ou dit le secret de ce malheur? Hélène avait 
peut-être vengé son père. Sa jalousie était sans doute le 
glaive de Dieu. Cependant je frissonnai en contemplant 
la mère. Quel épouvantable interrogatoire son mari, son 
juge éternel, n'allait-il pas lui faire subir? Et elle traînait 
avec elle un témoin incorruptible. L'enfance a le front 
transparent, le teint diaphane; et le mensonge est, chez 
elle, comme une lumière qui lui rougit même le regard. 
La malheureuse femme ne pensait pas encore au supplice 
qui l'attendait au logis. Elle regardait la Bièvre. 

Un semblable événement devait produire d'affreux 
retentissements dans la vie d'une femme, et voici l'un des 
échos les plus terribles qui de temps en temps troublèrent 
les amours de Juliette. 

Deux ou trois ans après, un soir, après dîner, chez le 
marquis de Vandenesse alors en deuil de son père, et qui 
avait une succession à régler, se trouvait un notaire. Ce 
notaire n'était pas le petit notaire de Sterne, mais un gros 
et gras notaire de Paris, un de ces hommes estimables qui 
font une sottise avec mesure, mettent lourdement le pied 
sur une plaie inconnue, et demandent pourquoi l'on se 
plaint. Si, par hasard, ils apprennent le pourquoi de 
leur bêtise assassine, ils disent : «Ma foi, je n'en savais 
rien!» Enfin, c'était un notaire honnêtement niais, qui ne 
voyait que des actes dans la vie. Le diplomate avait près 
de lui madame d'Aiglemont. Le général s'en était aile 
poliment avant la fin du dîner pour conduire ses deux 
enfants au spectacle, sur les boulevards, à l'Ambigu- 
Comique ou à la Gaieté. Quoique les mélodrames sur- 
excitent les sentiments, ils passent à Paris pour être à la 
portée de l'enfance, et sans danger, parce que l'innocence 
y triomphe toujours. Le père était parti sans attendre le 



I3<5 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

dessert, tant sa fille et son fils l'avaient tourmenté pour 
arriver au spectacle avant le lever du rideau. 

Le notaire, l'imperturbable notaire, incapable de se 
demander pourquoi madame d'Aiglemont envoyait au 
spectacle ses enfants et son mari sans les j accompagner, 
était, depuis le dîner, comme vissé sur sa chaise. Une dis- 
cussion avait fait traîner le dessert en longueur, et les 
gens tardaient à servir le café. Ces incidents, qui dévo- 
raient un temps sans doute précieux, arrachaient des 
mouvements d'impatience à la johe femme : on aurait pu 
la comparer à un cheval de race piaffant avant la course. 
Le notaire, qui ne se connaissait ni en chevaux ni en 
femmes, trouvait tout bonnement la marquise une vive et 
sémillante femme. Enchanté d'être dans la compagnie 
d'une femme à la mode et d'un homme pohtique célèbre, 
ce notaire faisait de fesprit; il prenait pour une appro- 
bation le faux sourire de la marquise, qu'il impatientait 
considérablement, et il allait son train. Déjà le maître de 
la maison, de concert avec sa compagne, s'était permis de 
garder à plusieurs reprises le silence là où le notaire atten- 
dait une réponse élogieuse; mais, pendant ces repos 
significatifs, ce diable d'homme regardait le feu en cher- 
chant des anecdotes. Puis le diplomate avait eu recours à 
sa montre. Enfin, la johe femme s'était recoiffée de son 
chapeau pour sortir, et ne sortait pas. Le notaire ne 
voyait, n'entendait rien; il était ravi de lui-même, et sûr 
d'intéresser assez la marquise pour la clouer là. — « J'aurai 
bien certainement cette femme-là pour cliente», se di- 
sait-il. 

La marquise se tenait debout, mettait ses gants, se tor- 
dait les doigts et regardait alternativement le marquis de 
Vandenesse qui partageait son impatience, ou le notaire 
qui plombait chacun de ses traits d'esprit. A chaque 
pause que faisait ce digne homme, le joli couple respirait 
en se disant par un signe : «Enfin, il va donc s'en aller!» 
Mais point. C'était un cauchemar moral qui devait finir 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 137 

par irriter les deux personnes passionnées sur lesquelles le 
notaire agissait comme un serpent sur des oiseaux, et les 
obliger à quelque brusquerie. Au beau milieu du récit 
des ignobles moyens par lesquels du Tillet, un homme 
d'affaires alors en faveur, avait fait sa fortune, et dont les 
infamies étaient scrupuleusement détaillées par le spiri- 
tuel notaire, le diplomate entendit sonner neuf heures à 
la pendule; il vit que son notaire était bien décidément 
un imbécile qu'il fallait tout uniment congédier, et il 
l'arrêta résolument par un geste. 

— Vous voulez les pincettes, monsieur le marquis? 
dit le notaire en les présentant à son client. 

— Non, monsieur, je suis forcé de vous renvoyer. 
Madame veut aller rejoindre ses enfants, et je vais avoir 
l'honneur de l'accompagner. 

— Déjà neuf heures! le temps passe comme l'ombre 
dans la compagnie des gens aimables, dit le notaire qui 
parlait tout seul depuis une heure. 

Il chercha son chapeau, puis il vint se planter devant 
la cheminée, retint difficilement un hoquet, et dit à son 
client, sans voir les regards foudroyants que lui lançait la 
marquise : — Résumons-nous, monsieur le marquis. Les 
affaires passent avant tout. Demain donc nous lancerons 
une assignation à monsieur votre frère pour le mettre en 
demeure; nous procéderons à l'inventaire, et après, ma 
foi... 

Le notaire avait si mal compris les intentions de son 
client, qu'il en prenait l'affaire en sens inverse des 
instructions que celui-ci venait de lui donner. Cet inci- 
dent était trop délicat pour que Vandenesse ne rectifiât 
pas involontairement les idées du balourd notaire, et il 
s'ensuivit une discussion qui prit un certain temps. 

— Ecoutez, dit enfin le diplomate sur un signe que 
lui fît la jeune femme, vous me cassez la tête, revenez 
demain à neuf heures avec mon avoué. 

— Mais j'aurais l'honneur de vous faire observer. 



I 3 8 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

monsieur le marquis, que nous ne sommes pas certains de 
rencontrer demain monsieur Desroches, et si la mise en 
demeure n'est pas lancée avant midi, le délai expire, et... 
En ce moment une voiture entra dans la cour; et au 
bruit qu'elle fit, la pauvre femme se retourna vivement 
pour cacher des pleurs qui lui vinrent aux jeux. Le mar- 
quis sonna pour faire dire qu'il était sorti; mais le géné- 
ral, revenu comme à fimproviste de la Gaieté, précéda 
le valet de chambre, et parut en tenant d'une mam sa fille 
dont les yeux étaient rouges, et de l'autre son petit gar- 
çon tout grimaud et fâché. 

— Que vous est-il donc arrivé, demanda la femme à 
son mari. 

— Je vous dirai cela plus tard, répondit le général en 
se dirigeant vers un boudoir voisin dont la porte était 
ouverte et où il aperçut les journaux. 

La marquise impatientée se jeta désespérément sur un 
canapé. 

Le notaire, qui se crut obligé de faire le gentil avec les 
enfants, prit un ton mignard pour dire au garçon : 
— Hé bien, mon petit, que donnait-on à la comédie? 

— La Vallée du torrent*, répondit Gustave en grognant. 

— Foi d'homme d'honneur, dit le notaire, les auteurs 
de nos jours sont à moitié fous ! La Vallée du torrent! Pour- 
quoi pas le Torrent de la vallée ? il est possible qu'une vallée 
n'ait pas de torrent, et en disant le Torrent de la vallée, les 
auteurs auraient accusé quelque chose de net, de précis, 
de caractérisé, de compréhensible. Mais laissons cela. 
Maintenant comment peut-il se rencontrer un drame 
dans un torrent et dans une vallée? Vous me répondrez 
qu'aujourd'hui le principal attrait de ces sortes de spec- 
tacle gît dans les décorations, et ce titre en indique de 
fort belles. Vous êtes-vous bien amusé, mon petit com- 
père? ajouta-t-il en s'assejant devant l'enfant. 

Au moment oii le notaire demanda quel drame pou- 
vait se rencontrer au fond d'un torrent, la fille de la mar- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 39 

quise se retourna lentement et pleura. La mère était si 
violemment contrariée qu'elle n'aperçut pas le mouve- 
ment de sa fille. 

— Oh! oui, monsieur, je m'amusais bien, répondit 
l'enfant. II y avait dans la pièce un petit garçon bien gen- 
til qui était seul au monde, parce que son papa n'avait pas 
pu être son père. Voilà que, quand il arrive en haut du 
pont qui est sur le torrent, un grand vilain barbu, vêtu 
tout en noir, le jette dans l'eau. Hélène s'est mise alors à 
pleurer, à sangloter; toute la salle a crié après nous, et 
mon père nous a bien vite, bien vite emmenés... 

Monsieur de Vandenesse et la marquise restèrent tous 
deux stupéfaits, et comme saisis par un mal qui leur ôta 
la force de penser et d'agir. 

— Gustave, taisez-vous donc, cria le général. Je vous 
ai défendu de parler sur ce qui s'est passé au spectacle, et 
vous oubliez déjà mes recommandations. 

— Que Votre Seigneurie l'excuse, monsieur le mar- 
quis, dit le notaire, j'ai eu le tort de l'interroger, mais 
j'ignorais la gravité de. . . 

— II devait ne pas répondre, dit le père en regardant 
son fils avec froideur. 

La cause du brusque retour des enfants et de leur père 
parut alors être bien connue du diplomate et de la mar- 
quise. La mère regarda sa fille, la vit en pleurs, et se leva 
pour aller à elle; mais alors son visage se contracta vio- 
lemment et offrit les signes d'une sévérité que rien ne 
tempérait. 

— Assez, Hélène, lui dit-elle, allez sécher vos larmes 
dans le boudoir. 

— Qu'a-t-elle donc fait, cette pauvre petite? dit le 
notaire, qui voulut calmer à la fois la colère de la mère et 
les pleurs de la fille. Elle est si jolie que ce doit être la 
plus sage créature du monde; je suis bien sûr, madame, 
qu'elle ne vous donne que des jouissances. Pas vrai, ma 
petite ? 



l4o SCENES DE LA VIE PRIVEE, 

Hélène regarda sa mère en tremblant, essuya ses 
larmes, tâcha de se composer un visage calme, et s'enfuit 
dans le boudoir. 

— Et certes, disait le notaire en continuant toujours, 
madame, vous êtes trop bonne mère pour ne pas aimer 
également tous vos enfants. Vous êtes d'ailleurs trop ver- 
tueuse pour avoir de ces tristes préférences dont les 
funestes efiPets se révèlent plus particulièrement à nous 
autres notaires. La société nous passe par les mains; aussi 
en voyons-nous les passions sous leur forme la plus 
hideuse, l'intérêt. Ici, une mère veut déshériter les enfants 
de son mari au profit des enfants qu'elle leur préfère; 
tandis que, de son côté, le mari veut quelquefois réserver 
sa fortune à l'enfant qui a mérité la haine de la mère. Et 
c'est alors des combats, des craintes, des actes, des contre- 
lettres, des ventes simulées, des jidéicommis ; enfin, un 
gâchis pitoyable, ma parole d'honneur, pitoyable! Là, 
des pères passent leur vie à déshériter leurs enfants en 
volant le bien de leurs femmes... Oui, volant est le mot. 
Nous parhons de drame; ah! je vous assure que si nous 
pouvions dire le secret de certaines donations, nos auteurs 
pourraient en faire de terribles tragédies bourgeoises. Je 
ne sais pas de quel pouvoir usent les femmes pour faire 
ce qu'elles veulent ; car, malgré les apparences de leur 
faiblesse, c'est toujours elles qui l'emportent. Ah! par 
exemple, elles ne m'attrapent pas moi. Je devine toujours 
la raison de ces prédilections que dans le monde on qua- 
lifie poliment d'indéfinissables! Mais les maris ne la 
devinent jamais, c'est une justice à leur rendre. Vous me 
répondrez à cela qu'il y a des grâces d'ét. .. 

Hélène, revenue avec son père du boudoir dans le 
salon, écoutait attentivement le notaire, et le comprenait 
si bien, qu'elle jeta sur sa mère un coup-d'œil craintif en 
pressentant avec tout l'instinct du jeune âge que cette cir- 
constance allait redoubler la sévérité qui grondait sur elle. 
La marquise pâlit en montrant au comte, par un geste de 



LA FEMME DE TRENTE ANS. l4' 

terreur, son mari, qui regardait pensivement les fleurs du 
tapis. En ce moment, malgré son savoir-vivre, le diplo- 
mate ne se contint plus, et lança sur le notaire un regard 
foudroyant. 

— Venez par ici, monsieur, lui dit-il en se dirigeant 
vivement vers la pièce qui précédait le salon. 

Le notaire l'y suivit en tremblant et sans achever sa 
phrase. 

— Monsieur, lui dit alors avec une rage concentrée le 
marquis de Vandenesse, qui ferma violemment la porte 
du salon où il laissait la femme et le mari, depuis le 
dîner vous n'avez fait ici que des sottises et dit que des 
bêtises. Pour Dieu ! allez-vous-en ; vous finiriez par causer 
les plus grands malheurs. Si vous êtes un excellent 
notaire, restez dans votre étude; mais si, par hasard, vous 
vous trouvez dans le monde, tâchez d'y être plus cir- 
conspect. . . 

Puis il rentra dans le salon, en quittant le notaire sans 
le saluer. Celui-ci resta pendant un moment tout ébaubi, 
perckis, sans savoir où il en était. Quand les bourdon- 
nements qui lui tintaient aux oreilles cessèrent, il crut 
entendre des gémissements, des allées et venues dans le 
salon, où les sonnettes furent violemment tirées. Il eut 
peur de revoir le marquis, et retrouva l'usage de ses jambes 
pour déguerpir et gagner l'escalier; mais, à la porte des 
appartements, il se heurta dans les valets qui s'empres- 
saient de venir prendre les ordres de leur maître. 

— Voilà comme sont tous ces grands seigneurs, se 
dit-il enfin quand il fut dans la rue à la recherche d'un 
cabriolet, ils vous engagent à parler, vous y invitent par 
des compliments; vous croyez les amuser, point du tout! 
Ils vous font des impertinences, vous mettent à distance 
et vous jettent même à la porte sans se gêner. Enfin, 
j'étais fort spirituel; je n'ai rien dit qui ne fût sensé, posé, 
convenable. Ma foi, il me recommande d'avoir plus de 
circonspection, je n'en manque pas. Hé! diantre, je suis 



l42 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

notaire et membre de ma chambre. Bah ! c'est une bou- 
tade d'ambassadeur, rien n'est sacré pour ces gens-là. 
Demain il m'exphquera comment je n'ai fait chez lui que 
des bêtises et dit que des sottises. Je lui demanderai rai- 
son; c'est-à-dire je lui en demanderai la raison. Au total, 
j'ai tort, peut-être... Ma foi, je suis bien bon de me casser 
la tête. ! Qu'est-ce que cela me fait? 

Le notaire revint chez lui, et soumit l'énigme à sa 
notaresse en lui racontant de point en point les événe- 
ments de la soirée. 

— Mon cher Crottat, Son Excellence a eu parfaite- 
ment raison en te disant que tu n'avais fait que des sottises 
et dit que des bêtises. 

— Pourquoi? 

— Mon cher, je te le dirais, que cela ne t'empêcherait 
pas de recommencer ailleurs demain. Seulement, je te 
recommande encore de ne jamais parler que d'affaires en 
société. 

— Si tu ne veux pas me le dire, je le demanderai de- 
main à. . . 

— Mon Dieu, les gens les plus niais s'étudient à 
cacher ces choses-là, et tu crois qu'un ambassadeur ira 
te les dire! Mais, Crottat, je ne t'ai jamais vu si dénué 
de sens. 

— Merci, ma chère! 



V 

LES DEUX RENCONTRES. 

Un officier d'ordonnance de Napoléon, que nous ap- 
pellerons seulement le marquis ou le général, et qui sous 
la Restauration fit une haute fortune, était venu passer les 
beaux jours à Versailles, où il habitait une maison de 
campagne située entre l'église et la barrière de Montreuil, 



LA FEMME DE TRENTE ANS. l43 

sur le chemin qui conduit à l'avenue de Saint-CIoud. 
Son service à la cour ne lui permettait pas de s'éloigner 
de Paris. 

Elevé jadis pour servir d'asile aux passagères amours 
de quelque grand seigneur, ce pavillon avait de très- 
vastes dépendances. Les jardins au milieu desquels il était 
placé l'éloignaient également à droite et à gauche des 
premières maisons de Montreuil et des chaumières con- 
struites aux environs de la barrière; ainsi, sans être par 
trop isolés, les maîtres de cette propriété jouissaient, à 
deux pas d'une ville, de tous les plaisirs de la solitude. 
Par une étrange contradiction, la façade et la porte d'en- 
trée de la maison donnaient immédiatement sur le che- 
min, qui, peut-être autrefois, était peu fréquenté. Cette 
hypothèse paraît vraisemblable si l'on vient à songer qu'il 
aboutit au délicieux pavillon bâti par Louis XV pour 
mademoiselle de Romans, et qu'avant d'y arriver, les 
curieux reconnaissent, çà et là, plus d'un casino dont l'in- 
térieur et le décor trahissent les spirituelles débauches de 
nos aïeux, qui, dans la licence dont on les accuse, cher- 
chaient néanmoms l'ombre et le mystère. 

Par une soirée d'hiver, le marquis, sa femme et ses 
enfants se trouvèrent seuls dans cette maison déserte. 
Leurs gens avaient obtenu la permission d'aller célébrer 
à Versailles la noce de l'un d'entre eux; et, présumant 
que la solennité de Noël, jointe à cette circonstance, leur 
offrirait une valable excuse auprès de leurs maîtres, ils ne 
faisaient pas scrupule de consacrer à la fête un peu plus 
de temps que ne leur en avait octroyé l'ordonnance domes- 
tique. Cependant, comme le général était connu pour un 
homme qui n'avait jamais manqué d'accomplir sa parole 
avec une inflexible probité, les réfractaires ne dansèrent 
pas sans quelques remords quand le moment du retour 
fut expiré. Onze heures venaient de sonner, et pas un 
domestique n'était arrivé. Le profond silence qui régnait 
sur la campagne permettait d'entendre, par intervalles, 



l44 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

la bise sifflant à travers les branches noires des arbres, 
mugissant autour de la maison, ou s'engoufiPrant dans les 
longs corridors. La gelée avait si bien purifié l'air, durci 
la terre et saisi les pavés, que tout avait cette sonorité 
sèche dont les phénomènes nous surprennent toujours. 
La lourde démarche d'un buveur attardé, ou le bruit d'un 
fiacre retournant à Paris, retentissaient plus vivement et 
se faisaient écouter plus loin que de coutume. Les feuilles 
mortes, mises en danse par quelques tourbillons sou- 
dains, frissonnaient sur les pierres de la cour de manière 
à donner une voix à la nuit, quand elle voulait devenir 
muette. C'était enfin une de ces âpres soirées qui arrachent 
à notre égoïsme une plainte stérile en faveur du pauvre 
ou du voyageur, et nous rendent le coin du feu si volup- 
tueux. En ce moment, la famille réunie au salon ne s'in- 
quiétait ni de l'absence des domestiques, ni des gens sans 
foyer, ni de la poésie dont étincelle une veillée d'hiver. 
Sans philosopher hors de propos, et confiants en la pro- 
tection d'un vieux soldat, femmes et enfants se livraient 
aux délices qu'engendre la vie intérieure quand les senti- 
ments n'y sont pas gênés, quand l'affection et la franchise 
animent les discours, les regards et les jeux. 

Le général était assis, ou, pour mieux dire, enseveli 
dans une haute et spacieuse bergère, au coin de la che- 
minée, où brillait un feu nourri qui répandait cette cha- 
leur piquante, symptôme d'un froid excessif au dehors. 
Appuyée sur le dos du siège et légèrement inclinée, la 
tête de ce brave père restait dans une pose dont l'indo- 
lence peignait un calme parfait, un doux épanouissement 
de joie. Ses bras, à moitié endormis, mollement jetés 
hors de la bergère, achevaient d'exprimer une pensée de 
bonheur. II contemplait le plus petit de ses enfants, un 
garçon à peine âgé de cinq ans, qui demi-nu, se refusait 
à se laisser déshabiller par sa mère. Le bambin fuyait la 
chemise ou le bonnet de nuit avec lequel la marquise le 
menaçait parfois; il gardait sa collerette brodée, riait à sa 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 145 

mère quand elle l'appelait, en s'apercevant qu'elle riait 
elle-même de cette rébellion enfantine ; il se remettait alors 
à jouer avec sa sœur, aussi naïve, mais plus malicieuse, 
et qui parlait déjà plus distinctement que lui, dont les 
vagues paroles et les idées confuses étaient à peine intel- 
ligibles pour ses parents. La petite Moïna, son aînée de 
deux ans, provoquait par des agaceries déjà féminines 
d'interminables rires, qui partaient comme des fusées et 
semblaient ne pas avoir de cause; mais à les voir tous 
deux se roulant devant le feu , montrant sans honte leurs 
jolis corps potelés, leurs formes blanches et délicates, 
confondant les boucles de leurs chevelures noire et blonde , 
heurtant leurs visages roses, où la joie traçait des fossettes 
ingénues, certes un père et surtout une mère comprenaient 
ces petites âmes, pour eux déjà caractérisées, pour eux 
déjà passionnées. Ces deux anges faisaient pâlir par les 
vives couleurs de leurs yeux numides, de leurs joues 
brillantes, de leur teint blanc, les fleurs du tapis moel- 
leux, ce théâtre de leurs ébats, sur lequel ils tombaient, 
se renversaient, se combattaient, se roulaient sans danger. 
Assise sur une causeuse à l'autre coin de la cheminée, en 
face de son mari, la mère était entourée de vêtements 
épars et restait, un soulier rouge à la main, dans une atti- 
tude pleine de laissez-aller. Son indécise sévérité mourait 
dans un doux sourire gravé sur ses lèvres. Agée d'environ 
trente-six ans, elle conservait encore une beautée due à 
la rare perfection des lignes de son visage, auquel la cha- 
leur, la lumière et le bonheur prêtaient en ce moment un 
éclat surnaturel. Souvent elle cessait de regarder ses 
enfants pour reporter ses yeux caressants sur la grave 
figure de son mari ; et parfois, en se rencontrant, les yeux 
des deux époux échangeaient de muettes jouissances et 
de profondes réflexions. Le général avait un visage forte- 
ment basané. Son front large et pur était sillonné par 
quelques mèches de cheveux grisonnants. Les mâles 
éclairs de ses yeux bleus, la bravoure inscrite dans les 



VI. 



1 46 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

rides de ses joues flétries, annonçaient qu'il avait acheté 
par de rudes travaux le ruban rouge qui fleurissait la bou- 
tonnière de son habit. En ce moment les innocentes joies 
exprimées par ses deux enfants se reflétaient sur sa phy- 
sionomie vigoureuse et ferme oii perçaient une bonho- 
mie, une candeur indicibles. Ce vieux capitaine était 
redevenu petit sans beaucoup d'efibrts. N'y a-t-il pas tou- 
jours un peu d'amour pour l'enfance chez les soldats qui 
ont assez expérimenté les malheurs de la vie pour avoir 
su reconnaître les misères de la force et les privilèges de 
la faiblesse? Plus loin, devant une table ronde éclairée 
par des lampes astrales* dont les vives lumières luttaient 
avec les lueurs pâles des bougies placées sur la cheminée, 
était un jeune garçon de treize ans qui tournait rapide- 
ment les pages d'un gros livre. Les cris de son frère ou de 
sa sœur ne lui causaient aucune distraction, et sa figure 
accusait la curiosité de la jeunesse. Cette profonde préoc- 
cupation était justifiée par les attachantes merveilles des 
Mille et une Nuits et par un uniforme de lycéen. II restait 
immobile, dans une attitude méditative, un coude sur la 
table et la tête appuyée sur l'une de ses mains, dont les 
doigts blancs tranchaient au milieu d'une chevelure brune. 
La clarté tornbant d'aplomb sur son visage, et le reste du 
corps étant dans l'obscurité, il ressemblait ainsi à ces por- 
traits noirs où Raphaël s'est représenté lui-même attentif, 
penché, songeant à l'avenir. Entre cette table et la mar- 
quise, une grande et belle jeune fille travaillait, assise 
devant un métier à tapisserie sur lequel se penchait et 
d'où s'éloignait alternativement sa tête, dont les cheveux 
d'ébène artistement lissés réfléchissaient la lumière. A elle 
seule Hélène était un spectacle. Sa beauté se distinguait 
par un rare caractère de force et d'élégance. Quoique 
relevée de manière à dessiner des traits vifs autour de la 
tête, la chevelure était si abondante que, rebelle aux dents 
du peigne, elle se frisait énergiquement à la naissance du 
cou. Ses sourcils, très-fournis et régulièrement plantés, 



l48 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

tranchaient avec la blancheur de son front pur. Elle avait 
même sur la lèvre supérieure quelques signes de courage 
qui figuraient une légère teinte de bistre sous un nez grec 
dont les contours étaient d'une exquise perfection. Mais 
la captivante rondeur des formes, la candide expression 
des autres traits, la transparence d'une carnation délicate, 
la voluptueuse mollesse des lèvres, le fini de l'ovale dé- 
crit par le visage, et surtout la sainteté de son regard 
vierge, imprimaient à cette beauté vigoureuse la suavité 
féminine, la modestie enchanteresse que nous demandons 
à ces anges de paix et d'amour. Seulement il n'y avait 
rien de frêle dans cette jeune fille, et son cœur devait être 
aussi doux, son âme aussi forte que ses proportions étaient 
magnifiques et que sa figure était attrayante. Elle imitait 
le silence de son frère le lycéen , et paraissait en proie à 
l'une de ces fatales méditations de jeune fille, souvent 
impénétrables à l'observation d'un père ou même à la sa- 
gacité des mères : en sorte qu'il était impossible de savoir 
s'il fallait attribuer au jeu de la lumière ou à des peines 
secrètes les ombres capricieuses qui passaient sur son vi- 
sage comme de faibles nuées sur un ciel pur. 

Les deux aînés étaient en ce moment complètement 
oubliés par le mari et par la femme. Cependant plusieurs 
fois le coup d'oeil interrogateur du général avait embrassé 
la scène muette qui, sur le second plan, offrait une gra- 
cieuse réalisation des espérances écrites dans les tumultes 
enfantins placés sur le devant de ce tableau domestique. 
En expliquant la vie humaine par d'insensibles gradations, 
ces figures composaient une sorte de poëme vivant. Le 
luxe des accessoires qui décoraient le salon, la diversité 
des attitudes, les oppositions dues à des vêtements tous 
divers de couleur, les contrastes de ces visages si caracté- 
risés par les différents âges et par les contours que les 
lumières mettaient en saillie, répandaient sur ces pages 
humaines toutes les richesses demandées à la sculpture, 
aux peintres, aux écrivains. Enfin, le silence et l'hiver, la 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 49 

solitude et la nuit prêtaient leur majesté à cette sublime 
et naïve composition, délicieux effet de nature. La vie 
conjugale est pleine de ces heures sacrées dont le charme 
indéfinissable est dû peut-être à quelque souvenance d'un 
monde meilleur. Des rayons célestes jaillissent sans doute 
sur ces sortes de scènes, destinées à payer à l'homme une 
partie de ses chagrins, à lui faire accepter l'existence. Il 
semble que l'univers soit là, devant nous, sous une forme 
enchanteresse, qu'il déroule ses grandes idées d'ordre, 
que la vie sociale plaide pour ses lois en parlant de 
l'avenir. 

Cependant, malgré le regard d'attendrissement jeté 
par Hélène sur Abel et Moïna quand éclatait une de leurs 
joies; malgré le bonheur peint sur sa lucide figure lors- 
qu'elle contemplait furtivement son père, un sentiment 
de profonde mélancolie était empreint dans ses gestes, 
dans son attitude, et surtout dans ses yeux voilés par de 
longues paupières. Ses blanches et puissantes mains, à 
travers lesquelles la lumière passait en leur communiquant 
une rougeur diaphane et presque fluide, eh! bien, ses 
mains tremblaient. Une seule fois, sans se défier mutuel- 
lement, ses yeux et ceux de la marquise se heurtèrent. 
Ces deux femmes se comprirent alors par un regard terne, 
froid, respectueux pour Hélène, sombre et menaçant 
chez la mère. Hélène baissa promptement sa vue sur le 
métier, tira l'aiguille avec prestesse, et de long-temps ne 
releva sa tête, qui semblait lui être devenue trop lourde 
à porter. La mère était-elle trop sévère pour sa fille, et 
jugeait-elle cette sévérité nécessaire? Etait-elle jalouse de 
la beauté d'Hélène, avec qui elle pouvait rivaliser encore, 
mais en déployant tous les prestiges de la toilette? Ou la 
fille avait-elle surpris, comme beaucoup de filles quand 
elles deviennent clairvoyantes, des secrets que cette 
femme, en apparence si religieusement fidèle à ses 
devoirs, croyait avoir ensevelis dans son cœur aussi pro- 
fondément que dans une tombe? 



1 5 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

Hélène était arrivée à un âge où la pureté de l'âme 
porte à des rigidités qui dépassent la juste mesure dans 
laquelle doivent rester les sentiments. Dans certains 
esprits, les fautes prennent les proportions du crime; 
l'imagination réagit alors sur la conscience; souvent alors 
les jeunes filles exagèrent la punition en raison de l'éten- 
due qu'elles donnent aux forfaits. Hélène paraissait ne se 
croire digne de personne. Un secret de sa vie antérieure, 
un accident peut-être, incompris d'abord, mais développé 
par les susceptibilités de son intelligence sur laquelle 
influaient les idées religieuses, semblait l'avoir depuis peu 
comme dégradée romanesquement à ses propres jeux. 
Ce changement dans sa conduite avait commencé le jour 
où elle avait lu, dans la récente traduction des théâtres 
étrangers, la belle tragédie de Guillaume Tell, par Schil- 
ler. Après avoir grondé sa fille de laisser tomber le vo- 
lume, la mère avait remarqué que le ravage causé par 
cette lecture dans l'âme d'Hélène venait de la scène où le 
poëte établit une sorte de fraternité entre Guillaume Tell, 
qui verse le sang d'un homme pour sauver tout un 
peuple, et Jean-le-Parricide. Devenue humble, pieuse et 
recueillie, Hélène ne souhaitait plus d'aller au bal. Jamais 
elle n'avait été si caressante pour son père, surtout quand 
la marquise n'était pas témoin de ses cajoleries de jeune 
fille. Néanmoins, s'il existait du refroidissement dans 
l'affection d'Hélène pour sa mère, il était si finement 
exprimé, que le général ne devait pas s'en apercevoir, 
quelque jaloux qu'il put être de l'union qui régnait dans 
sa famille. Nul homme n'aurait eu fœil assez perspicace 
pour sonder la profondeur de ces deux cœurs féminins : 
l'un jeune et généreux, l'autre sensible et fier; le premier, 
trésor d'indulgence; le second, plein de finesse et 
d'amour. Si la mère contristait sa fille par un adroit des- 
potisme de femme, il n'était sensible qu'aux jeux delà 
victime. Au reste, l'événement seulement fit naître ces 
conjectures toutes Insolubles. Jusqu'à cette nuit, aucune 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 5 I 

lumière accusatrice ne s'était échappée de ces deux âmes; 
mais entre elles et Dieu certainement il s'élevait quelque 
sinistre mystère. 

— Allons, Abel, s'écria la marquise en saisissant un 
moment où silencieux et fatigués Moïna et son frère res- 
taient immobiles; allons, venez, mon fils, il faut vous 
coucher... Et, lui lançant un regard impérieux, elle le 
prit vivement sur ses genoux. 

— Comment, dit le général, il est dix heures et demie, 
et pas un de nos domestiques n'est rentré? Ah! les com- 
pères. Gustave, ajouta-t-il en se tournant vers son fils, je 
ne t'ai donné ce fivre qu'à la condition de le quitter à dix 
heures; tu aurais dû le fermer toi-même à l'heure dite et 
t'aller coucher comme tu me l'avais promis. Si tu veux 
être un homme remarquable, il faut faire de ta parole 
une seconde religion, et y tenir comme à ton honneur. 
Fox, un des plus grands orateurs de l'Angleterre, était 
surtout remarquable par la beauté de son caractère. La 
fidéhté aux engagements pris est la principale de ses qua- 
htés. Dans son enfance, son père, un Anglais de vieille 
roche, lui avait donné une leçon assez vigoureuse pour 
faire une éternelle impression sur l'esprit d'un jeune enfant. 
A ton âge, Fox venait, pendant les vacances, chez son 
père, qui avait, comme tous les riches Anglais, un parc 
assez considérable autour de son château. II se trouvait 
dans ce parc un vieux kiosque qui devait être abattu et 
reconstruit dans un endroit où le point de vue était ma- 
gnifique. Les enfants aiment beaucoup à voir démolir. Le 
petit Fox voulait avoir quelques jours de vacances de plus 
pour assister à la chute du pavillon; mais son père exi- 
geait qu'il rentrât au collège au jour fixé pour l'ouverture 
des classes; de là brouille entre le père et le fils. La mère, 
comme toutes les mamans, appuya le petit Fox. Le père 
promit alors solennellement à son fils qu'il attendrait aux 
vacances prochaines pour démolir le kiosque. Fox retourne 
au collège. Le père crut qu'un petit garçon distrait par 



1 5 2 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

ses études oublierait cette circonstance, il fit abattre le 
kiosque et le reconstruisit à l'autre endroit. L'entêté gar- 
çon ne songeait qu'à ce kiosque. Quand il vint chez son 
père, son premier soin fut d'aller voir le vieux bâtiment; 
mais il revint tout triste au moment du déjeuner, et dit à 
son père : «Vous m'avez trompé. » Le vieux gentilhomme 
anglais dit avec une confusion pleine de dignité : «C'est 
vrai, mon fils, mais je réparerai ma faute. Il faut tenir à 
sa parole plus qu'à sa fortune; car tenir à sa parole donne 
la fortune, et toutes les fortunes n'effacent pas la tache 
faite à la conscience par un manque de parole. » Le père 
fit reconstruire le vieux pavillon comme il était; puis, 
après l'avoir reconstruit, il ordonna qu'on l'abattît sous 
les jeux de son fils. Que ceci, Gustave, te serve de leçon. 
Gustave, qui avait attentivement écouté son père, 
ferma le livre à l'instant. II se fit un moment de silence 
pendant lequel le général s'empara de Moïna, qui se dé- 
battait contre le sommeil, et la posa doucement sur lui. La 
petite laissa rouler sa tête chancelante sur la poitrine du 
père et s'y endormit alors tout à fait, enveloppée dans les 
rouleaux dorés de sa jolie chevelure. En cet instant, des 
pas rapides retentirent dans la rue, sur la terre; et soudain 
trois coups, frappés à la porte, réveillèrent les échos de 
la maison. Ces coups prolongés eurent un accent aussi 
facile à comprendre que le cri d'un homme en danger de 
mourir. Le chien de garde aboya d'un ton de fureur. Hé- 
lène, Gustave, le général et sa femme tressaillirent vive- 
ment; mais Abel, que sa mère achevait de coiffer, et 
Moïna ne s'éveillèrent pas. 

— II est pressé, celui-là, s'écria le militaire en dépo- 
sant sa fille sur la bergère. 

Il sortit brusquement du salon sans avoir entendu la 
prière de sa femme. 

— Mon ami, n'y va pas. . . 

Le marquis passa dans sa chambre à coucher, y prit 
une paire de pistolets, alluma sa lanterne sourde, s'élança 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 1 J j 

vers l'escalier, descendit avec la rapidité de l'éclair, et se 
trouva bientôt à la porte de la maison où son fils le suivit 
intrépidement. 

— Qui est là ? demanda-t-il. 

— Ouvrez, répondit une voix presque suffoquée par 
des respirations haletantes. 

— Étes-vous ami ? 

— Oui, ami. 

— Etes-vous seul? 

— Oui, mais ouvrez, car ils viennent! 

Un homme se ghssa sous le porche avec la fantastique 
vélocité d'une ombre aussitôt que le général eut entre- 
bâillé la porte; et, sans qu'il pût s'y opposer, l'inconnu 
l'obligea de la lâcher en la repoussant par un vigoureux 
coup de pied, et s'y appuya résolument comme pour 
empêcher de la rouvrir. Le général, qui leva soudain son 
pistolet et sa lanterne sur la poitrine de l'étranger afin de 
le tenir en respect, vit un homme de moyenne taille enve- 
loppé dans une pelisse fourrée, vêtement de vieillard, 
ample et traînant, qui semblait ne pas avoir été fait pour 
lui. Soit prudence ou hasard, le fugitif avait le front 
entièrement couvert par un chapeau qui lui tombait sur 
les yeux. 

— Monsieur, dit-il au général, abaissez le canon de 
votre pistolet. Je ne prétends pas rester chez vous sans 
votre consentement; mais si je sors, la mort m'attend à la 
barrière. Et quelle mort! vous en répondriez à Dieu. Je 
vous demande l'hospitalité pour deux heures. Songez-y 
bien, monsieur, quelque suppliant que je sois, je dois 
commander avec le despotisme de la nécessité. Je veux 
l'hospitalité de l'Arabie. Que je vous sois sacré; si- 
non, ouvrez, j'irai mourir. 11 me faut le secret, un asile 
et de feau. Oh! de l'eau? répéta-t-il d'une voix qui 
râlait. 

— Qui êtes-vous? demanda le général, surpris de la 
volubilité fiévreuse avec laquelle parlait l'inconnu. 



1 54 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Ah! qui je suis? Eh! bien, ouvrez, je m'éloigne, 
répondit l'homme avec l'accent d'une infernale ironie. 

Malgré l'adresse avec laquelle le marquis promenait 
les rayons de sa lanterne, il ne pouvait voir que le bas de 
ce visage, et rien n'y plaidait en faveur d'une hospitahté 
si singulièrement réclamée : les joues étaient tremblantes, 
livides, et les traits horriblement contractés. Dans l'om- 
bre projetée par le bord du chapeau , les yeux se des- 
sinaient comme deux lueurs qui firent presque pâhr la 
faible lumière de la bougie. Cependant il fallait une 
réponse. 

— Monsieur, dit le général, votre langage est si extra- 
ordinaire, qu'à ma place vous... 

— Vous disposez de ma vie, s'écria l'étranger d'un 
son de voix terrible en interrompant son hôte. 

— Deux heures, dit le marquis irrésolu. 

— Deux heures, répéta l'homme. 

Mais tout à coup il repoussa son chapeau par un geste 
de désespoir, se découvrit le front et lança, comme s'il 
voulait faire une dernière tentative, un regard dont la 
vive clarté pénétra l'âme du général. Ce jet d'intelligence 
et de volonté ressemblait à un éclair, et fut écrasant 
comme la foudre; car il est des moments oii les hommes 
sont investis d'un pouvoir inexplicable. 

— Allez, qui que vous puissiez être, vous serez en 
sûreté sous mon toit, reprit gravement le maître du logis 
qui crut obéir à l'un de ces mouvements instinctifs que 
l'homme ne sait pas toujours expliquer. 

— Dieu vous le rende, ajouta l'inconnu en laissant 
échapper un profond soupir. 

— Etes-vous armé? demanda le général. 

Pour toute réponse, l'étranger lui donnant à peine le 
temps de jeter un coup d'œil sur sa pelisse, l'ouvrit et la 
replia lestement. H était sans armes apparentes et dans 
le costume d'un jeune homme qui sort du bal. Quelque 
rapide que fût l'examen du soupçonneux militaire, il en 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 1 5 5 

vit assez pour s'écrier : — Où diable avez-vous pu vous 
éclabousser ainsi par un temps si sec? 

— Encore des questions! répondit-iI avec 'un air de 
hauteur. 




En ce moment le marquis aperçut son fils et se souvint 
de la leçon qu'il venait de lui faire sur la stricte exécution 
de la parole donnée; il fut si vivement contrarié de cette 
circonstance, qu'il lui dit, non sans un ton de colère : 
— Comment, petit drôle, te trouves-tu là au lieu d'être 
dans ton lit? 



I 5 6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Parce que j'ai cru pouvoir vous être utile dans le 
danger, répondit Gustave. 

— Allons, monte à ta chambre, dit le père adouci par 
la réponse de son fils. Et vous, dit-il en s'adressant à l'in- 
connu, suivez-moi. 

Ils devinrent silencieux comme deux joueurs qui se 
défient l'un de l'autre. Le général commença même à con- 
cevoir de sinistres pressentiments. L'inconnu lui pesait 
déjà sur le cœur comme un cauchemar; mais, dominé 
par la foi du serment, il le conduisit à travers les corri- 
dors, les escaliers de sa maison, et le fit entrer dans une 
grande chambre située au second étage, précisément au- 
dessus du salon. Cette pièce inhabitée servait de séchoir 
en hiver, ne communiquait à aucun appartement, et 
n'avait d'autre décoration, sur ses quatre murs jaunis, 
qu'un méchant miroir laissé sur la cheminée par le précé- 
dent propriétaire, et une grande glace qui, s'étant trouvée 
sans emploi lors de l'emménagement du marquis, fut 
provisoirement mise en face de la cheminée. Le plancher 
de cette vaste mansarde n'avait jamais été balayé, l'air y 
était glacial, et deux vieilles chaises dépaillées en compo- 
saient tout le mobilier. Après avoir posé sa lanterne sur 
l'appui de la cheminée, le général dit à l'inconnu : 
— Votre sécurité veut que cette misérable mansarde vous 
serve d'asile. Et, comme vous avez ma parole pour le se- 
cret, vous me permettrez de vous y enfermer. 

L'homme baissa la tête en signe d'adhésion. 

— Je n'ai demandé qu'un asile, le secret et de l'eau, 
ajouta-t-il. 

— Je vais vous en apporter, répondit le marquis qui 
ferma la porte avec soin et descendit à tâtons dans le salon 

f)our y venir prendre un flambeau afin d'aller chercher 
ui-même une carafe dans l'ofiice. 

— Hé! bien, monsieur, qu'y a-t-il? demanda vive- 
ment la marquise à son mari. 

— Rien, ma chère, répondit-il d'un air froid. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I57 

— Mais nous avons cependant bien écouté, vous 
venez de conduire quelqu'un là-haut. . . 

-^ Hélène, reprit le général en regardant sa fille qui 
leva la tête vers lui, songez que l'honneur de votre père 
repose sur votre discrétion. Vous devez n'avoir rien en- 
tendu. 

La jeune fille répondit par un mouvement de tête signi- 
ficatif. La marquise demeura tout interdite et piquée inté- 
rieurement de la manière dont s'y prenait son mari pour 
lui imposer silence. Le général alla prendre une carafe, 
un verre, et remonta dans la chambre oia était son pri- 
sonnier : il le trouva debout, appuyé contre le mur, près 
de la cheminée, la tête nue; il avait jeté son chapeau 
sur une des deux chaises. L'étranger ne s'attendait sans 
doute pas à se voir si vivement éclairé. Son front se plissa 
et sa figure devint soucieuse quand ses yeux rencon- 
trèrent Tes yeux perçants du général; mais il s'adoucit 
et prit une physionomie gracieuse pour remercier son 
protecteur. Lorsque ce dernier eut placé le verre et la 
carafe sur l'appui de la cheminée, l'inconnu, après lui 
avoir encore jeté son regard flamboyant, rompit le 
silence. 

— Monsieur, dit-il d'une voix douce qui n'eut plus de 
convulsions gutturales comme précédemment, mais qui 
néanmoins accusait encore un tremblement intérieur, je 
vais vous paraître bizarre. Excusez des caprices néces- 
saires. Si vous restez là, je vous prierai de ne pas me re- 
garder quand je boirai. 

Contrarié de toujours obéir à un homme qui lui dé- 
plaisait, le général se tourna brusquement. L'étranger tira 
de sa poche un mouchoir blanc, s'en enveloppa la main 
droite; puis il saisit la carafe, et but d'un trait l'eau qu'elle 
contenait. Sans penser à enfreindre son serment tacite, le 
marquis regarda machinalement dans la glace; mais alors 
la correspondance des deux miroirs permettant à ses yeux 
de parfaitement embrasser l'inconnu, il vit le mouchoir se 



I J 8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

rougir soudain par le contact des mains qui étaient pleines 
de sang. 

— Ah! vous m'avez regardé, s'écria l'homme quand 
après avoir bu et s'être enveloppé dans son manteau il 
examina le général d'un air soupçonneux. Je suis perdu. 
Ils viennent, les voici ! 

— Je n'entends rien, dit le marquis. 

— Vous n'êtes pas intéressé, comme je le suis, à écou- 
ter dans l'espace. 

— Vous vous êtes donc battu en duel, pour être ainsi 
couvert de sang? demanda le général assez ému en dis- 
tinguant la couleur des larges taches dont les vêtements 
de son hôte étaient imbibés. 

— Oui, un duel, vous l'avez dit, répéta l'étranger en 
laissant errer sur ses lèvres un sourire amer. 

En ce moment, le son des pas de plusieurs chevaux au 
grand galop retentit dans le lointain; mais ce bruit était 
faible comme les premières lueurs du matin. L'oreille 
exercée du général reconnut la marche des chevaux dis- 
ciplinés par le régime de l'escadron. 

— C'est la gendarmerie, dit-il. 

Il jeta sur son prisonnier un regard de nature à dissiper 
les doutes qu'il avait pu lui suggérer par son indiscrétion 
involontaire, remporta la lumière et revint au salon, A 
peine posait-il la clef de la chambre haute sur la cheminée 
que le bruit produit par la cavalerie grossit et s'approcha 
du pavillon avec une rapidité qui le fit tressaillir. En effet, 
les chevaux s'arrêtèrent à la porte de la maison. Après 
avoir échangé quelques paroles avec ses camarades, un 
cavalier descendit, frappa rudement, et obligea le général 
d'aller ouvrir. Ce dernier ne fut pas maître d'une émotion 
secrète à l'aspect de six gendarmes dont les chapeaux bor- 
dés d'argent brillaient à la clarté de la lune. 

— Monseigneur, lui dit un brigadier, n'avez-vous pas 
entendu tout à l'heure un homme courant vers la bar- 
rière ? 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 1 59 

— Vers la barrière? Non. 

— Vous n'avez ouvert votre porte à personne ? 

— Ai-je donc l'habitude d'ouvrir moi-même ma 
porte ?. . . 

— Mais, pardon, mon général, en ce moment, il me 
semble que... 

— Ah! çà, s'écria le marquis avec un accent de co- 
lère, allez-vous me plaisanter? avez-vous le droit... 

— Rien, rien, monseigneur, reprit doucement le bri- 
gadier. Vous excuserez notre zèle. Nous savons bien qu'un 
pair de rrance ne s expose pas a recevoir un assassin a 
cette heure de la nuit; mais le désir d'avoir quelques ren- 
seignements. . . 

— Un assassin ! s'écria le général. Et qui donc a été. . . 

— Monsieur le baron de Mauny vient d'être tué d'un 
coup de hache reprit le gendarme. Mais l'assassin est vive- 
ment poursuivi. Nous sommes certains qu'il est dans les 
environs, et nous allons le traquer. Excusez, mon gé- 
néral. 

Le gendarme parlait en remontant à cheval, en sorte 
qu'il ne lui fut heureusement pas possible de voir la figure 
du général. Habitué à tout supposer, le brigadier aurait 
peut-être conçu des soupçons à l'aspect de cette physio- 
nomie ouverte où se peignaient si fidèlement les mouve- 
ments de l'âme. 

— Sait-on le nom du meurtrier? demanda le gé- 
néral. 

— Non, répondit le cavalier. H a laissé le secrétaire 
plein d'or et de billets de banque, sans y toucher. 

— C'est une vengeance, dit le marquis. 

— Ah! bah! sur un vieillard?... Non, non, ce gail- 
lard-Ià n'aura pas eu le temps de faire son coup. 

Et le gendarme rejoignit ses compagnons, qui galo- 
paient déjà dans le lointain. Le général resta pendant un 
moment en proie à des perplexités faciles à comprendre. 
Bientôt il entendit ses domestiques qui revenaient en se 



I 6o SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

disputant avec une sorte de chaleur, et dont les voix 
retentissaient dans le carrefour de Montreuil, Quand ils 
arrivèrent, sa colère, à laquelle il fallait un prétexte pour 
s'exhaler, tomba sur eux avec l'éclat de la foudre. Sa voix 
fit trembler les échos de la maison. Puis il s'apaisa tout à 
coup, lorsque le plus hardi, le plus adroit d'entre eux, 
son valet de chambre, excusa leur retard en lui disant 
qu'ils avaient été arrêtés à l'entrée de Montreuil par des 
gendarmes et des agents de police en quête d'un assassin. 
Le général se tut soudain. Puis, rappelé par ce mot aux 
devoirs de sa singulière position, il ordonna sèchement à 
tous ses gens d'aller se coucher aussitôt, en les laissant 
étonnés de la facilité avec laquelle il admettait le men- 
songe du valet de chambre. 

Mais pendant que ces événements se passaient dans la 
cour, un incident assez léger en apparence avait changé 
la situation des autres personnages qui figurent dans cette 
histoire, A peine le marquis était-il sorti que sa femme, 
jetant alternativement les jeux sur la clef de la mansarde 
et sur Hélène, finit par dire à voix basse en se penchant 
vers sa fille : — Hélène, votre père a laissé la clef sur la 
cheminée. 

La jeune fille étonnée leva la tête, et regarda timide- 
ment sa mère, dont les yeux pétillaient de curiosité. 

— Hé! bien, maman? répondit-elle d'une voix trou- 
blée. 

— Je voudrais bien savoir ce qui se passe là-haut. S'il 
y a une personne, elle n'a pas encore bougé. Vas-y 
donc... 

— Moi ? dit la jeune fille avec une sorte d'effroi. 

— As-tu peur? 

— Non, madame, mais je crois avoir distingué le pas 
d'un homme. 

— Si je pouvais y aller moi-même, je ne vous aurais 
pas priée de monter, Hélène, reprit sa mère avec un ton 
de dignité froide. Si votre père rentrait et ne me trouvait 



LA FEMME DE TRENTE ANS. lôl 

pas, II me chercherait peut-être, tandis qu'il ne s'aper- 
cevra pas de votre absence. 

— Madame, répondit Hélène, si vous me le comman- 
dez, j'irai; mais je perdrai l'estime de mon père... 

— Comment! dit la marquise avec un accent d'ironie. 
Mais puisque vous prenez au sérieux ce qui n'était qu'une 
plaisanterie, maintenant je vous ordonne d'aller voir qui 
est là-haut. Voici la clef, ma fille! Votre père, en vous 
recommandant le silence sur ce qui se passe en ce mo- 
ment chez lui, ne vous a point interdit de monter à cette 
chambre. Allez, et sachez qu'une mère ne doit jamais être 
jugée par sa fille. . . 

Après avoir prononcé ces dernières paroles avec toute 
la sévérité d'une mère offensée, la marquise prit la clef 
et la remit à Hélène, qui se leva sans dire un mot, et quitta 
le salon. 

— Ma mère saura toujours bien obtenir son pardon; 
mais moi je serai perdue dans l'esprit de mon père. Veut- 
elle donc me priver de la tendresse qu'il a pour moi, me 
chasser de sa maison? 

Ces idées fermentèrent soudain dans son imagination 
pendant qu'elle marchait sans lumière le long du corri- 
dor, au fond duquel était la porte de la chambre mysté- 
rieuse, duand elle y arriva, le désordre de ses pensées 
eut quelque chose de fatal. Cette espèce de méditation 
confuse servit à faire déborder mille sentiments contenus 
jusque-là dans son cœur. Ne croyant peut-être déjà plus 
à un heureux avenir, elle acheva, dans ce moment affreux, 
de désespérer de sa vie. Elle trembla convulsivement en 
approchant la clef de la serrure, et son émotion devint 
même si forte qu'elle s'arrêta pendant un instant pour 
mettre la main sur son cœur, comme si elle avait le pou- 
voir d'en calmer les battements profonds et sonores. Enfin 
elle ouvrit la porte. Le cri des gonds avait sans doute vai- 
nement frappé l'oreille du meurtrier. Quoique son ouïe 
fût très-fine, il resta presque collé sur le mur, immobile et 

VI. II 



I 62 . SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

comme perdu dans ses pensées. Le cercle de lumière pro- 
jeté parla lanterne l'éclairait faiblement, et il ressemblait, 
dans cette zone de clair-obscur, à ces sombres statues de 
chevaliers, toujours debout à l'encoignure de quelque 
tombe noire sous les chapelles gothiques. Des gouttes de 
sueur froide sillonnaient son front jaune et large. Une 
audace incroyable brillait sur ce visage fortement con- 
tracté. Ses yeux de feu, fixes et secs, semblaient contem- 
pler un combat dans l'obscurité qui était devant lui. Des 
pensées tumultueuses passaient rapidement sur cette face, 
dont l'expression ferme et précise indiquait une âme supé- 
rieure. Son corps, son attitude, ses proportions, s'accor- 
daient avec son génie sauvage. Cet homme était tout force 
et tout puissance, et il envisageait les ténèbres comme 
une visible image de son avenir. Habitué à voir les figures 
énergiques des géants qui se pressaient autour de Napo- 
léon, et préoccupé par une curiosité morale, le général 
n'avait pas fait attention aux singularités physiques de cet 
homme extraordinaire; mais, sujette, comme toutes les 
femmes, aux impressions extérieures, Hélène fut saisie par 
le mélange de lumière et d'ombre, de grandiose et de 
passion, par un poétique chaos qui donnait à l'inconnu 
l'apparence de Lucifer se relevant de sa chute. Tout à 
coup la tempête peinte sur ce visage s'apaisa comme par 
magie, et l'indéfinissable empire dont l'étranger était, à 
son insu peut-être, le principe et l'effet, se répandit autour 
de lui avec la progressive rapidité d'une inondation. Un 
torrent de pensées découla de son front au moment où ses 
traits reprirent leurs formes naturelles. Charmée, soit par 
l'étrangeté de cette entrevue, soit par le mystère dans 
lequel elle pénétrait, la jeune fille put alors admirer une 
physionomie douce et pleine d'intérêt. Elle resta pendant 
quelque temps dans un prestigieux silence et en proie à 
des troubles jusqu'alors inconnus à sa jeune âme. Mais 
bientôt, soit qu'Hélène eût laissé échapper une exclama- 
tion, eût fait un mouvement; soit que l'assassin, revenant 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 1 63 

du monde idéal au monde réel, entendît une autre respi- 
ration que la sienne, il tourna la tête vers la fille de son 
hôte, et aperçut indistmctement dans l'ombre la figure 
sublime et les formes majestueuses d'une créature qu'il 
dut prendre pour un ange, à la voir immobile et vague 
comme une apparition. 

— Monsieur! dit-elle d'une voix palpitante. 
Le meurtrier tressaillit. 

— Une femme! s'écria-t-il doucement. Est-ce pos- 
sible. Eloignez-vous, reprit-il. Je ne reconnais à personne 
le droit de me plaindre, de m'absoudre ou de me con- 
damner. Je dois vivre seul. Allez, mon enfant, ajouta-t-il 
avec un geste de souverain, je reconnaîtrais mal le service 
que me rend le maître de cette maison, si je laissais une 
seule des personnes qui l'habitent respirer le même air 
que moi. Il faut me soumettre aux lois du monde. 

Cette dernière phrase fut prononcée à voix basse. En 
achevant d'embrasser par sa profonde intuition les misères 
que réveilla cette idée mélancohque, il jeta sur Hélène un 
regard de serpent, et remua dans le cœur de cette singu- 
lière jeune fille un monde de pensées encore endormi 
chez elle. Ce fut comme une lumière qui lui aurait éclairé 
des pays inconnus. Son âme fut terrassée, subjuguée, 
sans qu'elle trouvât la force de se défendre contre le pou- 
voir magnétique de ce regard, quelque involontairement 
lancé qu'il fût. Honteuse et tremblante, elle sortit et ne 
revint au salon qu'un instant avant le retour de son père, 
en sorte qu'elle ne put rien dire à sa mère. 

Le général, tout préoccupé, se promena silencieuse- 
ment, les bras croisés, allant d'un pas uniforme des fenê- 
tres qui donnaient sur la rue aux fenêtres du jardin. Sa 
femme gardait Abel endormi. Moïna, posée sur la bergère 
comme un oiseau dans son nid, sommeillait insouciante. 
La sœur aînée tenait une pelote de soie dans une main, 
dans l'autre une aiguille, et contemplait le feu. Le pro- 
fond silence qui régnait au salon, au dehors et dans la 



1 64 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

maison, n'était interrompu que par les pas traînants des 
domestiques, qui allèrent se coucher un à un; par quel- 
ques rires étouffés, dernier écho de leur joie et de la fête 
nuptiale; puis encore par les portes de leurs chambres 
respectives , au moment oii ils les ouvrirent en se parlant 
les uns aux autres, et quand ils les fermèrent. Quelques 
bruits sourds retentirent encore auprès des hts. Une chaise 
tomba. La toux d'un vieux cocher résonna faiblement et 
se tut. Mais bientôt la sombre majesté qui éclate dans la 
nature endormie à minuit domina partout. Les étoiles 
seules brillaient. Le froid avait saisi la terre. Pas un être ne 
parla, ne remua. Seulement le feu bruissait, comme pour 
faire comprendre la profondeur du silence. L'horloge de 
Montreuil sonna une heure. En ce moment des pas extrê- 
mement légers retentirent faiblement dans l'étage supé- 
rieur. Le marquis et la fille, certains d'avoir enfermé l'as- 
sassin de monsieur de Maunj, attribuèrent ces mouvements 
à une des femmes, et ne furent pas étonnés d'entendre 
ouvrir les portes de la pièce qui précédait le salon. Tout 
à coup le meurtrier apparut au milieu d'eux. La stupeur 
dans laquelle le marquis était plongé, la vive curiosité de 
la mère et l'étonnement de la fille lui ayant permis d'avan- 
cer presque au milieu du salon, il dit au général d'une 
voix singulièrement calme et mélodieuse : — Monsei- 
gneur, les deux heures vont expirer. 

— Vous ici! s'écria le général. Par quelle puissance! 
Et, d'un regard terrible, il interrogea sa femme et ses en- 
fants. Hélène devint rouge comme le feu. — Vous, reprit 
le militaire d'un ton pénétré, vous au milieu de nous! 
Un assassin couvert de sang ici! Vous souillez ce tableau! 
Sortez! sortez! ajouta-t-il avec un accent de fureur. 

Au mot d'assassin, la marquise jeta un cri. Quant à 
Hélène, ce mot sembla décider de sa vie, son visage 
n'accusa pas le moindre étonnement. Elle semblait avoir 
attendu cet homme. Ses pensées si vastes eurent un sens. 
La punition que le ciel réservait à ses fautes éclatait. Se 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 165 

croyant aussi criminelle que l'était cet homme, la jeune 
fille le regarda d'un œil serein : elle était sa compagne, sa 
sœur. Pour elle, un commandement de Dieu se manifes- 
tait dans cette circonstance. Quelques années plus tard, 
la raison aurait fait justice de ses remords, mais en ce 
moment ils la rendaient insensée. L'étranger resta immo- 
bile et froid. Un sourire de dédain se peignit dans ses 
traits et sur ses larges lèvres rouges. 

— Vous reconnaissez bien mal la noblesse de mes 
procédés envers vous, dit-il lentement. Je n'ai pas voulu 
toucher de mes mains le verre dans lequel vous m'avez 
donné de l'eau pour apaiser ma soif. Je n'ai pas même 
pensé à laver mes mains sanglantes sous votre toit, et j'en 
sors n'y ayant laissé de mon crime (à ces mots ses lèvres 
se comprimèrent) que l'idée, en essayant de passer ici 
sans laisser de trace. Enfin je n'ai pas même permis à votre 
fille de... 

— Ma fille! s'écria le général en jetant sur Hélène 
un coup d'œil d'horreur. Ah! malheureux, sors ou je 
te tue. 

— Les deux heures ne sont pas expirées. Vous ne 
pouvez ni me tuer ni me livrer sans perdre votre propre 
estime et — la mienne. 

Ace dernier mot, le militaire stupéfait essaya de con- 
templer le criminel; mais il fut obligé de baisser les yeux, 
il se sentait hors d'état de soutenir l'insupportable éclat 
d'un regard qui pour la seconde fois lui désorganisait 
l'âme. 11 craignit de mollir encore en reconnaissant que sa 
volonté s'affaiblissait déjà. 

— Assassiner un vieillard ! Vous n'avez donc jamais vu 
de famille? dit-il alors en lui montrant par un geste pa- 
ternel sa femme et ses enfants.- 

— Oui, un vieillard, répéta l'inconnu dont le front se 
contracta légèrement. 

— Fuyez! s'écria le général sans oser regarder son 
hôte. Notre pacte est rompu; Je ne vous tuerai pas. Non ! 



I 66 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

je ne me ferai jamais le pourvoyeur de l'échafaud. Mais 
sortez , vous nous faites horreur. 

— Je le sais, répondit le criminel avec résignation. 

II n'y a pas de terre en France où je puisse poser mes 
pieds avec sécurité; mais, si la justice savait, comme 
Dieu, juger les spécialités; si elle daignait s'enquérir qui, 
de l'assassin ou de la victime, est le monstre, je resterais 
fièrement parmi les hommes. Ne devinez-vous pas des 
crimes antérieurs chez un homme qu'on vient de hacher? 
Je me suis fait juge et bourreau, j'ai remplacé la justice 
humaine impuissante. Voilà mon crime. Adieu, monsieur. 
Malgré l'amertume que vous avez jetée dans votre hospi- 
talité, j'en garderai le souvenir. J'aurai encore dans l'âme 
un sentiment de reconnaissance pour un homme dans le 
monde, cet homme est vous... Mais je vous aurais voulu 
plus généreux. 

II alla vers la porte. En ce moment la jeune fille se 
pencha vers sa mère et lui dit un mot à l'oreille. 

— Ah !... Ce cri échappé à sa femme fit tressaillir le 
général, comme s'il eût vu Moïna morte. Hélène était 
debout, et le meurtrier s'était instinctivement retourné, 
montrant sur sa figure une sorte d'inquiétude pour cette 
famille. 

— Qu'avez-vous, ma chère? demanda le marquis. 

— Hélène veut le suivre, dit-elle. ; 
Le meurtrier rougit. 

— Puisque ma mère traduit si mal une exclamation 
presque involontaire, dit Hélène à voix basse, je réaliserai 
ses vœux. 

Après avoir jeté un regard de fierté presque sauvage 
autour d'elle, la jeune fille baissa les veux et resta dans 
une admirable attitude de modestie. 

— Hélène, dit le général, vous êtes allée là-haut dans 
la chambre où j'avais mis...? 

— Oui, mon père. 

— Hélène, demanda-t-il d'une voix altérée par un 



i 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I d'J 

tremblement convulsif, est-ce la première fois que vous 
avez vu cet homme? 

— Oui, mon père. 

— H n'est pas alors naturel que vous ayez le dessein 
de... 

• — Si cela n'est pas naturel, au moins cela est vrai, 
mon père. 

— Ah! ma fille?... dit la înarquise à voix basse, mais 
de manière que son mari l'entendît. Hélène, vous mentez 
à tous les principes d'honneur, de modestie, de vertu, que 
j'ai tâché de développer dans votre cœur. Si vous n'avez 
été que mensonge jusqu'à cette heure fatale, alors vous 
n'êtes point regrettable. Est-ce la perfection morale de cet 
inconnu qui vous tente? serait-ce l'espèce de puissance 
nécessaire aux gens qui commettent un crime?. . . Je vous 
estime trop pour supposer. . . 

— Oh! supposez tout, madame, répondit Hélène 
d'un ton froid. 

Mais, malgré, la force de caractère dont elle faisait 
preuve en ce moment, le feu de ses jeux absorba diffici- 
lement les larmes qui roulèrent dans ses jeux. L'étranger 
devina le langage de la mère par les pleurs de la jeune 
fille, et lança son coup d'œil d'aigle sur la marquise, qui 
fut obligée, par un irrésistible pouvoir, de regarder ce 
terrible séducteur. Or, quand les yeux de cette femme 
rencontrèrent les jeux clairs et luisants de cet homme, 
elle éprouva dans l'âme un frisson semblable à la commo- 
tion qui nous saisit à l'aspect d'un reptile, ou lorsque nous 
touchons à une bouteille de Lejde. 

— Mon ami, cria-t-elle à son mari, c'est le démon! 
II devine tout... 

Le général se leva pour saisir un cordon de sonnette. 

— II vous perd, dit Hélène au meurtrier. 
L'inconnu sourit, fit un pas, arrêta le bras du marquis, 

le força de supporter un regard qui versait la stupeur, et 
le dépouilla de son énergie. 



l6% SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— - Je vais vous payer votre hospitalité, dit-il, et nous 
serons quittes. Je vous épargnerai un déshonneur en me 
hvrant moi-même. Après tout, que ferais-je maintenant 
dans la vie? 

— Vous pouvez vous repentir, répondit Hélène en Jui 
adressant une de ces espérances qui ne brillent que dans 
les jeux d'une jeune fille. 

— Je ne me repentirai jamais, dit le meurtrier d'une 
voix sonore et en levant fièrement la tête. 

— Ses mains sont teintes de sang, dit le père à sa fille. 

— Je les essuierai, répondit-elle. 

— Mais, reprit le général, sans se hasarder à lui mon- 
trer l'inconnu, savez-vous s'il veut de vous seulement? 

Le meurtrier s'avança vers Hélène, dont la beauté, 
quelque chaste et recueillie qu'elle fût, était comme éclai- 
rée par une lumière intérieure dont les reflets coloraient 
et mettaient, pour ainsi dire, en relief les moindres traits 
et les lignes les plus délicates; puis, après avoir jeté sur 
cette ravissante créature un doux regard, dont la flamme 
était encore terrible, il dit en trahissant une vive émo- 
tion : — N'est-ce pas vous aimer pour vous-même et 
m'acquitter des deux heures d'existence que m'a vendues 
votre père, que de me refuser à votre dévouement? 

— Et vous aussi vous me repoussez! s'écria Hélène 
avec un accent qui déchira les cœurs. Adieu donc à tous, 
je vais aller mourir ! 

— Qu'est-ce que cela signifie? lui dirent ensemble 
son père et sa mère. 

Elle resta silencieuse et baissa les yeux après avoir in- 
terrogé la marquise par un coup d'œil éloquent. Depuis 
le moment oii le général et sa femme avaient essayé de 
combattre par la parole ou par l'action l'étrange privilège 
que finconnu s'arrogeait en restant au milieu d'eux, et 
que ce dernier leur avait lancé l'étourdissante lumière qui 
jaillissait de ses yeux, ils étaient soumis à une torpeur 
inexplicable : et leur raison engourdie les aidait mal à 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 69 

repousser la puissance surnaturelle sous laquelle ils suc- 
combaient. Pour eux l'air était devenu lourd, et ils respi- 
raient difficilement, sans pouvoir accuser celui qui les 
opprimait ainsi, quoiqu'une voix intérieure ne leur laissât 
pas ignorer que cet homme magique était le principe de 
leur impuissance. Au milieu de cette agonie morale, le 
général devina que ses efforts devaient avoir pour objet 
d'influencer la raison chancelante de sa fille : il la saisit par 
la taille, et la transporta dans fembrasure d'une croisée, 
loin du meurtrier. 

— Mon enfant chérie, lui dit-il à voix basse, si quel- 
que amour étrange était né tout à coup dans ton cœur, ta 
vie pleine d'innocence, ton âme pure et pieuse m'ont 
donné trop de preuves de caractère, pour ne pas te sup- 
poser fénergie nécessaire à dompter un mouvement de 
folie. Ta conduite cache donc un mystère. Eh! bien, mon 
cœur est un cœur plein d'indulgence, tu peux tout lui 
confier; quand même tu le déchirerais, je saurais, mon 
enfant, taire mes souffrances et garder à ta confession un 
silence fidèle. Voyons, es-tu jalouse de notre affection pour 
tes frères ou ta jeune sœur? As-tu dans l'âme un chagrin 
d'amour? Es-tu malheureuse ici? Parle, explique-moi les 
raisons qui te poussent à laisser ta famille, à l'abandonner, 
à la priver de son plus grand charme, à quitter ta mère, 
tes frères, ta petite sœur. 

— Mon père, répondit- elle, je ne suis ni jalouse ni 
amoureuse de personne, pas même de votre ami le diplo- 
mate, monsieur de Vandenesse. 

La marquise pâlit, et sa fille, qui f observait, s'arrêta. 

— Ne dois-je pas tôt ou tard aller vivre sous la pro- 
tection d'un homme? 

— Cela est vrai. 

— Savons-nous jamais, dit-elle en continuant, à quel 
être nous lions nos destinées? Moi, je crois en cet homme. 

— Enfant, dit le général en élevant la voix, tu ne 
songes pas à toutes les souffrances qui vont t'assaillir. 



170 .SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

— Je pense aux siennes... 

— Quelle vie ! dit le père. 

— Une vie de femme, répondit la fille en murmurant. 

— Vous êtes bien savante, s'écria la marquise en re- 
trouvant la parole. 

- — Madame, les demandes me dictent les réponses; 
mais, si vous le désirez, je parlerai plus clairement. 

— Dites tout, ma fille, je suis mère. Ici la fille regarda 
la mère, et ce regard fit faire une pause à la marquise. 
— Hélène, je subirai vos reproches si vous en avez à me 
faire, plutôt que de vous voir suivre un homme que tout 
le monde fuit avec horreur. 

— Vous vojez bien, madame, que sans moi il serait 
seul. 

— Assez, madame, s'écria le général, nous n'avons 
plus qu'une fille! Et il regarda Moïna, qui dormait tou- 
jours. — Je vous enfermerai dans un couvent, ajouta-t-if 
en se tournant vers Hélène. 

— Soit! mon père, répondit-elle avec un calme dés- 
espérant, j'y mourrai. Vous n'êtes comptable de ma vie 
et de son âme qu'à Dieu. 

Un profond silence succéda soudain à ces paroles. Les 
spectateurs de cette scène, où tout froissait les sentiments 
vulgaires de la vie sociale, n'osaient se regarder. Tout à 
coup le marquis aperçut ses pistolets, en saisit un, l'arma 
lestement et le dirigea sur l'étranger. Au bruit que fit la 
batterie, cet homme se retourna, jeta son regard calme et 
perçant sur le général dont le bras, détendu par une in- 
vincible mollesse, retomba lourdement, et le pistolet roula 
sur le tapis... - 

— Ma fille, dit alors le père abattu par cette lutte 
effroyable, vous êtes libre. Embrassez votre mère si elle 
y consent. Quant à moi, je ne veux plus ni vous voir ni 
vous entendre... 

— Hélène, dit la mère à la jeune fille, pensez donc 
que vous serez dans la misère. 



LA FEMME DE TRENTE AiNS. 171 

Une espèce de râle, parti de la large poitrine du meur- 
trier, attira les regards sur lui. Une expression dédai- 
gneuse était peinte sur sa figure. 

— L'hospitalité que je vous ai donnée me coûte cher! 
s'écria le général en se levant. Vous n'avez tué, tout à 
l'heure, qu'un vieillard; ici, vous assassinez toute une fa- 
mille. Quoi qu'il arrive, il y aura du malheur dans cette 
maison. 

— Et si votre fille est heureuse? demanda le meurtrier 
en regardant fixement le militaire. 

— Si elle est heureuse avec vous, répondit le père en 
faisant un incroyable effort, je ne la regretterai pas. 

Hélène s'agenouilla timidement devant son père, et lui 
dit d'une voix caressante : — O mon père, je vous aime 
et vous vénère, que vous me prodiguiez des trésors de 
votre bonté ou les rigueurs de la disgrâce. . . Mais, je vous 
en supplie, que vos dernières paroles ne soient pas des 
paroles de colère. 

Le général n'osa pas contempler sa fille. En ce moment 
l'étranger s'avança, et jetant sur Hélène un sourire où il y 
avait à la fois quelque chose d'infernal et de céleste : — 
Vous qu'un meurtrier n'épouvante pas, ange de miséri- 
corde, dit-il, venez, puisque vous persistez à me confier 
votre destinée. 

— Inconcevable! s'écria le père. 

La marquise lança sur sa fille un regard extraordinaire, 
et lui ouvrit les bras. Hélène s'y précipita en pleurant. 

— Adieu, dit-elle, adieu, ma mère! 

Hélène fit hardiment un signe à l'étranger, qui tres- 
saillit. Après avoir baisé la main de son père, embrassé 
précipitamment, mais sans plaisir, Moïna et le petit Abel, 
elle disparut avec le meurtrier. 

— Par où vont-ils? s'écria le général en écoutant les 
pas des deux fugitifs. — Madame, reprit-il en s'adressant 
à sa femme, je crois rêver : cette aventure me cache un 
mystère. Vous devez le savoir. 



1 72, SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

La marquise frissonna. 

— Depuis quelque temps, répondit- elle, votre fille 
était devenue extraordinairement romanesque et singuliè- 
rement exaltée. Malgré mes soins à combattre cette ten- 
dance de son caractère. . . 

— Cela n'est pas clair. . . 

Mais, s'imaginant entendre dans le jardin les pas de sa 
fille et de l'étranger, le général s'interrompit pour ouvrir 
précipitamment la croisée. 

— Hélène! cria-t-il. 

Cette voix se perdit dans la nuit comme une vaine 
prophétie. En prononçant ce nom, auquel rien ne répon- 
dait plus dans le monde, le général rompit, comme par 
enchantement, le charme auquel une puissance diabolique 
l'avait soumis. Une sorte d'esprit lui passa sur la face. Il 
vit clairement la scène qui venait de se passer, et maudit 
sa faiblesse qu'il ne comprenait pas. Un frisson chaud alla 
de son cœur à sa tête, à ses pieds; il redevint lui-même, 
terrible, affamé de vengeance, et poussa un effroyable cri. 

— Au secours! au secours!... 

Il courut aux cordons des sonnettes, les tira de manière 
à les briser, après avoir fait retentir des tintements étran- 
ges. Tous ses gens s'éveillèrent en sursaut. Pour lui, criant 
toujours, il ouvrit les fenêtres de la rue, appela les gen- 
darmes, trouva ses pistolets, les tira pour accélérer la 
marche des cavaliers, le lever de ses gens et la venue des 
voisins. Les chiens reconnurent alors la voix de leur maître 
et aboyèrent, les chevaux hennirent et piaffèrent. Ce fut 
un tumulte affreux au milieu de cette nuit calme. En des- 
cendant par les escaliers pour courir après saillie, le gé- 
néral vit ses gens épouvantés qui arrivaient de toutes 
parts. 

— Ma fille ? Hélène est enlevée. Allez dans le jardin ! 
Gardez la rue ! Ouvrez à la gendarmerie ! A l'assassin ! 

Aussitôt il brisa par un effort de rage la chaîne qui re- 
tenait le gros chien de garde. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 173 

— Hélène! Hélène! lui dlt-il. 

Le chien bondit comme un lion, aboya furieusement et 
s'élança dans le jardin si rapidement, que le général ne 
put le suivre. En ce moment le galop des chevaux 
retentit dans la rue, et le général s'empressa d'ouvrir lui- 
même. 

— Brigadier, s'écria-t-il , allez couper la retraite à l'as- 
sassin de monsieur de Maunj. Ils s'en vont par mes jar- 
dins. Vite, cernez les chemins de la butte de Picardie, je 
vais faire une battue dans toutes les terres, les parcs, les 
maisons. — Vous autres, dit-il à ses gens, veillez sur la 
rue et tenez la ligne depuis la barrière jusqu'à Versailles. 
En avant, tous! 

Il se saisit d'un fusil que lui apporta son valet de 
chambre, et s'élança dans les jardins en criant au chien : 
«Cherche!» D'affreux aboiements lui répondirent dans le 
lointain, et il se dirigea dans la direction d'où les râlements 
du chien semblaient venir. 

A sept heures du matin, les recherches de la gendar- 
merie, du général, de ses gens et des voisins avaient été 
inutiles. Le chien n'était pas revenu. Harassé de fatigue, 
et déjà vieilli par le chagrin , le marquis rentra dans son 
salon, désert pour lui, quoique ses trois autres enfants j 
fussent. 

— Vous avez été bien froide pour votre fille, dit-il en 
regardant sa femme, — Voilà donc ce qui nous reste 
d'elle ! ajouta-t-il en montrant le métier oia il voyait une 
fleur commencée. Elle était là tout à l'heure, et maintenant 
perdue, perdue! 

Il pleura, se cacha la tête dans ses mains, et resta un 
moment silencieux, n'osant plus contempler ce salon, qui 
naguère lui offrait le tableau le plus suave du bonheur 
domestique. Les lueurs de l'aurore luttaient avec les 
lampes expirantes; les bougies brûlaient leurs festons 
de papier, tout s'accordait avec le désespoir de ce père. 

— Il faudra détruire ceci, dit-il après un moment de 



iy4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

silence et en montrant le métier. Je ne pourrais plus rien 
voir de ce qui nous la rappelle... 

La terrible nuit de Noël, pendant laquelle le marquis 
et sa femme eurent le malheur de perdre leur fille aînée 
sans avoir pu s'opposer à l'étrange domination exercée par 
son ravisseur involontaire, fut comme un avis que leur 
donna la fortune. La faillite d'un agent de change ruina 
le marquis. Il hypothéqua les biens de sa femme pour 
tenter une spéculation dont les bénéfices devaient restituer 
à sa famille toute sa première fortune; mais cette entreprise 
acheva de le ruiner. Poussé par son désespoir à tout ten- 
ter, le général s'expatria. Six ans s'étaient écoulés depuis 
son départ. Quoique sa famille eût rarement reçu de ses 
nouvelles, quelques jours avant la reconnaissance de l'in- 
dépendance des républiques américaines par l'Espagne*, 
il avait annoncé son retour. 

Donc, par une belle matinée, quelques négociants 
français, impatients de revenir dans leur patrie avec des 
richesses acquises au prix de longs travaux et de périlleux 
voyages entrepris, soit au Mexique, soit dans la Colom- 
bie, se trouvaient à quelques lieues de Bordeaux, sur un 
brick espagnol. Un homme , vieilli par les fatigues ou par 
le chagrin plus que ne le comportaient ses années, était 
appuyé sur le bastingage et paraissait insensible au spec- 
tacle des passagers groupés sur le tillac. Echappés aux 
dangers de la navigation et conviés par la beauté du jour, 
tous étaient montés sur le pont comme pour saluer la terre 
natale. La plupart d'entre eux voulaient absolument voir, 
dans le lointain, les phares, les édifices de la Gascogne, 
la tour de Cordouan, mêlés aux créations fantastiques de 
quelques nuages blancs qui s'élevaient à l'horizon. Sans la 
frange argentée qui badinait devant le brick, sans le long 
sillon rapidement effacé qu'il traçait derrière lui, les voya- 
geurs auraient pu se croire immobiles au milieu de 
l'Océan, tant la mer y était calme. Le ciel avait une pureté 
ravissante. La teinte foncée de sa voûte arrivait, par d'in- 



à 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 175 

sensibles dégradations, à se confondre avec la couleur 
des eaux bleuâtres, en marquant le point de sa réunion 
par une ligne dont la clarté scintillait aussi vivement que 
celle des étoiles. Le soleil faisait étinceler des millions de 
facettes dans fimmense étendue de la mer, en sorte que 
les vastes plaines de l'eau étaient plus lumineuses peut-être 
que les campagnes du firmament. Le brick avait toutes ses 
voiles gonflées par un vent d'une merveilleuse douceur, 




et ces nappes aussi blanches que la neige, ces pavillons 
jaunes flottants, ce dédale de cordages se dessinaient avec 
une précision rigoureuse sur le fond brillant de l'air, du 
ciel et de fOcéan, sans recevoir d'autres teintes que celles 
des ombres projetées par les toiles vaporeuses. Un beau 
jour, un vent frais, la vue de la patrie, une mer tranquille, 
un bruissement mélancolique, un joli brick solitaire, glis- 
sant sur l'Océan comme une femme qui vole à un rendez- 
vous, c'était un tableau plein d'harmonies, une scène d'oi^i 
l'âme humaine pouvait embrasser d'immuables espaces, 
en partant d'un point où tout était mouvement. Il y avait 



17 6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

une étonnante opposition de solitude et de vie, de silence 
et de bruit, sans qu'on pût savoir où était le bruit et la 
vie, le néant et le silence; aussi pas une voix humaine ne 
rompait-elle ce charme céleste. Le capitaine espagnol, ses 
matelots, les Français restaient assis ou debout, tous 
plongés dans une extase religieuse pleine de souvenirs. 
11 y avait de la paresse dans l'air. Les figures épanouies 
accusaient un oubli complet des maux passés, et ces 
hommes se balançaient sur ce doux navire comme dans 
un songe d'or. Cependant, de temps en temps, le vieux 
passager, appujé sur le bastingage, regardait l'horizon 
avec une sorte d'inquiétude. II y avait une défiance du sort 
écrite dans tous ses traits, et il semblait craindre de ne ja- 
mais toucher assez vite la terre de France. Cet homme était 
le marquis. La fortune n'avait pas été sourde aux cris et 
aux efforts de son désespoir. Après cinq ans de tentatives 
et de travaux pénibles, il s'était vu possesseur d'une for- 
tune considérable. Dans son impatience de revoir son 
pays et d'apporter le bonheur à sa famille, il avait suivi 
l'exemple de quelques négociants français de la Havane, 
en s'embarquant avec eux sur un vaisseau espagnol en 
charge pour Bordeaux. Néanmoins son imagination, lassée 
de prévoir le mal, lui traçait les images les plus délicieuses 
de son bonheur passé. En voyant de loin la ligne brune 
décrite par la terre, il croyait contempler sa femme et ses 
enfants. Il était à sa place, au foyer, et s'y sentait pressé, 
caressé. 11 se figurait Moïna, belle, grandie, imposante 
comme une jeurue fille. Quand ce tableau fantastique eut 
pris une sorte de réalité, des larmes roulèrent dans ses 
yeux; alors, comme pour cacher son trouble, il regarda 
l'horizon humide, opposé à la ligne brumeuse qui annon- 
çait la terre. 

— C'est lui, dit-il, il nous suit. 

— Qu'est-ce? s'écria le capitaine espagnol. 

— Un vaisseau, reprit à voix basse le général. 

— Je l'ai déjà vu hier, répondit le capitaine Gomez>. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 77 

II contempla le Français comme pour l'interroger. — II 
nous a toujours donné la chasse, dit- il alors à l'oreille 
du général. 

— Et je ne sais pas pourquoi il ne nous a jamais re- 
joints, reprit le vieux militane, car il est meilleur voilier 
que votre damné Saint- Ferdinand. 

— II aura eu des avaries, une voie d'eau. 

— II nous gagne, s'écria le Français. 

— C'est un corsaire colombien, lui dit à l'oreille le 
capitaine. Nous sommes encore à six lieues de terre, et 
le vent faiblit. 

— II ne marche pas, il vole, comme s'il savait que 
dans deux heures sa proie lui aura échappé. Quelle har- 
diesse ! 

— Lui! s'écria le capitaine. Ah! il ne s'appelle pas 
VOtbello sans raison. II a dernièrement coulé bas une 
frégate espagnole, et n'a cependant pas plus de trente ca- 
nons! Je n'avais peur que de lui, car je n'ignorais pas qu'il 
croisait dans les Antilles... — Ah! ah! reprit-il après une 
pause pendant laquelle il regarda les voiles de son vais- 
seau, le vent s'élève, nous arriverons. Il le faut, le Parisien 
serait impitoyable. 

— Lui aussi arrive! répondit le marquis. 

U Othello n'était plus guère qu'à trois lieues. Quoique 
l'équipage n'eût pas entendu la conversation du marquis 
et du capitaine Gomez, l'apparition de cette voile avait 
amené la plupart des matelots et des passagers vers l'en- 
droit où étaient les deux interlocuteurs; mais presque 
tous, prenant le brick pour un bâtiment de commerce, 
le voyaient venir avec intérêt, quand tout à coup un 
matelot s'écria, dans un langage énergique : — Par saint 
Jacques! nous sommes flambés, voici le capitaine pa- 
risien. 

A ce nom terrible , l'épouvante se répandit dans le brick , 
et ce fut une confusion que rien ne saurait exprimer. Le 
capitaine espagnol imprima par sa parole une énergie mo- 

VI. 12 



178 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

mentanée à ses matelots; et, dans ce danger, voulant ga- 
gner la terre à quelque prix que ce fût, II essaya de faire 
mettre promptement toutes ses bonnettes hautes et basses, 
tribord et bâbord, pour présenter au vent l'entière surface 
de toile qui garnissait ses vergues. Mais ce ne fut pas sans 
de grandes difficultés que les manœuvres s'accomplirent; 
elles manquèrent naturellement de cet ensemble admi- 
rable qui séduit tant dans un vaisseau de guerre. Quoique 
VOtbello volât comme une hirondelle, grâce à l'oriente- 
ment de ses voiles, il gagnait cependant si peu en appa- 
rence, que les malheureux Français se firent une douce 
illusion. Tout à coup, au moment où, après des efforts 
inouïs, le Saint- Ferdinand prenait un nouvel essor par 
suite des habiles manœuvres auxquelles Gomez avait aidé 
lui-même du geste et de la voix, par un faux coup de 
barre, volontaire sans doute, le timonier mit le brick en 
travers. Les voiles, frappées de côté par le went , fazéièrenl 
alors si brusquement, qu'il vint à masquer en grand; les 
bouts-dehors se rompirent, et il fut complètement démané. 
Une rage inexprimable rendit le capitaine plus blanc que 
ses voiles. D'un seul bond il sauta sur le timonier, et l'at- 
teignit si furieusement de son poignard, qu'il le manqua, 
mais il le précipita dans la mer; puis il saisit la barre, et 
tâcha de remédier au désordre épouvantable qui révolu- 
tionnait son brave et courageux navire. Des larmes de dés- 
espoir roulaient dans ses jeux; car nous éprouvons plus 
de chagrin d'une trahison qui trompe un résultat dû à 
notre talent, que d'une mort imminente. Mais plus le ca- 
pitaine jura, moins la besogne se fit. Il tira lui-même le 
canon d'alarme, espérant être entendu de la cote. En ce 
moment, le corsaire qui arrivait avec une vitesse désespé- 
rante, répondit par un coup de canon dont le boulet vint 
expirer à dix toises du Saint-Ferdinand. 

— Tonnerre! s'écria le général, comme c'est pointé! 
Ils ont des caronades faites exprès. 

— Oh! celui-là, voyez-vous, quand il parle, il faut se 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 1 ^^p 

taire, répondit un matelot. Le Parisien ne craindrait pas 
un vaisseau anglais^.. 

— Tout est dit, s'écria dans un accent de désespoir le 
capitaine, qui, ayant braqué sa longue-vue, ne distingua 
rien du côté de la terre... Nous sommes encore plus lom 
de la France que je ne le croyais. 

— Pourquoi vous désoler ? reprit le général. Tous 
vos passagers sont Français, ils ont frété votre bâtiment. 
Ce corsaire est un Parisien, dites-vous; hé! bien, hissez 
pavillon blanc, et... 

— Et il nous coulera, répondit le capitaine. N'est-il 
pas, suivant les circonstances, tout ce qu'il faut être quand 
il veut s'emparer d'une riche proie? 

— Ah! SI c'est un pirate! 

— Pirate! dit le matelot d'un air farouche. Ah! il est 
toujours en règle, ou sait s'y mettre. 

— Eh! bien, s'écria le général en levant les yeux au 
ciel, résignons-nous. Et il eut encore assez de force pour 
retenir ses larmes. 

Comme il achevait ces mots, un second coup de ca- 
non, mieux adressé, envoya dans la coque du Saint-Fer- 
dinand un boulet qui la traversa. 

— Mettez en panne, dit le capitaine d'un air triste. 
Et le matelot qui avait défendu l'honnêteté du Parisien 

aida fort intelligemment à cette manœuvre désespérée. 
L'équipage attendit pendant une mortelle demi-heure en 
proie à la consternation la plus profonde. Le Saint-Ferdi- 
nand portait en piastres quatre millions, qui composaient 
la fortune de cinq passagers, et celle du général était de 
onze cent mille francs. Enfin YOthello^ qui se trouvait 
alors à dix portées de fusil, montra distinctement les 
gueules menaçantes de douze canons prêts à faire feu. Il 
semblait emporté par un vent que le diable soufflait exprès 
pour lui ; mais l'œil du marin habile devinait facilement 
le secret de cette vitesse. 11 suffisait de contempler pen- 
dant un moment l'élancement du brick, sa forme allon- 



l8o SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

gée, son étroitesse, la hauteur de sa mâture, la coupe de 
sa toile, l'admirable légèreté de son gréement, et l'aisance 
avec laquelle son monde de matelots, unis comme un 
seul homme, ménageaient le parfait orientement de la 
surface blanche présentée par ces voiles. Tout annonçait 
une incroyable sécurité de puissance dans cette svelte 
créature de bois, aussi rapide, aussi inteOigente que l'est 
un coursier ou quelque oiseau de proie. L'équipage du 
corsaire était silencieux et prêt, en cas de résistance, à 
dévorer le pauvre bâtiment marchand, qui, heureusement 
pour lui, se tint coi, semblable à un écolier pris en faute 
par son maître. 

— Nous avons des canons ! s'écria le général en ser- 
rant la main du capitaine espagnol. 

Ce dernier lança au vieux militaire un regard plein 
de courage et de désespoir, en lui disant : — Et des 
hommes? 

Le marquis regarda l'équipage du Saint- Ferdinand et 
frissonna. Les quatre négociants étaient pâles, tremblants; 
tandis que les matelots, groupés autour d'un des leurs, 
semblaient se concerter pour prendre parti sur V Othello, 
ils regardaient le corsaire avec une curiosité cupide. Le 
contre-maître, le capitaine et le marquis échangeaient 
seuls, en s'examinant de l'œil, des pensées généreuses. 

— Ah ! capitame Gomez, j'ai dit autrefois adieu à mon 
pays et à ma famille, le cœur mort d'amertume; faudra- 
t-il encore les quitter au moment oii j'apporte la joie et le 
bonheur à mes enfants? 

Le général se tourna pour jeter à la mer une larme 
de rage, et y aperçut le timonier nageant vers le cor- 
saire. 

— Cette fois, répondit le capitaine, vous lui direz 
sans doute adieu pour toujours. 

Le Français épouvanta l'Espagnol par le coup d'œil 
stupide qu'il adressa. En ce moment, les deux vaisseaux 
étaient presque bord à bord; et à l'aspect de l'équipage 



I 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 8 I 

ennemi le général crut à la fatale prophétie de Gomez. 
Trois hommes se tenaient autour de chaque pièce. A voir 
leur posture athlétique, leurs traits anguleux, leurs bras 
nus et nerveux, on les eût pris pour des statues de bronze. 
La mort les aurait tués sans les renverser. Les matelots, 
bien armés, actifs, lestes et vigoureux, restaient immo- 
biles. Toutes ces figures énergiques étaient fortement ba- 
sanées par le soleil, durcies par les travaux. Leurs jeux 
brillaient comme autant de pointes de feu, et annonçaient 
des intelligences énergiques, des joies infernales. Le pro- 
fond silence régnant sur ce tillac, noir d'hommes et de 
chapeaux, accusait l'implacable discipline sous laquelle 
une puissante volonté courbait ces démons humams. Le 
chef était au pied du grand mât, debout, les bras croisés, 
sans armes; seulement une hache se trouvait à ses pieds. 
Il avait sur la tête, pour se garantir du soleil, un chapeau 
de feutre à grands bords, dont fombre lui cachait le vi- 
sage. Semblables à des chiens couchés devant leurs maî- 
tres, canonniers, soldats et matelots tournaient alterna- 
tivement les jeux sur leur capitaine et sur le navire 
marchand. Quand les deux bricks se touchèrent, la se- 
cousse tira le corsaire de sa rêverie, et il dit deux mots à 
l'oreille d'un jeune officier qui se tenait à deux pas de 
lui. 

— Les grappins d'abordage ! s'écria le lieutenant. 
Et le Saint- Ferdinand fut accroché par Y Othello avec 
une promptitude miraculeuse. Suivant les ordres donnés 
à voix basse par le corsaire, et répétés par le lieutenant, 
les hommes désignés pour chaque service allèrent, comme 
des séminaristes marchant à la messe, sur le tillac de la 
prise lier les mains aux matelots, aux passagers, et s'em- 
parer des trésors. En un moment les tonnes pleines de 
piastres, les vivres et l'équipage du Saint-Ferdinand furent 
transportés sur le pont de VOlbello. Le général se crojait 
sous la puissance d'un songe, quand il se trouva les 
mains liées et jeté sur un ballot comme s'il eût été lui- 



l82 SCÈ^ES DE LA VIE PRIVEE. 

même une marchandise. Une conférence avait lieu entre 
le corsaire, son lieutenant et l'un des matelots qui parais- 
sait remplir les fonctions de contre-maître. Quand la dis- 
cussion, qui dura peu, fut terminée, le matelot siffla ses 
hommes; sur un ordre qu'il leur donna, ils sautèrent tous 
sur le Saint-Ferdinand , grimpèrent dans les cordages, et 
se mirent à le dépouiller de ses vergues, de ses voiles, 
de ses agrès, avec autant de prestesse qu'un soldat désha- 
bille sur le champ de bataille un camarade mort dont les 
souliers et la capote étaient l'objet de sa convoitise. 

— Nous sommes perdus, dit froidement au marquis 
le capitaine espagnol qui avait épié de l'œil les gestes des 
trois chefs pendant la délibération et les mouvements 
des matelots qui procédaient au pillage régulier de son 
brick. 

— Comment? demanda froidement le général. 

— Que voulez-vous qu'ils fassent de nous? répondit 
l'Espa^rnol. Ils viennent sans doute de reconnaître qu'ils 
vendraient difficilement le Saint-Ferdinand dans les ports 
de France ou d'Espagne, et ils vont le couler pour ne pas 
s'en embarrasser. Quant à nous, croyez-vous qu'ils puis- 
sent se charger de notre nourriture lorsqu'ils ne savent 
dans quel port relâcher? 

A peine le capitaine avait-il achevé ces paroles, que le 
général entendit une horrible clameur suivie du bruit 
sourd causé par la chute de plusieurs corps tombant à la 
mer. Il se retourna, et ne vit plus que les quatre négo- 
ciants. Huit canonniers à figures farouches avaient encore 
les bras en l'air au moment où le militaire les regardait 
avec terreur. 

— Quand je vous le disais, lui dit froidement le capi- 
taine espagnol. 

Le marquis se releva brusquement, la mer avait déjà 
repris son calme, il ne put même pas voir la place où ses 
malheureux compagnons venaient d'être engloutis, ils 
roulaient en ce moment, pieds et poings liés, sous les 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 83 

vagues, si déjà les poissons ne les avaient dévorés. A 
quelques pas de lui, le perfide timonier et le matelot du 
Saint-Ferdinand qui vantait naguère la puissance du capi- 
taine parisien fraternisaient avec les corsaires, et leur indi- 
quaient du doigt ceux des marins du brick qu'ils avaient 
reconnus dignes d'être incorporés à l'équipage deV Othello; 
quant aux autres, deux mousses leur attachaient les 
pieds, malgré d'affreux Jurements. Le choix terminé, 
les huit canonniers s'emparèrent des condamnés et les 
lancèrent sans cérémonie à la mer. Les corsaires regar- 
daient avec une curiosité malicieuse les différentes ma- 
nières dont ces hommes tombaient, leurs grimaces, leur 
dernière torture ; mais leurs visages ne trahissaient ni mo- 
querie, ni étonnement, ni pitié. C'était pour eux un évé- 
nement tout simple, auquel ils semblaient accoutumés. 
Les plus âgés contemplaient de préférence, avec un sou- 
rire sombre et arrêté, les tonneaux pleins de piastres dé- 
posés au pied du grand mât. Le général et le capitaine 
Gomez, assis sur un ballot, se consultaient en silence par 
un regard presque terne. Ils se trouvèrent bientôt les seuls 
qui survécussent à l'équipage du Saint- Ferdinand. Les 
sept matelots choisis par les deux espions parmi les ma- 
rins espagnols s'étaient déjà joyeusement métamorphosés 
en Péruviens. 

— Quels atroces coquins ! s'écria tout à coup le géné- 
ral chez qui une loyale et généreuse indignation fit taire 
et la douleur et la prudence. 

— Ils obéissent à la nécessité, répondit froidement 
Gomez. Si vous retrouviez un de ces hommes-là, ne lui 
passeriez-vous pas votre épée au travers du corps? 

— Capitaine, dit le lieutenant en se retournant vers 
l'Espagnol, le Parisien a entendu parler de vous. Vous 
êtes, dit-il, le seul homme qui connaissiez bien les dé- 
bouquements des Antilles et les côtes du Brésil. Voulez- 
vous. . . 

Le capitaine interrompit le jeune lieutenant par une 



l84 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

exclamation de mépris, et répondit : — Je mourrai en 
marin, en Espagnol fidèle, en chrétien. Entends-tu? 

— A la mer ! cria le jeune homme. 

A cet ordre deux canonniers se saisirent de Gomez. 

— Vous êtes des lâches ! s'écria le général en arrêtant 
les deux corsaires. 

— Mon vieux, lui dit le lieutenant, ne vous emportez 
pas trop. Si votre ruban rouge fait quelque impression 
sur notre capitaine, moi je m'en moque... Nous allons 
avoir aussi tout à l'heure notre petit bout de conversa- 
tion. 

En ce moment un bruit sourd, auquel nulle plainte ne 
se mêla, fit comprendre au général que le brave Gomez 
était mort en marin. 

— • Ma fortune ou la mort ! s'écria-t-il dans un effroya- 
ble accès de rage. 

— Ah! vous êtes raisonnable, lui répondit le corsaire 
en ricanant. Maintenant vous êtes sûr d'obtenir quelque 
chose de nous... 

Puis, sur un signe du lieutenant, deux matelots s'em- 
pressèrent de lier les pieds du Français; mais ce dernier, 
les frappant avec une audace imprévue, tira, par un geste 
auquel on ne s'attendait guère, le sabre que le lieutenant 
avait au côté, et se mit à en jouer lestement en vieux gé- 
néral de cavalerie qui savait son métier. 

— Ah! brigands, vous ne jetterez pas à l'eau comme 
une huître un ancien troupier de Napoléon. 

Des coups de pistolet, tirés presque à bout portant sur 
le Français récalcitrant, attirèrent l'attention du Parisien, 
alors occupé à surveiller le transport des agrès qu'il or- 
donnait de prendre au Saint- Ferdinand. Sans s'émouvoir, 
il vint saisir par derrière le courageux général, l'enleva 
rapidement, l'entraîna vers le bord et se disposait à le 
jeter à l'eau comme un espars de rebut. En ce moment, 
le général rencontra l'œil fauve du ravisseur de sa fille. 
Le père et le gendre se reconnurent tout à coup. Le capi- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. I 8 J 

taine, imprimant à son élan un mouvement contraire à 
celui qu'il lui avait donné, comme si le marquis ne pesait 
rien, lom de le précipiter à la mer, le plaça debout près 
du grand mât. Un murmure s'éleva sur le tillac ; mais alors 
le corsaire lança un seul coup d'œil sur ses gens, et le plus 
profond silence régna soudain. 

— C'est le père d'Hélène, dit le capitaine d'une voix 
claire et ferme. Malheur à qui ne le respecterait pas ! 

Un hourra d'acclamations joyeuses retentit sur le tilIac 
et monta vers le ciel comme une prière d'éghse, comme 
le premier cri du Te Deum. Les mousses se balancèrent 
dans les cordages, les matelots jetèrent leurs bonnets en 
l'air, les canonniers trépignèrent des pieds, chacun s'agita, 
hurla, siffla, jura. L'expression fanatique de cette allé- 
gresse rendit le général inquiet et sombre. Attribuant ce 
sentiment à quelque horrible mystère, son premier cri, 
quand il recouvra la parole, fut : «Ma fille! où est-elle?» 
Le corsaire jeta sur le général un de ces regards profonds 
qui, sans qu'on en put deviner la raison, bouleversaient 
toujours les âmes les plus intrépides; il le rendit muet, à 
la grande satisfaction des matelots, heureux de voir la 
puissance de leur chef s'exercer sur tous les êtres, le con- 
duisit vers un escalier, le lui fit descendre et l'amena de- 
vant la porte d'une cabine, qu'il poussa vivement en di- 
sant : « La voilà. » 

Puis il disparut en laissant le vieux militaire plongé 
dans une sorte de stupeur à l'aspect du tableau qui s'offrit 
à ses yeux. En entendant ouvrir la porte de la chambre 
avec brusquerie, Hélène s'était levée du divan sur lequel 
elle reposait; mais elle vit le marquis et jeta un cri de sur- 
prise. Elle était si changée, qu'il fallait les yeux d'un père 
pour la reconnaître. Le soleil des tropiques avait embelli 
sa blanche figure d'une teinte brune, d'un coloris merveil- 
leux qui lui donnaient une expression de poésie, et il y 
respirait un air de grandeur, une fermeté majestueuse, un 
sentiment profond par lequel l'âme la plus grossière de- 



l86 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

vait être impressionnée. Sa longue et abondante cheve- 
lure, retombant en grosses boucles sur son cou plein de 
noblesse, ajoutait encore une image de puissance à la 
fierté de ce visage. Dans sa pose, dans son geste, Hélène 
laissait éclater la conscience qu'elle avait de son pouvoir. 
Une satisfaction triomphale enflait légèrement ses narines 
roses, et son bonheur tranquille était signé dans tous les 
développements de sa beauté. II y avait tout à la fois en 
elle je ne sais quelle suavité de vierge et cette sorte d'or- 
gueil particulier aux bien-aimées. Esclave et souveraine, 
elle voulait obéir parce qu'elle pouvait régner. Elle était 
vêtue avec une magnificence pleine de charme et d'élé- 
gance. La mousseline des Indes faisait tous les frais de sa 
toilette; mais son divan et les coussins étaient en cache- 
mire, mais un tapis de Perse garnissait le plancher de la 
vaste cabine, mais ses quatre enfants jouaient à ses pieds 
en construisant leurs châteaux bizarres avec des colliers 
de perles, des bijoux précieux, des objets de prix. Quel- 
ques vases en porcelaine de Sèvres, peints par madame 
Jaquotot*, contenaient des fleurs rares qui embaumaient : 
c'étaient des jasmins du Mexique, des camélias, parmi 
lesquels de petits oiseaux d'Amérique voltigeaient appri- 
voisés, et semblaient être des rubis, des saphirs, de l'or 
animé. Un piano était fixé dans ce salon, et sur ses murs 
de bois, tapissés en soie jaune, on voyait çà et là des ta- 
bleaux d'une petite dimension, mais dus aux meilleurs 
peintres : Un Coucher de soleil, par Gudin*, se trouvait 
auprès d'un Terburg; une Vierge de Raphaël luttait de 
poésie avec une esquisse de Girodet; un Gérard Dow 
éclipsait un Drolling*. Sur une table en laque de Chine 
se trouvait une assiette d'or pleine de fruits délicieux. 
Enfin Hélène semblait être la reine d'un grand empire au 
milieu du boudoir dans lequel son amant couronné aurait 
rassemblé les choses les plus élégantes de la terre. Les 
enfants arrêtaient sur leur aïeul des jeux d'une péné- 
trante vivacité; et, habitués qu'ils étaient de vivre au mi- 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 187 

lieu des combats, des tempêtes et du tumulte, ils ressem- 
blaient à ces petits Romains curieux de guerre et de sang 
que David a peints dans son tableau de Brutus*. 

— Comment cela est-il possible? s'écria Hélène en 
saisissant son père comme pour s'assurer de la réalité de 
cette vision. 

— Hélène! 

— Mon père! 

Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et l'étreinte 
du vieillard ne fut ni la plus forte ni la plus affectueuse. 

— Vous étiez sur ce vaisseau ? 

— Oui, répondit-il d'un air triste en s'assejant sur le 
divan et regardant les enfants qui, groupés autour de lui, 
le considéraient avec une attention naïve. J'allais périr 
sans... 

— • Sans mon mari, dit-elle en l'interrompant, je de- 
vine. 

— Ah! s'écria le général, pourquoi faut-il que je te 
retrouve ainsi, mon Hélène, toi que j'ai tant pleurée! Je 
devrai donc gémir encore sur ta destinée. 

— Pourquoi? demanda-t-elle en souriant. Ne serez- 
vous donc pas content d'apprendre que je suis la femme 
la plus heureuse de toutes ? 

— Heureuse ! s'écria-t-il en faisant un bond de sur- 
prise. 

— Oui, mon bon père, reprit-elle en s'emparant de 
ses mains, les embrassant, les serrant sur son sein palpi- 
tant, et ajoutant à cette cajolerie un air de tête que ses 
yeux pétillants de plaisir rendirent encore plus signi- 
ficatif. 

— Et comment cela? demanda-t-il, curieux de con- 
naître la vie de sa fille, et oubliant tout devant cette phy- 
sionomie resplendissante. 

— Ecoutez, mon père, répondit-elle, j'ai pour amant, 
pour époux, pour serviteur, pour maître, un homme dont 
l'âme est aussi vaste que cette mer sans bornes, aussi fer- 



l88 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

tile en douceur que le ciel, un dieu, enfin! Depuis sept 
ans, jamais il ne lui est échappé une parole, un senti- 
ment, un geste qui pussent produire une dissonance avec 
la divine harmonie de ses discours, de ses caresses et de 
son amour. II m'a toujours regardée en ayant sur les lèvres 
un sourire ami et dans les yeux un rayon de joie. Là-haut 
sa VOIX tonnante domine souvent les hurlements de la 
tempête ou le tumulte des combats; mais ici elle est 
douce et mélodieuse comme la musique de Rossini, dont 
les œuvres m'arrivent. Tout ce que le caprice d'une 
femme peut inventer, je l'obtiens. Mes désirs sont même 
parfois surpassés. Enfin je règne sur la mer, et fy suis 
obéie comme peut fêtre une souveraine. — Oh ! heu- 
reuse ! reprit-elle en s'interrompant elle-même, heureuse 
n'est pas un mot qui puisse exprimer mon bonheur. J'ai 
la part de toutes les femmes ! Sentir un amour, un dé- 
vouement immense pour celui qu'on aime, et rencontrer 
dans son cœur, à lui, un sentiment infini où l'âme d'une 
femme se perd, et toujours! dites, est-ce un bonheur? 
J'ai déjà dévoré mille existences. Ici je suis seule, ici je 
commande. Jamais une créature de mon sexe n'a mis le 
pied sur ce noble vaisseau, oii Victor est toujours à quel- 
ques pas de moi. — II ne peut pas aller plus loin de moi 
que de la poupe à la proue , reprit-elle avec une fine expres- 
sion de malice. Sept ans ! un amour qui résiste pendant 
sept ans à cette perpétuelle joie, à cette épreuve de tous 
les instants, est-ce l'amour? Non! oh! non, c'est mieux 
que tout ce que je connais de la vie... le langage humain 
manque pour exprimer un bonheur céleste. 

Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux enflam- 
més. Les quatre enfants jetèrent alors un cri plaintif, 
accoururent à elle comme des poussins à leur mère, et 
l'aîné frappa le général en le regardant d'un air menaçant. 

— Abel, dit-elle, mon ange, je pleure de joie. 

Elle le prit sur ses genoux, l'enfant la caressa familiè- 
rement en passant ses bras autour du cou majestueux 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 1 89 

d'Hélène, comme un lionceau qui veut jouer avec sa 
mère. 

— Tu ne t'ennuies pas ? s'écria le général étourdi par 
la réponse exaltée de sa fille. 

— Si, répondit-elle, à terre quand nous y allons; et 
encore ne quitté-je jamais mon mari. 

— Mais tu aimais les fêtes, les bals, la musique? 

— La musique, c'est sa voix; mes fêtes, ce sont les 
parures que j'invente pour lui. Quand une toilette lui 
plaît, n'est-ce pas comme si la terre entière m'admirait! 
Voilà seulement pourquoi je ne jette pas à la mer ces 
diamants, ces colliers, ces diadèmes de pierreries, ces ri- 
chesses, ces fleurs, ces chefs-d'œuvre des arts qu'il me 
prodigue en me disant : «Hélène, puisque tu ne vas pas 
dans le monde, je veux que le monde vienne à toi.» 

— Mais sur ce bord il y a des hommes, des hommes 
audacieux, terribles, dont les passions... 

— Je vous comprends, mon père, dit-elle en sou- 
riant. Rassurez-vous. Jamais impératrice n'a été environ- 
née de plus d'égards que l'on ne m'en prodigue. Ces 
gens-là sont superstitieux ; ils croient que je suis le génie 
tutélaire de ce vaisseau, de leurs entreprises, de leurs 
succès. Mais c'est lui qui est leur dieu! Un jour, une 
seule fois, un matelot me manqua de respect... en pa- 
roles, ajouta-t-elle en riant. Avant que Victor eut pu l'ap- 
prendre, les gens de l'équipage le lancèrent à la mer mal- 
gré le pardon que je lui accordais. Ils m'aiment comme 
leur bon ange, je les soigne dans leurs maladies, et j'ai 
eu le bonheur d'en sauver quelques-uns de la mort en les 
veillant avec une persévérance de femme. Ces pauvres 
gens sont à la fois des géants et des enfants. 

— Et quand il J a des combats? 

— J'y suis accoutumée, répondit-elle. Je n'ai tremblé 
que pendant le premier. . . Maintenant mon âme est faite 
à ce péril, et même... je suis votre fille, dit-elle, je faime. 

— Et s'il périssait ? 



ipo SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

— Je périrais. 

— Et tes enfants? 

— Ils sont fils de l'Océan et du danger, ils partagent 
la vie de leurs parents... Notre existence est une, et ne 
se scinde pas. Nous vivons tous de la même vie, tous 
inscrits sur la même page, portés par le même esquif, 
nous le savons. 

— Tu l'aimes donc à ce point de le préférer à tout? 

— A tout, répéta-t-elle. Mais ne sondons point ce 
mystère. Tenez! ce cher enfant, eh! bien, c'est encore 
lui! 

Puis, pressant Abel avec une vigueur extraordinaire, 
elle lui imprima de dévorants baisers sur les joues, sur les 
cheveux. . . 

— Mais, s'écria le général, je ne saurais oublier qu'il 
vient de faire jeter à la mer neuf personnes. 

— Il le fallait sans doute, répondit-elle, car il est hu- 
main et généreux. Il verse le moins de sang possible pour 
la conservation et les intérêts du petit monde qu'il pro- 
tège et de la cause sacrée qu'il défend. Parlez-lui de ce 
qui vous paraît mal, et vous verrez qu'il saura vous faire 
changer d'avis. 

— Et son crime? dit le général, comme s'il se parlait 
à lui-même. 

— Mais, répliqua-t-elle avec une dignité froide, si 
c'était une vertu ? si la justice des hommes n'avait pu le 
venger? 

— Se venger soi-même ! s'écria le général. 

— Et qu'est-ce que l'enfer, demanda-t-elle, si ce n'est 
une vengeance éternelle pour quelques fautes d'un jour! 

— Ah! tu es perdue. II t'a ensorcelée, pervertie. Tu 
déraisonnes. 

— Restez ici un jour, mon père, et si vous voulez 
l'écouter, le regarder, vous l'aimerez. 

— Hélène, dit gravement le général, nous sommes à 
quelques lieues de la France. . . 



ipz SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

Elle tressaillit, regarda par la croisée de la chambre, 
montra la mer déroulant ses immenses savanes d'eau 
verte. 

— Voilà mon pays, répondit-elle en frappant sur le 
tapis du bout du pied. 

— Mais ne viendras-tu pas voir ta mère, ta sœur, tes 
frères ? 

— Oh! oui, dit-elle avec des larmes dans la voix, s'il 
le veut et s'il peut m'accompagner. 

— Tu n'as donc plus rien, Hélène, reprit sévèrement 
le mihtane, ni pays, ni famille?... 

— Je suis sa femme, réphqua-t-elle avec un air de 
fierté, avec un accent plein de noblesse. — Voici, depuis 
sept ans, le premier bonheur qui ne me vienne pas de 
lui, ajouta-t-elle en saisissant la main de son père et l'em- 
brassant, et voici le premier reproche que j'aie entendu. 

— Et ta conscience ? 

— Ma conscience ! mais c'est lui. En ce moment elle 
tressailht violemment. — Le voici, dit-elle. Même dans 
un combat, entre tous les pas, je reconnais son pas sur le 
tillac. 

Et tout à coup une rougeur empourpra ses joues, fit 
resplendir ses traits, briller ses jeux, et son teint devint 
d'un blanc mat... Il j avait du bonheur et de l'amour 
dans ses muscles, dans ses veines bleues, dans le tressail- 
lement involontaire de toute sa personne. Ce mouvement 
de sensitive émut le général. En effet, un instant après le 
corsaire entra, vint s'asseoir sur un fauteuil, s'empara de 
son fils aîné, et se mit à jouer avec lui. Le silence régna 
pendant un moment; car, pendant un moment, le géné- 
ral, plongé dans une rêverie comparable au sentiment va- 
poreux d'un rêve, contempla cette élégante cabine, sem- 
blable à un nid d'alcjons, oii cette famille voguait sur 
l'Océan depuis sept années, entre les cieux et fonde, sur 
la foi d'un homme, conduite à travers les périls de la 
guerre et des tempêtes, comme un ménage est guidé dans 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 193 

la vie par un chef au sein des malheurs sociaux... II re- 
gardait avec admiration sa fille, image fantastique d'une 
déesse marme, suave de beauté, riche de bonheur, et 
faisant pâlir tous les trésors qui l'entouraient devant les 
trésors de son âme, les éclairs de ses yeux et l'indescrip- 
tible poésie exprimée dans sa personne et autour d'elle. 
Cette situation offrait une étrangeté qui le surprenait, 
une sublimité de passion et de raisonnement qui confon- 
dait les idées vulgaires. Les froides et étroites combinai- 
sons de la société mouraient devant ce tableau. Le vieux 
militaire sentit toutes ces choses, et comprit aussi que sa 
fille n'abandonnerait jamais une vie si large, si féconde 
en contrastes, remplie par un amour si vrai; puis, si elle 
avait une fois goûté le péril sans en être effrayée, elle ne 
pouvait plus revenir aux petites scènes d'un monde mes- 
quin et borné. 

— Vous gêné-je ? demanda le corsaire en rompant le 
silence et regardant sa femme. 

— Non, lui répondit le général, Hélène m'a tout dit. 
Je vois qu'elle est perdue pour nous... 

— Non, répliqua vivement le corsaire... Encore quel- 
ques années, et la prescription me permettra de revenir 
en France. Qiiand la conscience est pure, et qu'en frois- 
sant vos lois sociales un homme a obéi... 

Il se tut, en dédaignant de se justifier. 

— Et comment pouvez-vous, dit le général en l'inter- 
rompant, ne pas avoir des remords pour les nouveaux 
assassinats qui se sont commis devant mes yeux? 

— Nous n'avons pas de vivres, répliqua tranquille- 
ment le corsaire. 

— Mais en débarquant ces hommes sur la côte. . . 

— Ils nous feraient couper la retraite par quelque vais- 
seau, et nous n'arriverions pas au Chili. 

— Avant que, de France, dit le général en interrom- 
pant, ils aient prévenu l'amirauté d'Espagne... 

— Mais la France peut trouver mauvais qu'un homme, 

VI. I 7 



1(^4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

encore sujet de ses cours d'assises, se soit emparé d'un 
brick frété par des Bordelais. D'ailleurs n'avez-vous pas 
quelquefois tiré, sur le champ de bataille, plusieurs coups 
de canon de trop ? 

Le général, intimidé par le regard du corsaire, se tut; 
et sa fille le regardait d'un air qui exprimait autant de 
triomphe que de mélancolie... 

— Général, dit le corsaire d'une voix profonde, je 
me suis fait une loi de ne jamais rien distraire du butin. 
Mais il est hors de doute que ma part sera plus considé- 
rable que ne l'était votre fortune. Permettez-moi de vous 
la restituer en autre monnaie... 

II prit dans le tiroir du piano une masse de billets de 
banque, ne compta pas les paquets, et présenta un million 
au marquis. 

— Vous comprenez, reprit-il, que je ne puis pas m'a- 
muser à regarder les passants sur la route de Bordeaux... 
Or, à moins que vous ne soyez séduit par les dangers de 
notre vie bohémienne, par les scènes de l'Amérique mé- 
ridionale, par nos nuits des tropiques, par nos batailles, 
et par le plaisir de faire triompher le pavillon d'une jeune 
nation , ou le nom de Simon Bolivar*, il faut nous quitter. . . 
Une chaloupe et des hommes dévoués vous attendent. 
Espérons une troisième rencontre plus complètement 
heureuse... 

— Victor, je voudrais voir mon père encore un mo- 
ment, dit Hélène d'un ton boudeur. 

— Dix minutes de plus ou de moins peuvent nous 
mettre face à face avec une frégate. Soit ! nous nous amu- 
serons un peu. Nos gens s'ennuient. 

— Oh! partez, mon père, s'écria la femme du marin. 
Et portez à ma sœur, à mes frères, à... ma mère, ajouta- 
t-elle, ces gages de mon souvenir. 

Elle prit une poignée de pierres précieuses, de col- 
liers, de bijoux, les enveloppa dans un cachemire, et les 
présenta timidement à son père. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 195 

— Et que leur dirai-je de ta part? demanda-t-il en pa- 
raissant frappé de l'hésitation que sa fille avait marquée 
avant de prononcer le mot de mère. 

— Oh ! pouvez-vous douter de mon âme ! Je fais tous 
les jours des vœux pour leur bonheur. 

— Hélène, reprit le vieillard en la regardant avec 
attention, ne dois-je plus te revoir? Ne saurai-je donc 
jamais à quel motif ta fuite est due? 

— Ce secret ne m'appartient pas, dit-elle d'un ton 
grave. J'aurais le droit de vous l'apprendre, peut-être ne 
vous le dirais-je pas encore. J'ai souffert pendant dix ans 
des maux inouïs. . . 

Elle ne continua pas et tendit à son père les cadeaux 
qu'elle destinait à sa famille. Le général, accoutumé par 
les événements de la guerre à des idées assez larges en 
fait de butin, accepta les présents offerts par sa fille, et se 
plut à penser que, sous finspiration d'une âme aussi pure, 
aussi élevée que celle d'Hélène, le capitaine parisien res- 
tait honnête homme en faisant la guerre aux Espagnols. 
Sa passion pour les braves l'emporta. Songeant qu'il serait 
ridicule de se conduire en prude, il serra vigoureusement 
la main du corsaire, embrassa son Hélène, sa seule fille, 
avec cette effusion particulière aux soldats, et laissa tom- 
ber une larme sur ce visage dont la fierté, dont l'expres- 
sion mâle lui avaient plus d'une fois souri. Le marin, for- 
tement ému, lui donna ses enfants à bénir. Enfin, tous se 
dirent une dernière fois adieu par un long regard qui ne 
fut pas dénué d'attendrissement. 

— Soyez toujours heureux ! s'écria le grand-père en 
s'élançant sur le tillac. 

Sur mer, un singulier spectacle attendait le général. Le 
Saint-Ferdinand, livré aux flammes, flambait comme un 
immense feu de paille. Les matelots, occupés à couler le 
brick espagnol, s'aperçurent qu'il avait à bord un char- 
gement de rhum, liqueur qui abondait sur V Othello, et 
trouvèrent plaisant d'allumer un grand bol de punch en 



1^6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

pleine mer. C'était un divertissement assez pardonnable 
à des gens auxquels l'apparente monotonie de la mer 
faisait saisir toutes les occasions d'animer leur vie. En 
descendant du brick dans la chaloupe du Saint-Ferdinand, 
montée par six vigoureux matelots, le général partageait 
involontairement son attention entre l'incendie du Saint- 
Ferdinand et sa fille appuyée sur le corsaire, tous deux 
debout à l'arrière de leur navire. En présence de tant de 
souvenirs, en voyant la robe blanche d'Hélène qui flot- 
tait, légère comme une voile de plus; en distinguant sur 
l'Océan cette belle et grande figure, assez imposante pour 
tout dominer, même la mer, il oubliait, avec l'insouciance 
d'un militaire, qu'il voguait sur la tombe du brave Gomez. 
Au-dessus de lui, une immense colonne de fumée planait 
comme un nuage brun, et les rayons du soleil, le perçant 
çà et là, y jetaient de poétiques lueurs. C'était un second 
ciel, un dôme sombre sous lequel brillaient des espèces 
de lustres, et au-dessus duquel planait l'azur inaltérable 
du firmament, qui paraissait mille fois plus beau par cette 
éphémère opposition. Les teintes bizarres de cette fumée, 
tantôt jaune, blonde, rouge, noire, fondues vaporeuse- 
ment, couvraient le vaisseau, qui pétillait, craquait et 
criait. La flamme sifflait en mordant les cordages, et cou- 
rait dans le bâtiment comme une sédition populaire vole 
par les rues d'une ville. Le rhum produisait des flammes 
bleues qui frétillaient, comme si le génie des mers eût 
agité cette liqueur furibonde, de même qu'une main 
d'étudiant fait mouvoir la joyeuse Jlamberie d'un punch 
dans une orgie. Mais le soleil, plus puissant de lumière, 
jaloux de cette lueur insolente, laissait à peine voir dans 
ses rayons les couleurs de cet incendie. C'était comme 
un réseau, comme une écharpe qui voltigeait au milieu 
du torrent de ses feux. V Othello saisissait, pour s'enfuir, 
le peu de vent qu'il pouvait pincer dans cette direction 
nouvelle, et s'inclinait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, 
comme un cerf-volant balancé dans les airs. Ce beau brick 



1 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 197 

courait des bordées vers le sud; et, tantôt il se dérobait 
aux yeux du général, en disparaissant derrière la colonne 
droite dont l'ombre se projetait fantastiquement sur les 
eaux, et tantôt il se montrait, en se relevant avec grâce et 
fuyant. Chaque fois qu'Hélène pouvait apercevoir son 
père, elle agitait son mouchoir pour le saluer encore. 
Bientôt le Saint- Ferdinand coula, en produisant un bouil- 
lonnement aussitôt effacé par l'Océan. II ne resta plus 
alors de toute cette scène qu'un nuage balancé par la brise. 
L' Othello était lom; la chaloupe s'approchait de terre; le 
nuage s'interposa entre cette frêle embarcation et le brick. 
La dernière fois que le général aperçut sa fille, ce fut à 
travers une crevasse de cette fumée ondoyante. Vision 
prophétique! Le mouchoir blanc, la robe se détachaient 
seuls sur ce fond de bistre. Entre l'eau verte et le ciel 
bleu, le brick ne se voyait même pas. Hélène n'était plus 
qu'un point imperceptible, une ligne déliée, gracieuse, 
un ange dans le ciel, une idée, un souvenir. 

Après avoir rétabli sa fortune, le marquis mourut 
épuisé de fatigue. Quelques mois après sa mort, en 1833, 
la marquise fut obligée de mener Moïna aux eaux des 
Pyrénées. La capricieuse enfant voulut voir les beautés 
de ces montagnes. Elle revint aux Eaux, et à son retour 
il se passa l'horrible scène que voici. 

— Mon Dieu, dit Moïna, nous avons bien mal fait, 
ma mère, de ne pas rester quelques jours de plus dans 
les montagnes! Nous y étions bien mieux qu'ici. Avez- 
vous entendu les gémissements continuels de ce maudit 
enfant et les bavardages de cette malheureuse femme qui 
parle sans doute en patois, car je n'ai pas compris un seul 
mot de ce qu'elle disait? Quelle espèce de gens nous 
a-t-on donnés pour voisins! Cette nuit est une des plus 
affreuses que j'ai passées de ma vie. 

— Je n'ai rien entendu, répondit la marquise; mais, 
ma chère enfant, je vais voir l'hôtesse, lui demander la 
chambre voisine, nous serons seules dans cet apparte- 



l(?8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

ment, et n'aurons plus de bruit. Comment te trouves-tu 
ce matm? Es-tu fatiguée? 

En disant ces dernières phrases, la marquise s'était levée 
pour venir près du lit de Moïna. 

— Voyons, lui dit-elle en cherchant la main de sa 
fille. 

— Oh! laisse-moi, ma mère, répondit Moïna, tu as 
froid. 

A ces mots la jeune fille se roula sous son oreiller par 
un mouvement de bouderie, mais si gracieux, qu'il était 
difificile à une mère de s'en offenser. En ce moment, une 
plainte, dont l'accent doux et prolongé devait déchirer le 
cœur d'une femme, retentit dans la chambre voisine. 

— Mais si tu as entendu cela pendant toute la nuit, 
pourquoi ne m'as-tu pas éveillée ? nous aurions. . . Un gé- 
missement plus profond que tous les autres interrompit 
la marquise, qui s'écria : — Il j a là quelqu'un qui se 
meurt ! Et elle sortit vivement. 

— Envoie-moi Pauline! cria Moïna, je vais m'habiller. 
La marquise descendit promptement et trouva l'hôtesse 

dans la cour au milieu de quelques personnes qui parais- 
saient l'écouter attentivement. 

— Madame, vous avez mis près de nous une personne 
qui paraît souffrir beaucoup. . . 

— Ah ! ne m'en parlez pas ! s'écria la maîtresse de l'hô- 
tel, je viens d'envoyer chercher le maire. Figurez-vous que 
c'est une femme, une pauvre malheureuse qui y est ar- 
rivée hier au soir, à pied; elle vient d'Espagne, elle est 
sans passe-port et sans argent. Elle portait sur son dos un 
petit enfant qui se meurt. Je n'ai pas pu me dispenser de 
la recevoir ici. Ce matin, je suis allée moi-même la voir; 
car hier, quand elle a débarqué ici, elle m'a fait une peine 
affreuse. Pauvre petite femme ! elle était couchée avec son 
enfant, et tous deux se débattaient contre la mort. 

— Madame, m'a-t-elle dit en tirant un anneau d'or de 
son doigt, je ne possède plus que cela, prenez-le pour 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 199 

VOUS payer; ce sera suffisant, je ne ferai pas long séjour 
Ici. Pauvre petit! nous allons mourir ensemble, qu'elle 
dit en regardant son enfant. Je lui ai pris son anneau, je 
lui ai demandé qui elle était; mais elle n'a jamais voulu 
me dire son nom... Je viens d'envoyer chercher le mé- 
decin et monsieur le maire. 

— Mais , s'écria la marquise , donnez-lui tous les secours 
qui pourront lui être nécessaires. Mon Dieu ! peut-être est-il 
encore temps de la sauver! Je vous paierai tout ce qu'elle 
dépensera. . . 

— Ah ! madame, elle a l'air d'être joliment fière, et je 
ne sais pas si elle voudra. 

— Je vais aller la voir... 

Et aussitôt la marquise monta chez l'inconnue sans pen- 
ser au mal que sa vue pouvait faire à cette femme dans 
un moment où on la disait mourante, car elle était encore 
en deuil. La marquise pâlit à l'aspect de la mourante. 
Malgré les horribles souffrances qui avaient altéré la belle 
physionomie d'Hélène, elle reconnut sa fille aînée. A 
l'aspect d'une femme vêtue de noir, Hélène se dressa sur 
son séant, jeta un cri de terreur, et retomba lentement 
sur son lit, lorsque, dans cette femme, elle retrouva sa 
mère. 

— Ma fille ! dit madame d'Aiglemont, que vous faut-il? 
Pauline ! . . . Moïna ! . . . 

— II ne me faut plus rien, répondit Hélène d'une 
voix affaiblie. J'espérais revoir mon père; mais votre deuil 
m'annonce... 

Elle n'acheva pas; elle serra son enfant sur son cœur 
comme pour le réchauffer, le baisa au front, et lança sur 
sa mère un regard o\j le reproche se lisait encore, quoique 
tempéré par le pardon. La marquise ne voulut pas voir ce 
reproche ; elle oublia qu'Hélène était un enfant conçu jadis 
dans les larmes et le désespoir, l'enfant du devoir, un en- 
fant qui avait été cause de ses plus grands malheurs : elle 
s'avança doucement vers sa fille aînée, en se souvenant 



200 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

seulement qu'Hélène la première lui avait fait connaître 
les plaisirs de la maternité. Les jeux de la mère étaient 
pleins de larmes; et, en embrassant sa fille, elle s'écria : 
« Hélène ! ma fille ...» 

Hélène gardait le silence. Elle venait d'aspirer le dernier 
soupir 'de son dernier enfant. 

En ce moment Moïna, Pauline, sa femme de chambre, 
l'hôtesse et un médecin entrèrent. La marquise tenait la 
main glacée de sa fille dans les siennes, et la contemplait 
avec un désespoir vrai. Exaspérée par le malheur, la veuve 
du marin, qui venait d'échapper à un naufrage en ne sau- 
vant de toute sa belle famille qu'un enfant, dit d'une voix 
horrible à sa mère : — Tout ceci est votre ouvrage ! si 
vous eussiez été pour moi ce que. . . 

— Moïna, sortez, sortez tous! cria madame d'Aigle- 
mont en étouJBFant la voix d'Hélène par les éclats de la 
sienne. 

— Par grâce, ma fille, reprit-elle, ne renouvelons pas 
en ce moment les tristes combats... 

— Je me tairai, répondit Hélène en faisant un effort 
surnaturel. Je suis mère, je sais que Moïna ne doit pas... 
Où est mon enfant? 

Moïna rentra, poussée par la curiosité. 

— Ma sœur, dit cette enfant gâtée, le médecin... 

— Tout est inutile, reprit Hélène. Ah! pourquoi ne 
suis-je pas morte à seize ans, quand je voulais me tuer! 
Le bonheur ne se trouve jamais en dehors des lois... 
Moïna... tu... 

Elle mourut en penchant sa tête sur celle de son enfant, 
qu'elle avait serré convulsivement. 

— Ta sœur voulait sans doute te dire, Moïna, reprit 
madame d'Aiglemont, lorsqu'elle fut rentrée dans sa 
chambre, où elle fondit en larmes, que le bonheur ne se 
trouve jamais, pour une fille, dans une vie romanesque, 
en dehors des idées reçues, et, surtout, loin de sa mère. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 20 1 

VI 

LA VIEILLESSE D'UNE MERE COUPABLE. 

Pendant l'un des premiers jours du mois de juin 1844, 
une dame d'environ cinquante ans^ mais qui paraissait 
encore plus vieille que ne le comportait son âge véritable, 
se promenait au soleil, à l'heure de midi, le long d'une 
allée, dans le jardin d'un grand hôtel situé rue Plumet*, 
à Paris. Après avoir fait deux ou trois fois le tour du sen- 
tier légèrement sinueux où elle restait pour ne pas perdre 
de vue les fenêtres d'un appartement qui semblait attirer 
toute son attention, elle vint s'asseoir sur un de ces fau- 
teuils à demi champêtres qui se fabriquent avec de jeunes 
branches d'arbres garnies de leur écorce. De la place où 
se trouvait ce siège élégant, la dame pouvait embrasser 
par une des grilles d'enceinte et les boulevards intérieurs, 
au milieu desquels est posé l'admirable dôme des Inva- 
lides, qui élève sa coupole d'or parmi les têtes d'un millier 
d'ormes, admirable paysage, et l'aspect moins grandiose 
de son jardin terminé par la façade grise d'un des plus 
beaux hôtels du faubourg Saint-Germain. Là tout était 
silencieux, les jardins voisins, les boulevards, les Inva- 
lides; car, dans ce noble quartier, le jour ne commence 
guère qu'à midi. A moins de quelque caprice, à moins 
qu'une jeune dame ne veuille monter à cheval, ou qu'un 
vieux diplomate n'ait un protocole à refaire, à cette heure, 
valets et maîtres, tout dort, ou tout se réveille. 

La vieille dame si matinale était la marquise d'Aigle- 
mont, mère de madame de Saint-Héreen, à qui ce bel 
hôtel appartenait. La marquise s'en était privée pour sa 
fille, à qui elle avait donné toute sa fortune, en ne se ré- 
servant qu'une pension viagère. La comtesse Moïna de 
Saint-Héreen était le dernier enfant de madame d'Aigle- 
mont. Pour lui faire épouser l'héritier d'une des plus 



202 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

illustres maisons de France, la marquise avait tout sacri- 
fié. Rien n'était plus naturel : elle avait successivement 
perdu deux fils : l'un, Gustave marquis d'Aiglemont, 
était mort du choléra; l'autre, Abel, avait succombé de- 
vant Constantine. Gustave laissa des enfants et une veuve. 
Mais l'affection assez tiède que madame d'Aiglement avait 
portée à ses deux fils s'était encore affaiblie en passant à 
ses petits-enfants. Elle se comportait poliment avec ma- 
dame d'Aiglemont la jeune; mais elle s'en tenait au senti- 
ment superficiel que le bon goût et les convenances nous 
prescrivent de témoigner à nos proclies. La fortune de 
ses enfants morts ayant été parfaitement réglée, elle avait 
réservé pour sa chère Moïna ses économies et ses biens 
propres. Moïna, belle et ravissante depuis son enfance, 
avait toujours été pour madame d'Aiglemont l'objet d'une 
de ces prédilections innées ou involontaires chez les mères 
de famille; fatales sympathies qui semblent inexplicables, 
ou que les observateurs savent trop bien expliquer. La 
charmante figure de Moïna, le son de voix de cette fille 
chérie, ses manières, sa démarche, sa physionomie, ses 
gestes, tout en elle réveillait chez la marquise les émo- 
tions les plus profondes qui puissent animer, troubler ou 
charmer le cœur d'une mère. Le principe de sa vie pré- 
sente, de sa vie du lendemain, de sa vie passée, était dans 
le cœur de cette jeune femme, oia elle avait jeté tous ses 
trésors. Moïna avait heureusement survécu à quatre en- 
fants, ses aînés. Madame d'Aiglemont avait en effet perdu, 
de la manière la plus malheureuse, disaient les gens du 
monde, une fille charmante dont la destinée était presque 
inconnue, et un petit garçon, enlevé à cinq ans par une 
horrible catastrophe. La marquise vit sans doute un pré- 
sage du ciel dans le respect que le sort semblait avoir pour 
la fille de son cœur, et n'accordait que de faibles souve- 
nirs à ses enfants déjà tombés selon les caprices de la 
mort, et qui restaient au fond de son âme, comme ces 
tombeaux élevés dans un champ de bataille, mais que les 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 20 3 

fleurs des champs ont presque fait disparaître. Le monde 
aurait pu demander à la marquise un compte sévère de 
cette insouciance et de cette prédilection; mais le monde 
de Paris est entraîné par un tel torrent d'événements, de 
modes, d'idées nouvelles, que toute la vie de madame 
d'Aiglemont devait y être en quelque sorte oubliée. Per- 
sonne ne songeait à lui faire un crime d'une froideur, 
d'un oubli qui n'intéressaient personne, tandis que sa vive 
tendresse pour Moïna intéressait beaucoup de gens, et 
avait toute la sainteté d'un préjugé. D'ailleurs, la marquise 
allait peu dans le monde; et, pour la plupart des familles 
qui la connaissaient, elle paraissait bonne, douce, pieuse, 
indulgente. Or, ne faut-il pas avoir un intérêt bien vif pour 
aller au delà de ces apparences dont se contente la société? 
Puis, que ne pardonne-t-on pas aux vieillards lorsqu'ils 
s'effacent comme des ombres et ne veulent plus être qu'un 
souvenir? Enfin, madame d'Aiglemont était un modèle 
complaisamment cité par les enfants à leurs pères, par les 
gendres à leurs belles-mères. Elle avait, avant le temps, 
donné ses biens à Moïna, contente du bonheur de la jeune 
comtesse, et ne vivant que par elle et pour elle. Si des 
vieillards prudents, des oncles chagrins blâmaient cette 
conduite en disant: «Madame d'Aiglemont se repentira 
peut-être quelque jour de s'être dessaisie de sa fortune 
en faveur de sa fille; car si elle connaît bien le cœur de 
madame de Saint-Héreen, peut-elle être aussi sûre de la 
moralité de son gendre?» c'était contre ces prophètes un 
toile général; et, de toutes parts, pleuvaient des éloges 
pour Moïna. 

— II faut rendre cette justice à madame de Saint- 
Héreen, disait une jeune femme, que sa mère n'a rien 
trouvé de changé autour d'elle. Madame d'Aiglemont est 
admirablement bien logée; elle a une voiture à ses ordres, 
et peut aller partout dans le monde comme auparavant... 

— Excepté aux Italiens, répondait tout bas un vieux 
parasite, un de ces gens qui se croient en droit d'accabler 



2o4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

leurs amis d'épigrammes sous prétexte de faire preuve 
d'indépendance. La douairière n'aime guère que la mu- 
sique, en fait de choses étrangères à son enfant gâté. Elle 
a été si bonne musicienne dans son temps ! Mais comme 
la loge de la comtesse est toujours envahie par de jeunes 
papillons, et qu'elle y gênerait cette petite personne, de 
qui l'on parle déjà comme d'une grande coquette, la 
pauvre mère ne va jamais aux Italiens. 

— Madame de Saint-Héreen, disait une fille à marier, 
a pour sa mère des soirées délicieuses, un salon oij va 
tout Paris. 

— Un salon où personne ne fait attention à la mar- 
quise, répondait le parasite. 

— Le fait est que madame d'Aiglemont n'est jamais 
seule, disait un fat en appuyant le parti des jeunes dames. 

— Le matin, répondait le vieil observateur à voix 
basse, le matin, la chère Moïna dort. A quatre heures, la 
chère Moïna est au Bois. Le soir, la chère Moïna va au bal 
ou aux Bouffes*... Mais il est vrai que madame d'Aigle- 
mont a la ressource de voir sa chère fille pendant qu'elle 
s'habille, ou durant le dîner lorsque la chère Moïna dîne 
par hasard avec sa chère mère. — 11 n'y a pas encore huit 
jours, monsieur, dit le parasite en prenant par le bras un 
timide précepteur, nouveau-venu dans la maison où il se 
trouvait, que je vis cette pauvre mère triste et seule au 
coin de son feu. « Qu'avez-vous ? » lui demandai-je. La 
marquise me regarda en souriant, mais elle avait certes 
pleuré. «Je pensais, me disait- elle, qu'il est bien singu- 
lier de me trouver seule, après avoir eu cinq enfants; 
mais cela est dans notre destinée ! Et puis, je suis heureuse 
quand je sais que Moïna s'amuse ! » Elle pouvait se confier 
à moi, qui, jadis, ai connu son mari. C'était un pauvre 
homme, et il a été bien heureux de l'avoir pour femme; 
il lui devait certes sa pairie et sa charge à la cour de 
Charles X. 

Mais il se glisse tant d'erreurs dans les conversations 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 205 

du monde, il s'y fait avec légèreté des maux si profonds, 
que l'historien des mœurs est obligé de sagement peser 
les assertions insouciamment émises par tant d'msouciants. 
Enfin, peut-être ne doit-on jamais prononcer qui a tort 
ou raison de l'enfant ou de la mère. Entre ces deux cœurs, 
il n'y a qu'un seul juge possible. Ce juge est Dieu ! Dieu 
qui, souvent, assied sa vengeance au sein des familles, et 
se sert éternellement des enfants contre les mères, des 
pères contre les fils, des peuples contre les rois, des princes 
contre les nations, de tout contre tout; remplaçant dans 
le monde moral les sentiments par les sentiments, comme 
les jeunes feuilles poussent les vieilles au printemps; agis- 
sant en vue d'un ordre immuable, d'un but à lui seul 
connu. Sans doute, chaque chose va dans son sein, ou, 
mieux encore, elle y retourne. 

Ces religieuses pensées, si naturelles au cœur des vieil- 
lards, flottaient éparses dans l'âme de madame d' Aigle- 
mont; elles y étaient à demi lumineuses, tantôt abîmées, 
tantôt déployées complètement, comme des fleurs tour- 
mentées à la surface des eaux pendant une tempête. Elle 
s'était assise, lassée, affaiblie par une longue méditation, 
par une de ces rêveries au milieu desquelles toute la vie 
se dresse, se déroule aux yeux de ceux qui pressentent 
la mort. 

Cette femme, vieille avant le temps, eût été, pour 
quelque poëte passant sur le boulevard, un tableau cu- 
rieux. A la voir assise à l'ombre grêle d'un acacia, l'ombre 
d'un acacia à midi, tout le monde eût su lire une des mille 
choses écrites sur ce visage pâle et froid, même au milieu 
des chauds rayons du soleil. Sa figure pleine d'expression 
représentait quelque chose de plus grave encore que ne 
l'est une vie à son déclin, ou de plus profond qu'une âme 
affaissée par l'expérience. Elle était un de ces types qui, 
entre mille physionomies dédaignées parce qu'elles sont 
sans caractère, vous arrêtent un moment, vous font pen- 
ser; comme, entre les mille tableaux d'un Musée, vous 



2o6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

êtes fortement impressionné, soit par la tête sublime où 
Murillo peignit la douleur maternelle, soit par le visage 
de Béatrix Cinci où le Guide sut peindre la plus tou- 
chante innocence au fond du plus épouvantable crime, 
soit par la sombre face de Philippe II où Vélasquez* a 
pour toujours imprimé la majestueuse terreur que doit 
mspirer la royauté. Certaines figures humaines sont de 
despotiques images qui vous parlent, vous interrogent, 
qui répondent à vos pensées secrètes, et font même des 
poëmes entiers. Le visage glacé de madame d'Aiglemont 
était une de ces poésies terribles, une de ces faces répan- 
dues par milliers dans la Divine Comédie de Dante Ali- 
ghieri. 

Pendant la rapide saison où la femme reste en fleur, 
les caractères de sa beauté servent admirablement bien 
la dissimulation à laquelle sa faiblesse naturelle et nos lois 
la condamnent. Sous le riche coloris de son visage frais, 
sous le feu de ses yeux, sous le réseau gracieux de ses 
traits si fins, de tant de lignes multipliées, courbes ou 
droites, mais pures et parfaitement arrêtées, toutes ses 
émotions peuvent demeurer secrètes : la rougeur alors ne 
révèle rien en colorant encore des couleurs déjà si vives ; 
tous les foyers intérieurs se mêlent alors si bien à la lu- 
mière de ces yeux flamboyants de vie, que la flamme 
passagère d'une souffrance n'y apparaît que comme une 
grâce de plus. Aussi rien n'est-il si discret qu'un jeune 
visage, parce que rien n'est plus immobile. La figure 
d'une jeune femme a le calme, le poli, la fraîcheur de la 
surface d'un lac. La physionomie des femmes ne com- 
mence qu'à trente ans. Jusques à cet âge, le peintre ne 
trouve dans leurs visages que du rose et du blanc, des 
sourires et des expressions qui répètent une même pen- 
sée, pensée de jeunesse et d'amour, pensée uniforme et 
sans profondeur; mais, dans la vieillesse, tout chez la 
femme a parlé, les passions se sont incrustées sur son 
visage; elle a été amante, épouse, mère; les expressions 



î 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 207 

les plus violentes de la joie et de la douleur ont fini par 
grimer, torturer ses traits, par s'y empreindre en mille 
rides, qui toutes ont un langage; et une tête de femme 
devient alors subhme d'horreur, belle de mélancolie, ou 
magnifique de calme; s'il est permis de poursuivre cette 
étrange métaphore, le lac desséché laisse voir alors les 
traces de tous les torrents qui l'ont produit : une tête de 
vieille femme n'appartient plus alors ni au monde qui, 
frivole, est effrayé d'y apercevoir la destruction dé toutes 
les idées d'élégance auxquelles il est habitué, ni aux 
artistes vulgaires qui n'y découvrent rien; mais aux vrais 
poètes, à ceux qui ont le sentiment d'un beau indépen- 
dant de toutes les conventions sur lesquelles reposent 
tant de préjugés en fait d'art et de beauté. 

Quoique madame d'Aiglemont portât sur sa tête une 
capote à la mode, il était facile de voir que sa chevelure, 
jadis noire, avait été blanchie par de cruelles émotions; 
mais la manière dont elle la séparait en deux bandeaux tra- 
hissait son bon goût, révélait les gracieuses habitudes 
de la femme élégante, et dessinait parfaitement son front 
flétri, ridé, dans la forme duquel se retrouvaient quelques 
traces de son ancien éclat. La coupe de sa figure, la ré- 
gularité de ses traits donnaient une idée, faible à la vérité, 
de la beauté dont elle avait dû être orgueilleuse; mais ces 
indices accusaient encore mieux les douleurs, qui avaient 
été assez aiguës pour creuser ce visage, pour en dessécher 
les tempes, en rentrer les joues, en meurtrir les paupières 
et les dégarnir de cils, cette grâce du regard. Tout était 
silencieux en cette femme : sa démarche et ses mouve- 
ments avaient cette lenteur grave et recueilhe qui imprime 
le respect. Sa modestie, changée en timidité, semblait être 
le résultat de l'habitude, qu'elle avait prise depuis quel- 
ques années, de s'effacer devant sa fille; puis sa parole 
était rare, douce, comme celle de toutes les personnes 
forcées de réfléchir, de se concentrer, de vivre en elles- 
mêmes. Cette attitude et cette contenance inspiraient un 



2o8 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

sentiment indéfinissable, qui n'était ni la crainte ni la 
compassion, mais dans lequel se fondaient mystérieuse- 
ment toutes les idées que réveillent ces diverses affections. 
Enfin la nature de ses rides, la manière dont son visage 
était plissé, la pâleur de son regard endolori, tout témoi- 
gnait éloquemment de ces larmes qui, dévorées par le 
cœur, ne tombent jamais à terre. Les malheureux accou- 
tumés à contempler le ciel pour en appeler à lui des maux 
de leur vie eussent facilement reconnu dans les jeux de 
cette mère les cruelles habitudes d'une prière faite à chaque 
instant du jour, et les légers vestiges de ces meurtrissures 
secrètes qui finissent par détruire les fleurs de l'âme et 
jusqu'au sentiment de la maternité. Les peintres ont des 
couleurs pour ces portraits, mais les idées et les paroles 
sont impuissantes pour les traduire fidèlement; il s'y ren- 
contre, dans les tons du teint, dans l'air de la figure, des 
phénomènes inexplicables que l'âme saisit par la vue, 
mais le récit des événements auxquels sont dus de si ter- 
ribles bouleversements de physionomie est la seule res- 
source qui reste au poëte pour les faire comprendre. Cette 
figure annonçait un orage calme et froid, un secret com- 
bat entre l'héroïsme de la douleur maternelle et l'infirmité 
de nos sentiments, qui sont finis comme nous-mêmes et 
où rien ne se trouve d'infini. Ces souffrances sans cesse 
refoulées avaient produit à la longue je ne sais quoi de 
morbide en cette femme. Sans doute quelques émotions 
trop violentes avaient physiquement altéré ce cœur ma- 
ternel, et quelque maladie, un anévrisme peut-être, mena- 
çait lentement cette femme à son insu. Les peines vraies 
sont en apparence si tranquilles dans le lit profond qu'elles 
se sont fait, où elles semblent dormir, mais où elles conti- 
nuent à corroder l'âme comme cet épouvantable acide qui 
perce le cristal ! En ce moment deux larmes sillonnèrent 
les joues de la marquise, et elle se leva comme si quelque 
réflexion plus poignante que toutes les autres l'eût vive- 
ment blessée. Elle avait sans doute jugé l'avenir de Moïna. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 



20( 



Or, en prévoyant les douleurs qui attendaient sa fille, 
tous les malheurs de sa propre vie lui étaient retombés 
sur le cœur. 

La situation de cette mère sera comprise en expliquant 
celle de sa fille. 

Le comte de Saint-Hcreen était parti depuis environ six 
mois pour accomplir une mission politique. Pendant cette 
absence, xMoïna, qui à toutes les vanités de la petite-maî- 




tresse joignait les capricieux vouloirs de l'enfant gâté, 
s'était amusée, par étourderie ou pour obéir aux mille 
coquetteries de la femme, et peut-être pour en essayer le 
pouvoir, à jouer avec la passion d'un homme habile, mais 
sans cœur, se disant ivre d'amour, de cet amour avec 
lequel se combinent toutes les petites ambitions sociales 
et vaniteuses du fat. Madame d'Aiglemont, à laquelle une 
longue expérience avait appris à connaître la vie, à juger 
les hommes, à redouter le monde, avait observé les pro- 
grès de cette intrigue et pressentait la perte de sa fille en 

VI. 14 



2 I O SCENES DE LA ME PRIVEE. 

la voyant tombée entre les mains d'un homme à qui rien 
n'était sacré. N'y avait-il pas pour elle quelque chose 
d'épouvantable à rencontrer un roué dans l'homme que 
Moïna écoutait avec plaisir? Son enfant chérie se trouvait 
donc au bord d'un abmie. Elle en avait une horrible cer- 
titude, et n'osait l'arrêter, car elle tremblait devant la 
comtesse. Elle savait d'avance que Moïna n'écouterait 
aucun de ses sages avertissements; elle n'avait aucun pou- 
voir sur cette âme, de fer pour elle et toute moelleuse 
pour les autres. Sa tendresse l'eût portée à s'intéresser aux 
malheurs d'une passion justifiée par les nobles quahtés du 
séducteur, mais sa fille suivait un mouvement de coquet- 
terie; et la marquise méprisait le comte Alfred de Vande- 
nesse, sachant qu'il était homme à considérer sa lutte avec 
Moïna comme une partie d'échecs. Quoique Alfred de 
Vandenesse fît horreur à cette malheureuse mère, elle 
était obhgée d'ensevehr dans le ph le plus profond de 
son cœur les raisons suprêmes de son aversion. Elle était 
intimement hée avec le marquis de Vandenesse, père d'Al- 
fred, et cette amitié, respectable aux yeux du monde, 
autorisait le Jeune homme à venir famihèrement chez 
madame de Saint-Héreen, pour laquelle il feignait une 
passion conçue dès fenfance. D'ailleurs, en vain madame 
d'Aiglemont se serait-elle décidée à jeter entre sa fille et 
Alfred de Vandenesse une terrible parole qui les eût 
séparés; elle était certaine de n'y pas réussir, malgré la 
puissance de cette parole, qui l'eût déshonorée aux yeux 
de sa fille. Alfred avait trop de corruption, Moïna trop 
d'esprit pour croire à cette révélation, et la jeune com- 
tesse l'eût éludée en la traitant de ruse maternelle. Madame 
d'Aiglemont avait bâti son cachot de ses propres mains 
et s'y était murée elle-même pour y mourir en voyant se 
perdre la belle vie de Moïna, cette vie devenue sa gloire, 
son bonheur et sa consolation, une existence pour elle 
mille fois plus chère que la sienne. Horribles souffrances, 
incroyables, sans langage! abîmes sans fond! 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 2 I I 

Elle attendait impatiemment le lever de sa fille, et néan- 
moins elle le redoutait, semblable au malheureux con- 
damné à mort qui voudrait en avoir fini avec la vie, et qui 
cependant a froid en pensant au bourreau, La marquise 
avait résolu de tenter un dernier effort ; mais elle craignait 
peut-être moins d'échouer dans sa tentative que de rece- 
voir encore une de ces blessures si douloureuses à son 
cœur qu'elles avaient épuisé tout son courage. Son amour 
de mère en était arrivé là : aimer sa fille, la redouter, 
appréhender un coup de poignard et aller au-devant. Le 
sentiment maternel est si large dans les cœurs annants 
qu'avant d'arriver à l'indifférence une mère doit mourir 
ou s'appuyer sur quelque grande puissance, la religion ou 
l'amour. Depuis son lever, la fatale mémoire de la mar- 
quise lui avait retracé plusieurs de ces faits, petits en ap- 
parence, mais qui dans la vie morale sont de grands 
événements. En effet, parfois un geste développe tout un 
drame, l'accent d'une parole déchire toute une vie, l'in- 
différence d'un regard tue la plus heureuse passion. La 
marquise d'Aiglemont avait malheureusement vu trop 
de ces gestes, entendu trop de ces paroles, reçu trop de 
ces regards affreux à l'âme, pour que ses souvenirs pussent 
lui donner des espérances. Tout lui prouvait qu'Alfred 
l'avait perdue dans le cœur de sa fille, où elle restait, elle, 
la mère, moins comme un plaisir que comme un devoir. 
Mille choses, des riens même lui attestaient la conduite 
détestable de la comtesse envers elle, ingratitude que la 
marquise regardait peut-être comme une punition. Elle 
cherchait des excuses à sa fille dans les desseins de la Pro- 
vidence, afin de pouvoir encore adorer la main qui la 
frappait. Pendant cette matinée elle se souvint de tout, et 
tout la frappa de nouveau si vivement au cœur que sa 
coupe, remplie de chagrins, devait déborder si la plus 
légère peine y était jetée. Un regard froid pouvait tuer 
la marquise. Il est difficile de peindre ces faits domes- 
tiques, mais quelques-uns suffiront peut-être à les indiquer 



2 I 2 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

tous. Ainsi la marquise, étant devenue un peu sourde, 
n'avait jamais pu obtenir de Moïna qu'elle élevât la voix 
pour elle; et le jour où, dans la naïveté de l'être souf- 
frant, elle pria sa fille de répéter une phrase dont elle 
n'avait rien saisi, la comtesse obéit, mais avec un air de 
mauvaise grâce qui ne permit pas à madame d'Aiglemont 
de réitérer sa modeste prière. Depuis ce jour, quand 
Moïna racontait un événement ou parlait, la marquise 
avait soin de s'approcher d'elle ; mais souvent la comtesse 
paraissait ennuyée de l'infirmité qu'elle reprochait étour- 
diment à sa mère. Cet exemple, pris entre mille, ne pou- 
vait frapper que le cœur d'une mère. Toutes ces choses 
eussent échappé peut-être à un observateur, car c'était des 
nuances insensibles pour d'autres yeux que ceux d'une 
femme. Ainsi madame d'Aiglemont ayant un jour dit à sa 
fille que la princesse de Cadignan était venue lavoir, Moïna 
s'écria simplement : « Comment! elle est venue pour vous! » 
L'air dont ces paroles furent dites, l'accent que la com- 
tesse y mit, peignaient par de légères teintes un étonne- 
ment, un mépris élégant qui ferait trouver aux cœurs 
toujours jeunes et tendres de la philanthropie dans la 
coutume en vertu de laquelle les sauvages tuent leurs 
vieillards quand ils ne peuvent plus se tenir à la branche 
d'un arbre fortement secoué. Madame d'Aiglemont se 
leva, sourit, et alla pleurer en secret. Les gens bien éle- 
vés, et les femmes surtout, ne trahissent leurs sentiments 
que par des touches imperceptibles, mais qui n'en font 
pas moins deviner les vibrations de leurs cœurs à ceux qui 
peuvent retrouver dans leur vie des situations analogues à 
celle de cette mère meurtrie. Accablée par ses souvenirs, 
madame d'Aiglemont retrouva l'un de ces faits microsco- 
piques si piquants, si cruels, où elle n'avait jamais mieux 
vu qu'en ce moment le mépris atroce caché sous des 
sourires. Mais ses larmes se séchèrent quand elle en- 
tendit ouvrir les persiennes de la chambre où reposait sa 
fille. Elle accourut en se dirigeant vers les fenêtres par 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 2 l 



le sentier qui passait le long de la grille devant laquelle 
elle était naguère assise. Tout en marchant, elle remar- 
qua le som particulier que le jardinier avait mis à ra- 
tisser le sable de cette allée, assez mal tenue depuis peu 
de temps. QjLiand madame d'Aiglemont arriva sous les 
fenêtres de sa fille, les persiennes se refermèrent brus- 
quement. 

— Moïna, dit-elle. 
Point de réponse. 

— Madame la comtesse est dans le petit salon, dit la 
femme de chambre de Moïna quand la marquise rentrée 
au logis demanda si sa fille était levée. 

Madame d'Aiglemont avait le cœur trop plein et la tête 
trop fortement préoccupée pour réfléchir en ce moment 
sur des circonstances si légères ; elle passa promptement 
dans le petit salon où elle trouva la comtesse en peignoir, 
un bonnet négligemment jeté sur une chevelure en dé- 
sordre, les pieds dans ses pantoufles, ayant la clef de sa 
chambre dans sa ceinture, le visage empreint de pensées 
presque orageuses et des couleurs animées. Elle était 
assise sur un divan, et paraissait réfléchir. 

— Pourquoi vient-on? dit-elle d'une voix dure. Ah! 
c'est vous, ma mère, reprit-elle d'un air distrait après 
s'être interrompue elle-même. 

— Oui, mon enfant, c'est ta mère... 

L'accent avec lequel madame d'Aiglemont prononça 
ces paroles peignit une eff\ision de cœur et une émotion 
intime, dont il serait difficile de donner une idée sans 
employer le mot de sainteté. Elle avait en effet si bien 
revêtu le caractère sacré d'une mère, que sa fille en fut 
frappée, et se tourna vers elle par un mouvement qui 
exprimait à la fois le respect, l'inquiétude et le remords. 
La marquise ferma la porte de ce salon, où personne 
ne pouvait entrer sans faire du bruit dans les pièces pré- 
cédentes. Cet éloignement garantissait de toute indiscré- 
tion. 



2l4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Ma fille, dit la marquise, il est de mon devoir de 
t'éclairer sur une des crises les plus importantes dans notre 
vie de femme, et dans laquelle tu te trouves à ton insu 
peut-être, mais dont je viens te parler moins en mère qu'en 
amie. En te mariant, tu es devenue libre de tes actions, 
tu n'en dois compte qu'à ton mari ; mais je t'ai si peu fait 
sentir l'autorité maternelle (et ce fut un tort peut-être), 
que je me croîs en droit de me faire écouter de toi, une 
fois au moins, dans la situation grave oii tu dois avoir 
besoin de conseils. Songe, Moïna que je t'ai mariée à un 
homme d'une haute capacité, de qui tu peux être fière, 
que... 

— Ma mère, s'écria Moïna d'un air mutin et en l'inter- 
rompant, je sais ce que vous venez dire... Vous allez me 
prêcher au sujet d'Alfred. . . 

— Vous ne devineriez pas si bien , reprit gravement la 
marquise en essayant de retenir ses larmes, si vous ne 
sentiez pas. . . 

— Quoi? dit-elle d'un air presque hautain. Mais, ma 
mère, en vérité.. . 

— Moïna, s'écria madame d'Aiglemont en faisant un 
effort extraordinaire, il faut que vous entendiez attenti- 
vement ce que je dois vous dire... 

— J'écoute, dit la comtesse en se croisant les bras et 
affectant une impertinente soumission. Permettez-moi, ma 
mère, dit-elle avec un sang- froid incroyable, de sonner 
Pauline pour la renvoyer. . . 

Elle sonna. 

— Ma chère enfant, Pauline ne peut pas entendre... 

— Maman, reprit la comtesse d'un air sérieux, et qui 
aurait du paraître extraordinaire à la mère, je dois... Elle 
s'arrêta, la femme de chambre arrivait. — Pauline, allez 
vous-même chez Baudran savoir pourquoi je n'ai pas encore 
mon chapeau. 

Elle se rassit et regarda sa mère avec attention. La mar- 
quise, dont le cœur était gonflé, les yeux secs, et qui 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 2 I J 

ressentait alors une de ces émotions dont la douleur ne 
peut être comprise que par les mères, prit la parole pour 
instruire Moïna du danger qu'elle courait. Mais, soit que 
la comtesse se trouvât blessée des soupçons que sa mère 
concevait sur le fils du marquis de Vandenesse, soit qu'elle 
fût en proie à l'une de ces folies incompréhensibles dont 
le secret est dans l'inexpérience de toutes les jeunesses, 
elle profita d'une pause faite par sa mère pour lui dire en 
riant d'un rire forcé : — Maman , je ne te croyais jalouse 
que du père. . . 

A ce mot, madame d'Aiglemont ferma les yeux, baissa 
la tête et poussa le plus léger de tous les soupirs. Elle jeta 
son regard en l'air, comme pour obéir au sentiment invin- 
cible qui nous fait invoquer Dieu dans les grandes crises 
de la vie ; puis elle dirigea sur sa fille ses yeux pleins d'une 
majesté terrible, et empreints aussi d'une profonde dou- 
leur, 

— Ma fille, dit-elle d'une voix gravement altérée, vous 
avez été plus impitoyable envers votre mère que ne le fut 
l'homme offensé par elle, plus que ne le sera Dieu peut- 
être. 

Madame d'Aiglemont se leva; mais arrivée à la porte, 
elle se retourna, ne vit que de la surprise dans les yeux 
de sa fille, sortit et put aller jusque dans le jardin, où ses 
forces l'abandonnèrent. Là, ressentant au cœur de fortes 
douleurs, elle tomba sur un banc. Ses yeux, qui erraient 
sur le sable, y aperçurent la récente empreinte d'un pas 
d'homme dont les bottes avaient laissé des marques très- 
reconnaissables. Sans aucun doute, sa fille était perdue, 
elle crut comprendre alors le motif de la commission don- 
née à Pauline. Cette idée cruelle fut accompagnée d'une 
révélation plus odieuse que ne l'était tout le reste. Elle 
supposa que le fils du marquis de Vandenesse avait détruit 
dans le cœur de Moïna ce respect dû par une fille à sa 
mère. Sa souffrance s'accrut, elle s'évanouit insensible- 
ment, et demeura comme endormie. La jeune comtesse 



l I 6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

trouva que sa mère s'était permis de lui donner un coup de 
boutoir un peu sec, et pensa que le soir une caresse ou 
quelques attentions feraient les frais du raccordement. 
Entendant un cri dans le jardin , elle se pencha négli- 
gemment au moment où Pauline, qui n'était pas en- 
core sortie, appelait au secours, et tenait la marquise dans 
ses bras. 

— N'effrayez pas ma fille, fut le dernier mot que pro- 
nonça cette mère. 

Moïna vit transporter sa mère, pâle, inanimée, respi- 
rant avec difficulté, mais agitant les bras comme si elle 
voulait ou lutter ou parler. Atterrée par ce spectacle, Moïna 
suivit sa mère, aida silencieusement à la coucher sur son 
lit et à la déshabiller. Sa faute l'accabla. En ce moment 
suprême, elle connut sa mère, et ne pouvait plus rien 
réparer. Elle voulut être seule avec elle; et quand il n'y 
eut plus personne dans la chambre, qu'elle sentit le froid 
de cette main pour elle toujours caressante, elle fondit en 
larmes. Réveillée par ces pleurs, la marquise put encore 
regarder sa chère Moïna; puis, au bruit de ses sanglots, 
qui semblaient vouloir briser ce sein délicat et en désordre, 
elle contempla sa fille en souriant. Ce sourire prouvait 
à cette jeune parricide que le cœur d'une mère est un 
abîme au fond duquel se trouve toujours un pardon. Aus- 
sitôt que l'état de la marquise fut connu , des gens à cheval 
avaient été expédiés pour aller chercher le médecin, le 
chirurgien et les petits-enfants de madame d'Aiglemont. 
La jeune marquise et ses enfants arrivèrent en même temps 
que les gens de l'art et formèrent une assemblée assez im- 
posante, silencieuse, inquiète, à laquelle se mêlèrent les 
domestiques. La jeune marquise, qui n'entendait aucun 
bruit, vint frapper doucement à la porte de la chambre. 
A ce signal, Moïna, réveillée sans doute dans sa douleur, 
poussa brusquement les deux battants, jeta des yeux ha- 
gards sur cette assemblée de famille et se montra dans un 
désordre qui parlait plus .haut que le langage. A l'aspect 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 2 I 7 

de ce remords vivant chacun resta muet. II était facile 
d'apercevoir les pieds de la marquise roides et tendus 
convulsivement sur le lit de mort. Moïna s'appuja sur la 
porte, regarda ses parents, et dit d'une voix creuse : — 
J'ai perdu ma mère! 

Paris, 1 828-1 844,. 




LE PÈRE GORIOT 



Au grand et illustre Geoffroy- Saint- Hilaire* 

Comme un témoignage d'admiration de ses travaux et de son génie 

De Balzac. 



I 




LE PERE GORIOT. 




Madame Vauquer, née de Conflans, est une 
vieille femme qui, depuis quarante ans, tient 
à Paris une pension bourgeoise établie rue 
Neuve-Sainte-Geneviève, entre le quartier latin 
et le faubourg Saint-Marceau. Cette pension, 
connue sous le nom de la Maison Vauquer, 
admet également des hommes et des femmes, 
des jeunes gens et des vieillards, sans que jamais la médi- 
sance ait attaqué les mœurs de ce respectable établissement. 
Mais aussi depuis trente ans ne s'y était-il jamais vu de 
jeune personne, et pour qu'un jeune homme y demeure, 
sa famille doit-elle lui faire une bien maigre pension. 
Néanmoins, en 1819, époque à laquelle ce drame com- 
mence, il s'y trouvait une pauvre jeune fille. En quelque 



222 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

discrédit que soit tombé le mot drame par la manière abu- 
sive et tortionnaire dont il a été prodigué dans ces temps 
de douloureuse littérature, il est nécessaire de l'employer 
ici : non que cette histoire soit dramatique dans le sens 
vrai du mot; mais, l'œuvre accomplie, peut-être aura-t-on 
versé quelques larmes intra muros et extra. Sera-t-elte com- 
prise au delà de Paris? le doute est permis. Les particula- 
rités de cette scène pleine d'observations et de couleurs 
locales ne peuvent être appréciées qu'entre les buttes de 
Montmartre et les hauteurs de Montrouge, dans cette 
illustre vallée de plâtras incessamment près de tomber et 
de ruisseaux noirs de boue ; vallée remplie de souffrances 
réelles, de joies souvent fausses, et si terriblement agitée 
qu'il faut je ne sais quoi d'exorbitant pour y produire une 
sensation de quelque durée. Cependant il s'y rencontre 
çà et là des douleurs que l'agglomération des vices et des 
vertus rend grandes et solennelles : à leur aspect, les 
égoïsmes, les intérêts, s'arrêtent et s'apitoient; mais l'im- 
pression qu'ils en reçoivent est comme un fruit savoureux 
promptement dévoré. Le char de la civilisation, semblable 
à celui de l'idole de Jaggernat, à peine retardé par un 
cœur moins facile à broyer que les autres et qui enraye sa 
roue, fa brisé bientôt et continue sa marche glorieuse. 
Ainsi ferez-vous, vous qui tenez ce livre d'une main 
blanche, vous qui vous enfoncez dans un moelleux fau- 
teuil en vous disant : Peut-être ceci va-t-il m'amuser. Après 
avoir lu les secrètes infortunes du père Goriot, vous dî- 
nerez avec appétit en mettant votre insensibilité sur le 
compte de l'auteur, en le taxant d'exagération, en l'accu- 
sant de poésie. Ah ! sachez-le : ce drame n'est ni une fic- 
tion, ni un roman. AUis true, il est si véritable, que chacun 
peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son cœur 
peut-être. 

La maison où s'exploite la pension bourgeoise appartient 
à madame Vauquer. Elle est située dans le bas de la rue 
Neuve-Sainte-Geneviève*, à l'endroit oi^i le terrain s'abaisse 



LE PERE GORIOT. 



vers la rue de l'Arbalète par une pente si brusque et si 
rude que les chevaux la montent ou la descendent rare- 
ment. Cette circonstance est favorable au silence qui règne 
dans ces rues serrées entre le dôme du Val-de-Grâce et le 
dôme du Panthéon, deux monuments qui changent les 
conditions de l'atmosphère en y jetant des tons jaunes, en 
y assombrissant tout par les temtes sévères que projettent 
leurs coupoles. Là, les pavés sont secs, les ruisseaux n'ont 
ni boue ni eau, l'herbe croît le long des murs. L'homme 
le plus insouciant s'y attriste comme tous les passants, le 
bruit d'une voiture y devient un événement, les maisons 
y sont mornes, les murailles y sentent la prison. Un Pari- 
sien égaré ne verrait là que des pensions bourgeoises ou 
des institutions, de la misère ou de l'ennui, de la vieillesse 
qui meurt, de la joyeuse jeunesse contrainte à travailler. 
Nul quartier de Paris n'est plus horrible, ni, disons-Ie, 
plus inconnu. La rue Neuve-Sainte-Geneviève surtout est 
comme un cadre de bronze, le seul qui convienne à ce 
récit, auquel on ne saurait trop préparer l'inteOigence par 
des couleurs brunes, par des idées graves; ainsi que, de 
marche en marche, le jour diminue et le chant du conduc- 
teur se creuse, alors que le voyageur descend aux Cata- 
combes. Comparaison vraie ! Qui décidera de ce qui est 
plus horrible à voir, ou des cœurs desséchés, ou des crânes 
vides ? 

La façade de la pension donne sur un jardmet, en sorte 
que la maison tombe à angle droit sur la rue Neuve-Sainte- 
Geneviève, où vous la voyez coupée dans sa profondeur. 
Le long de cette façade, entre la maison et le jardmet, 
règne un cailloutis en cuvette, large d'une toise, devant 
lequel est une allée sablée, bordée de géraniums, de lau- 
riers-roses et de grenadiers plantés dans de grands vases 
en faïence bleue et blanche. On entre dans cette allée par 
une porte bâtarde, surmontée d'un écriteau sur lequel est 
écrit : Maison-Vauquer, et dessous : Pension bourgeoise des 
deux sexes et autres. Pendant le jour, une porte à claire-voie, 



2 24 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

armée d'une sonnette criarde, laisse apercevoir au bout 
du petit pavé, sur le mur opposé à la rue, une arcade 
peinte en marbre vert par un artiste du quartier. Sous le 
renfoncement que simule cette peinture, s'élève une statue 
représentant l'Amour. A voir le vernis écaillé qui la couvre, 
les amateurs de symboles y découvriraient peut-être un 
mythe de l'amour parisien qu'on guérit à quelques pas 
de là*. Sous le socle, cette inscription à demi effacée rap- 
pelle le temps auquel remonte cet ornement par l'enthou- 
siasme dont il témoigne pour Voltaire, rentré dans Pans 



en 1777 : 



Qui que tu sois, voici ton maître. 
H l'est, le fut, ou le doit être. 



A la nuit tombante, la porte à claire-voie est remplacée 
par une porte pleine. Le jardinet, aussi large que la façade 
est longue, se trouve encaissé par le mur de la rue et par 
le mur mitoyen de la maison voisine, le long de laquelle 
pend un manteau de lierre qui la cache entièrement, et 
attire les yeux des passants par un effet pittoresque dans 
Paris. Chacun de ces murs est tapissé d'espaliers et de 
vignes dont les fructifications grêles et poudreuses sont 
l'objet des craintes annuelles de madame Vauquer et de 
ses conversations avec les pensionnaires. Le long de chaque 
muraille, règne une étroite allée qui mène à un couvert de 
tilleuls, mot que madame Vauquer, quoique née de Con- 
flans, prononce obstinément tieuilles* , malgré les observa- 
tions grammaticales de ses hôtes. Entre les deux allées 
latérales est un carré d'artichauts flanqué d'arbres fruitiers 
en quenouille, et bordé d'oseille, de laitue ou de persil. 
Sous le couvert de tilleuls est plantée une table ronde 
peinte en vert, et entourée de sièges. Là, durant les jours 
caniculaires, les convives assez riches pour se permettre 
de prendre du café, viennent le savourer par une chaleur 
capable de faire éclore des œufs. La façade, élevée de 
trois étages et surmontée de mansardes, est bâtie en moel- 



LE PÈRE GORIOT. 225 

Ions et badigeonnée avec cette couleur jaune qui donne 
un caractère ignoble à presque toutes les maisons de Paris*. 
Les cinq croisées percées à chaque étage ont de petits 
carreaux et sont garnies de jalousies dont aucune n'est 
relevée de la même manière, en sorte que toutes leurs 
lignes jurent entre elles. La profondeur de cette maison 
comporte deux croisées qui, au rez-de-chaussée, ont pour 
ornement des barreaux en fer, grillagés. Derrière le bâti- 
ment est une cour large d'environ vingt pieds, où vivent 
en bonne intelligence des cochons, des poules, des lapins, 
et au fond de laquelle s'élève un hangar à serrer le bois. 
Entre ce hangar et la fenêtre de la cuisine se suspend le 
garde-manger, au-dessous duquel tombent les eaux grasses 
de l'évier. Cette cour a sur la rue Neuve-Sainte-Geneviève 
une porte étroite par où la cuisinière chasse les ordures 
de la maison en nettoyant cette sentine à grand renfort 
d'eau, sous peine de pestilence. 

Naturellement destiné à l'exploitation de la pension 
bourgeoise, le rez-de-chaussée se compose d'une première 
pièce éclairée par les deux croisées de la rue, et où l'on 
entre par une porte-fenêtre. Ce salon communique à une 
salle à manger qui est séparée de la cuisine par la cage 
d'un escalier dont les marches sont en bois et en carreaux 
mis en couleur et frottés. Rien n'est plus triste à voir que 
ce salon meublé de fauteuils et de chaises en étoffe de 
crin à raies alternativement mates et luisantes. Au milieu 
se trouve une table ronde à dessus de marbre Sainte- 
Anne, décorée de ce cabaret en porcelaine blanche ornée 
de filets d'or effacés à demi, que l'on rencontre partout 
aujourd'hui. Cette pièce, assez mal planchéiée, est lam- 
brissée à hauteur d'appui. Le surplus des parois est tendu 
d'un papier verni représentant les principales scènes de 
Télémaque, et dont les classiques personnages sont colo- 
riés. Le panneau d'entre les croisées grillagées offre aux 
pensionnaires le tableau du festin donné au fils d'Ulysse 
par Calypso. Depuis quarante ans cette peinture excite 

VI. I j 



226 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

les plaisanteries des Jeunes pensionnaires, qui se croient 
supérieurs à leur position en se moquant du dîner auquel 
la misère les condamne. La cheminée en pierre, dont le 
foyer toujours propre atteste qu'il ne s'y fait de feu que 
dans les grandes occasions, est ornée de deux vases pleins 
de fleurs artificielles, vieillies et encagées, qui accom- 
pagnent une pendule en marbre bleuâtre du plus mauvais 
goût. Cette première pièce exale une odeur sans nom dans 
la langue, et qu'il faudrait appeler Y odeur de pension. Elle 
sent le renfermé, le moisi, le rance; elle donne froid, elle 
est humide au nez, elle pénètre les vêtements; elle a le 
goût d'une salle où Ton a dîné; elle pue le service, l'of- 
fice, l'hospice. Peut-être pourrait-elle se décrire si l'on 
inventait un procédé pour évaluer les quantités élémen- 
taires et nauséabondes qu'y jettent les atmosphères catar- 
rhales et sui generis de chaque pensionnaire, jeune ou 
vieux. Eh! bien, malgré ces plates horreurs, si vous le 
compariez à la salle à manger, qui lui est contiguë, vous 
trouveriez ce salon élégant et parfumé comme doit l'être un 
boudoir. Cette salle, entièrement boisée, fut jadis peinte 
en une couleur indistincte aujourd'hui, qui forme un fond 
sur lequel la crasse a imprimé ses couches de manière à 
y dessiner des figures bizarres. Elle est plaquée de buffets 
gluants sur lesquels sont des carafes échancrées, ternies, 
des ronds de moiré métallique, des piles d'assiettes en 
porcelaine épaisse, à bords bleus, fabriquées à Tournai. 
Dans un angle est placée une boîte à cases numérotées 
qui sert à garder les serviettes, ou tachées ou vineuses, 
de chaque pensionnaire. 11 s'y rencontre de ces meubles 
indestructibles, proscrits partout, mais placés là comme 
le sont les débris de la civilisation aux Incurables. Vous 
y verriez un baromètre à capucin qui sort quand il pleut, 
des gravures exécrables qui ôtent l'appétit, toutes enca- 
drées en bois verni à filets dorés; un cartel en écaille incrus- 
tée de cuivre; un poêle vert, des quinquets d'Argand* où 
la poussière se combine avec l'huile, une longue table cou- 



LE PERE GORIOT. 227 

verte en toile cirée assez grasse pour qu'un facétieux externe 
y écrive son nom en se servant de son doigt comme de 
style, des chaises estropiées, de petits paillassons piteux 
en sparterie qui se déroule toujours sans se perdre jamais, 
puis des chaufiFerettes misérables à trous cassés, à char- 
nières défaites, dont le bois se carbonise. Pour expliquer 
combien ce mobilier est vieux, crevassé, pourri, trem- 
blant, rongé, manchot, borgne, invalide, expirant, il fau- 
drait en faire une description qui retarderait trop l'intérêt 
de cette histoire, et que les gens pressés ne pardonne- 
raient pas. Le carreau rouge est plein de vallées produites 
par le frottement ou par les mises en couleur. Enfin, là 
règne la misère sans poësie; une misère économe, con- 
centrée, râpée. Si elle n'a pas de fange encore, elle a des 
taches; si elle n'a ni trous ni haillons, elle va tomber en 
pourriture. 

Cette pièce est dans tout son lustre au moment où, 
vers sept heures du matin , le chat de madame Vauquer 
précède sa maîtresse; saute sur les buffets, y flaire le lait 
que contiennent plusieurs jattes couvertes d'assiettes, et 
fait entendre son rourou matinal. Bientôt, la veuve se 
montre, attifée de son bonnet de tulle sous lequel pend 
un tour de faux cheveux mal mis; elle marche en traînas- 
sant ses pantoufles grimacées. Sa face vieillotte, grassouil- 
lette, du milieu de laquelle sort un nez 'à bec de perro- 
quet; ses petites mains potelées, sa personne dodue comme 
un rat d'église, son corsage trop plein et qui flotte, sont 
en harmonie avec cette salle où suinte le malheur, où s'est 
blottie la spéculation, et dont madame Vauquer respire 
l'air chaudement fétide sans être écœurée. Sa figure fraîche 
comme une première gelée d'automne, ses yeux ridés, 
dont l'expression passe du sourire prescrit aux danseuses 
à l'amer renfrognement de l'escompteur, enfin toute sa 
personne explique la pension, comme la pension implique 
sa personne. Le bagne ne va pas sans l'argousm, vous 
n'imagineriez pas l'un sans l'autre. L'embonpoint blafard 

'5- 



22 8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

de cette petite femme est le produit de cette vie, comme 
le tjphus est la conséquence des exhalaisons d'un hôpital. 
Son jupon de laine tricotée, qui dépasse sa première jupe 
faite avec une vieille robe, et dont la ouate s'échappe par 
les fentes de l'étoffe lézardée, résume le salon, la salle à 
manger, le jardinet, annonce la cuisine et fait pressentir 
les pensionnaires. Quand elle est là, ce spectacle est com- 
plet. Agée d'environ cinquante ans, madame Vauquer 
ressemble à toutes les femmes qui ont eu des malheurs. Elle 
a l'œil vitreux, l'air innocent d'une entremetteuse qui va 
se gendarmer pour se faire payer plus cher, mais d'ailleurs 
prête à tout pour adoucir son sort, à livrer Georges ou 
Pichegru*, si Georges ou Pichegru étaient encore à livrer. 
Néanmoins, elle est bonne femme au fond, disent les pen- 
sionnaires, qui la croient sans fortune en l'entendant 
geindre et tousser comme eux. Qu'avait été monsieur Vau- 
quer? Elle ne s'expliquait jamais sur le défunt. Comment 
avait-il perdu sa fortune? Dans les malheurs, répondait- 
elle. 11 s'était mal conduit envers elle, ne lui avait laissé 
que les jeux pour pleurer, cette maison pour vivre, et 
le droit de ne compatir à aucune infortune, parce que, 
disait-elle, elle avait souffert tout ce qu'il est possible de 
souffrir. En entendant trottiner sa maîtresse, la grosse 
Sylvie, la cuisinière, s'empressait de servir le déjeuner des 
pensionnaires internes. 

Généralement les pensionnaires externes ne s'abonnaient 
qu'au dîner, qui coûtait trente francs par mois. A l'époque 
où cette histoire commence, les internes étaient au nombre 
de sept. Le premier étage contenait les deux meilleurs 
appartements de la maison. Madame Vauquer habitait le 
moins considérable, et l'autre appartenait à madame Cou- 
ture, veuve d'un Commissaire-Ordonnateur de la Répu- 
blique française. Elle avait avec elle une très-jeune per- 
sonne, nommée Victorine Taillefer, à qui elle servait de 
mère. La pension de ces deux dames montait à dix-huit 
cents francs. Les deux appartements du second étaient 



LE PERE GORIOT. 229 

occupés, l'un par un vieillard nommé Poiret; l'autre, par 
un homme âgé d'environ quarante ans, qui portait une 
perruque noire, se teignait les favoris, se disait ancien né- 
gociant, et s'appelait monsieur Vautrin. Le troisième étage 
se composait de quatre chambres, dont deux étaient 
louées, l'une par une vieille fille nommée mademoiselle 
Michonneau; l'autre, par un ancien fabricant de vermi- 
celles, de pâtes d'Italie et d'amidon, qui se laissait nommer 
le Père Goriot. Les deux autres chambres étaient destinées 
aux oiseaux de passage, à ces infortunés étudiants qui, 
comme le père Goriot et mademoiselle Michonneau, ne 
pouvaient mettre que quarante-cinq francs par mois à leur 
nourriture et à leur logement; mais madame Vauquer sou- 
haitait peu leur présence et ne les prenait que quand elle 
ne trouvait pas mieux : ils mangeaient trop de pain. En 
ce moment, l'une de ces deux chambres appartenait à un 
jeune homme venu des environs d'Angoulême à Paris 
pour j faire son Droit, et dont la nombreuse famille se 
soumettait aux plus dures privations afin de lui envoyer 
douze cents francs par an. Eugène de Rastignac, ainsi se 
nommait-il, était un de ces jeunes gens façonnés au tra- 
vail par le malheur, qui comprennent dès le jeune âge les 
espérances que leurs parents placent en eux, et qui se pré- 
parent une belle destinée en calculant déjà la portée de 
leurs études, et, les adaptant par avance au mouvement 
futur de la société, pour être les premiers à la pressurer. 
Sans ses observations curieuses et l'adresse avec laquelle 
il sut se produire dans les salons de Paris, ce récit n'eût 
pas été coloré des tons vrais qu'il devra sans doute à son 
esprit sagace et à son désir de pénétrer les mystères d'une 
situation épouvantable aussi soigneusement cachée par 
ceux qui l'avaient créée que par celui qui la subissait. 

Au-dessus de ce troisième étage était un grenier à 
étendre le linge et deux mansardes oii couchaient un 
garçon de peine, nommé Christophe, et la grosse Sylvie, 
la cuisinière. Outre les sept pensionnaires internes, ma- 



230 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

dame Vauquer avait, bon an, mal an, huit étudiants en 
Droit ou en Médecine, et deux ou trois habitués qui de- 
meuraient dans le quartier, abonnés tous pour le dîner 
seulement. La salle contenait à dîner dix-huit personnes 
et pouvait en admettre une vmgtaine ; mais le matm , il ne 
s'y trouvait que sept locataires dont la réunion offrait pen- 
dant le déjeuner l'aspect d'un repas de famille. Chacun 
descendait en pantoufles, se permettait des observations 
confidentielles sur la mise ou sur l'air des externes, et sur 
les événements de la soirée précédente, en s'exprimant 
avec la confiance de l'intimité. Ces sept pensionnaires 
étaient les enfants gâtés de madame Vauquer, qui leur me- 
surait avec une précision d'astronome les soins et les 
égards, d'après le chiffre de leurs pensions. Une même 
considération affectait ces êtres rassemblés par le hasard. 
Les deux locataires du second ne payaient que soixante- 
douze francs par mois. Ce bon marché, qui ne se ren- 
contre que dans le faubourg Saint-Marcel, entre la Bourbe 
et la Salpêtrière*, et auquel madame Couture faisait seule 
exception, annonce que ces pensionnaires devaient être 
sous le poids de malheurs plus ou moins apparents. Aussi 
le spectacle désolant que présentait l'intérieur de cette 
maison se répétait-il dans le costume de ses habitués, éga- 
lement délabrés. Les hommes portaient des redingotes 
dont la couleur était devenue problématique, des chaus- 
sures comme il s'en jette au coin des bornes dans les 
quartiers élégants, du linge élimé, des vêtements qui 
n'avaient plus que l'âme. Les femmes avaient des robes 
passées, reteintes, déteintes, de vieilles dentelles raccom- 
modées, des gants glacés par l'usage, des collerettes tou- 
jours rousses et des fichus éraillés. Si tels étaient les habits, 
presque tous montraient des corps solidement charpentés, 
des constitutions qui avaient résisté aux tempêtes de la 
vie, des faces froides, dures, effacées comme celles des 
écus démonétisés. Les bouches flétries étaient armées de 
dents avides. Ces pensionnaires faisaient pressentir des 



LE PÈRE GORIOT. 23 r 

drames accomplis ou en action; non pas de ces drames 
joués à la lueur des rampes, entre des toiles peintes, mais 
des drames vivants et muets, des drames glacés qui re- 
muaient chaudement le cœur, des drames continus. 

La vieille demoiselle Michonneau gardait sur ses yeux 
fatigués un crasseux abat-jour en taffetas vert, cerclé par 
du fil d'archal qui aurait effarouché l'ange de la Pitié. Son 
châle à franges maigres et pleurardes semblait couvrir un 
squelette, tant les formes qu'il cachait étaient anguleuses. 
Quel acide avait dépouillé cette créature de ses formes fé- 
minines? elle devait avoir été johe et bien faite : était-ce le 
vice, le chagrin, la cupidité? avait-elle trop aimé, avait- 
elle été marchande à la toilette, ou seulement courtisane ? 
Expiait-elle les triomphes d'une jeunesse insolente au-de- 
vant de laquelle s'étaient rués les plaisirs par une vieillesse 
que fuyaient les passants? Son regard blanc donnait froid, 
sa figure rabougrie menaçait. Elle avait la voix clairette 
d'une cigale criant dans son buisson aux approches de 
fhiver. Elle disait avoir pris soin d'un vieux monsieur 
afiPecté d'un catarrhe à la vessie, et abandonné par ses en- 
fants, qui l'avalent cru sans ressource. Ce vieillard lui 
avait légué mille francs de rente viagère, périodiquement 
disputés par les héritiers, aux calomnies desquels elle était 
en butte. Quoique le jeu des passions eût ravagé sa figure, 
il s'y trouvait encore certains vestiges d'une blancheur et 
d'une finesse dans le tissu qui permettaient de supposer 
que le corps conservait quelques restes de beauté. 

Monsieur Poiret était une espèce de mécanique. En 
l'apercevant s'étendre comme une ombre grise le long 
d'une allée au Jardm-des-Plantes, la tête couverte d'une 
vieille casquette flasque, tenant à peine sa canne à pomme 
d'ivoire jauni dans sa main, laissant flotter les pans flétris 
de sa redingote qui cachait mal une culotte presque vide, 
et des jambes en bas bleus qui flageolaient comme celles 
d'un homme ivre, montrant son gilet blanc sale et son 
jabot de grosse mousseline recroquevillée qui s'unissait 



232 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

imparfaitement à sa cravate cordée autour de son cou de 
dindon , bien des gens se demandaient si cette ombre chi- 
noise appartenait à la race audacieuse des fils de Japhet 
qui papillonnent sur le boulevard Italien. Quel travail 
avait pu le ratatiner ainsi? quelle passion avait lustré sa 
face bulbeuse, qui, dessmée en caricature, aurait paru 
hors du vrai? Ce qu'il avait été? mais peut-être avait-il 
été employé au ministère de la Justice, dans le bureau où 
les exécuteurs des hautes-œuvres envolent leurs mémoires 
de frais, le compte des fournitures de voiles noirs pour les 
parricides, de son pour les paniers, de ficelle pour les cou- 
teaux. Peut-être avait-il été receveur à la porte d'un abat- 
toir, ou sous-inspecteur de salubrité. Enfin, cet homme 
semblait avoir été l'un des ânes de notre grand mouhn 
social, l'un de ces Ratons parisiens qui ne connaissent 
même pas leurs Bertrands, quelque pivot sur lequel avalent 
tourné les infortunes ou les saletés pubhques, enfin l'un 
de ces hommes dont nous disons, en les voyant : // en faut 
pourtant comme ça. Le beau Paris ignore ces figures blêmes 
de souffrances morales ou physiques. Mais Paris est un 
véritable océan. Jetez-y la sonde, vous n'en connaîtrez 
jamais la profondeur. Parcourez-le, décrivez-le? quelque 
soin que vous mettiez à le parcourir, à le décrire; quelque 
nombreux et Intéressés que soient les explorateurs de cette 
mer, il s'y rencontrera toujours un lieu vierge, un antre 
inconnu, des fleurs, des perles, des monstres, quelque 
chose d'inouï, oublié par les plongeurs littéraires. La 
Maison Vauquer est une de ces monstruosités curieuses. 
Deux figures y formaient un contraste frappant avec 
la masse des pensionnaires et des habitués. Quoique ma- 
demoiselle Vlctorine Talllefer eût une blancheur maladive 
semblable à celle des jeunes filles attaquées de chlorose, 
et qu'elle se rattachât à la souffrance générale qui faisait 
le fond de ce tableau, par une tristesse habituelle, par une 
contenance gênée, par un air pauvre et grêle, néanmoins 
son visage n'était pas vieux, ses mouvements et sa voix 



LE PERE GORIOT. 233 

étaient agiles. Ce jeune malheur ressemblait à un arbuste 
aux feuilles jaunies, fraîchement planté dans un terrain 
contraire. Sa physionomie roussâtre, ses cheveux d'un 
blond fauve, sa taille trop mince, exprimaient cette grâce 
que les poètes modernes trouvaient aux statuettes du 
Moyen-Age. Ses yeux gris mélangés de noir exprimaient 
une douceur, une résignation chrétiennes. Ses vêtements 
simples, peu coûteux, trahissaient des formes jeunes. Elle 
était jolie par juxtaposition. Heureuse, elle eût été ravis- 
sante : le bonheur est la poésie des femmes, comme la 
toilette en est le fard. Si la joie d'un bal eût reflété ses 
teintes rosées sur ce visage pâle; si les douceurs d'une vie 
élégante eussent rempli, eussent vermillonné ces joues 
déjà légèrement creusées; si l'amour eût ranimé ces yeux 
tristes, Victorine aurait pu lutter avec les plus belles jeunes 
filles. Il lui manquait ce qui crée une seconde fois la 
femme, les chiffons et les billets doux. Son histoire eût 
fourni le sujet d'un livre. Son père croyait avoir des rai- 
sons pour ne pas la reconnaître, refusait de la garder près 
de lui, ne lui accordait que six cents francs par an, et avait 
dénaturé sa fortune, afin de pouvoir la transmettre en 
entier à son fils. Parente éloignée de la mère de Victorine, 
qui jadis était venue mourir de désespoir chez elle, ma- 
dame Couture prenait soin de l'orpheline comme de son 
enfant. Malheureusement la veuve du Commissaire-Or- 
donnateur des armées de la République ne possédait rien 
au monde que son douaire et sa pension; elle pouvait 
laisser un jour cette pauvre fille, sans expérience et sans 
ressources, à la merci du monde. La bonne femme me- 
nait Victorine à la messe tous les dimanches, à confesse 
tous les quinze jours, afin d'en faire à tout hasard une 
fille pieuse. Elle avait raison. Les sentiments religieux 
offraient un avenir à cet enfant désavoué, qui aimait son 
père, qui tous les ans s'acheminait chez lui pour y apporter 
le pardon de sa mère; mais qui, tous les ans, se cognait 
contre la porte de la maison paternelle, inexorablement 



234 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

fermée. Son frère, son unique médiateur, n'était pas venu 
la voir une seule fois en quatre ans, et ne lui envoyait 
aucun secours. Elle suppliait Dieu de dessiller les yeux 
de son père, d'attendrir le cœur de son frère, et priait 
pour eux sans les accuser. Madame Couture et madame 
Vauquer ne trouvaient pas assez de mots dans le diction- 
naire des injures pour qualifier cette conduite barbare. 
Quand elles maudissaient ce millionnaire infâme, Victo- 
rine faisait entendre de douces paroles, semblables au 
chant du ramier blessé, dont le cri de douleur exprime 
encore l'amour. 

Eugène de Rastignac avait un visage tout méridional, 
le teint blanc, des cheveux noirs, des yeux bleux. Sa tour- 
nure, ses manières, sa pose habituelle dénotaient le fils 
d'une famille noble, oi^i l'éducation première n'avait com- 
porté que des traditions de bon goût. S'il était ménager 
de ses habits, si les jours ordinaires il achevait d'user les 
vêtements de l'an passé, néanmoins il pouvait sortir quel- 
quefois mis comme l'est un jeune homme élégant. Ordi- 
nairement il portait une vieille redingote, un mauvais 
gilet, la méchante cravate noire, flétrie, mal nouée de 
l'Étudiant, un pantalon à l'avenant et des bottes resse- 
melées. 

Entre ces deux personnages et les autres, Vautrin, 
l'homme de quarante ans, à favoris peints, servait de tran- 
sition. II était un de ces gens dont le peuple dit : Voilà un 
fameux gaillard! Il avait les épaules larges, le buste bien 
développé, les muscles apparents, des mains épaisses, 
carrées et fortement marquées aux phalanges par des bou- 
quets de poils touffus et d'un roux ardent. Sa figure, rayée 
par des rides prématurées, offrait des signes de dureté 
que démentaient ses manières souples et liantes. Sa voix 
de basse-taille, en harmonie avec sa grosse gaieté, ne dé- 
plaisait point. II était obligeant et rieur. Si quelque ser- 
rure allait mal, il favait bientôt démontée, rafistolée, 
huilée, limée, remontée, en disant : «Ça me connaît.» Il 



LE PÈRE GORIOT. 235 

connaissait tout d'ailleurs, les vaisseaux, la mer, la France, 
l'étranger, les affaires, les hommes, les événements, les 
lois, les hôtels et les prisons. Si quelqu'un se plaignait par 
trop, il lui offrait aussitôt ses services. II avait prêté plu- 
sieurs fois de l'argent à madame Vauquer et à quelques 
pensionnaires; mais ses obligés seraient morts plutôt que 
de ne pas le lui rendre, tant, malgré son air bonhomme, 
il imprimait de crainte par un certain regard profond et 
plein de résolution. A la manière dont il lançait un jet de 
salive, il annonçait un sang-froid imperturbable qui ne de- 
vait pas le faire reculer devant un crime pour sortir d'une 
position équivoque. Comme un juge sévère, son œil sem- 
blait aller au fond de toutes les questions, de toutes les 
consciences, de tous les sentiments. Ses mœurs consis- 
taient à sortir après le déjeuner, à revenir pour dîner, à 
décamper pour toute la soirée, et à rentrer vers minuit, 
à l'aide d'un passe-partout que lui avait confié madame 
Vauquer. Lui seul jouissait de cette faveur. Mais aussi 
était-il au mieux avec la veuve, qu'il appelait maman en 
la saisissant par la taille, flatterie peu comprise! La bonne 
femme croyait la chose encore facile, tandis que Vautrin 
seul avait les bras assez longs pour presser cette pesante 
circonférence. Un trait de son caractère était de payer gé- 
néreusement quinze francs par mois pour le gloria qu'il 
prenait au dessert. Des gens moins superficiels que ne 
l'étaient ces jeunes gens emportés par les tourbillons de 
la vie parisienne, ou ces vieillards indifférents à ce qui ne 
les touchait pas directement, ne se seraient pas arrêtés à 
l'impression douteuse que leur causait Vautrin. II savait 
ou devinait les affaires de ceux qui l'entouraient, tandis 
que nul ne pouvait pénétrer ni ses pensées ni ses occupa- 
tions. Qiioiqu'il eût jeté son apparente bonhomie, sa 
constante complaisance et sa gaieté comme une barrière 
entre les autres et lui, souvent il laissait percer l'épouvan- 
table profondeur de son caractère. Souvent une boutade 
digne de Juvénal, et par laquelle il semblait se complaire 



236 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

à bafouer les lois, à fouetter la haute société, à la con- 
vaincre d'inconséquence avec elle-même, devait faire 
supposer qu'il gardait rancune à l'état social, et qu'il y 
avait au fond de sa vie un mystère soigneusement en- 
foui. 

Attirée, peut-être à son insu, par la force de l'un ou 
par la beauté de l'autre, mademoiselle Taillefer partageait 
ses regards furtifs, ses pensées secrètes, entre ce quadra- 
génaire et le jeune étudiant; mais aucun d'eux ne parais- 
sait songer à elle, quoique d'un jour à l'autre le hasard 
pût changer sa position et la rendre un riche parti. D'ail- 
leurs aucune de ces personnes ne se donnait la peine de 
vérifier si les malheurs allégués par l'une d'elles étaient 
faux ou véritables. Toutes avaient les unes pour les autres 
une indifférence mêlée de défiance qui résultait de leurs 
situations respectives. Elles se savaient impuissantes à sou- 
lager leurs peines, et toutes avaient en se les contant 
épuisé la coupe des condoléances. Semblables à de vieux 
époux, elles n'avaient plus rien à se dire. Il ne restait donc 
entre elles que les rapports d'une vie mécanique, le jeu 
de rouages sans huile. Toutes devaient passer droit dans 
la rue devant un aveugle, écouter sans émotion le récit 
d'une infortune, et voir dans une mort la solution d'un 
problème de misère qui les rendait froides à la plus ter- 
rible agonie. La plus heureuse de ces âmes désolées était 
madame Vauquer, qui trônait dans cet hospice libre. Pour 
elle seule ce petit jardin, que le silence et le froid, le sec 
et l'humide faisaient vaste comme un steppe, était un riant 
bocage. Pour elle seule cette maison jaune et morne, qui 
sentait le vert-de-gris du comptoir, avait des délices. Ces 
cabanons lui appartenaient. Elle nourrissait ces forçats 
acquis à des peines perpétuelles, en exerçant sur eux une 
autorité respectée. Où ces pauvres êtres auraient-ils trouvé 
dans Paris, au prix où elle les donnait, des aliments sains, 
suffisants, et un appartement qu'ils étaient maîtres de 
rendre, sinon élégant ou commode, du moins propre et 



LE PÈRE GORIOT. 237 

salubre? Se fût-elle permis une injustice criante, la victime 
l'aurait supportée sans se plaindre. 

Une réunion semblable devait offrir et offrait en petit 
les éléments d'une société complète. Parmi les dix-huit 
convives il se rencontrait, comme dans les collèges, 
comme dans le monde, une pauvre créature rebutée, un 
souffre -douleur sur qui pleuvaient les plaisanteries. Au 
commencement de la seconde année, cette figure devint 
pour Eugène de Rastignac la plus saillante de toutes celles 
au milieu desquelles il était condamné à vivre encore pen- 
dant deux ans. Ce Pâtiras était l'ancien vermicellier, le 
père Goriot, sur la tête, duquel un peintre aurait, comme 
l'historien, fait tomber toute la lumière du tableau. Par 
quel hasard ce mépris à demi haineux, cette persécution 
mélangée de pitié, ce non-respect du malheur avaient-ils 
frappé le plus ancien pensionnaire? Y avait-il donné lieu 
par quelques-uns de ces ridicules ou de ces bizarreries 
que l'on pardonne moins qu'on ne pardonne des vices? 
Ces questions tiennent de près à bien des injustices so- 
ciales. Peut-être est-il dans la nature humaine de tout faire 
supporter à qui souffre tout par humilité vraie, par fai- 
blesse ou par indifférence. N'aimons- nous pas tous à 
prouver notre force aux dépens de quelqu'un ou de 
quelque chose? L'être le plus débile, le gamin sonne à 
toutes les portes quand il gèle, ou se hisse pour écrire 
son nom sur un monument vierge. 

Le père Goriot, vieillard de soixante-neuf ans environ, 
s'était retiré chez madame Vauquer, en 1813, après avoir 
quitté les affaires. Il y avait d'abord pris l'appartement 
occupé par madame Couture, et donnait alors douze cents 
francs de pension, en homme pour qui cinq louis de plus 
ou de moins étaient une bagatelle. Madame Vauquer avait 
rafraîchi les trois chambres de cet appartement moyen- 
nant une indemnité préalable qui paya, dit-on, la va- 
leur d'un méchant ameublement composé de rideaux en 
calicot jaune, de fauteuils en bois verni couverts en ve- 



238 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

lours d'Utrecht, de quelques peintures à la colle, et de 
papiers que refusaient les cabarets de la banlieue. Peut- 
être l'insouciante générosité que mit à se laisser attraper 
le père Goriot, qui vers cette époque était respectueuse- 
ment nommé monsieur Goriot, le fit-elle considérer 
comme un mibécile qui ne connaissait rien aux affaires. 
Goriot vint muni d'une garde-robe bien fournie, le trous- 
seau magnifique du négociant qui ne se refuse rien en se 
retirant du commerce. Madame Vauquer avait admiré 
dix-huit chemises de demi-hoIIande, dont la finesse était 
d'autant pkis remarquable que le vermicelher portait sur 
son jabot dormant deux épingles unies par une chaînette, 
et dont chacune était montée d'un gros diamant. Habi- 
tuellement vêtu d'un habit bleu-barbeau, il prenait chaque 
jour un gilet de piqué blanc, sous lequel fluctuait son 
ventre piriforme et proéminent, qui faisait rebondir une 
lourde chaîne d'or garnie de breloques. Sa tabatière, éga- 
lement en or, contenait un médaillon plein de cheveux 
qui le rendaient en apparence coupable de quelques 
bonnes fortunes. Lorsque son hôtesse l'accusa d'être un 
galantin, il laissa errer sur ses lèvres le gai sourire du 
bourgeois dont on a flatté le dada. Ses ormoires (il pro- 
nonçait ce mot à la manière du menu peuple) furent 
remplies par la nombreuse argenterie de son ménage. Les 
jeux de la veuve s'allumèrent quand elle l'aida complai- 
samment à déballer et ranger les louches, les cuillers à 
ragoût, les couverts, les huiliers, les saucières, plusieurs 
plats, des déjeuners en vermeil, enfin des pièces plus ou 
moins belles, pesant un certain nombre de marcs, et dont 
il ne voulait pas se défaire. Ces cadeaux lui rappelaient 
les solennités de sa vie domestique. «Ceci, dit-il à ma- 
dame Vauquer en serrant un plat et une petite écuelle 
dont le couvercle représentait deux tourterelles qui se 
becquetaient, est le premier présent que m'a fait ma 
femme, le jour de notre anniversaire. Pauvre bonne! elle 
y avait consacré ses économies de demoiselle. Voyez-vous, 



2.^0 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

madame? j'aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles 
que de me séparer de cela. Dieu merci ! je pourrai prendre 
dans cette écuelle mon café tous les matins durant le reste 
de mes jours. Je ne suis pas à plaindre, j'ai sur la planche 
du pain de cuit pour long-temps.» Enfin, madame Vau- 
quer avait bien vu, de son œil de pie, quelques inscrip- 
tions sur le Grand-Livre qui, vaguement additionnées, 
pouvaient faire à cet excellent Goriot un revenu d'environ 
huit à dix mille francs. Dès ce jour, madame Vauquer, 
née de Conflans, qui avait alors quarante-huit ans effectifs 
et n'en acceptait que trente-neuf, eut des idées. Quoique 
le larmier des yeux de Goriot fût retourné, gonflé, pen- 
dant, ce qui fobligeait à les essuyer assez fréquemment, 
elle lui trouva fair agréable et comme il faut. D'ailleurs 
son mollet charnu, saillant, pronostiquait, autant que son 
long nez carré, des quahtés morales auxquelles paraissait 
tenir la veuve, et que confirmait la face lunaire et naïve- 
ment niaise du bonhomme. Ce devait être une bête soli- 
dement bâtie, capable de dépenser tout son esprit en 
sentiment. Ses cheveux en ailes de pigeon, que le coiffeur 
de l'Ecole Polytechnique vint lui poudrer tous les matins, 
dessinaient cinq pointes sur son front bas, et décoraient 
bien sa figure. Quoique un peu rustaud, il était si bien 
tiré à quatre épingles, il prenait si richement son tabac, il 
le humait en homme si sûr de toujours avoir sa tabatière 
pleine de macouba*, que le jour où monsieur Goriot 
s'installa chez elle, madame Vauquer se coucha le soir en 
rôtissant, comme une perdrix dans sa barde, au feu du 
désir qui la saisit de quitter le suaire du Vauquer pour 
renaître en Goriot. Se marier, vendre sa pension, donner 
le bras à cette fine fleur de bourgeoisie, devenir une dame 
notable dans le quartier, y quêter pour les indigents, 
faire de petites parties le dimanche à Choisy, Soissy, Gen- 
tilly; aller au spectacle à sa guise, en loge, sans attendre 
les billets d'auteur que lui donnaient quelques-uns de ses 
pensionnaires, au mois de juillet; elle rêva tout l'Eldorado 



LE PERE GORIOT. 241 

des petits ménages parisiens. Elle n'avait avoué à per- 
sonne qu'elle possédait quarante mille francs amassés sou 
à sou. Certes elle se croyait, sous le rapport de la for- 
tune, un parti sortable. «Quant au reste, je vaux bien le 
bonhomme!» se dit-elle en se retournant dans son lit, 
comme pour s'attester à elle-même des charmes que la 
grosse Sylvie trouvait chaque matin moulés en creux. 
Dès ce jour, pendant environ trois mois, la veuve Vau- 
quer profita du coiffeur de monsieur Goriot, et fit quel- 
ques frais de toilette, excusés par la nécessité de donner à 
sa maison un certain décorum en harmonie avec les per- 
sonnes honorables qui la fréquentaient. Elle s'intrigua 
beaucoup pour changer le personnel de ses pension- 
naires, en affichant la prétention de n'accepter désormais 
que les gens les plus distingués sous tous les rapports. Un 
étranger se présentait-il, elle lui vantait la préférence que 
monsieur Goriot, un des négociants les plus notables et 
les plus respectables de Paris, lui avait accordée. Elle dis- 
tribua des prospectus en tête desquels se lisait : MAISON 
VAUQUER. «C'était, disait-elle, une des plus anciennes 
et des plus estimées pensions bourgeoises du pays latin. 
11 y existait une vue des plus agréables sur la vallée des 
Gobelins (on l'apercevait du troisième étage), et un joli 
jardin, au bout duquel s'étendait une ALLEE de tilleuls. » 
Elle y parlait du bon air et de la solitude. Ce prospectus 
lui amena madame la comtesse de l'Ambermesnil, femme 
de trente-six ans, qui attendait la fin de la liquidation et 
le règlement d'une pension qui lui était due, en qualité 
de veuve d'un général mort sur les champs de bataille. 
Madame Vauquer soigna sa table, fit du feu dans le sa- 
lon pendant près de six mois, et tint si bien les pro- 
messes de son prospectus, cruelle y mit du sien. Aussi la 
comtesse disait-elle à madame Vauquer, en l'appelant chère 
amie, qu'elle lui procurerait la baronne de Vaumerland 
et la veuve du colonel comte Picquoiseau, deux de ses 
amies, qui achevaient au Marais leur terme dans une pen- 

VI. 16 



242 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

sion plus coûteuse que ne l'était la Maison Vauquer. Ces 
daines seraient d'ailleurs fort à leur aise quand les Bu- 
reaux de la Guerre auraient fini leur travail. «Mais, di- 
sait-elle, les Bureaux ne terminent rien.» Les deux veuves 
montaient ensemble après le dîner dans la chambre de 
madame Vauquer, et y faisaient de petites causettes en 
buvant du cassis et mangeant des friandises réservées 
pour la bouche de la maîtresse. Madame de l'Amber- 
mesnil approuva beaucoup les vues de son hôtesse sur 
le Goriot, vues excellentes, qu'elle avait d'ailleurs devi- 
nées dès le premier jour; elle le trouvait un homme 
parfait. 

— Ah! ma chère dame, un homme sain comme mon 
œil, lui disait la veuve, un homme parfaitement conservé, 
et qui peut donner encore bien de l'agrément à une 
femme. 

La comtesse fit généreusement des observations à ma- 
dame Vauquer sur sa mise, qui n'était pas en harmonie 
avec ses prétentions. « 11 faut vous mettre sur le pied de 
guerre , » lui dit-elle. Après bien des calculs , les deux veuves 
allèrent ensemble au Palais-Royal, oii elles achetèrent, 
aux Galeries de Bois*, un chapeau à plumes et un bonnet. 
La comtesse entraîna son amie au magasin de Lq. Petite 
Jeannette, où elles choisirent une robe et une écharpe. 
Quand ces munitions furent employées, et que la veuve 
fut sous les armes, elle ressembla parfaitement à l'enseigne 
du Bœuf à la Mode*. Néanmoins elle se trouva si changée 
à son avantage, qu'elle se crut l'obligée de la comtesse, 
et, quoique peu donnante, elle la pria d'accepter un cha- 
peau de vingt francs. Elle comptait, à la vérité, lui de- 
mander le service de sonder Goriot et de la faire valoir 
auprès de lui. Madame de l'Ambermesnil se prêta fort 
amicalement à ce manège, et cerna le vieux vermicellicr 
avec lequel elle réussit à avoir une conférence; mais après 
l'avoir trouvé pudibond, pour ne pas dire réfractaire aux 
tentatives que lui suggéra son désir particulier de le se- 



LE PÈRE GORIOT. 2.4^ 

duire pour son propre compte, elle sortit révoltée de sa 
grossièreté. 

— Mon ange, dit-elle à sa chère amie, vous ne tirerez 
rien de cet homme-là! il est ridiculement défiant, c'est 
un grippe-sou, une bête, un sot, qui ne vous causera que 
du désagrément. 

II y eut entre monsieur Goriot et madame de l'Amber- 
mesnil des choses telles que la comtesse ne voulut même 
plus se trouver avec lui. Le lendemain, elle partit en ou- 
bliant de payer six mois de pension, et en laissant une 
défroque prisée cinq francs. Quelque âpreté que madame 
Vauquer mît à ses recherches, elle ne put obtenir aucun 
renseignement dans Paris sur la comtesse de l'Amber- 
mesnil. Elle parlait souvent de cette déplorable affaire, en 
se plaignant de son trop de confiance, quoiqu'elle fût 
plus méfiante que ne l'est une chatte; mais elle ressem- 
blait à beaucoup de personnes qui se défient de leurs 
proches, et se livrent au premier venu. Fait moral, bi- 
zarre, mais vrai, dont la racine est facile à trouver dans le 
cœur humain. Peut-être certaines gens n'ont-ils plus rien 
à gagner auprès des personnes avec lesquelles ils vivent ; 
après leur avoir montré le vide de leur âme, ils se sentent 
secrètement jugés par elles avec une sévérité méritée; 
mais, éprouvant un invincible besoin de flatteries qui 
leur manquent, ou dévorés par l'envie de paraître pos- 
séder les qualités qu'ils n'ont pas, ils espèrent surprendre 
l'estime ou le cœur de ceux qui leur sont étrangers, au 
risque d'en déchoir un jour. Enfin il est des individus nés 
mercenaires qui ne font aucun bien à leurs amis ou à 
leurs proches, parce qu'ils le doivent; tandis qu'en ren- 
dant service à des inconnus, ils en recueillent un gain 
d'amour-propre : plus le cercle de leurs affections est près 
d'eux, moins ils aiment; plus il s'étend, plus serviables 
ils sont. Madame Vauquer tenait sans doute de ces deux 
natures, essentiellement mesquines, fausses, exécrables. 

— Si j'avais été ici, lui disait alors Vautrin, ce mal- 



244 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

heur ne vous serait pas arrivé ! je vous aurais joliment dé- 
visagé cette farceuse-là. Je connais leurs ^imou^^e^. 

Comme tous les esprits rétrécis, madame Vauquer avait 
l'habitude de ne pas sortir du cercle des événements, et 
de ne pas juger leurs causes. Elle aimait à s'en prendre à 
autrui de ses propres fautes. Quand cette perte eut lieu, 
elle considéra l'honnête vermicellier comme le principe 
de son infortune, et commença dès lors, disait-elle, à se 
dégriser sur son compte. Lorsqu'elle eut reconnu l'inuti- 
hté de ses agaceries et de ses frais de représentation, elle 
ne tarda pas à en deviner la raison. Elle s'aperçut alors 
que son pensionnaire avait déjà, selon son expression, ses 
allures. Enfin il lui fut prouvé que son espoir si mignon- 
nement caressé reposait sur une base chimérique, et 
qu'elle ne tirerait jamais rien de cet homme-là, suivant le 
mot énergique de la comtesse, qui paraissait être une con- 
naisseuse. Elle alla nécessairement plus loin en aversion 
qu'elle n'était allée dans son amitié. Sa haine ne fut pas 
en raison de son amour, mais de ses espérances trompées. 
Si le cœur humain trouve des repos en montant les hau- 
teurs de l'affection, il s'arrête rarement sur la pente ra- 
pide des sentiments haineux. Mais monsieur Goriot était 
son pensionnaire, la veuve fut donc obhgée de réprimer 
les explosions de son amour-propre blessé, d'enterrer les 
soupirs que lui causa cette déception, et de dévorer ses 
désirs de vengeance, comme un moine vexé par son 
prieur. Les petits esprits satisfont leurs sentiments, bons 
ou mauvais, par des petitesses incessantes. La veuve em- 
ploya sa mahce de femme à inventer de sourdes persécu- 
tions contre sa victime. Elle commença par retrancher les 
superfluités introduites dans sa pension. «Plus de corni- 
chons, plus d'anchois : c'est des duperies!» dit-elle à 
Sylvie, le matin oii elle rentra dans son ancien pro- 
gramme. Monsieur Goriot était un homme frugal, chez 
qui la parcimonie nécessaire aux gens qui font eux-mêmes 
leur fortune était dégénérée en habitude. La soupe, le 



LE PÈRE GORIOT. 2-4^ 



bouilli, un plat de légumes, avaient été, devaient toujours 
être son dîner de prédilection. II fut donc bien difficile à 
madame Vauquer de tourmenter son pensionnaire, de 
qui elle ne pouvait en rien froisser les goûts. Désespérée 
de rencontrer un homme inattaquable, elle se mit à le dé- 
considérer, et fit ainsi partager son aversion pour Goriot 
par ses pensionnaires, qui, par amusement, servirent ses 
vengeances. Vers la fin de la première année, la veuve en 
était venue à un tel degré de méfiance, qu'elle se deman- 
dait pourquoi ce négociant, riche de sept à huit mille 
livres de rente, qui possédait une argenterie superbe et 
des bijoux aussi beaux que ceux d'une fille entretenue , 
demeurait chez elle, en lui payant une pension si mo- 
dique relativement à sa fortune. Pendant la plus grande 
partie de cette première année, Goriot avait souvent dîné 
dehors une ou deux fois par semaine; puis, insensible- 
ment, il en était arrivé à ne plus dîner en ville que deux 
fois par mois. Les petites parties fines du sieur Goriot 
convenaient trop bien aux intérêts de madame Vauquer 
pour qu'elle ne fût pas mécontente de l'exactitude pro- 
gressive avec laquelle son pensionnaire prenait ses repas 
chez elle. Ces changements furent attribués autant à une 
lente diminution de fortune qu'au désir de contrarier son 
hôtesse. Une des plus détestables habitudes de ces esprits 
lilliputiens est de supposer leurs petitesses chez les autres. 
Malheureusement, à la fin de la deuxième année, mon- 
sieur Goriot justifia les bavardages dont il était l'objet, en 
demandant à madame Vauquer de passer au second étage, 
et de réduire sa pension à neuf cents francs. II eut besoin 
d'une si stricte économie qu'il ne fit plus de feu chez lui 
pendant l'hiver. La veuve Vauquer voulut être payée 
d'avance; à quoi consentit monsieur Goriot, que dès lors 
elle nomma le père Goriot. Ce fut à qui devinerait les 
causes de cette décadence. Exploration difficile ! Comme 
l'avait dit la fausse comtesse, le père Goriot était un sour- 
nois, un taciturne. Suivant la logique des gens à tête vide. 



2/^6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

tous indiscrets parce qu'ils n'ont que des riens à dire, 
ceux qui ne parlent pas de leurs affaires en doivent faire 
de mauvaises. Ce négociant si distingué devint donc un 
fripon, ce galantin fut un vieux drôle. Tantôt, selon Vau- 
trin, qui vint vers cette époque habiter la maison Vauquer, 
le père Goriot était un homme qui allait à la Bourse et 
qui, suivant une expression assez énergique de la langue 
financière, carottait sur les rentes après s'y être ruiné. 
Tantôt c'était un de ces petits joueurs qui vont hasarder 
et gagner tous les soirs dix francs au jeu. Tantôt on en 
faisait un espion attaché à la haute pohce; mais Vautrin 
prétendait qu'il n'était pas assez rusé pour en être. Le père 
Goriot était encore un avare qui prêtait à la petite semaine, 
un homme qui nourrissait des numéros à la loterie. On 
en faisait tout ce que le vice, la honte, fimpuissance en- 
gendrent de plus mystérieux. Seulement, quelque ignoble 
que fussent sa conduite ou ses vices, faversion qu'il inspi- 
rait n'allait pas jusqu'à le faire bannir : il payait sa pen- 
sion. Puis il était utile, chacun essuyait sur lui sa bonne 
ou mauvaise humeur par des plaisanteries ou par des bour- 
rades. L'opinion qui paraissait plus probable, et qui fut 
généralement adoptée, était celle de madame Vauquer. 
A l'entendre, cet homme si bien conservé, sain comme 
son œil et avec lequel on pouvait avoir encore beaucoup 
d'agrément, était un libertin qui avait des goûts étranges. 
Voici sur quels faits la veuve Vauquer appuyait ses ca- 
lomnies. Quelques mois après le départ de cette désas- 
treuse comtesse qui avait su vivre pendant six mois à ses 
dépens, un matin, avant de se lever, elle entendit dans 
son escalier le froufrou d'une robe de soie et le pas mi- 
o-non d'une femme jeune et légère qui filait chez Goriot, 
dont la porte s'était intelligemment ouverte. Aussitôt la 
grosse Sylvie vint dire à sa maîtresse qu'une fille trop 
jolie pour être honnête, mise comme une divinité, chaussée 
en brodequins de prunelle qui n'étaient pas crottés, avait 
ghssé comme une anguille de la rue jusqu'à sa cuisine, et 



LE PERE GORIOT. 247 

lui avait demandé l'appartement de monsieur Goriot. Ma- 
dame Vauquer et sa cuisinière se mirent aux écoutes, et 
surprirent plusieurs mots tendrement prononcés pendant 
la visite, qui dura quelque temps. Q^uand monsieur Go- 
riot reconduisit sa dame, la grosse Sylvie prit aussitôt son 
panier, et feignit d'aller au marché, pour suivre le couple 
amoureux. 

— Madame, dit-elle à sa maîtresse en revenant, il faut 
que monsieur Goriot soit diantrement riche tout de même, 
pour les mettre sur ce pied-là. Figurez-vous qu'il y avait 
au coin de l'Estrapade un superbe équipage dans lequel 
elle est montée. 

Pendant le dîner, madame Vauquer alla tirer un 
rideau, pour empêcher que Goriot ne fût incommodé 
par le soleil dont un rayon lui tombait sur les yeux. 

— Vous êtes aimé des belles, monsieur Goriot, le 
soleil vous cherche, dit-elle en faisant allusion à la visite 
qu'il avait reçue. Peste! vous avez bon goût, elle était 
bien jolie. 

— C était ma fille, dit-il avec une sorte d'orgueil dans 
lequel les pensionnaires voulurent voir la fatuité d'un 
vieillard qui garde les apparences. 

Un mois après cette visite, monsieur Goriot en reçut 
une autre. Sa fille qui, la première fois, était venue en toi- 
lette du matin, vint après le dîner et habillée comme 
pour aller dans le monde. Les pensionnaires, occupés à 
causer dans le salon, purent voir en elle une jolie blonde, 
mince de taille, gracieuse, et beaucoup trop distinguée 
pour être la fille d'un père Goriot. 

— Et de deux! dit la grosse Sylvie, qui ne la recon- 
nut pas. 

Quelques jours après, une autre fille, grande et bien 
faite, brune, à cheveux noirs et à lœil vif, demanda mon- 
sieur Goriot. 

— Et de trois ! dit Sylvie. 

Cette seconde fille, qui la première fois était aussi 



248 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

venue voir son père le matin, vint quelques jours après, 
le soir, en toilette de bal et en voiture. 

— Et de quatre ! dirent madame Vauquer et la grosse 
Sylvie, qui ne reconnurent dans cette grande dame aucun 
vestige de la fille simplement mise le matin où elle fit sa 
première visite. 

Goriot payait encore douze cents francs de pension. 
Madame Vauquer trouva tout naturel qu'un homme riche 
eût quatre ou cinq maîtresses, et le trouva même fort 
adroit de les faire passer pour ses filles. Elle ne se forma- 
lisa point de ce qu'il les mandait dans la Maison-Vauquer. 
Seulement, comme ces visites lui expliquaient l'indifi^é- 
rence de son pensionnaire à son égard, elle se permit, au 
commencement de la deuxième année, de l'appeler vieux 
matou. Enfin, quand son pensionnaire tomba dans les 
neuf cents francs, elle lui demanda fort insolemment ce 
qu'il comptait faire de sa maison, en voyant descendre 
une de ces dames. Le père Goriot lui répondit que cette 
dame était sa fille aînée. 

— Vous en avez donc trente-six, des filles? dit aigre- 
ment madame Vauquer. 

— Je n'en ai que deux, répliqua le pensionnaire avec 
la douceur d'un homme ruiné qui arrive à toutes les doci- 
lités de la misère. 

Vers la fin de la troisième année, le père Goriot rédui- 
sit encore ses dépenses, en montant au troisième étage et 
en se mettant à quarante-cinq francs de pension par mois. 
II se passa de tabac, congédia son perruquier et ne mit 
plus de poudre. Quand le père Goriot parut pour la pre- 
mière fois sans être poudré, son hôtesse laissa échapper 
une exclamation de surprise en apercevant la couleur de 
ses cheveux, ils étaient d'un gris sale et verdâtre. Sa phy- 
sionomie, que des chagrins secrets avaient insensiblement 
rendue plus triste de jour en jour, semblait la plus désolée 
de toutes celles qui garnissaient la table. II n'y eut alors 
plus aucun doute. Le père Goriot était un vieux libertin 



LE PÈRE GORIOT. 249 

dont les yeux n'avaient été préservés de la maligne 
influence des remèdes nécessités par ses maladies que par 
l'habileté d'un médecin. La couleur dégoûtante de ses 
cheveux provenait de ses excès et des drogues qu'il avait 
prises pour les continuer. L'état physique et moral du 
bonhomme donnait raison à ces radotages. Quand son 
trousseau fut usé, il acheta du calicot à quatorze sous 
l'aune pour remplacer son beau Imge. Ses diamants, sa 
tabatière d'or, sa chaîne, ses bijoux, disparurent un à un. 
Il avait quitté l'habit bleu-barbeau, tout son costume 
cossu, pour porter, été comme hiver, une redingote de 
drap marron grossier, un gilet en poil de chèvre, et un 
pantalon gris en cuir de laine. 11 devint progressivement 
maigre; ses mollets tombèrent; sa figure, bouffie par le 
contentement d'un bonheur bourgeois, se rida démesu- 
rément; son front se plissa, sa mâchoire se dessina. 
Durant la quatrième année de son établissement rue 
Neuve-Sainte-Geneviève, il ne se ressemblait plus. Le 
bon vermicellier de soixante-deux ans qui ne paraissait 
pas en avoir quarante, le bourgeois gros et gras, frais de 
bêtise, dont la tenue égrillarde réjouissait les passants, 
qui avait quelque chose de jeune dans le sourire, semblait 
être un septuagénaire hébété, vacillant, blafard. Ses yeux 
bleus si vivaces prirent des teintes ternes et gris-de-fer, ils 
avaient pâli, ne larmoyaient plus, et leur bordure rouge 
semblait pleurer du sang. Aux uns, il faisait horreur; aux 
autres, il faisait pitié. De jeunes étudiants en Médecine, 
ayant remarqué l'abaissement de sa lèvre inférieure et 
mesuré le sommet de son angle facial, le déclarèrent 
atteint de crétinisme, après l'avoir long-temps houspillé 
sans en rien tirer. Un soir, après le dîner, madame 
Vauquer lui ayant dit en manière de raillerie : « Eh ! 
bien, elles ne viennent donc plus vous voir, vos 
filles?» en mettant en doute sa paternité, le père Go- 
riot tressaillit comme si son hôtesse l'eût piqué avec 
un fer. 



2)0 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

— Elles viennent quelquefois, répondit-il d'une voix 
émue. 

— Ah ! ah ! vous les voyez encore quelquefois ! 
s'écrièrent les étudiants. Bravo, père Goriot! 

Mais le vieillard n'entendit pas les plaisanteries que sa 
réponse lui attirait, il était retombé dans un état méditatif 
que ceux qui l'observaient superficiellement prenaient 
pour un engourdissement sénile dû à son défaut d'intelh- 
gence. S'ils favaient bien connu, peut-être auraient-ils été 
vivement intéressés par le problème que présentait sa 
situation physique et morale; mais rien n'était plus diffi- 
cile. Qiioiqu'il fût aisé de savoir si Goriot avait réellement 
été vermicellier, et quel était le chiffre de sa fortune, les 
vieilles gens dont la curiosité s'éveilla sur son compte ne 
sortaient pas du quartier et vivaient dans la pension 
comme des huîtres sur un rocher. Quant aux autres per- 
sonnes, l'entraînement particulier de la vie parisienne leur 
faisait oublier, en sortant de la rue Neuve-Sainte-Gene- 
viève, le pauvre vieillard dont ils se moquaient. Pour ces 
esprits étroits, comme pour ces jeunes gens insouciants, 
la sèche misère du père Goriot et sa stupide attitude 
étaient incompatibles avec une fortune et une capacité 
quelconques. Qiiant aux femmes qu'il nommait ses filles, 
chacun partageait l'opinion de madame Vauquer, qui 
disait, avec la logique sévère que l'habitude de tout sup- 
poser donne aux vieilles femmes occupées à bavarder 
pendant leurs soirées : « Si le père Goriot avait des filles 
aussi riches que paraissaient l'être toutes les dames qui 
sont venues le voir, il ne serait pas dans ma maison, au 
troisième, à quarante-cinq francs par mois, et n'irait pas 
vêtu comme un pauvre. » Rien ne pouvait démentir ces 
inductions. Aussi, vers la fin du mois de novembre 1819, 
époque à laquelle éclata ce drame, chacun dans la pen- 
sion avait-il des idées bien arrêtées sur le pauvre vieillard. 
Il n'avait jamais eu ni fille ni femme; l'abus des plaisirs 
en faisait un colimaçon, un mollusque anthropomorphe 



LE PÈRE GORIOT. 25 I 

à classer dans les Casquettijeres , disait un employé au Mu- 
séunm, un des habitués à cachet. Ponet était un aigle, un 
gentleman auprès de Goriot. Poiret parlait, raisonnait, 
répondait; il ne disait rien, à la vérité, en parlant, rai- 
sonnant ou répondant, car il avait l'habitude de répéter 
en d'autres termes ce que les autres disaient; mais il con- 
tribuait à la conversation, il était vivant, il paraissait sen- 
sible; tandis que le père Goriot, disait encore l'employé 
au Muséum, était constamment à zéro de Réaumur. 

Eugène de Rastignac était revenu dans une disposition 
d'esprit que doivent avoir connue les jeunes gens supé- 
rieurs, ou ceux auxquels une position difficile commu- 
nique momentanément les quahtés des hommes d'éhte. 
Pendant sa première année de séjour à Paris, le peu de 
travail que veulent les premiers grades à prendre dans la 
Faculté l'avait laissé libre de goûter les délices visibles du 
Paris matériel. Un étudiant n'a pas trop de temps s'il veut 
connaître le répertoire de chaque théâtre, étudier les 
issues du labyrinthe parisien, savoir les usages, apprendre 
la langue et s'habituer aux plaisirs particuliers de la capi- 
tale; fouiller les bons et les mauvais endroits, suivre les 
cours qui amusent, inventorier les richesses des musées. 
Un étudiant se passionne alors pour des niaiseries qui lui 
paraissent grandioses. 11 a son grand homme, un pro- 
fesseur du Collège de France, payé pour se tenir à la hau- 
teur de son auditoire. Il rehausse sa cravate et se pose 
pour la femme des premières galeries de l'Opéra- 
Comique. Dans ces initiations successives, il se dépouille 
de son aubier, agrandit l'horizon de sa vie, et finit par 
concevoir la superposition des couches humaines qui 
composent la société. S'il a commencé par admirer les 
voitures au défilé des Champs-Elysées par un beau soleil, 
il arrive bientôt à les envier. Euaène avait subi cet 
apprentissage à son insu, quand il partit en vacances, 
après avoir été reçu bachelier ès-Lettres et bachelier en 
Droit. Ses illusions d'enfance, ses idées de province 



252 SCÈNES DE LA VJE PRIVEE. 

avaient disparu. Son intelligence modifiée, son ambition 
exaltée lui firent voir juste au milieu du manoir pater- 
nel, au sein de la famille. Son père, sa mère, ses deux 
frères, ses deux sœurs, et une tante dont la fortune con- 
sistait en pensions, vivaient sur la petite terre de Rasti- 
gnac. Ce domaine d'un revenu d'environ trois mille francs 
était soumis à l'incertitude qui régit le produit tout indus- 
triel de la vigne, et néanmoins il fallait en extraire chaque 
année douze cents francs pour lui. L'aspect de cette 
constante détresse qui lui était généreusement cachée, la 
comparaison qu'il fut forcé d'établir entre ses sœurs, qui 
lui semblaient si belles dans son enfance, et les femmes 
de Paris, qui lui avaient réalisé le type d'une beauté rêvée, 
l'avenir incertain de cette nombreuse famille qui reposait 
sur lui, la parcimonieuse attention avec laquelle il vit ser- 
rer les plus minces productions, la boisson faite pour sa 
famille avec les marcs du pressoir, enfin une foule de cir- 
constances inutiles à consigner ici, décuplèrent son désir 
de parvenir et lui donnèrent soif des distinctions. Comme 
il arrive aux âmes grandes, il voulut ne rien devoir qu'à 
son mérite. Mais son esprit était éminemment méridional; 
à l'exécution, ses déterminations devaient donc être frap- 
pées de ces hésitations qui saisissent les jeunes gens quand 
ils se trouvent en pleine mer, sans savoir ni de quel côté 
diriger leurs forces, ni sous quel angle enfler leurs voiles. 
Si d'abord il voulut se jeter à corps perdu dans le travail, 
séduit bientôt par la nécessité de se créer des relations, il 
remarqua combien les femmes ont d'influence sur la vie 
sociale, et avisa soudain à se lancer dans le monde, afin 
d'y conquérir des protectrices : devaient -elles manquer 
à un jeune homme ardent et spirituel dont l'esprit et 
l'ardeur étaient rehaussés par une tournure élégante et par 
une sorte de beauté nerveuse à laquelle les femmes se 
laissent prendre volontiers? Ces idées l'assaillirent au 
milieu des champs, pendant les promenades que jadis il 
faisait gaiement avec ses sœurs, qui le trouvèrent bien 



LE PÈRE GORIOT. 253 

changé. Sa tante, madame de Marcillac, autrefois présen- 
tée à la Cour, y avait connu les sommités aristocratiques. 
Tout à coup le jeune ambitieux reconnut, dans les sou- 
venirs dont sa tante l'avait si souvent bercé, les éléments 
de plusieurs conquêtes sociales, au moins aussi impor- 
tantes que celles qu'il entreprenait à l'Ecole de Droit; il 
la questionna sur les liens de parenté qui pouvaient encore 
se renouer. Après avoir secoué les branches de l'arbre 
généalogique, la vieille dame estima que, de toutes les 
personnes qui pouvaient servir son neveu parmi la gent 
égoïste des parents riches, madame la comtesse de Beau- 
séant serait la moins récalcitrante. Elle écrivit à cette 
jeune femme une lettre dans l'ancien style, et la remit à 
Eugène, en lui disant que s'il réussissait auprès de la 
vicomtesse, elle lui ferait retrouver ses autres parents. 
Quelques jours après son arrivée, Rastignac envoya la 
lettre de sa tante à madame de Beauséant. La vicomtesse 
répondit par une invitation de bal pour le lendemain. 

Telle était la situation générale de la pension bour- 
geoise à la fin du mois de novembre 1819. Quelques 
jours plus tard, Eugène, après être allé au bal de madame 
de Beauséant, rentra vers deux heures dans la nuit. Afin 
de regagner le temps perdu, le courageux étudiant s'était 
promis, en dansant, de travailler jusqu'au matin. 11 allait 
passer la nuit pour la première fois au milieu de ce silen- 
cieux quartier, car il s'était mis sous le charme d'une 
fausse énergie en voyant les splendeurs du monde. Il 
n'avait pas dîné chez madame Vauquer. Les pensionnaires 
purent donc croire qu'il ne reviendrait du bal que le len- 
demain matin au petit jour, comme il était quelquefois 
rentré des fêtes du Prado ou des Bals de l'Odéon*, en 
crottant ses bas de soie et gauchissant ses escarpins. Avant 
de mettre les verrous à la porte, Christophe l'avait ouverte 
pour regarder dans la rue. Rastignac se présenta dans ce 
moment, et put monter à sa chambre sans faire de bruit, 
suivi de Christophe qui en faisait beaucoup. Eugène se 



2)4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

déshabilla, se mit en pantoufles, prit une méchante redin- 
gote, alluma son feu de mottes, et se prépara lestement au 
travail, en sorte que Christophe couvrit encore par le 
tapage de ses gros souhers les apprêts peu bruyants du 
jeune hQmme. Eugène resta pensif pendant quelques 
moments avant de se plonger dans ses hvres de Droit. II 
venait de reconnaître en madame la vicomtesse de Beau- 
séant Tune des reines de la mode à Paris, et dont la mai- 
son passait pour être la plus agréable du faubourg Saint- 
Germain. Elle était d'ailleurs, et par son nom et par sa 
fortune, l'une des sommités du monde aristocratique. 
Grâce à sa tante de Marcillac, le pauvre étudiant avait été 
bien reçu dans cette maison, sans connaître l'étendue de 
cette faveur. Etre admis dans ces salons dorés équivalait 
à un brevet de haute noblesse. En se montrant dans cette 
société, la plus exclusive de toutes, il avait conquis le 
droit d'aller partout. Ebloui par cette brillante assemblée, 
ayant à peine échangé quelques paroles avec la vicom- 
tesse, Eugène s'était contenté de distinguer, parmi la 
foule des déités parisiennes qui se pressaient dans ce 
raoùt, une de ces femmes que doit adorer tout d'abord 
un jeune homme. La comtesse Anastasie de Restaud, 
grande et bien faite, passait pour avoir l'une des plus 
jolies tailles de Pans. Figurez-vous de grands yeux noirs, 
une main magnifique, un pied bien découpé, du feu dans 
les mouvements, Une femme que le marquis de Ronque- 
rolles nommait un cheval de pur sang. Cette finesse de 
nerfs ne lui ôtait aucun avantage; elle avait les formes 
pleines et rondes, sans qu'elle pût être accusée de trop 
d'embonpoint. Cheval de pur sang, femme de race, ces 
locutions commençaient à remplacer les anges du ciel, les 
figures ossianiques, toute l'ancienne mythologie amou- 
reuse repoussée par le dandysme. Mais pour Rastignac, 
madame Anastasie de Restaud fut la femme désirable. Il 
s'était ménagé deux tours dans la liste des cavaliers écrite 
sur l'éventail, et avait pu lui parler pendant la première 



LE PÈRE GORIOT. 25 J 

contredanse. — Où vous rencontrer désormais, madame? 
lui avait-il dit brusquement avec cette force de passion 
qui plaît tant aux femmes. — Mais, dit-elle, au Bois, aux 
Bouffons, chez moi, partout. Et l'aventureux Méridional 
s'était empressé de se lier avec cette délicieuse comtesse, 
autant qu'un jeune homme peut se her avec une femme 
pendant une contredanse et une walse. En se disant cou- 
sin de madame de Beauséant, il fut invité par cette femme. 




qu'il prit pour une grande dame, et eut ses entrées chez 
elle. Au dernier sourire qu'elle lui jeta, Rastignac crut sa 
visite nécessaire. II avait eu le bonheur de rencontrer un 
homme qui ne s'était pas moqué de son ignorance, 
défaut mortel au milieu des illustres impertinents de 
l'époque, les Maulincourt, les RonqueroIIes, les Maxime 
de Trailles, les de Marsaj, les Ajuda-Pinto, les Vande- 
nesse, qui étaient là dans la gloire de leurs fatuités et 
mêlés aux femmes les plus élégantes, ladj Brandon, la 
duchesse de Langeais, la comtesse de Kergarouët, ma- 
dame de Sérisy, la duchesse de Carigliano, la comtesse 



2)6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

Ferraud, madame de Lantj, la marquise d'Aiglemont, 
madame Firmiani, la marquise de Listomère et la mar- 
quise d'Espard, la duchesse de Maufrigneuse et les 
Grandiieu. Heureusement donc, le naïf étudiant tomba 
sur le marquis de Montriveau, l'amant de la duchesse de 
Langeais, un général simple comme un enfant, qui lui 
apprit que la comtesse de Restaud demeurait rue du Hel- 
der. Etre jeune, avoir soif du monde, avoir raim dune 
femme, et voir s'ouvrir pour soi deux maisons! mettre le 
pied au faubourg Saint-Germain chez la vicomtesse de 
Beauséant, le genou dans la Chaussée-d'Antin chez la 
comtesse de Restaud! plonger d'un regard dans les salons 
de Paris en enfilade, et se croire assez joli garçon pour y 
trouver aide et protection dans un cœur de femme! se 
sentir assez ambitieux pour donner un superbe coup de 
pied à la corde roide sur laquelle il faut marcher avec 
l'assurance du sauteur qui ne tombera pas, et avoir trouvé 
dans une charmante femme le meilleur des balanciers! 
Avec ces pensées et devant cette femme c[ui se dressait su- 
blime auprès d'un feu de mottes, entre le Code et la mi- 
sère, qui n'aurait comme Eugène sondé l'avenir par 
une méditation, qui ne l'aurait meublé de succès? Sa 
pensée vagabonde escomptait si drûment ses joies futures 
qu'il se croyait auprès de madame de Restaud, quand un 
soupir semblable à un ban de saint Joseph troubla le 
silence de la nuit, retentit au cœur du jeune homme de 
manière à le lui faire prendre pour le râle d'un moribond. 
Il ouvrit doucement sa porte, et quand il fut dans le cor- 
ridor, il aperçut une ligne de lumière tracée au bas de la 
porte du père Goriot. Eugène craignit que son voisin ne 
se trouvât indisposé, il approcha son œil de la serrure, 
regarda dans la chambre, et vit le vieillard occupé de trar 
vaux qui lui parurent trop criminels pour qu'il ne crût 
pas rendre service à la société en examinant bien ce que 
machinait nuitamment le soi-disant vermicellier. Le père 
Goriot, qui sans doute avait attaché sur la barre d'une 



LE PERE GORIOT. 257 

table renversée un plat et une espèce de soupière en ver- 
meil, tournait une espèce de câble autour de ces objets 
richement sculptés, en les serrant avec une si grande force 
qu'il les tordait vraisemblablement pour les convertir 
en lingots. — Peste! quel homme! se dit Rastignac en 
voyant le bras nerveux du vieillard qui, à l'aide de cette 
corde, pétrissait sans bruit l'argent doré, comme une 
pâte. Mais serait-ce donc un voleur ou un receleur qui, 
pour se livrer plus sûrement à son commerce, affecterait 
la bêtise, l'impuissance, et vivrait en mendiant? se dit 
Eugène en se relevant un moment. L'étudiant appliqua 
de nouveau son œil à la serrure. Le père Goriot, qui 
avait déroulé son câble, prit la masse d'argent, la mit sur 
la table après y avoir étendu sa couverture, et l'y roula 
pour l'arrondir en barre, opération dont il s'acquitta 
avec une facilité merveilleuse. — Il serait donc aussi 
fort que l'était Auguste, roi de Pologne? se dit Eugène 
quand la barre ronde fut à peu près façonnée. Le père 
Goriot regarda tristement son ouvrage , des larmes 
sortirent de ses yeux, il souffla le rat-de-cave à la lueur 
duquel il avait tordu ce vermeil, et Eugène l'entendit se 
coucher en poussant un soupir. — 11 est fou, pensa 
l'étudiant. 

— Pauvre enfant ! dit à haute voix le père Goriot. 

A cette parole, Rastignac jugea prudent de garder le 
silence sur cet événement, et de ne pas inconsidérément 
condamner son voisin. 11 allait rentrer quand il distingua 
soudain un bruit assez difficile à exprimer, et qui devait 
être produit par des hommes en chaussons de lisière 
montant l'escalier. Eugène prêta l'oreille, et reconnut en 
effet le son alternatif de la respiration de deux hommes. 
Sans avoir entendu ni le cri de la porte ni les pas des 
hommes, il vit tout à coup une faible lueur au second 
étage, chez monsieur Vautrin. — Voilà bien des mystères 
dans une pension bourgeoise! se dit-il. Il descendit 
quelques marches, se mit à écouter, et le son de for 

VI. ,-, 



2 ) 8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

frappa son oreille. Bientôt la lumière fut éteinte, les deux 
respirations se firent entendre derechef sans que la porte 
eût crié. Puis, à mesure que les deux hommes descen- 
dirent, le bruit alla s'affaibhssant. 

— Qui va là? cria madame Vauquer en ouvrant la 
fenêtre de sa chambre. 

— C'est moi qui rentre, maman Vauquer, dit Vautrin 
de sa grosse voix. 

— C'est singuher! Christophe avait mis les verrous, 
se dit Eugène en rentrant dans sa chambre. II faut veiller 
pour bien savoir ce qui se passe autour de soi, dans Paris. 
Détourné par ces petits événements de sa méditation 
ambitieusement amoureuse, il se mit au travail. Distrait 
par les soupçons qui lui venaient sur le compte du père 
Goriot, plus distrait encore par la figure de madame de 
Restaud, qui de moments en moments se posait devant 
lui comme la messagère d'une brillante destinée, il finit 
par se coucher et par dormir à poings fermés. Sur dix 
nuits promises au travail par les jeunes gens, ils en 
donnent sept au sommeil. Il faut avoir plus de vingt ans 
pour veiller. 

Le lendemain matin régnait à Paris un de ces épais 
brouillards qui l'enveloppent et l'embrument si bien 
que les gens les plus exacts sont trompés par le temps. 
Les rendez-vous d'affaires se manquent. Chacun se croit 
à huit heures quand midi sonne. H était neuf heures et 
demie, madame Vauquer n'avait pas encore bougé de 
son lit. Christophe et la grosse Sylvie, attardés aussi, pre- 
naient tranquillement leur café, préparé avec les couches 
supérieures du lait destiné aux pensionnaires, et que Syl- 
vie faisait long-temps bouillir, afin que madame Vauquer 
ne s'aperçut pas de cette dîme illégalement levée. 

— Sylvie, dit Christophe en mouillant sa première 
rôtie, monsieur Vautrin, qu'est un bon homme tout de 
même, a encore vu deux personnes cette nuit. Si madame 
s'en inquiétait, ne faudrait rien lui dire. 



LE PERE GORIOT. 259 

— Vous a-t-il donné quelque chose? 

— Il m'a donné cent sous pour son mois, une 
manière de me dire : «Tais-toi.» 

— Sauf lui et madame Couture, qui ne sont pas 
regardants, les autres voudraient nous retirer de la main 
gauche ce qu'ils nous donnent de la main droite au jour 
de l'an, dit Sylvie. 

— Encore, qu'est-ce qu'ils donnent! fit Christophe, 
une méchante pièce, et de cent sous. Voilà depuis deux ans 
le père Goriot qui fait ses souhers lui-même. Ce grigou de 
Poiret se passe de cirage, et le boirait plutôt que de le 
mettre à ses savates. Quant au gringalet d'étudiant, il me 
donne quarante sous. Quarante sous ne payent pas mes 
brosses, et il vend ses vieux habits, par-dessus le marché. 
Que baraque ! 

— Bah ! fit Sylvie en buvant de petites gorgées de 
café, nos places sont encore les meilleures du quartier : 
on y vit bien. Mais, à propos du gros papa Vautrin, 
Christophe, vous a-t-on dit quelque chose? 

— Oui, j'ai rencontré il y a quelques jours un mon- 
sieur dans la rue, qui m'a dit : — N'est-ce pas chez vous 
que demeure un gros monsieur qui a des favoris qu'il 
teint? ivloi j'ai dit : «Non, monsieur, il ne les teint pas. 
Un ho^nme gai comme lui, il n'en a pas le temps.» J'ai 
donc dit ça à monsieur Vautrin, qui m'a répondu : «Tu 
as bien fait, mon garçon! Réponds toujours comme ça. 
Rien n'est plus désagréable que de laisser connaître nos 
infirmités. Ça peut faire manquer des mariages.» 

— Eh! bien, à moi, au marché, on a voulu m'en- 
glauder aussi* pour me faire dire si je lui voyais passer sa 
chemise. C'te farce! Tiens, dit-elle en s'interrompant, 
voilà dix heures quart moins qui sonnent au Val-de-Grâce, 
et personne ne bouge. 

— Ah bah ! ils sont tous sortis. Madame Couture et 
sa jeune personne sont allées manger le bon Dieu à 
Samt-Etienne dès huit heures. Le père Goriot est sorti 



2.6o SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

avec un paquet. L'étudiant ne reviendra qu'après son 
cours, à dix heures. Je les ai vus partir en faisant mes 
escaliers; que le père Goriot m'a donné un coup avec ce 
qu'il portait, qu'était dur comme du fer. Que qui fait 
donc, ce bonhomme-là? Les autres le font aller comme 
une toupie, mais c'est un brave homme tout de même, 
et qui vaut mieux qu'eux tous. II ne donne pas grand' 
chose; mais les dames chez lesquelles il m'envoie quel- 
quefois allongent de fameux pour-boires, et sont joli- 
ment ficelées. 

— Celles qu'il appelle ses filles, hein? Elles sont une 
douzaine. 

— Je ne suis jamais allé que chez deux, les mêmes 
qui sont venues ici. 

— Voilà madame qui se remue; elle va faire son 
sabbat : faut que j'y aille. Vous veillerez au lait, Chris- 
tophe, rapport au chat. 

Sylvie monta chez sa maîtresse. 

— Comment, Sylvie, voilà dix heures quart moins, 
vous m'avez laissée dormir comme une marmotte ! Jamais 
pareille chose n'est arrivée. 

— C'est le brouillard, qu'est à couper au couteau. 

— Mais le déjeuner? 

— Bah ! vos pensionnaires avaient bien le d'iq.ble au 
corps; ils ont tous décanillé dès le patron-jacquette. 

— Parle donc bien, Sylvie, reprit madame Vauquer : 
on dit le patron-minette. 

— Ah! madame, je dirai comme vous voudrez. Tant 
y a que vous pouvez déjeuner à dix heures. La Michon- 
nette et le Poireau n'ont pas bougé. II n'y a qu'eux qui 
soient dans la maison, et ils dorment comme des souches 
qui sont. 

— Mais, Sylvie, tu les mets tous les deux ensemble, 
comme si. . . 

— Comme si, quoi? reprit Sylvie en laissant échapper 
un gros rire bête. Les deux font la paire. 



LE PÈRE GORIOT. 26 I 

— C'est singulier, Sylvie : comment monsieur Vautrm 
est-il donc rentré cette nuit après que Christophe a eu 
mis les verrous? 

— Bien au contraire, madame. II a entendu mon- 
sieur Vautrin, et est descendu pour lui ouvrir la porte. Et 
voilà ce que vous avez cru. . . 

— Donne-moi ma camisole, et va vite voir au déjeu- 
ner. Arrange le reste du mouton avec des pommes de 
terre, et donne des poires cuites, de celles qui coûtent 
deux Iiards la pièce. 

Quelques instants après, madame Vauquer descendit 
au moment où son chat venait de renverser d'un coup de 
patte l'assiette qui couvrait un bol de lait, et le lapait en 
toute hâte. 

— Mistigris ! s'écria-t-elle. Le chat se sauva, puis revint 
se frotter à ses jambes. Oui, oui, fais ton capon, vieux 
lâche ! lui dit-elle. Sylvie ! Sylvie ! 

— Eh! bien, quoi, madame? 

— Voyez donc ce qu'a bu le chat. 

— C'est la faute de cet animal de Christophe, à qui 
j'avais dit de mettre le couvert. Où est-il passé? Ne vous 
inquiétez pas, madame; ce sera le café du père Goriot. Je 
mettrai de l'eau dedans, il ne s'en apercevra pas. II ne fait 
attention à rien, pas même à ce qu'il mange. 

— Où donc est-il allé, ce chinois-là? dit madame Vau- 
quer en plaçant les assiettes. 

— Est-ce qu'on sait? II fait des trafics des cinq cents 
diables. 

— J'ai trop dormi, dit madame Vauquer. 

— Mais aussi madame est-elle fraîche comme une 
rose. . . 

En ce moment la sonnette se fit entendre, et Vautrin 
entra dans le salon en chantant de sa grosse voix : 

J'ai long-temps parcouru le monde*, 
Et l'on m'a vu de toute part... 



262 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Oh ! oh ! bonjour, maman Vauquer, dit-il en aper- 
cevant l'hotesse, qu'il prit galamment dans ses bras. 

— Allons, finissez donc. 

— Dites impertinent! reprit-il. Allons, dites-le. Vou- 
lez-vous bien le dire? Tenez, Je vais mettre le couvert 
avec vous. Ah! je suis gentil, n'est-ce pas? 

Courtiser la brune et la blonde, 
Auuer, soupirer. . . 

— Je viens de voir quelque chose de singulier. 

au hasard. 

— Quoi? dit la veuve. 

— Le père Goriot était à huit heures et demie rue Dau- 
phine, chez l'orfévre qui achète de vieux couverts et des 
galons. Il lui a vendu pour une bonne somme un usten- 
sile de ménage en vermeil, assez joliment tortillé pour un 
homme qui n'est pas de la manique*. 

— Bah! vraiment? 

— Oui. Je revenais ici après avoir conduit un de mes 
amis qui s'expatrie par les Messageries royales*; j'ai attendu 
le père Goriot pour voir : histoire de rire. II a remonté 
dans ce quartier-ci, rue des Grès*, oi^i il est entré dans la 
maison d'un usurier connu, nommé Gobseck, un fier 
drôle, capable de faire des dominos avec les os de son 
qère; un juif, un arabe, un grec, un bohémien, un 
homme qu'on serait bien embarrassé de dévaliser, il met 
ses écus à la Banque. 

• — Qu'est-ce que fait donc ce père Goriot? 

— II ne fait rien, dit Vautrin, il défait. C'est un imbé- 
cile assez bête pour se ruiner à aimer les filles qui... 

— Le voilà! dit Sylvie. 

— Christophe, cria le père Goriot, monte avec moi. 
Christophe suivit le père Goriot, et redescendit bientôt. 



LE PÈRE GORIOT. 2.6^ 

— Où vas-tu? dit madame Vauquer à son domes- 
tique. 

— Faire une commission pour monsieur Goriot. 

— Qu'est-ce que c'est que ça? dit Vautrin en arra- 
chant des mains de Christophe une lettre sur laquelle il 
lut : A madame la comtesse Anastasie de Restaud. Et tu vas? 
reprit-il en rendant la lettre à Christophe. 

— Rue du Helder. J'ai ordre de ne remettre ceci qu'à 
madame la comtesse. 

— Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? dit Vautrin en met- 
tant la lettre au jour; un billet de banque? non. Il en- 
tr'ouvrit l'enveloppe. Un billet acquitté, s'écria-t-il. Four- 
che ! il est galant, le roquentin. Va, vieux Lascar, dit-il 
en coiffant de sa large main Christophe, qu'il fit tourner 
sur lui-même comme un dé, tu auras un bon pour-boire. 

Le couvert était mis. Sylvie faisait bouillir le lait. Ma- 
dame Vauquer allumait le poêle, aidée par Vautrin, qui 
fredonnait toujours : 

J'ai long-temps parcouru le monde, 
Et l'on m'a vu de toute part. . . 

Quand tout fut prêt, madame Couture et mademoi- 
selle Taillefer rentrèrent. 

— D'où venez-vous donc si matin, ma belle dame? 
dit madame Vauquer à madame Couture. , 

— Nous venons de faire nos dévotions à Saint-Etienne- 
du-Mont, ne devons-nous pas aller aujourd'hui chez mon- 
sieur Taillefer? Pauvre petite, elle tremble comme la 
feuille, reprit madame Couture en s'assejant devant le 
poële à la bouche duquel elle présenta ses souliers qui 
fumèrent. 

— Chauffez-vous donc, Victorine, dit madame Vau- 
quer. 

— C'est bien, mademoiselle, de prier le bon Dieu 
d'attendrir le cœur de votre père, dit Vautrin en avançant 



2 64 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

une chaise à l'orpheline. Mais ça ne suffit pas. II vous 
faudrait un ami qui se chargeât de dire son fait à ce mar- 
souin-là, un sauvage qui a, dit-on, trois millions, et qui 
ne vous donne pas de dot. Une belle fille a besoin de dot 
dans ce temps-ci. 

— Pauvre enfant, dit madame Vauquer. Allez, mon 
chou, votre monstre de père attire le malheur à plaisir 
sur lui. 

A ces mots, les jeux de Victorine se mouillèrent de 
larmes, et la veuve s'arrêta sur un signe que lui fit ma- 
dame Couture. 

— Si nous pouvions seulement le voir, si je pouvais 
lui parler, lui remettre la dernière lettre de sa femme, 
•éprit la veuve du Commissaire-Ordonnateur. Je n'ai 
jamais osé la risquer par la poste ; il connaît mon écri- 
ture... 

— O femmes innocentes , malheureuses et persécutées, s'é- 
cria Vautrin en interrompant, voilà donc où vous en êtes? 
D'ici à quelques jours je me mêlerai de vos affaires, et 
tout ira bien. 

— Oh ! monsieur, dit Victorine en jetant un regard à 
la fois humide et brûlant à Vautrin, qui ne s'en émut 
pas, si vous saviez un moyen d'arriver à mon père, dites- 
lui bien que son affection et l'honneur de ma mère me 
sont plus précieux que toutes les richesses du monde. 
Si vous obteniez quelque adoucissement à sa rigueur, 
je prierais Dieu pour vous. Soyez sûr d'une reconnais- 
sance... 

— J'ai long- temps parcouru le monde, chanta Vautrin 
d'une voix ironique. 

En ce moment, Goriot, mademoiselle Michonneau , 
Poiret descendirent, attirés peut-être par l'odeur du roux 
que faisait Sylvie pour accommoder les restes du mouton. 
A l'instant oii les sept convives s'attablèrent en se souhai- 
tant le bonjour, dix heures sonnèrent, l'on entendit dans 
la rue le pas de f étudiant. 



LE PÈRE GORIOT. 265 

— Ah! bien, monsieur Eugène, dit Sylvie, aujour- 
d'hui vous allez déjeuner avec tout le monde. 

L'étudiant salua les pensionnaires, et s'assit auprès du 
père Goriot. 

— II vient de m'arriverune singulière aventure, dit-il 
en se servant abondamment du mouton et se coupant un 
morceau de pain que madame. Vauquer mesurait toujours 
de l'œil. 

— Une aventure ! dit Poiret. 

— Eh ! bien, pourquoi vous en étonneriez-vous, vieux 
chapeau? dit Vautrin à Poiret. Monsieur est bien fait pour 
en avoir. 

Mademoiselle Taillefer coula timidement un regard 
sur le jeune étudiant. 

— Dites-nous votre aventure, demanda madame Vau- 
quer. 

— Hier j'étais au bal chez madame la vicomtesse de 
Beauséant, une cousine à moi, qui possède une maison 
magnifique, des appartements habillés de soie, enfin qui 
nous a donné une fête superbe, où je me suis amusé 
comme un roi... 

— Telet, dit Vautrin en interrompant net. 

— Monsieur, reprit vivement Eugène, que voulez-vous 
dire? 

— Je dis telet, parce que les roitelets s'amusent beau- 
coup plus que les rois. 

— C'est vrai : j'aimerais mieux être ce petit oiseau sans 
souci que roi, parce que... fit Poiret Vidémiste. 

— Enfin, reprit l'étudiant en lui coupant la parole, je 
danse avec une des plus belles femmes du bal, une com- 
tesse ravissante, la plus délicieuse créature que j'aie jamais 
vue. Elle était coiffée avec des fleurs de pêcher, elle avait 
au côté le plus beau bouquet de fleurs, des fleurs natu- 
relles qui embaumaient; mais, bah! il faudrait que vous 
l'eussiez vue, il est impossible de peindre une femme 
animée par la danse. Eh! bien, ce matin j'ai rencontré 



266 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

cette divine comtesse, sur les neuf heures, à pied, rue des 
Grès. Oh ! le cœur m'a battu, Je me figurais... 

— Qu'elle venait ici, dit Vautrin en jetant un regard 
profond à l'étudiant. Elle allait sans doute chez le papa 
Gobseck, un usurier. Si jamais vous fouillez des cœurs 
de femmes à Paris, vous y trouverez l'usurier avant l'a- 
mant. Votre comtesse se nomme Anastasie de Restaud, 
et demeure rue du Helder. 

A ce nom, l'étudiant regarda fixement Vautrin, Le père 
Goriot leva brusquement la tête, il jeta sur les deux inter- 
locuteurs un regard lumineux et plein d'inquiétude qui 
surprit les pensionnaires. 

— Christophe arrivera trop tard, elle y sera donc 
allée, s'écria douloureusement Goriot. 

— J'ai deviné, dit Vautrin en se penchant à l'oreille 
de madame Vauquer. 

Goriot mangeait machinalement et sans savoir ce qu'il 
mangeait. Jamais il n'avait semblé plus stupide et plus 
absorbé qu'il l'était en ce moment. 

— Qui diable, monsieur Vautrin, a pu vous dire son 
nom ? demanda Eugène. 

— Ah ! ah ! voilà, répondit Vautrin. Le père Goriot le 
savait bien, lui! pourquoi ne le saurais-je pas? 

— Monsieur Goriot, s'écria l'étudiant. 

— Quoi ! dit le pauvre vieillard. Elle était donc bien 
belle hier? 

— Qui? 

— Madame de Restaud. 

— Vojez-vous le vieux grigou, dit madame Vauquer 
à Vautrin, comme ses yeux s'allument. 

— 11 l'entretiendrait donc? dit à voix basse mademoi- 
selle Michonneau à l'étudiant. 

— Oh! oui, elle était furieusement belle, reprit Eu- 
gène, que le père Goriot regardait avidement. Si madame 
de Beauséant n'avait pas été là, ma divine comtesse eût 
été la reine du bal; les jeunes gens n'avaient d'yeux que 



LE PÈRE GORIOT. 2.6j 

pour elle, j'étais le douzième inscrit sur sa liste, elle dan- 
sait toutes les contredanses. Les autres femmes enrageaient. 
Si une créature a été heureuse hier, c'était bien elle. On a 
bien raison de dire qu'il n'y a rien de plus beau que fré- 
gate à la voile, cheval au galop et femme qui danse. 

— Hier en haut de la roue, chez une duchesse, dit 
Vautrin; ce matin en bas de l'échelle, chez un escomp- 
teur : voilà les Parisiennes. Si leurs maris ne peuvent 
entretenir leur luxe effréné, elles se vendent. Si elles ne 
savent pas se vendre, elles éventreraient leurs mères pour 
y chercher de quoi briller. Enfin elles font les cent mille 
coups. Connu, connu! 

Le visage du père Goriot, qui s'était allumé comme le 
soleil d'un beau jour en entendant l'étudiant, devint som- 
bre à cette cruelle observation de Vautrin. 

— Eh! bien, dit madame Vauquer, où donc est votre 
aventure? Lui avez-vous parlé? lui avez-vous demandé si 
elle voulait apprendre le Droit? 

— Elle ne m'a pas vu, dit Eugène. Mais rencontrer 
une des plus jolies femmes de Paris rue des Grès, à neuf 
heures, une femme qui a dû rentrer du bal à deux heures 
du matin, n'est-ce pas singulier? Il n'y a que Pans pour 
ces aventures-là. 

— Bah! il y en a de bien plus drôles, s'écria Vautrin. 
Mademoiselle Taillefer avait à peine écouté, tant elle 

était préoccupée par la tentative qu'elle allait faire. Ma- 
dame Couture lui fit signe de se lever pour aller s'habil- 
ler. Quand les deux dames sortirent, le père Goriot les 
imita. 

— Eh! bien, l'avez-vous vu? dit madame Vauquer à 
Vautrin et à ses autres pensionnaires. 11 est clair qu'il s'est 
ruiné pour ces femmes-là. 

— Jamais on ne me fera croire, s'écria l'étudiant, que 
la belle comtesse de Restaud appartienne au père Goriot. 

— Mais, lui dit Vautrin en l'interrompant, nous ne 
tenons pas à vous le faire croire. Vous êtes encore trop 



268 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

jeune pour bien connaître Paris, vous saurez plus tard 
qu'il s'y rencontre ce que nous nommons des hommes à 
passions... (A ces mots, mademoiselle Michonneau re- 
garda Vautrin d'un air intelligent.) Vous eussiez dit un 
cheval de régiment entendant le son de la trompette. — 
Ah ! ah ! fit Vautrin en s'interrompant pour lui jeter un 
regard profond, que nous n'avons néu nos petites passions, 
nous? (La vieille fille baissa les yeux comme une reli- 
gieuse qui voit des statues.) — Eh! bien, reprit-il, ces 
gens-là chaussent une idée et n'en démordent pas. Ils n'ont 
soif que d'une certaine eau prise à une certaine fontaine, 
et souvent croupie; pour en boire, ils vendraient leurs 
femmes, leurs enfants; ils vendraient leur âme au diable. 
Pour les uns, cette fontaine est le jeu, la Bourse, une col- 
lection de tableaux ou d'insectes, la musique; pour d'au- 
tres, c'est une femme qui sait leur cuisiner des friandises. 
A ceux-là, vous leur offririez toutes les femmes de la 
terre, ils s'en moquent, ils ne veulent que celle qui satis- 
fait leurs passions. Souvent cette femme ne les aime pas 
du tout, vous les rudoie, leur vend fort cher des bribes 
de satisfactions; eh! bien, mes farceurs ne se lassent pas, 
et mettraient leur dernière couverture au Mont-de-Piété 
pour lui apporter leur dernier écu. Le père Goriot est un 
de ces gens-là. La comtesse l'exploite parce qu'il est dis- 
cret, et voilà le beau monde! Le pauvre bonhomme ne 
pense qu'à elle. Hors de sa passion, vous le voyez, c'est 
une bête brute. Mettez-le sur ce chapitre-là, son visage 
étincelle comme un diamant. 11 n'est pas difficile de de- 
viner ce secret-là. II a porté ce matin du vermeil à la fonte, 
et je l'ai vu entrant chez le papa Gobseck, rue des Grès. 
Suivez bien! En revenant, il a envoyé chez la comtesse 
de Restaud ce niais de Christophe qui nous a montré l'a- 
dresse de la lettre dans laquelle était un billet acquitté. Il 
est clair que si la comtesse allait aussi chez le vieil escomp- 
teur, il y avait urgence. Le père Goriot a galamment 
financé pour elle. Il ne faut pas coudre deux idées pour 



LE PÈRE GORIOT. 269 

voir clair là-dedans. Cela vous prouve, mon jeune étu- 
diant, que, pendant que votre comtesse riait, dansait, fai- 
sait ses singeries, balançait ses fleurs de pêcher, et pmçait 
sa robe, elle était dans ses petits souliers, comme on dit, 
en pensant à ses lettres de change protestées, ou à celles 
de son amant. 

— Vous me donnez une furieuse envie de savoir la 
vérité. J'irai demain chez madame de Restaud, s'écria 
Eugène. 

— Oui, dit Poiret, il faut aller demain chez madame 
de Restaud. 

— Vous y trouverez peut-être le bonhomme Goriot 
qui viendra toucher le montant de ses galanteries. 

— Mais, dit Eugène avec un air de dégoût, votre 
Paris esi donc un bourbier. 

— Er un drôle de bourbier, reprit Vautrin. Ceux qui 
s'y crottcnt en voiture sont d'honnêtes gens, ceux qui s'y 
crottent à pied sont des fripons. Ayez le malheur d'y dé- 
crocher n'importe quoi, vous êtes montré sur la place du 
Palais-de-Justice comme une curiosité. Volez un milhon, 
vous êtes marqué dans les salons comme une vertu. Vous 
payez trente milhons à la Gendarmerie et à la Justice 
pour maintenir cette morale-Ià. Joh ! 

— Comment, s'écria madame Vauquer, le père Goriot 
aurait fondu son déjeuner de vermeil ? 

— N'y avait-il pas deux tourterelles sur le couvercle ? 
dit Eugène. 

— C'est bien cela. 

— II y tenait donc beaucoup, il a pleuré quand il a 
eu pétri l'écuelle et le plat. Je l'ai vu par hasard, dit Eu- 
gène. 

— Il y tenait comme à sa vie, répondit la veuve. 

— Voyez-vous le bonhomme, combien il est pas- 
sionné, s'écria Vautrin. Cette femme-là sait lui chatouiller 

ame. 
L'étudiant remonta chez lui. Vautrin sortit. Quelques 



270 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

instants après, madame Couture et Victorine montèrent 
dans un fiacre que Sylvie alla leur chercher. Poiret offrit 
son bras à mademoiselle Michonneau , et tous deux allèrent 
se promener au Jardin-des-PIantes, pendant les deux belles 
heures de la Journée. 

— Eh ! bien, les voilà donc quasiment mariés, dit 
la grosse Sylvie. Ils sortent ensemble aujourd'hui pour la 
première fois. Ils sont tous deux si secs que, s'ils se co- 
gnent, ils feront feu comme un briquet. 

— Gare au châle de mademoiselle Michonneau, dit 
en riant madame Vauquer, il prendra comme de l'amadou. 

A quatre heures du soir, quand Goriot rentra, il vit, à 
la lueur de deux lampes fumeuses, Victorine dont les 
yeux étaient rouges, Madame Vauquer écoutait le récit de 
la visite infructueuse faite à monsieur Taillefer pendant la 
matinée. Ennuyé de recevoir sa fille et cette vieille femme, 
Taillefer les avait laissés parvenir jusqu'à lui pour s'expli- 
quer avec elles. 

— Ma chère dame, disait madame Couture à madame 
Vauquer, figurez-vous qu'il n'a pas même fait asseoir Vic- 
torine, qu'est restée constamment debout. A moi, il m'a 
dit, sans se mettre en colère, tout froidement, de nous 
épargner la peine de venir chez lui; que mademoiselle, 
sans dire sa fille, se nuisait dans son esprit en l'importu- 
nant (une fois par an, le monstre!); que la mère de Vic- 
torine ayant été épousée sans fortune, elle n'avait rien à 
prétendre; enfin les choses les plus dures, qui ont fait 
fondre en larmes cette pauvre petite. La petite s'est jetée 
alors aux pieds de son père, et lui a dit avec courage 
qu'elle n'insistait autant que pour sa mère, qu'elle obéirait 
à ses volontés sans murmure ; mais qu'elle le suppliait de 
lire le testament de la pauvre défunte, elle a pris la lettre 
et la lui a présentée en disant les plus belles choses du 
monde et les mieux senties, je ne sais pas où elle les a 
prises, Dieu les lui dictait, car la pauvre enfant était si 
bien inspirée qu'en l'entendant, moi, je pleurais comme 



LE PERE GORIOT. 



271 



une bête, Savez-vous ce que faisait cette horreur d'homme, 
il se coupait les ongles, il a pris cette lettre que la pauvre 
madame Taillefer avait trempée de larmes, et l'a jetée sur 
la cheminée en disant : «C'est bon ! » II a voulu relever sa 




fille qui lui prenait les mains pour les lui baiser, mais il 
les a retirées. Est-ce pas une scélératesse? Son grand da- 
dais de fils est entré sans saluer sa sœur. 

— C'est donc des monstres? dit le père Goriot. 

— Et puis, dit madame Couture sans faire attention 
à l'exclamation du bonhomme, le père et le fils s'en sont 



272 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

allés en me saluant et en me priant de les excuser, ils 
avaient des affaires pressantes. Voilà notre visite. Au 
moins il a vu sa fille. Je ne sais pas comment il peut la 
renier, elle lui ressemble comme deux gouttes d'eau. 

Les pensionnaires, internes et externes, arrivèrent les 
uns après les autres, en se souhaitant mutuellement le 
bonjour, et se disant de ces riens qui constituent, chez 
certaines classes parisiennes, un esprit drolatique dans 
lequel la bêtise entre comme élément principal, et dont le 
mérite consiste particuhèrement dans le geste ou la pro- 
nonciation. Cette espèce d'argot varie continuellement. 
La plaisanterie qui en est le principe n'a jamais un mois 
d'existence. Un événement pohtique, un procès en cour 
d'assises, une chanson des rues, les farces d'un acteur, 
tout sert à entretenir ce jeu d'esprit qui consiste surtout à 

f)rendre les idées et les mots comme des volants, et à se 
es renvoyer sur des raquettes. La récente invention du 
Diorama*,qui portait l'illusion de l'optique à un plus haut 
degré que dans les Panoramas, avait amené dans quel- 
ques atehers de peinture la plaisanterie de parler en rama, 
espèce de charge qu'un jeune peintre, habitué de la pen- 
sion Vauquer, y avait inoculée. 

— Eh! bien, monsieurre Poiret, dit l'employé au Mu- 
séum, comment va cette petite santérama ? Puis, sans 
attendre sa réponse : Mesdames, vous avez du chagrin, 
dit-il à madame Couture et à Victorine. 

— Allons-nous dinaire? s'écria Horace Bianchon, un 
étudiant en médecine, ami de Rastignac, ma petite esto- 
mac est descendue usque ad talones. 

— II fait un fameux yroi/orama / dit Vautrin. Dérangez- 
vous donc, père Goriot! Que diable! votre pied prend 
toute la gueule du poêle. 

— Illustre monsieur Vautrin, dit Bianchon, pourquoi 
dites-vous yroiforama ? il y a une faute, c'est froidorama. 

— Non, dit l'employé du Muséum, c est froitorama , 
par la règle : j'ai froit aux pieds. 



LE PERE GORIOT. 273 

— Ah ! ah ! 

— Voici son excellence le marquis de Rastignac, doc- 
teur en droit-travers, s'écria Bianchon en saisissant Eu- 
gène par le cou et le serrant de manière à l'étouffer. Ohé ! 
les autres , ohé ! 

Mademoiselle Michonneau entra doucement, salua les 
convives sans rien dire, et s'alla placer près des trois 
femmes. 

— Elle me fait toujours grelotter, cette vieille chauve- 
souris, dit à voix basse Bianchon à Vautrin en montrant 
mademoiselle Michonneau. Moi qui étudie le système de 
Gall*, je lui trouve les bosses de Judas. 

— Monsieur l'a connue? dit Vautrin. 

— Qui ne l'a pas rencontrée! répondit Bianchon. 
Ma parole d'honneur, cette vieille fille blanche me fait 
l'effet de ces longs vers qui finissent par ronger une 
poutre. 

— Voilà ce que c'est, jeune homme, dit le quadragé- 
naire en peignant ses favoris. 

Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses, 
L'espace d'un matin. 

— Ah! ah! voici une fameuse soupeaurama, dit Poiret 
en voyant Christophe qui entrait en tenant respectueuse- 
ment le potage. 

— Pardonnez-moi, monsieur, dit madame Vauquer, 
c'est une soupe aux choux. 

Tous les jeunes gens éclatèrent de rire. 

— Enfoncé, Poiret! 

— Poirrrrrette enfoncé ! 

— Marquez deux points à maman \auquer, dit Vau- 
trin. 

— Quelqu'un a-t-il fait attention au brouillard de ce 
matin? dit l'employé. 

— C'était, dit Bianchon, un brouillard frénétique et 
VI. ,8 



274 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

sans exemple, un brouillard lugubre, mélancolique, vert, 
poussif, un brouillard Goriot. 

— Goriorama, dit le peintre, parce qu'on n'y voyait 



goutte 

o 



— Hé, milord Gâôriotte, il être questionne dé véaus. 

Assis au bas bout de la table, près de la porte par la- 
quelle on servait, le père Goriot leva la tête en flairant un 
morceau de pain qu'il avait sous sa serviette, par une 
vieille habitude commerciale qui reparaissait quelquefois. 

— Hé! bien, lui cria aigrement madame Vauquer 
d'une voix qui domina le bruit des cuillers, des assiettes 
et des voix, est-ce que vous ne trouvez pas le pain bon? 

— Au contraire, madame, répondit-il, il est fait avec 
de la farine d'Etampes, première qualité. 

— A quoi voyez-vous cela? lui dit Eugène. 

— A la blancheur, au goût. 

— Au goût du nez, puisque vous le sentez, dit ma- 
dame Vauquer. Vous devenez si économe que vous fini- 
rez par trouver le moyen de vous nourrir en humant 
l'air de la cuisine. 

— Prenez alors un brevet d'invention, cria l'employé 
au Muséum, vous ferez une belle fortune. 

— Laissez donc, il fait ça pour nous persuader qu'il a 
été vermicellier, dit le peintre. 

— Votre nez est donc une cornue, demanda encore 
remployé au Muséum. 

— Cor quoi? fit Bianchon. 

— Cor-nouille. 

— Cor-nemuse. 

— Cor-naline. 

— Cor-niche. 

— Cor-nichon. 

— Cor-beau. 

— Cor-nac. 

— Cor-norama. 

Ces huit réponses partirent de tous les côtés de la salle 



LE PERE GORIOT. 275 

avec la rapidité d'un feu de file, et prêtèrent d'autant plus 
à rire, que le pauvre père Goriot regardait les convives 
d'un air niais, comme un homme qui tâche de com- 
prendre une langue étrangère. 

— Cor? dit-il à Vautrm qui se trouvait près de lui. 

— Cor aux pieds, mon vieux! dit Vautrin en enfon- 
çant le chapeau du père Goriot par une tape qu'il lui 
appliqua sur la tête et qui le lui fit descendre jusque sur 
les veux. 

Le pauvre vieillard, stupéfait de cette brusque attaque, 
resta pendant un moment immobile. Christophe emporta 
l'assiette du bonhomme, croyant qu'il avait fini sa soupe; 
en sorte que quand Goriot, après avoir relevé son cha- 
peau, prit sa cuiller, il frappa sur la table. Tous les con- 
vives éclatèrent de rire. 

— Monsieur, dit le vieillard, vous êtes un mauvais 
plaisant, et si vous vous permettez encore de me donner 
de pareils renfoncements. . . 

— Eh! bien, quoi, papa? dit Vautrin en l'interrom- 
pant. 

— Eh! bien, vous payerez cela bien cher quelque 
jour... 

— En enfer, pas vrai? dit le peintre, dans ce petit coin 
noir où l'on met les enfants méchants ! 

— Eh! bien, mademoiselle, dit Vautrin à Victorine, 
vous ne mangez pas. Le papa s'est donc montré récalci- 
trant ? 

— Une horreur, dit madame Couture. 

— 11 faut le mettre à la raison, dit Vautrin. 

— Mais, dit Rastignac, qui se trouvait assez près de 
Bianchon, mademoiselle pourrait intenter un procès sur 
la question des aliments, puisqu'elle ne mange pas. Eh! 
eh ! voyez donc comme le père Goriot examine made- 
moiselle Victorine. 

Le vieillard oubliait de manger pour contempler la 
pauvre jeune fille dans les traits de laquelle éclatait une 



27<^ SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

douleur vraie, la douleur de l'enfant méconnu qui aime 
son père. 

— Mon cher, dit Eugène à voix basse, nous nous 
sommes trompés sur le père Goriot. Ce n'est ni un imbé- 
cile ni un homme sans nerfs. Apphque-Iui ton système de 
Gall, et dis-moi ce que tu en penseras. Je lui ai vu cette 
nuit tordre un plat de vermeil, comme si c'eût été de la 
cire, et dans ce moment l'air de son visage trahit des sen- 
timents extraordinaires. Sa vie me paraît être trop mysté- 
rieuse pour ne pas valoir la peine d'être étudiée. Oui, 
Bianchon, tu as beau rire, je ne plaisante pas. 

— Cet homme est un fait médical, dit Bianchon, d'ac- 
cord; s'il veut, je le dissèque. 

— Non, tâte-Iui la tête. 

— Ah! bien, sa bêtise est peut-être contagieuse. 

Le lendemain Rastignac s'habilla fort élégamment, et 
alla, vers trois heures de l'après-midi, chez madame de 
Restaud en se hvrant pendant la route à ces espérances 
étourdiment folles qui rendent la vie des jeunes gens si 
belle d'émotions : ils ne calculent alors ni les obstacles ni 
les dangers, ils voient en tout le succès, poétisent leur 
existence par le seul jeu de leur imagination, et se font 
malheureux ou tristes par le renversement de projets qui 
ne vivaient encore que dans leurs désirs effrénés ; s'ils n'é- 
taient pas ignorants et timides, le monde social serait im- 
possible. Eugène marchait avec mille précautions pour 
ne se point crotter, mais il marchait en pensant à ce qu'il 
dirait à madame de Restaud, il s'approvisionnait d'esprit, 
il inventait les reparties d'une conversation imaginaire, il 
préparait ses mots fins, ses phrases à la Talleyrand, en 
supposant de petites circonstances favorables à la déclara- 
tion sur laquelle il fondait son avenir. Il se crotta, l'étu- 
diant, il fut forcé de faire cirer ses bottes et brosser son 
pantalon au Palais-Royal. «Si j'étais riche, se dit-il en 
changeant une pièce de trente sous qu'il avait prise en cas 
de malheur, je serais allé en voiture, j'aurais pu penser à 



LE PÈRE GORIOT. :2.JJ 

mon aise.» Enfin il arriva rue du Helder et' demanda la 
comtesse de Restaud. Avec la rage froide d'un homme 
sûr de triompher un jour, il reçut le coup d'œil méprisant 
des gens qui l'avaient vu traversant la cour à pied, sans 
avoir entendu le bruit d'une voiture à la porte. Ce coup 
d'oeil lui fut d'autant plus sensible qu'il avait déjà compris 
son infériorité en entrant dans cette cour, où piaffait un 
beau cheval richement attelé à l'un de ces cabriolets pim- 
pants qui affichent le luxe d'une existence dissipatrice, et 
sous-entendent l'habitude de toutes les félicités parisiennes. 
Il se mit, à lui tout seul, de mauvaise humeur. Les tiroirs 
ouverts dans son cerveau et qu'il comptait trouver pleins 
d'esprit se fermèrent, il devint stupide. En attendant la 
réponse de la comtesse, à laquelle un valet de chambre 
allait dire les noms du visiteur, Eugène se posa sur un 
seul pied devant une croisée de l'antichambre, s'appuja 
le coude sur une espagnolette, et regarda machinalement 
dans la cour. 11 trouvait le temps long, il s'en serait allé 
s'il n'avait pas été doué de cette ténacité méridionale qui 
enfante des prodiges quand elle va en ligne droite. 

— Monsieur, dit le valet de chambre, madame est 
dans son boudoir et fort occupée, elle ne m'a pas ré- 
pondu; mais, SI monsieur veut passer au salon, il y a déjà 
quelqu'un. 

Tout en admirant l'épouvantable pouvoir de ces gens 
qui, d'un seul mot, accusent ou jugent leurs maîtres, Ras- 
tignac ouvrit délibérément la porte par laquelle était sorti 
le valet de chambre, afin sans doute de faire croire à ces 
insolents valets qu'il connaissait les êtres de la maison ; 
mais il déboucha fort étourdiment dans une pièce où se 
trouvaient des lampes, des buffets, un appareil à chauffer 
des serviettes pour le bain, et qui menait à la fois dans 
un corridor obscur et dans un escalier dérobé. Les rires 
étouffés qu'il entendit dans l'antichambre mirent le comble 
à sa confusion. 

— Monsieur, le salon est par ici, lui dit le valet de 



2^8 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

chambre avec ce faux respect qui semble être une raillerie 
de plus. 

Eugène revmt sur ses pas avec une telle précipitation 
qu'il se heurta contre une baignoire, mais il retint assez 
heureusement son chapeau pour l'empêcher de tomber 
dans le bain. En ce moment, une porte s'ouvrit au fond 
du long corridor éclairé par une petite lampe, Rastignac 
y entendit à la fois la voix de madame de Restaud, celle 
du père Goriot et le bruit d'un baiser. II rentra dans la 
salle à manger, la traversa, suivit le valet de chambre, 
et rentra dans un premier salon où il resta posé devant 
la fenêtre, en s'apercevant qu'elle avait vue sur la cour. Il 
voulait voir si ce père Goriot était bien réellement son 
père Goriot. Le cœur lui battait étrangement, il se souve- 
nait des épouvantables réflexions de Vautrin. Le valet de 
chambre attendait Eugène à la porte du salon, mais il en 
sortit tout à coup un élégant jeune homme, qui dit impa- 
tiemment : «Je m'en vais, Maurice, Vous direz à madame 
la comtesse que je l'ai attendue plus d'une demi-heure. » 
Cet impertinent, qui sans doute avait le droit de l'être, 
chantonna quelque roulade italienne en se dirigeant vers 
la fenêtre oij stationnait Eugène, autant pour voir la figure 
de l'étudiant que pour regarder dans la cour. 

— Mais monsieur le comte ferait mieux d'attendre 
encore un instant. Madame a fini, dit Maurice en retour- 
nant à l'antichambre. 

En ce moment, le père Goriot débouchait près de la 
porte cochère par la sortie du petit escalier. Le bonhomme 
tirait son parapluie et se disposait à le déployer, sans faire 
attention que la grande porte était ouverte pour donner 
passage à un jeune homme décoré qui conduisait un til- 
bury. Le père Goriot n'eut que le temps de se jeter en 
arrière pour n'être pas écrasé. Le taffetas du parapluie 
avait effrayé le cheval, qui fit un léger écart en se préci- 
pitant vers le perron. Ce jeune homme détourna la tête 
d'un air de colère, regarda le père Goriot, et lui fit, avant 



LE PÈRE GORIOT. 279 

qu'il ne sortît, un salut qui peignait la considération for- 
cée que l'on accorde aux usuriers dont on a besoin, ou ce 
respect nécessaire exigé par un homme taré, mais dont 
on rougit plus tard. Le père Goriot répondit par un petit 
salut amical, plein de bonhomie. Ces événements se pas- 
sèrent avec la rapidité de l'écIair. Trop attentif pour s'aper- 
cevoir qu'il n'était pas seul, Eugène entendit tout à coup 
la voix de la comtesse. 

— Ah! Maxime, vous vous en alhez, dit-elle avec un 
ton de reproche où se mêlait un peu de dépit. 

La comtesse n'avait pas fait attention à feutrée du til- 
bury. Rastignac se retourna brusquement et vit la com- 
tesse coquettement vêtue d'un peignoir en cachemire 
blanc, à noeuds roses, coiffée néghgemment, comme le 
sont les femmes de Paris au matin; elle embaumait, elle 
avait sans doute pris un bain, et sa beauté, pour ainsi 
dire assouplie, semblait plus voluptueuse; ses yeux étaient 
humides. L'œil des jeunes gens sait tout voir : leurs esprits 
s'unissent aux rayonnements de la femme comme une 
plante aspire dans l'air des substances qui lui sont propres, 
Eugène sentit donc la fraîcheur épanouie des mains de 
cette femme sans avoir besoin d'y toucher. Il voyait, à 
travers le cachemire, les teintes rosées du corsage que le 
peignoir, légèrement entr'ouvert, laissait parfois à nu, et 
sur lequel son regard s'étalait. Les ressources du buse 
étaient inutiles à la comtesse, la ceinture marquait seule 
sa taille flexible, son cou invitait à l'amour, ses pieds 
étaient jolis dans les pantoufles. Quand Maxime prit cette 
main pour la baiser, Eugène aperçut alors Maxime, et la 
comtesse aperçut Eugène. 

— Ah ! c'est vous, monsieur de Rastignac, je suis bien 
aise de vous voir, dit-elle d'un air auquel savent obéir les 
gens d'esprit. 

Maxime regardait alternativement Eugène et la com- 
tesse d'une manière assez significative pour faire décamper 
l'intrus. «Ah çà! ma chère, j'espère que tu vas me mettre 



280 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

ce petit drôle à la porte ! « Cette phrase était une traduction 
claire et intelligible des regards du jeune homme imper- 
tinemment fier que la comtesse Anastasie avait nommé 
Maxime, et dont elle consultait le visage de cette inten- 
tion soumise qui dit tous les secrets d'une femme sans 
qu'elle s'en doute. Rastignac se sentit une haine violente 
pour ce jeune homme. D'abord les beaux cheveux blonds 
et bien frisés de Maxime lui apprirent combien les siens 
étaient horribles. Puis Maxime avait des bottes fines et 
propres, tandis que les siennes, malgré le soin qu'il avait 
pris en marchant, s'étaient empreintes d'une légère teinte 
de boue. Enfin Maxime portait une redingote qui lui 
serrait élégamment la taille et le faisait ressembler à une 
johe femme, tandis qu'Eugène avait à deux heures et 
demie un habit noir. Le spirituel enfant de la Charente 
sentit la supériorité que la mise donnait à ce dandy, mince 
et grand, à l'œil clair, au teint pâle, un de ces hommes 
capables de ruiner des orphelins. Sans attendre la réponse 
d'Eugène, madame de Restaud se sauva comme à tire- 
d'aile dans l'autre salon, en laissant flotter les pans de son 
peignoir qui se roulaient et se déroulaient de manière à 
lui donner fapparence d'un papillon; et Maxime la suivit. 
Eugène furieux suivit Maxime et la comtesse. Ces trois 
personnages se trouvèrent donc en présence, à la hauteur 
de la cheminée, au milieu du grand salon. L'étudiant 
savait bien qu'il allait gêner cet odieux Maxime; mais, au 
risque de déplaire à madame de Restaud, il voulut gêner 
le dandj. Tout à coup, en se souvenant d'avoir vu ce 
jeune homme au bal de madame de Beauséant, il devina 
ce qu'était Maxime pour madame de Restaud; et avec 
cette audace juvénile qui fait commettre de grandes sot- 
tises ou obtenir de grands succès, il se dit : «Voilà mon 
rival, je veux triompher de lui.» L'imprudent ! il ignorait 
que le comte Maxime de Trailles se laissait insulter, tirait 
le premier et tuait son homme. Eugène était un adroit 
chasseur, mais il n'avait pas encore abattu vingt poupées 



LE PÈRE GORIOT. 28 I 

sur vingt-deux dans un tir. Le jeune comte se jeta dans 
une bergère au coin du feu, prit les pincettes, et fouilla 
le foyer par un mouvement si violent, si grimaud, que le 
beau visage d'Anastasie se chagrina soudain. La jeune 
femme se tourna vers Eugène, et lui lança un de ces re- 
gards froidement interrogatifs qui disent si bien : Pour- 
quoi ne vous en allez-vous pas ? que les gens bien élevés 
savent aussitôt faire de ces phrases qu'il faudrait appeler 
des phrases de sortie. 

Eugène prit un air agréable et dit : — Madame, j'avais 
hâte de vous voir pour... 

II s'arrêta tout court. Une porte s'ouvrit. Le monsieur 
qui conduisait le tilbury se montra soudain, sans cha- 
peau, ne salua pas la comtesse, regarda soucieusement 
Eugène, et tendit la main à Maxime, en lui disant : « Bon- 
jour, » avec une expression fraternelle qui surprit singu- 
lièrement Eugène. Les jeunes gens de province ignorent 
combien est douce la vie à trois. 

— Monsieur de Restaud, dit la comtesse à l'étudiant 
en lui montrant son mari. 

Eugène s'inclina profondément. 

— Monsieur, dit-elle en continuant et en présentant 
Eugène au comte de Restaud, est monsieur de Rastignac, 
parent de madame la vicomtesse de Beauséant par les 
Marcillac, et que j'ai eu le plaisir de rencontrer à son 
dernier bal. 

Parent de madame la vicomtesse de Beauséant par les Mar- 
cillac! ces mots, que la comtesse prononça presque em- 
phatiquement, par suite de l'espèce d'orgueil qu'éprouve 
une maîtresse de maison à prouver qu'elle n'a chez elle 
que des gens de distinction, furent d'un effet magique, 
le comte quitta son air froidement cérémonieux et salua 
l'étudiant. 

— Enchanté, dit-il, monsieur, de pouvoir faire votre 
connaissance. 

Le comte Maxime de Trailles lui-même jeta sur Eugène 



282 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

un regard inquiet et quitta tout à coup son air impertinent. 
Ce coup de baguette, dû à la puissante intervention d'un 
nom, ouvrit trente cases dans le cerveau du Méridional, 
et lui rendit l'esprit qu'il avait préparé. Une soudaine lu- 
mière lui fit voir clair dans l'atmosphère de la haute société 
parisienne, encore ténébreuse pour lui. La Maison Vau- 
quer, le père Goriot étaient alors bien loin de sa pensée. 

— Je croyais les Marcillac éteints? dit' le comte de 
Restaud à Eugène. 

— Oui, monsieur, répondit-il. Mon grand-oncle, le 
chevaher de Rastignac, a épousé l'héritière de la famille 
de Marcillac. II n'a eu qu'une fille, qui a épousé le maré- 
chal de Clarimbault, aïeul maternel de madame de Beau- 
séant. Nous sommes la branche cadette, branche d'autant 
plus pauvre que mon grand-oncle, vice-amiral, a tout 
perdu au service du Roi. Le gouvernement révolutionnaire 
n'a pas voulu admettre nos créances dans la liquidation 
qu'il a faite de la Compagnie des Indes*. 

— Monsieur votre grand-oncle ne commandait-il pas 
le Vengeur avant 1789*? 

— Précisément. 

— Alors, il a connu mon grand-père, qui comman- 
dait le Warwicb*. 

Maxime haussa légèrement les épaules en regardant 
madame de Restaud, et eut l'air de lui dire : «S'il se met 
à causer manne avec celui-là, nous sommes perdus. » Anas- 
tasie comprit le regard de monsieur de Trailles. Avec cette 
admirable puissance que possèdent les femmes, elle se 
mit à sourire en disant : «Venez, Maxime; j'ai quelque 
chose à vous demander. Messieurs, nous vous laisserons 
naviguer de conserve sur le Warwick et sur le Vengeur. » 
Elle se leva et fit un signe plein de traîtrise railleuse à 
Maxime, qui prit avec elle la route du boudoir. A peine 
ce couple morganatique, jolie expression allemande qui 
n'a pas son équivalent en français, avait-il atteint la porte, 
que le comte interrompit sa conversation avec Eugène. 



LE PÈRE GORIOT. 283 

— Anastasie! restez donc, ma chère, s'écria-t-il avec 
humeur, vous savez bien que... 

— Je reviens, je reviens, dit-elle en l'interrompant, il 
ne me faut qu'un moment pour dire à Maxmie ce dont 
je veux le charger. 

Elle revint promptement. Comme toutes les femmes 
qui, forcées d'observer le caractère de leurs maris pour 
pouvoir se conduire à leur fantaisie, savent reconnaître 
jusqu'où elles peuvent aller afin de ne pas perdre une 
confiance précieuse, et qui alors ne les choquent jamais 
dans les petites choses de la vie, la comtesse avait vu 
d'après les inflexions de la voix du comte qu'il n'y aurait 
aucune sécurité à rester dans le boudoir. Ces contre- 
temps étaient 'dus à Eugène. Aussi la comtesse montra- 
t-elle l'étudiant d'un air et par un geste pleins de dépit à 
Maxime, qui dit fort épigrammatiquement au comte, à sa 
femme et à Eugène : — Ecoutez, vous êtes en affaires, 
je ne veux pas vous gêner; adieu. 11 se sauva. 

— Restez donc, Maxime! cria le comte. 

— Venez dîner, dit la comtesse, qui laissant encore une 
fois Eugène et le comte, suivit Maxime dans le premier 
salon où ils restèrent assez de temps ensemble pour croire 
que monsieur de Restaud congédierait Eugène. 

Rastignac les entendait tour à tour éclatant de rire, 
causant, se taisant; mais le malicieux étudiant faisait de 
l'esprit avec monsieur de Restaud, le flattait ou l'embar- 
quait dans des discussions, afin de revoir la comtesse et 
de savoir quelles étaient ses relations avec le père Goriot. 
Cette femme, évidemment amoureuse de Maxime; cette 
femme, maîtresse de son mari, liée secrètement au 
vieux vermicellier, lui semblait tout un mystère. Il vou- 
lait pénétrer ce mystère, espérant ainsi pouvoir régner 
en souverain sur cette femme si éminemment Pari- 
sienne. 

— Anastasie, dit le comte appelant de nouveau sa 
femme. 



2.84 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Allons, mon pauvre Maxime, dlt-elIe au jeune 
homme, il faut se résigner, A ce soir... 

— J'espère, Nasie, lui dit-il à l'oreille, que vous con- 
signerez ce petit jeune homme dont les jeux s'allumaient 
comme des charbons quand votre peignoir s'entr'ouvrait. 
II vous ferait des déclarations, vous compromettrait, et 
vous me forceriez à le tuer. 

— Etes-vous fou, Maxime? dit-elle. Ces petits étu- 
diants ne sont-ils pas, au contraire, d'excellents paraton- 
nerres? Je le ferai, certes, prendre en grippe à Restaud. 

Maxmie éclata de rire et sortit suivi de la comtesse, 
qui se mit à la fenêtre pour le voir montant en voiture, 
faire piaffer son cheval, et agitant son fouet. Elle ne revint 
que quand la grande porte fut fermée. 

— Dites donc, lui cria le comte quand elle rentra, 
ma chère, la terre où demeure la famille de monsieur 
n'est pas loin de Verteuil, sur la Charente. Le grand-oncle 
de monsieur et mon grand-père se connaissaient. 

— Enchantée d'être en pays de connaissance, dit la 
comtesse distraite. 

— Plus que vous ne le croyez, dit à voix basse Eu- 
gène. 

— Comment! dit-elle vivement. 

— Mais, reprit l'étudiant, je viens de voir sortir de 
chez vous un monsieur avec lequel je suis porte à porte 
dans la même pension, le père Goriot. 

A ce nom enjolivé du mot père, le comte, qui tison- 
nait, jeta les pincettes dans le feu, comme si elles lui 
eussent brûlé les mains, et se leva. 

— Monsieur, vous auriez pu dire monsieur Goriot! 
s'écria-t-il. 

La comtesse pâlit d'abord en voyant l'impatience de 
son mari, puis elle rougit, et fut évidemment embarrassée; 
elle répondit d'une voix qu'elle voulut rendre naturelle, 
et d'un air faussement dégagé : « II est impossible de con- 
naître quelqu'un que nous aimions mieux...» Elle s'inter- 



LE PÈRE GORIOT. 285 

rompit, regarda son piano, comme s'il se réveillait en elle 
quelque fantaisie, et dit : — Aimez-vous la musique, mon- 
sieur? 

— Beaucoup, répondit Eugène devenu rouge et bêti- 
fié par l'idée confuse qu'il eut d'avoir commis quelque 
lourde sottise. 

— Chantez-vous ? s'écria-t-elle en s'en allant à son piano 
dont elle attaqua vivement toutes les touches en les re- 
muant depuis l'ut d'en bas jusqu'au fa d'en haut. Rrrah ! 

— Non, madame. 

Le comte de Restaud se promenait de long en 
large. 

— C'est dommage, vous êtes privé d'un grand moyen 
de succès. — Ca-a-ro, ca-a-ro , ca-a-a-a-ro, non du-bi-ta-re, 
chanta la comtesse. 

En prononçant le nom du père Goriot, Eugène avait 
donné un coup de baguette magique, mais dont l'efiPet 
était l'inverse de celui qu'avaient frappé ces mots : parent 
de madame de Beauséant. II se trouvait dans la situation 
d'un homme introduit par faveur chez un amateur de 
curiosités, et qui, touchant par mégarde une armoire 
pleine de figures sculptées, fait tomber trois ou quatre 
têtes mal collées. II aurait voulu se jeter dans un gouffre. 
Le visage de madame de Restaud était sec, froid, et ses 
jeux devenus indifférents fuyaient ceux du malencon- 
treux étudiant. 

— Madame, dit-il, vous avez à causer avec monsieur 
de Restaud, veuillez agréer mes hommages, et me per- 
mettre. . . 

— Toutes les fois que vous viendrez, dit précipitam- 
ment la comtesse en arrêtant Eugène par un geste, vous 
êtes sûr de nous faire, à monsieur de Restaud comme à 
moi, le plus vif plaisir. 

Eugène salua profondément le couple et sortit suivi de 
monsieur de Restaud, qui, malgré ses instances, l'accom- 
pagna jusque dans fantichambre. 



286 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Toutes les fois que monsieur se présentera, 
dit le comte à Maurice, ni madame ni moi nous n'y 
serons. 

Qiiand Eugène mit le pied sur le perron, il s'aperçut 
qu'il pleuvait. — Allons, se dit-il, je suis venu faire une 
gaucherie dont j'ignore la cause et la portée, je gâterai 
par- dessus le marché mon habit et mon chapeau. Je 
devrais rester dans un coin à piocher le Droit, ne penser 
qu'à devenir un rude magistrat. Puis-je aller dans le monde 
quand, pour y manœuvrer convenablement, il faut un 
tas de cabriolets, de bottes cirées, d'agrès indispensables, 
des chaînes d'or, dès le matin des gants de daim blancs 
qui coûtent six francs, et toujours des gants jaunes le soir ! 
Vieux drôle de père Goriot, va! 

Quand il se trouva sous la porte de la rue, le cocher 
d'une voiture de louage, qui venait sans doute de remiser 
de nouveaux mariés et qui ne demandait pas mieux que 
de voler à son maître quelques courses de contrebande, 
fit à Eugène un signe en le voyant sans parapluie, en ha- 
bit noir, gilet blanc, gants jaunes et bottes cirées. Eugène 
était sous l'empire d'une de ces rages sourdes qui poussent 
un jeune homme à s'enfoncer de plus en plus dans l'abîme 
où il est entré, comme s'il espérait y trouver une heureuse 
issue. Il consentit par un mouvement de tête à la demande 
du cocher. Sans avoir plus de vingt-deux sous dans sa po- 
che, il monta dans la voiture où quelques grains de fleurs 
d'oranger et des brins de cannetille attestaient le passage 
des mariés. 

— Où monsieur va-t-il ? demanda le cocher, qui n'a- 
vait déjà plus ses gants blancs. 

— Parbleu! dit Eugène, puisque je m'enfonce, il faut 
au moins que cela me serve à quelque chose ! Allez à l'hô- 
tel de Beauséant, ajouta-t-il à haute voix. 

— Lequel ? dit le cocher. 

Mot sublime qui confondit Eugène. Cet élégant inédit 
ne savait pas qu'il y avait deux hôtels de Beauséant, il ne 



J 



LE PERE GORIOT. 



28' 



connaissait pas combien il était riche en parents qui ne se 
souciaient pas de lui. 

— Le vicomte de Beauséant, rue... 

— De Grenelle, dit le cocher en hochant la tête et 
l'interrompant. Vojez-vous, il y a encore l'hôtel du comte 
et du marquis de Beauséant, rue Saint-Dominique, ajou- 
ta-t-il en relevant le marchepied. 

— Je le sais bien, répondit Eugène d'un air sec. Tout 
le monde aujourd'hui se moque donc de moi ! dit-il en 




jetant son chapeau sur les coussins du devant. Voilà une 
escapade qui va me coûter la rançon d'un roi. Mais au 
moins je vais faire ma visite à ma soi-disant cousine d'une 
manière sohdement aristocratique. Le père Goriot me 
coûte déjà au moins dix francs , le vieux scélérat ! Ma foi , 
je vais raconter mon aventure à madame de Beauséant, 
peut-être la ferai-je rire. Elle saura sans doute le mystère 
des haisons criminelles de ce vieux rat sans queue et de 
cette belle femme. II vaut mieux plaire à ma cousine que 
de me cogner contre cette femme immorale, qui me fait 



288 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

l'effet d'être bien coûteuse. Si le nom de la belle vicom- 
tesse est si puissant, de quel poids doit donc être sa per- 
sonne? Adressons-nous en haut. Q^uand on s'attaque à 
quelque chose dans le ciel, il faut viser Dieu! 

Ces paroles sont la formule brève des mille et une pen- 
sées entre lesquelles il flottait. II reprit un peu de calme 
et d'assurance en voyant tomber la pluie. II se dit que s'il 
allait dissiper deux des précieuses pièces de cent sous qui 
lui restaient, elles seraient heureusement employées à la 
conservation de son habit, de ses bottes et de son cha- 
peau. II n'entendit pas sans un mouvement d'hilarité son 
cocher criant : La porte, s'il vous plaît! Un suisse rouge et 
doré fit grogner sur ses gonds la porte de l'hôtel , et Ras- 
tignac vit avec une douce satisfaction sa voiture passant 
sous le porche, tournant dans la cour, et s'arrêtant sous 
la marquise du perron. Le cocher à grosse houppelande 
bleue bordée de rouge vint déplier le marchepied. En 
descendant de sa voiture, Eugène entendit des rires étouf- 
fés qui partaient sous le péristyle. Trois ou quatre valets 
avaient déjà plaisanté sur cet équipage de mariée vulgaire. 
Leur rire éclaira l'étudiant au moment oii il compara cette 
voiture à l'un des plus élégants coupés de Paris, attelé de 
deux chevaux fringants qui avaient des roses à l'oreille, 
qui mordaient leur frein, et qu'un cocher poudré, bien 
cravaté, tenait en bride comme s'ils eussent voulu s'échap- 
per. A la Chaussée-d'Antin, madame de Restaud avait 
dans sa cour le fin cabriolet de l'homme de vmgt-six ans. 
Au faubourg Saint-Germain, attendait le luxe d'un grand 
seigneur, un équipage que trente mille francs n'auraient 
pas payé. 

— Qui donc est là? se dit Eugène en comprenant un 
peu tardivement qu'il devait se rencontrer à Paris bien peu 
de femmes qui ne fussent occupées, et que la conquête 
d'une de ces reines coûtait plus que du sang. Diantre! 
ma cousine aura sans doute aussi son Maxime. 

II monta le perron la mort dans l'âme, A son aspect la 



LE PÈRE GORIOT. 289 

porte vitrée s'ouvrit; il trouva les valets sérieux comme 
des ânes qu'on étrille. La fête à laquelle il avait assisté 
s'était donnée dans les grands appartements de réception, 
situés au rez-de-chaussée de l'hôtel de Beauséant. N'ayant 
pas eu le temps, entre l'invitation et le bal, de faire une 
visite à sa cousine, il n'avait donc pas encore pénétré dans 
les appartements de madame de Beauséant; il allait donc 
voir pour la première fois les merveilles de cette élégance 
personnelle qui trahit l'âme et les mœurs d'une femme 
de distinction. Etude d'autant plus curieuse que le salon 
de madame de Restaud lui fournissait un terme de com- 
paraison. A quatre heures et demie la vicomtesse était 
visible. Cinq minutes plus tôt, elle n'eût pas reçu son 
cousin. Eugène, qui ne savait rien des diverses étiquettes 
parisiennes, fut conduit par un grand escalier plein de 
fleurs, blanc de ton, à rampe dorée, à tapis rouge, chez 
madame de Beauséant, dont il ignorait la biographie ver- 
bale, une de ces changeantes histoires qui se content tous 
les soirs d'oreille à oreille dans les salons de Paris. 

La vicomtesse était liée depuis trois ans avec un des plus 
célèbres et des plus riches seigneurs portugais, le marquis 
d'Ajuda-Pinto. C'était une de ces liaisons innocentes qui 
ont tant d'attraits pour les personnes ainsi liées, qu'elles 
ne peuvent supporter personne en tiers. Aussi le vicomte 
de Beauséant avait-il donné lui-même l'exemple au public 
en respectant, bon gré, mal gré, cette union morgana- 
tique. Les personnes qui, dans les premiers jours de cette 
amitié, vinrent voir la vicomtesse à deux heures, y trou- 
vaient le marquis d'Ajuda-Pinto. Madame de Beauséant, 
incapable de fermer sa porte, ce qui eût été fort incon- 
venant, recevait si froidement les gens et contemplait si 
studieusement sa corniche, que chacun comprenait com- 
bien il la gênait. Quand on sut dans Paris qu'on gênait 
madame de Beauséant en venant la voir entre deux et 
quatre heures, elle se trouva dans la solitude la plus com- 
plète. Elle allait aux Bouffons ou à l'Opéra en compagnie 

VI. ,9 



290 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

de monsieur de Beauséant et de monsieur d'Ajuda-Pinto; 
mais en homme qui sait vivre, monsieur de Beauséant 
quittait toujours sa femme et le Portugais après les y avoir 
installés. Monsieur d'Ajuda devait se marier. Il épousait 
une demoiselle de Rochefide. Dans toute la haute société 
une seule personne ignorait encore ce mariage, cette per- 
sonne était madame de Beauséant. QjLielques-unes de ses 
amies lui en avaient bien parlé vaguement; elle en avait 
ri, croyant que ses amies voulaient troubler un bonheur 
jalousé. Cependant les bans allaient se publier. Qiioiqu'il 
fût venu pour notifier ce mariage à la vicomtesse, le beau 
Portugais n'avait pas encore osé dire un traître mot. Pour- 
quoi ? rien sans doute n'est plus difficile que de notifier à 
une femme un semblable ultimatum. Certains hommes se 
trouvent plus à Taise sur le terrain, devant un homme qui 
leur menace le cœur avec une épée, que devant une femme 
qui, après avoir débité ses élégies pendant deux heures, 
fait la morte et demande des sels. En ce moment donc 
monsieur d'Ajuda-Pinto était sur les épines, et voulait 
sortir, en se disant que madame de Beauséant apprendrait 
cette nouvelle, il lui écrirait, il serait plus commode de 
traiter ce galant assassinat par correspondance que de vive 
VOIX. Quand le valet de chambre de la vicomtesse annonça 
monsieur Eugène de Rastignac, il fit tressaillir de joie le 
marquis d'Ajuda-Pinto. Sachez- le bien, une femme ai- 
mante est encore plus ingénieuse à se créer des doutes 
qu'elle n'est habile à varier le plaisir. Quand elle est sur 
le point d'être quittée, elle devine plus rapidement le sens 
d'un geste que le coursier de Virgile ne flaire les lointains 
corpuscules qui lui annoncent l'amour. Aussi comptez que 
madame de Beauséant surprit ce tressaillement involon- 
taire, léger, mais naïvement épouvantable. Eugène igno- 
rait qu'on ne doit jamais se présenter chez qui que ce soit 
à Paris sans s'être fait conter par les amis de la maison 
l'histoire du mari, celle de la femme ou des enfants, afin 
de n'y commettre aucune de ces balourdises dont on dit 



LE PERE GORIOT. 29 I 

plttoresquement en Pologne : Attelez cinq bœufs à votre char! 
sans doute pour vous tirer du mauvais pas où vous vous 
embourbez. Si ces malheurs de la conversation n'ont en- 
core aucun nom en France, on les y suppose sans doute 
impossibles, par suite de l'énorme publicité qu'y ob- 
tiennent les médisances. Après s'être embourbé chez ma- 
dame de Restaud, qui ne lui avait pas même laissé le 
temps d'atteler les cinq bœufs à son char, Eugène seul 
était capable de recommencer son métier de bouvier, en 
se présentant chez madame de Beauséant. Mais s'il avait 
horriblement gêné madame de Restaud et monsieur de 
Trailles, il tirait d'embarras monsieur d'Ajuda. 

— Adieu, dit le Portugais en s'empressant de gagner 
la porte quand Eugène entra dans un petit salon coquet, 
gris et rose, oii le luxe semblait n'être que de l'élégance. 

— Mais à ce soir, dit madame de Beauséant en retour- 
nant la tête et jetant un regard au marquis. N'allons-nous 
pas aux Bouffons? 

— Je ne le puis, dit-il en prenant le bouton de la porte. 
Madame de Beauséant se leva, le rappela près d'elle, 

sans faire la moindre attention à Eugène, qui, debout, 
étourdi par les scintillements d'une richesse merveilleuse, 
croyait à la réalité des contes arabes, et ne savait où se 
fourrer en se trouvant en présence de cette femme sans 
être remarqué par elle. La vicomtesse avait levé l'index 
de sa main droite, et par un joli mouvement désignait au 
marquis une place devant elle. Il y eut dans ce geste un 
SI violent despotisme de passion que le marquis laissa le 
bouton de la porte et vint, Eugène le regarda non sans 
envie. 

— Voilà, se dit-il, l'homme au coupé! Mais il faut 
donc avoir des chevaux fringants, des livrées et de l'or à 
flots pour obtenir le regard d'une femme de Paris ? Le 
démon du luxe le mordit au cœur, la fièvre du gain le 
prit, la soif de l'or lui sécha la gorge. Il avait cent trente 
francs pour son trimestre. Son père, sa mère, ses frères, 

19. 



2^2 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

ses sœurs, sa tante, ne dépensaient pas deux cents francs 
par mois, à eux tous. Cette rapide comparaison entre sa 
situation présente et le but auquel il fallait parvenir con- 
tribuèrent à le stupéfier. 

— Pourquoi, dit la vicomtesse en riant, ne joouDfz-you^ 
pas venir aux Italiens? 

— Des affaires! Je dîne chez l'ambassadeur d'Angle- 
terre. 

— Vous les quitterez. 

Quand un homme trompe, il est invinciblement forcé 
d'entasser mensonges sur mensonges. Monsieur d'Ajuda 
dit alors en riant : «Vous l'exigez?» 

— Oui, certes. 

— Voilà ce que je voulais me faire dire, répondit-il 
en jetant un de ces fins regards qui auraient rassuré toute 
autre femme. 11 prit la mam de la vicomtesse, la baisa et 
partit. 

Eugène passa la main dans ses cheveux et se tortilla 
pour saluer en croyant que madame de Beauséant allait 
penser à lui; tout à coup elle s'élance, se précipite dans la 
galerie, accourt à la fenêtre et regarde monsieur d'Ajuda 
pendant qu'il montait en voiture; elle prête l'oreille à 
l'ordre, et entend le chasseur répétant au cocher : «Chez 
monsieur de Rochefide. » Ces mots , et la manière dont 
d'Ajuda se plongea dans sa voiture, furent l'éclair et la 
foudre pour cette femme, qui revint en proie à de mor- 
telles appréhensions. Les plus horribles catastrophes ne 
sont que cela dans le grand monde. La vicomtesse rentra 
dans sa chambre à coucher, se mit à sa table, et prit un 
joli papier. 

Du moment, écrivait-elle, où vous dînez chez les Rochejide, 
et non à l'ambassade anglaise, vous me devez une explication, 
je vous attends. 

Après avoir redressé quelques lettres défigurées par le 
tremblement convulsif de sa main, elle mit un C qui 
voulait dire Claire de Bourgogne, et sonna. 



LE PÈRE GORIOT. 293 

— Jacques, dit-elle à son valet de chambre qui vint 
aussitôt, vous irez à sept heures et demie chez monsieur 
de Rochefide, vous y demanderez le marquis d'Ajuda. 
Si monsieur le marquis y est, vous lui ferez parvenir ce 
billet sans demander de réponse; s'il n'y est pas, vous 
reviendrez et me rapporterez ma lettre. 

— Madame la vicomtesse a quelqu'un dans son salon. 

— Ah! c'est vrai, dit-elle en poussant la porte. 
Eugène commençait à se trouver très-mal à l'aise, il 

aperçut enfin la vicomtesse qui lui dit d'un ton dont 
l'émotion lui remua les fibres du cœur : «Pardon, mon- 
sieur, j'avais un mot à écrire, je suis maintenant tout à 
vous.» Elle ne savait ce qu'elle disait, car voici ce qu'elle 
pensait : «Ah ! il veut épouser mademoiselle de Rochefide. 
Mais est-il donc libre? Ce soir ce mariage sera brisé, ou 
je... Mais il n'en sera plus question demain.» 

— Ma cousine... répondit Eugène. 

— Hem ? fit la vicomtesse en lui jetant un regard dont 
l'impertinence glaça l'étudiant. 

Eugène comprit ce hem. Depuis trois heures il avait 
appris tant de choses, qu'il s'était mis sur le qui-vive. 

— Madame, reprit-il en rougissant. 11 hésita, puis il 
dit en continuant : Pardonnez-moi; j'ai besoin de tant de 
protection qu'un bout de parenté n'aurait rien gâté. 

Madame de Beauséant sourit, mais tristement : elle 
sentait déjà le malheur qui grondait dans son atmosphère. 

— Si vous connaissiez la situation dans laquelle se 
trouve ma famille, dit-il en continuant, vous aimeriez à 
jouer le rôle d'une de ces fées fabuleuses qui se plaisaient 
à dissiper les obstacles autour de leurs filleuls. 

— Eh! bien, mon cousin, dit-elle en riant, à quoi 
puis-je vous être bonne? 

— Mais le sais-je ? Vous appartenir par un lien de 
parenté qui se perd dans l'ombre est déjà toute une for- 
tune. Vous m'avez troublé, je ne sais plus ce que je venais 
vous dire. Vous êtes la seule personne que je connaisse à 



2,^4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

Paris. Ah ! je voulais vous consulter en vous demandant 
de m'accepter comme un pauvre enfant qui désire se 
coudre à votre jupe, et qui saurait mourir pour vous. 

— Vous tueriez quelqu'un pour moi ? 

— J'en tuerais deux, fit Eugène. 

— Enfant! Oui, vous êtes un enfant, dit-elle en répri- 
mant quelques larmes; vous aimeriez sincèrement, vous! 

— Oh ! fit-il en hochant la tête. 

La vicomtesse s'intéressa vivement à l'étudiant pour 
une réponse d'ambitieux. Le Méridional en était à son 
premier calcul. Entre le boudoir bleu de madame de 
Restaud et le salon rose de madame de Beauséant, il avait 
fait trois années de ce Droit parisien dont on ne parle pas, 
quoiqu'il constitue une haute jurisprudence sociale qui, 
bien apprise et bien pratiquée, mène à tout. 

— Ah! j'y suis, dit Eugène. J'avais remarqué ma- 
dame de Restaud à votre bal, je suis allé ce matin chez 
elle. 

— Vous avez dû bien la gêner, dit en souriant madame 
de Beauséant. 

— Eh! oui, je suis un ignorant qui mettra contre lui 
tout le monde, si vous me refusez votre secours. Je crois 
qu'il est fort difficile de rencontrer à Paris une femme 
jeune, belle, riche, élégante qui soit inoccupée, et A 
m'en faut une qui m'apprenne ce que, vous autres 
femmes, vous savez si bien exphquer : la vie. Je trouverai 
partout un monsieur de Trailles. Je venais donc à vous 
pour vous demander le mot d'une énigme, et vous prier 
de me dire de quelle nature est la sottise que j'y ai faite. 
J'ai parlé d'un père... 

— Madame la duchesse de Langeais, dit Jacques en 
coupant la parole à fétudiant qui fit le geste d'un homme 
violemment contrarié. 

— Si vous voulez réussir, dit la vicomtesse à voix 
basse, d'abord ne soyez pas aussi démonstratif. 

— Eh! bon jour, ma chère, reprit-elle en se levant et 



LE PÈRE GORIOT. 295 

allant au-devant de la duchesse dont elle pressa les mains 
avec l'effusion caressante qu'elle aurait pu montrer pour 
une sœur et à laquelle la duchesse répondit par les plus 
johescâlineries. 

— Voilà deux bonnes amies, se dit Rastignac. J'aurai 
dès lors deux protectrices; ces deux femmes doivent avoir 
les mêmes affections, et celle-ci s'intéressera sans doute à 
moi. 

— A quelle heureuse pensée dois-je le bonheur de te 
voir, ma chère Antoinette ? dit madame de Beauséant. 

— Mais j'ai vu monsieur d'Ajuda-Pinto entrant chez 
monsieur de Rochefide, et j'ai pensé qu'alors vous étiez 
seule. 

Madame de Beauséant ne se pinça point les lèvres, elle 
ne rougit pas, son regard resta le même, son front parut 
s'éclaircir pendant que la duchesse prononçait ces fatales 
paroles. 

— Si j'avais su que vous fussiez occupée. . . ajouta la 
duchesse en se tournant vers Eugène. 

— Monsieur est monsieur Eugène de Rastignac, un 
de mes cousins, dit la vicomtesse. Àvez-vous des nouvelles 
du général Montriveau? fit-elle. Sérisv m'a dit hier qu'on 
ne le voyait plus, l'avez-vous eu chez vous aujour- 
d'hui? 

La duchesse, qui passait pour être abandonnée par 
monsieur de Montriveau, de qui elle était éperdument 
éprise, sentit au cœur la pointe de cette question, et rou- 
git en répondant : — Il était hier à l'Elysée*. 

— De service, dit madame de Beauséant. 

— Clara, vous savez sans doute, reprit la duchesse 
en jetant des fîots de malignité par ses regards, que 
demain les bans de monsieur d'Ajuda-Pinto et de made- 
moiselle de Rochefide se publient? 

Ce coup était trop violent, la vicomtesse pâlit et répon- 
dit en riant : — Un de ces bruits dont s'amusent les sots. 
Pourquoi monsieur d'Ajuda porterait-il chez les Roche- 



2C)6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

fide un des plus beaux noms du Portugal ? Les Rochefide 
sont des gens anoblis d'hier. 

— Mais Berthe réunira, dit-on, deux cent mille livres 
de rente. 

— Monsieur d'Ajuda est trop riche pour faire de ces 
calculs. 

— Mais, ma chère, mademoiselle de Rochefide est 
charmante. 

— Ah! 

— Enfin il y dîne aujourd'hui, les conditions sont 
arrêtées. Vous m'étonnez étrangement d'être si peu in- 
struite. 

— Quelle sottise avez-vous donc faite, monsieur? dit 
madame de Beauséant. Ce pauvre enfant est si nouvelle- 
ment jeté dans le monde, qu'il ne comprend rien, ma 
chère Antoinette, à ce que nous disons. Soyez bonne pour 
lui, remettons à causer de cela demain. Demain, voyez- 
vous, tout sera sans doute officiel, et vous pourrez être 
officieuse à coup sûr. 

La duchesse tourna sur Eugène un de ces regards im- 
pertinents qui enveloppent un homme des pieds à la tête, 
l'aplatissent, et le mettent à l'état de zéro. 

— Madame, j'ai, sans le savoir, plongé un poignard 
dans le cœur de madame de Restaud. Sans le savoir, voilà 
ma faute, dit l'étudiant que son génie avait assez bien 
servi et qui avait découvert les mordantes épigrammes 
cachées sous les phrases affectueuses de ces deux femmes. 
Vous continuez à voir, et vous craignez peut-être les gens 
qui sont dans le secret du mal qu'ils vous font, tandis 
que celui qui blesse en ignorant la profondeur de sa bles- 
sure est regardé comme un sot, un maladroit qui ne sait 
profiter de rien, et chacun le méprise. 

Madame de Beauséant jeta sur l'étudiant un de ces 
regards fondants où les grandes âmes savent mettre tout 
à la fois de la reconnaissance et de la dignité. Ce regard 
fut comme un baume qui calma la plaie que venait de 



LE PÈRE GORIOT. 2CJ7 

faire au cœur de l'étudiant le coup d'œil d'huissier-priseur 
par lequel la duchesse l'avait évalué. 

— Figurez-vous que je venais, dit Eugène en conti- 
nuant, de capter la bienveillance du comte de Restaud; 
car, dit-il en se tournant vers la duchesse d'un air à la fois 
humble et malicieux, il faut vous dire, madame, que je 
ne suis encore qu'un pauvre diable d'étudiant, bien seul, 
bien pauvre... 

— Ne dites pas cela, monsieur de Rastignac. Nous 
autres femmes, nous ne voulons jamais de ce dont per- 
sonne ne veut. 

— Bah ! fit Eugène, je n'ai que vingt-deux ans, il faut 
savoir supporter les malheurs de son âge. D'ailleurs, je 
suis à confesse; et il est impossible de se mettre à genoux 
dans un plus joli confessionnal : on y fait les péchés dont 
on s'accuse dans l'autre. 

La duchesse prit un air froid à ce discours antireli- 
gieux, dont elle proscrivit le mauvais goût en disant à la 
vicomtesse : — Monsieur arrive. . . 

Madame de Beauséant se prit à rire franchement et de 
son cousin et de la duchesse. 

— 11 arrive, ma chère, et cherche une institutrice qui 
lui enseigne le bon goût. 

— Madame la duchesse, reprit Eugène, n'est-il pas 
naturel de vouloir s'initier aux secrets de ce qui nous 
charme? (Allons, se dit-il en lui-même, je suis sûr que 
je leur fais des phrases de coiffeur. ) 

— Mais madame de Restaud est, je crois, l'écolière 
de monsieur de Trailles, dit la duchesse. 

— Je n'en savais rien, madame, reprit l'étudiant. 
Aussi me suis-je étourdiment jeté entre eux. Enfin, je 
m'étais assez bien entendu avec le mari, je me voyais 
soufiPert pour un temps par la femme, lorsque je me suis 
avisé de leur dire que je connaissais un homme que je 
venais de voir sortant par un escalier dérobé, et qui avait 
au fond d'un couloir embrassé la comtesse. 



2^8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Qui est-ce ? dirent les deux femmes. 

— Un vieillard qui vit à raison de deux louis par 
mois, au fond du faubourg Saint-Marceau, comme moi, 
pauvre étudiant; un véritable malheureux dont tout le 
monde se moque, et que nous appelons le Père Goriot. 

— Mais, enfant que vous êtes, s'écria la vicomtesse, 
madame de Restaud est une demoiselle Goriot. 

— La fille d'un vermicellier, reprit la duchesse, une 
petite femme qui s'est fait présenter le même jour qu'une 
fille de pâtissier. Ne vous en souvenez-vous pas, Clara? 
Le Roi s'est mis à rire, et a dit en latin un bon mot sur 
la farine. Des gens, comment donc ? des gens.. . 

— Ejusdem farinœ, dit Eugène. 

— C'est cela, dit la duchesse. 

— Ah! c'est son père, reprit l'étudiant en faisant un 
geste d'horreur. 

— Mais oui; ce bonhomme avait deux filles dont il 
est quasi fou, quoique l'une et l'autre l'aient à peu près 
renié. 

— La seconde n'est-elle pas, dit la vicomtesse en 
regardant madame de Langeais, mariée à un banquier 
dont le nom est allemand, un baron de Nucingen? Ne 
se nomme-t-elle pas Delphine ? N'est-ce pas une blonde 
qui a une loge de côté à l'Opéra, qui vient aussi aux 
Bouffons, et rit très-haut pour se faire remarquer? 

La duchesse sourit en disant : — Mais, ma chère, je 
vous admire. Pourquoi vous occupez-vous donc tant de 
ces gens-là? Il a fallu être amoureux fou, comme l'était 
Restaud, pour s'être enfariné de mademoiselle Anastasie. 
Oh ! il n'en sera pas le bon marchand ! Elle est entre les 
mains de monsieur de Trailles, qui la perdra. 

— Elles ont renié leur père, répétait Eugène. 

— Eh! bien, oui, leur père, le père, un père, reprit 
la vicomtesse, un bon père qui leur a donné, dit-on, à 
chacune cinq ou six cent mille francs pour faire leur 
bonheur en les mariant bien, et qui ne s'était réservé que 



LE PÈRE GORIOT. 2.^^) 

huit à dix mille livres de rente pour lui, croyant que ses 
filles resteraient ses filles, qu'il s'était créé chez elles deux 
existences, deux maisons où il serait adoré, choyé. En 
deux ans, ses gendres l'ont banni de leur société comme 
le dernier des misérables. . . 

Quelques larmes roulèrent dans les yeux d'Eugène, 
récemment rafraîchi par les pures et saintes émotions de 
la famille, encore sous le charme des croyances jeunes, 
et qui n'en était qu'à sa première journée sur le champ 
de bataille de la civihsation parisienne. Les émotions véri- 
tables sont SI communicatives, que pendant un moment 
ces trois personnes se regardèrent en silence. 

— Eh! mon Dieu, dit madame de Langeais, oui, 
cela semble bien horrible, et nous voyons cependant cela 
tous les jours. N'y a-t-il pas une cause à cela? Dites-moi, 
ma chère, avez-vous pensé jamais à ce qu'est un gendre? 
Un gendre est un homme pour qui nous élèverons, vous 
ou moi, une chère petite créature à laquelle nous tien- 
drons par mille Hens, qui sera pendant dix-sept ans la 
joie de la famille, qui en est fâme blanche, dirait Lamar- 
tine, et qui en deviendra la peste. Quand cet homme 
nous faura prise, il commencera par saisir son amour 
comme une hache, afin de couper dans le cœur et au vif 
de cet ange tous les sentiments par lesquels elle s'attachait 
à sa famille. Hier, notre fille était tout pour nous, nous 
étions tout pour elle; le lendemain elle se fait notre enne- 
mie. Ne voyons-nous pas cette tragédie s'accomplissant 
tous les jours? Ici, la belle-fille est de la dernière imper- 
tinence avec le beau-père, qui a tout sacrifié pour son 
fils. Plus loin, un gendre met sa belle-mère à la porte. 
J'entends demander ce qu'il y a de dramatique aujour- 
d'hui dans la société; mais le drame du gendre est 
effrayant, sans compter nos mariages qui sont devenus de 
fort sottes choses. Je me rends parfaitement compte de 
ce qui est arrivé à ce vieux vermicellier. Je croîs me rap- 
peler que ce Foriot... 



300 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Goriot, madame. 

— Oui, ce Moriot a été président de sa section pen- 
dant la révolution; il a été dans le secret de la fameuse 
disette, et a commencé sa fortune par vendre dans ce 
temps-là des farmes dix fois plus qu'elles ne lui coûtaient. 
11 en a eu tant qu'il en a voulu. L'mtendant de ma 
grand'mère lui en a vendu pour des sommes immenses. 
Ce Goriot partageait sans doute, comme tous ces gens-là, 
avec le Comité de Salut Public. Je me souviens que l'in- 
tendant disait à ma grand'mère qu'elle pouvait rester en 
toute sûreté à Grandvilliers, parce que ses blés étaient 
une excellente carte civique. Eh! bien, ce Loriot, qui 
vendait du blé aux coupeurs de têtes, n'a eu qu'une pas- 
sion. 11 adore, dit-on, ses filles. Il a juché l'aînée dans la 
maison de Restaud, et greffe l'autre sur le baron de Nu- 
cmgen, un riche banquier qui fait le royaliste. Vous com- 
prenez bien que, sous l'empire, les deux gendres ne se 
sont pas trop formalisés d'avoir ce vieux duatre-vingt- 
treize chez eux; ça pouvait encore aller avec Buonaparte. 
Mais quand les Bourbons sont revenus, le bonhomme a 
gêné monsieur de Restaud, et plus encore le banquier. 
Les filles, qui aimaient peut-être toujours leur père, ont 
voulu ménager la chèvre et le chou, le père et le mari; 
elles ont reçu le Goriot quand elles n'avaient personne, 
elles ont imaginé des prétextes de tendresse. «Papa, 
venez, nous serons mieux, parce que nous serons seuls!» 
etc. Moi, ma chère, je croîs que les sentiments vrais ont 
des yeux et une intelligence : le cœur de ce pauvre 
Quatre-vingt-treize a donc saigné. 11 a vu que ses filles 
avaient honte de lui; que, si elles aimaient leurs maris, il 
nuisait à ses gendres. 11 fallait donc se sacrifier. Il s'est 
sacrifié, parce qu'il était père : il s'est banni de lui-même. 
En voyant ses filles contentes, il comprit qu'il avait bien 
fait. Le père et les enfants ont été complices de ce petit 
crime. Nous voyons cela partout. Ce père Doriot n'aurait- 
il pas été une tache de cambouis dans le salon de ses 



LE PERE GORIOT. 301 

filles? il j aurait été gêné, il se serait ennuyé. Ce qui ar- 
rive à ce père peut arriver à la plus jolie femme avec 
l'homme qu'elle aimera le mieux : si elle l'ennuie de son 
amour, il s'en va, il fait des lâchetés pour la fuir. Tous les 
sentiments en sont là. Notre cœur est un trésor, videz-Ie 
d'un coup, vous êtes ruinés. Nous ne pardonnons pas 
plus à un sentiment de s'être montré tout entier qu'à un 
homme de ne pas avoir un sou à lui. Ce père avait tout 
donné. II avait donné, pendant vingt ans, ses entrailles, 
son amour; il avait donné sa fortune en un jour. Le citron 
bien pressé, ses filles ont laissé le zeste au coin des rues. 

— Le monde est infâme, dit la vicomtesse en effilant 
son châle et sans lever les jeux, car elle était atteinte au 
vif par les mots que madame de Langeais avait dits, pour 
elle, en racontant cette histoire. 

— Infâme! non, reprit la duchesse; il va son train, 
voilà tout. Si je vous en parle ainsi, c'est pour montrer 
que je ne suis pas la dupe du monde. Je pense comme 
vous, dit-elle en pressant la main de la vicomtesse. Le 
monde est un bourbier, tâchons de rester sur les hauteurs. 
Elle se leva, embrassa madame de Beauséant au front 
en lui disant : «Vous êtes bien belle en ce moment, ma 
chère. Vous avez les plus jolies couleurs que j'ai vues 
jamais. » Puis elle sortit après avoir légèrement incliné 
la tête en regardant le cousin. 

— Le père Goriot est sublime ! dit Eugène en se sou- 
venant de l'avoir vu tordant son vermeil la nuit. 

Madame de Beauséant n'entendit pas, elle était pensive. 
Quelques moments de silence s'écoulèrent, et le pauvre 
étudiant, par une sorte de stupeur honteuse, n'osait ni 
s'en aller, ni rester, ni parler. 

— Le monde est infâme et méchant, dit enfin la vi- 
comtesse. Aussitôt qu'un malheur nous arrive, il se ren- 
contre toujours un ami prêt à venir nous le dire, et à 
nous fouiller le cœur avec un poignard en nous faisant 
admirer le manche. Déjà le sarcasme, déjà les railleries ! 



302 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

Ah ! je me défendrai. Elle releva la tête comme une 
grande dame qu'elle était, et des éclairs sortirent de ses 
jeux fiers. — Ah ! fit-elle en voyant Eugène, vous êtes là ! 

— Encore, dit-il piteusement. 

— Eh ! bien, monsieur de Rastignac, traitez ce monde 
comme il mérite de l'être. Vous voulez parvenir, je vous 
aiderai. Vous sonderez combien est profonde la corrup- 
tion féminine, vous toiserez la largeur de la misérable 
vanité des hommes. Quoique j'aie bien lu dans ce hvre 
du monde, il y avait des pages qui cependant m'étaient 
inconnues. Maintenant Je sais tout. Plus froidement vous 
calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans pitié, vous 
serez craint. N'acceptez les hommes et les femmes que 
comme des chevaux de poste que vous laisserez crever à 
chaque relais, vous arriverez ainsi au faîte de vos désirs. 
Voyez-vous, vous ne serez rien ici si vous n'avez pas une 
femme qui s'intéresse à vous. H vous la faut jeune, riche, 
élégante. Mais si vous avez un sentiment vrai, cachez-le 
comme un trésor; ne le laissez jamais soupçonner, vous 
seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, vous de- 
viendriez la victime. Si jamais vous aimiez, gardez bien 
votre secret ! ne le livrez pas avant d'avoir bien su à qui 
vous ouvrirez votre cœur. Pour préserver par avance cet 
amour qui n'existe pas encore, apprenez à vous méfier de 
ce monde-ci. Ecoutez-moi, Miguel... (Elle se trompait 
naïvement de nom sans s'en apercevoir.) Il existe quelque 
chose de plus épouvantable que ne l'est l'abandon du 
père par ses deux filles, qui le voudraient mort. C'est la 
rivalité des deux sœurs entre elles. Restaud a de la nais- 
sance, sa femme a été adoptée, elle a été présentée; mais 
sa sœur, sa riche sœur, la belle madame Delphine de 
Nucingen, femme d'un homme d'argent, meurt de cha- 
grin; la jalousie la dévore, elle est à cent lieues de sa 
sœur; sa sœur n'est plus sa sœur; ces deux femmes se 
renient entre elles comme elles renient leur père. Aussi ^ 
madame de Nucingen laperait-elle toute la boue qu'il j,a 



LE PÈRE GORIOT. 303 

entre la rue Saint-Lazare et la rue de Grenelle pour entrer 
dans mon salon. Elle a cru que de Marsay la ferait arri- 
ver à son but, et elle s'est faite fesclave de de Marsay, 
elle assomme de Marsay. De Marsay se soucie fort peu 
d'elle. Si vous me la présentez, vous serez son Benjamin, 
elle vous adorera. Aimez-la si vous pouvez après, sinon 
servez-vous d'elle. Je la verrai une ou deux fois, en 
grande soirée, quand il y aura cohue; mais je ne la rece- 
vrai jamais le matin. Je la saluerai, cela suffira. Vous vous 
êtes fermé la porte de la comtesse pour avoir prononcé 
le nom du père Goriot. Oui, mon cher, vous iriez vingt 
fois chez madame Restaud, vingt fois vous la trouveriez 
absente. Vous avez été consigné. Eh! bien, que le père 
Goriot vous introduise près de madame Delphine de 
Nucingen, La belle madame de Nucingen sera pour vous 
une enseigne. Soyez l'homme qu'elle distingue, les 
femmes raffoleront de vous. Ses rivales, ses amies, ses 
meilleures amies, voudront vous enlever à elle. Il y a des 
femmes qui aiment l'homme déjà choisi par une autre, 
comme il y a de pauvres bourgeoises qui, en prenant 
nos chapeaux, espèrent avoir nos manières. Vous aurez 
des succès. A Paris, le succès est tout, c'est la clef du 
pouvoir. Si les femmes vous trouvent de l'esprit, du 
talent, les hommes le croiront, si vous ne lés détrompez 
pas. Vous pourrez alors tout vouloir, vous aurez le pied 
partout. Vous saurez alors ce qu'est le monde, une réu- 
nion de dupes et de fripons. Ne soyez ni parmi les uns 
ni parmi les autres. Je vous donne mon nom comme un 
fil d'Ariane pour entrer dans ce labyrinthe. Ne le com- 
promettez pas, dit-elle en recourbant son cou et jetant un 
regard de reine à l'étudiant, rendez-le-moi blanc. Allez, 
laissez-moi. Nous autres femmes, nous avons aussi nos 
batailles à livrer. 

— S'il vous fallait un homme de bonne volonté pour 
aller mettre le feu à une mine? dit Eugène en l'interrom- 
pant. 



304 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Eh ! bien ? dit-elle. 

II se frappa le cœur, sourit au sourire de sa cousine, et 
sortit. II était cinq heures. Eugène avait faim, il craignit 
de ne pas arriver à temps pour l'heure du dîner. Cette 
crainte lui fit sentir le bonheur d'être rapidement em- 
porté dans Paris. Ce plaisir purement machinal le laissa 
tout entier aux pensées qui l'assaillaient. Lorsqu'un jeune 
homme de son âge est atteint par le mépris, il s'emporte, 
il enrage, il menace du poing la société tout entière, il 
veut se venger et doute aussi de lui-même. Rastignac était 
en ce moment accablé par ces mots : Vous vous êtes fermé 
la porte de la comtesse. — J'irai ! se dit-il, et si madame de 
Bauséant a raison, si je suis consigné... je... Madame 
de Restaud me trouvera dans tous Tes salons où. elle va. 
J'apprendrai à faire des armes, à tirer le pistolet, je lui 
tuerai son Maxime ! Et de l'argent ! lui criait sa conscience, 
où donc en prendras-tu ? Tout à coup la richesse étalée 
chez la comtesse de Restaud brilla devant ses jeux. II 
avait vu là le luxe dont une demoiselle Goriot devait être 
amoureuse, des dorures, des objets de prix en évidence, 
le luxe inintelligent du parvenu, le gaspillage de la femme 
entretenue. Cette fascinante image fut soudainement écra- 
sée par le grandiose hôtel de Beauséant. Son imagination, 
transportée dans les hautes régions de la société pari- 
sienne, lui inspira mille pensées mauvaises au cœur, en lui 
élargissant la tête et la conscience. Il vit le monde comme 
il est : les lois et la morale impuissantes chez les riches, et 
vit dans la fortune Yultima ratio mundi. «Vautrin a raison, 
la fortune est la vertu ! » se dit-il. 

Arrivé rue Neuve-Sainte-Geneviève, il monta rapide- 
ment chez lui, descendit pour donner dix francs au co- 
cher, et vint dans cette salle à manger nauséabonde où 
il aperçut, comme des animaux à un râtelier, les dix-huit 
convives en tram de se repaître. Le spectacle de ces mi- 
sères et l'aspect de cette salle lui furent horribles. La 
transition était trop brusque, le contraste trop complet, 



LE PERE GORIOT. 305 

pour ne pas développer outre mesure chez lui le senti- 
ment de l'ambition. D'un côté, les fraîches et charmantes 
images de la nature sociale la plus élégante, des figures 
jeunes, vives, encadrées par les merveilles de l'art et du 
luxe, des têtes passionnées plemes de poësie; de l'autre, 
de sinistres tableaux bordés de fange, et des faces où les 
passions n'avaient laissé que leurs cordes et leur méca- 
nisme. Les enseignements que la colère d'une femme aban- 
donnée avaient arrachés à madame de Beauséant, ses 
offres captieuses revinrent dans sa mémoire, et la misère 
les commenta. Rastignac résolut d'ouvrir deux tranchées 
parallèles pour arriver à la fortune, de s'appuyer sur la 
science et sur l'amour, d'être un savant docteur et un 
homme à la mode. II était encore bien enfant! Ces deux 
lignes sont des asymptotes qui ne peuvent jamais se 
rejoindre. 

— Vous êtes bien sombre, monsieur le marquis, lui 
dit Vautrin, qui lui jeta un de ces regards par lesquels 
cet homme semblait s'initier aux secrets les plus cachés 
du cœur. 

— Je ne suis pas disposé à souffrir les plaisanteries de 
ceux qui m'appellent monsieur le marquis, répondit-il. 
Ici, pour être vraiment marquis, il faut avoir cent mille 
livres de rente, et quand on vit dans la Maison Vauquer 
on n'est pas précisément le favori de la Fortune. 

Vautrin regarda Rastignac d'un air paternel et mépri- 
sant, comme s'il eût dit : « Marmot! dont je ne ferais qu'une 
bouchée ! » Puis il répondit : — Vous êtes de mauvaise 
humeur, parce que vous n'avez peut-être pas réussi auprès 
de la belle comtesse de Restaud. 

— Elle m'a fermé sa porte pour lui avoir dit que son 
père mangeait à notre table, s'écria Rastignac. 

Tous les convives s'entre-regardèrent. Le père Goriot 
baissa les yeux, et se retourna pour les essuyer. 

— Vous m'avez jeté du tabac dans l'œil, dit-il à son 
voisin. 

VI. ao 



30(5 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Qui vexera le père Goriot s'attaquera désormais à 
moi, répondit Eugène en regardant le voisin de l'ancien 
vermicellier; il vaut mieux que nous tous. Je ne parle pas 
des dames, dit-il en se retournant vers mademoiselle 
Taillefer. 

Cette phrase fut un dénoument, Eugène l'avait pro- 
noncée d'un air qui imposa silence aux convives, Vautrin 
seul lui dit en goguenardant : — Pour prendre le père 
Goriot à votre compte, et vous établir son éditeur respon- 
sable, il faut savoir bien tenir une épée et bien tirer le 
pistolet. 

— Ainsi ferai-je, dit Eugène. 

— Vous êtes donc entré en campagne aujourd'hui ? 

— Peut-être, répondit Rastignac. Mais je ne dois 
compte de mes affaires à personne, attendu que je ne 
cherche pas à deviner celles que les autres font la nuit. 

Vautrin regarda Rastignac de travers. 

— Mon petit, quand on ne veut pas être dupe des 
marionnettes, il faut entrer tout à fait dans la baraque, 
et ne pas se contenter de regarder par les trous de la ta- 
pisserie. Assez causé, ajouta-t-il en voyant Eugène près 
de se gendarmer. Nous aurons ensemble un petit bout de 
conversation quand vous le voudrez. 

Le dîner devint sombre et froid. Le père Goriot, ab- 
sorbé par la profonde douleur que lui avait causée la 
phrase de l'étudiant, ne comprit pas que les dispositions 
des esprits étaient changées à son égard, et qu'un jeune 
homme en état d'imposer silence à la persécution avait 
pris sa défense. 

— Monsieur Goriot, dit madame Vauquer à voix 
basse, serait donc le père d'une comtesse à et' heure? 

— Et d'une baronne, lui répliqua Rastignac. 

— II n'a que ça à faire, dit Bianchon à Rastignac, je 
lui ai pris la tête : il n'j^a qu'une bosse, celle de la pater- 
nité, ce sera un Père Étemel. 

Eugène était trop sérieux pour que la plaisanterie de 



3o8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

Bianchon le fît rire. II voulait profiter des conseils de 
madame de Beauséant, et se demandait oiî et comment il 
se procurerait de l'argent. H devint soucieux en voyant 
les savanes du monde qui se déroulaient à ses jeux à la 
fois vides et pleines; chacun le laissa seul dans la salle à 
manger quand le dîner fut fini. 

— Vous avez donc vu ma fille? lui dit Goriot d'une 
voix émue. 

Réveillé de sa méditation par le bonhomme, Eugène 
lui prit la main, et le contemplant avec une sorte d'atten- 
drissement : — Vous êtes un brave et digne homme, 
répondit-il. Nous causerons de vos filles plus tard. II se 
leva sans vouloir écouter le père Goriot, et se retira dans 
sa chambre, oii il écrivit à sa mère la lettre suivante : 

«Ma chère mère, vois si tu n'as pas une troisième ma- 
«melle à t'ouvrir pour moi. Je suis dans une situation à 
«faire promptement fortune. J'ai besoin de douze cents 
«francs, et il me les faut à tout prix. Ne dis rien de ma 
«demande à mon père, il s'y opposerait peut-être, et si je 
«n'avais pas cet argent, je serais en proie à un désespoir 
« qui me conduirait à me brûler la cervelle. Je t'explique- 
«rai mes motifs aussitôt que je te verrai, car il faudrait 
«t'écrire des volumes pour te faire comprendre la situa- 
«tion dans laquelle je suis. Je n'ai pas joué, ma bonne 
«mère, je ne dois rien; mais si tu tiens à me conserver la 
«vie que tu m'as donnée, il faut me trouver cette somme. 
«Enfin, je vais chez la vicomtesse de Beauséant, qui m'a 
«pris sous sa protection. Je dois aller dans le monde, et 
« n'ai pas un sou pour avoir des gants propres. Je saurai 
«ne manger que du pain, ne boire que de l'eau, je jeû- 
« nerai au besoin ; mais je ne puis me passer des outils 
« avec lesquels on pioche la vigne dans ce pays-ci. II s'agit 
«pour moi de faire mon chemin ou de rester dans la 
«boue. Je sais toutes les espérances que vous avez mises 
«en moi, et veux les réaliser promptement. Ma bonne 



LE PÈRE GORIOT. 309 

«mère, vends quelques-uns de tes anciens bijoux, je les 
« remplacerai bientôt. Je connais assez la situation de notre 
«famille pour savoir apprécier de tels sacrifices, et tu dois 
«croire que je ne te demande pas de les faire en vain, 
«sinon je serais un monstre. Ne vois dans ma prière 
«que le cri d'une impérieuse nécessité. Notre avenir est 
«tout entier dans ce subside, avec lequel je dois ouvrir la 
« campagne ; car cette vie de Paris est un combat perpé- 
«tuel. Si, pour compléter la somme, il n'y a pas d'autres 
«ressources que de vendre les dentelles de ma tante, dis- 
«lui que je lui en enverrai de plus belles.» Etc. 

Il écrivit à chacune de ses sœurs en leur demandant 
leurs économies, et, pour les leur arracher sans qu'elles 
parlassent en famille du sacrifice qu'elles ne manqueraient 
pas de lui faire avec bonheur, il intéressa leur délicatesse 
en attaquant les cordes de l'honneur qui sont si bien ten- 
dues et résonnent si fort dans de jeunes cœurs. Quand il 
eut écrit ces lettres, il éprouva néanmoms une trépidation 
involontaire : il palpitait, il tressaillait. Ce jeune ambitieux 
connaissait la noblesse immaculée de ces âmes ensevelies 
dans la solitude, il savait quelles peines il causerait à ses 
deux sœurs, et aussi quelles seraient leurs joies; avec quel 
plaisir elles s'entretiendraient en secret de ce frère bien- 
aimé, au fond du clos. Sa conscience se dressa lumineuse, 
et les lui montra comptant en secret leur petit trésor : il 
les vit, déployant le génie malicieux des jeunes filles pour 
lui envoyer incognito cet argent, essayant une première 
tromperie pour être sublimes. « Le cœur d'une sœur est 
un diamant de pureté, un abîme de tendresse!» se dit-il. 
Il avait honte d'avoir écrit. Combien seraient puissants leurs 
vœux, combien pur serait l'élan de leurs âmes vers le 
ciel! Avec quelles voluptés ne se sacrifieraient-elles pas? 
De quelle douleur serait atteinte sa mère, si elle ne pouvait 
envoyer toute la somme! Ces beaux sentiments, ces ef 
froyables sacrifices allaient lui servir d'échelon pour arri- 



3 I O SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

ver à Delphine de Nucingen. Quelques larmes, derniers 
grains d'encens jetés sur l'autel sacré de la famille, lui 
sortirent des yeux. II se promena dans une agitation pleine 
de désespoir. Le père Goriot, le voyant ainsi par sa porte 
qui était restée entre-baillée, entra et lui dit : — Qu'avez- 
vous, monsieur? 

— Ah! mon bon voisin, je suis encore fils et frère 
comme vous êtes père. Vous avez raison de trembler pour 
la comtesse Anastasie, elle est à un monsieur Maxime de 
TraiIIes qui la perdra. 

Le père Goriot se retira en balbutiant quelques paroles 
dont Eugène ne saisit pas le sens. Le lendemain, Rasti- 
gnac alla jeter ses lettres à la poste. II hésita jusqu'au der- 
nier moment, mais il les lança dans la boîte en disant : 
«Je réussirai ! » Le mot du joueur, du grand capitaine, mot 
fataliste qui perd plus d'hommes qu'il n'en sauve. Quel- 
ques jours après, Eugène alla chez madame de Restaud 
et n'y fut pas reçu. Trois fois il y retourna, trois fois 
encore il trouva la porte close, quoiqu'il se présentât à 
des heures oij le comte Maxime de TraiIIes n'y était pas. 
La vicomtesse avait eu raison. L'étudiant n'étudia plus. 
II allait aux Cours pour y répondre à l'appel, et quand il 
avait attesté sa présence, il décampait. II s'était fait le rai- 
sonnement que se font la plupart des étudiants. II réser- 
vait ses études pour le moment oii il s'agirait de passer ses 
examens ; il avait résolu d'entasser ses inscriptions de 
seconde et de troisième année, puis d'apprendre le Droit 
sérieusement et d'un seul coup au dernier moment. II 
avait ainsi qumze mois de loisirs pour naviguer sur l'océan 
de Paris, pour s'y livrer à la traite des femmes, ou y pê- 
cher la fortune. Pendant cette semaine, il vit deux fois 
madame de Beauséant, chez laquelle il n'allait qu'au mo- 
ment où sortait la voiture du marquis d'Ajuda. Pour 
quelques jours encore cette illustre femme, la plus poé- 
tique figure du faubourg Saint-Germain, resta victorieuse, 
et fit suspendre le mariage de mademoiselle de Rochefide 



LE PÈRE GORIOT. 3 I I 

avec le marquis d'Ajuda-Pinto. Mais ces derniers jours, 
que la crainte de perdre son bonheur rendit les plus 
ardents de tous, devaient précipiter la catastrophe. Le 
marquis d'Ajuda, de concert avec les Rochefide, avait 
regardé cette brouille et ce raccordement comme une cir- 
constance heureuse : ils espéraient que madame de Beau- 
séant s'accoutumerait à l'idée de ce mariage et finirait par 
sacrifier ses matinées à un avenir prévu dans la vie des 
hommes. Malgré les plus saintes promesses renouvelées 
chaque jour, monsieur d'Ajuda jouait donc la comédie, 
et la vicomtesse aimait à être trompée. «Au heu de sauter 
noblement par la fenêtre, elle se laissait rouler dans les 
escaliers,)) disait la duchesse de Langeais, sa meilleure 
amie. Néanmoins, ces dernières lueurs brillèrent assez 
long-temps pour que la vicomtesse restât à Paris et y ser- 
vît son jeune parent auquel elle portait une sorte d'affec- 
tion superstitieuse. Eugène s'était montré pour elle plein 
de dévouement et de sensibihté dans une circonstance où 
les femmes ne voient de pitié, de consolation vraie dans 
aucun regard. Si un homme leur dit alors de douces pa- 
roles, il les dit par spéculation. 

Dans le désir de parfaitement bien connaître son échi- 
quier avant de tenter fabordage de la maison de Nucin- 
gen, Rastignac voulut se mettre au fait de la vie antérieure 
du père Goriot, et recueiHit des renseignements certains, 
qui peuvent se réduire à ceci. 

Jean-Joachim Goriot était, avant la Révolution, un 
simple ouvrier vermicelher, habile, économe, et assez en- 
treprenant pour avoir acheté le fonds de son maître, que 
le hasard rendit victime du premier soulèvement de 1789. 
Il s'était établi rue de la Jussienne, près de la Halle-aux- 
Blés, et avait eu le gros bon sens d'accepter la présidence 
de sa section, afin de faire protéger son commerce par les 
personnages les plus influents de cette dangereuse époque. 
Cette sagesse avait été l'origine de sa fortune qui com- 
mença dans la disette, fausse ou vraie, par suite de laquelle 



312 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

les crrains acquirent un prix énorme à Paris. Le peuple se 
tuait à la porte des boulangers, tandis que certaines per- 
sonnes allaient chercher sans émeute des pâtes d'Italie ' 
chez les épiciers. Pendant cette année, le citoyen Goriot 
amassa les capitaux qui plus tard lui servirent à faire son 
commerce avec toute la supériorité que donne une grande 
masse d'argent à celui qui la possède , il lui arriva ce qui 
arrive à tous les hommes qui n'ont qu'une capacité rela- 
tive. Sa médiocrité le sauva. D'ailleurs, sa fortune n'étant 
connue qu'au moment où il n'y avait plus de danger à 
être riche, il n'excita l'envie de personne. Le commerce 
de grains semblait avoir absorbé toute son intelligence. 
S'agissait-il de blés, de farines, de grenailles, de recon- 
naître leurs qualités, les provenances, de veiller à leur 
conservation, de prévoir les cours, de prophétiser l'abon- 
dance ou la pénurie des récoltes, de se procurer les cé- 
réales à bon marché, de s'en approvisionner en Sicile, en 
Ukraine, Goriot n'avait pas son second. A lui voir con- 
duire ses affaires, expliquer les lois sur l'exportation, sur 
l'importation des grains, étudier leur esprit, saisir leurs 
défauts, un homme l'eût jugé capable d'être ministre 
d'État. Patient, actif, énergique, constant, rapide dans ses 
expéditions, il avait un coup d'œil d'aigle, il devançait 
tout, prévoyait tout, savait tout, cachait tout; diplomate 
pour concevoir, soldat pour marcher. Sorti de sa spécia- 
lité, de sa simple et obscure boutique sur le pas de la- 
quelle il demeurait pendant ses heures d'oisiveté, l'épaule 
appuyée au montant de la porte, il redevenait l'ouvrier 
stupide et grossier, l'homme incapable de comprendre un 
raisonnement, insensible à tous les plaisirs de l'esprit, 
l'homme qui s'endormait au spectacle, un de ces Doli- 
bans parisiens*, forts seulement en bêtise. Ces natures se 
ressemblent presque toutes. A presque toutes, vous trou- 
veriez un sentiment sublime au cœur. Deux sentiments 
exclusifs avaient rempli le cœur du vermicellier, en avaient 
absorbé l'humide, comme le commerce des grains em- 



LE PERE GORIOT. 3 I 3 

ployait toute l'intelligence de sa cervelle. Sa femme, fille 
unique d'un riche fermier de la Brie, fut pour lui l'objet 
d'une admiration religieuse, d'un amour sans bornes. 
Goriot avait admiré en elle une nature frêle et forte, sen- 
sible et jolie, qui contrastait vigoureusement avec la sienne. 
S'il est un sentiment inné dans le cœur de l'homme, 
n'est-ce pas l'orgueil de la protection exercée à tout mo- 
ment en faveur d'un être faible? joignez-y l'amour, cette 
reconnaissance vive de toutes les âmes franches pour le 
principe de leurs plaisirs, et vous comprendrez une foule 
de bizarreries morales. Après sept ans de bonheur sans 
nuages, Goriot, malheureusement pour lui, perdit sa 
femme : elle commençait à prendre de fempire sur lui, 
en dehors de la sphère des sentiments. Peut-être eùt-elIe 
cultivé cette nature inerte, peut-être y eût-elle jeté fintel- 
ligence des choses du monde et de la vie. Dans cette si- 
tuation, le sentiment de la paternité se développa chez 
Goriot jusqu'à la déraison. II reporta ses affections trom- 
pées par la mort sur ses deux filles, qui, d'abord, satis- 
firent pleinement tous ses sentiments. Quelque brillantes 
que fussent les propositions qui lui furent faites par des 
négociants ou des fermiers jaloux de lui donner leurs filles, 
il voulut rester veuf Son beau-père, le seul homme pour 
lequel il avait eu du penchant, prétendait savoir pertinem- 
ment que Goriot avait juré de ne pas faire d'infidélité 
à sa femme, quoique morte. Les gens de la Halle, inca- 
pables de comprendre cette sublime folie, en plaisan- 
tèrent, et donnèrent à Goriot quelque grotesque sobriquet. 
Le premier d'entre eux qui, en buvant le vin d'un marché, 
s'avisa de le prononcer, reçut du vermicellier un coup de 
poing sur l'épaule qui fenvoya, la tête la première, sur 
une borne de la rue Oblin*. Le dévouement irréfléchi, 
l'amour ombrageux et délicat que portait Goriot à ses 
filles était si connu, qu'un jour un de ses concurrents, 
voulant le faire partir du marché pour rester maître du 
cours, lui dit que Delphine venait d'être renversée par un 



3 l4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

cabriolet. Le vermicellier, pâle et blême, quitta aussitôt 
la Halle, II fut malade pendant plusieurs jours par suite 
de la réaction des sentiments contraires auxquels le livra 
cette fausse alarme. S'il n'appliqua pas sa tape meurtrière 
sur l'épaule de cet homme, il le chassa de la Halle en le 
forçant, dans une circonstance critique, à faire faillite. 
L'éducation de ses deux filles fut naturellement déraison- 
nable. Riche de plus de soixante mille livres de rente, et 
ne dépensant pas douze cents francs pour lui, le bonheur 
de Goriot était de satisfaire les fantaisies de ses filles : les 
plus excellents maîtres furent chargés de les douer des 
talents qui signalent une bonne éducation ; elles eurent 
une demoiselle de compagnie; heureusement pour elles, 
ce fut une femme d'esprit et de goût; elles allaient à 
cheval, elles avaient voiture, elles vivaient comme auraient 
vécu les maîtresses d'un vieux seigneur riche; il leur suf- 
fisait d'exprimer les plus coûteux désirs pour voir leur 
père s'empressant de les combler; il ne demandait qu'une 
caresse en retour de ses offrandes. Goriot mettait ses filles 
au rang des anges, et nécessairement au-dessus de lui, le 
pauvre homme! il aimait jusqu'au mal qu'elles lui fai- 
saient. Quand ses filles furent en âge d'être mariées, elles 
purent choisir leurs maris suivant leurs goûts : chacune 
d'elles devait avoir en dot la moitié de la fortune de son 
père. Courtisée pour sa beauté par le comte de Restaud, 
Anastasie avait des penchants aristocratiques qui la por- 
tèrent à quitter la maison paternelle pour s'élancer dans 
les hautes sphères sociales. Delphine aimait l'argent : elle 
épousa Nucingen, banquier d'origine allemande qui de- 
vint baron du Saint-Empire. Goriot resta vermicellier. Ses 
filles et gendres se choquèrent bientôt de lui voir conti- 
nuer ce commerce, quoique ce fût toute sa vie. Après 
avoir subi pendant cinq ans leurs instances, il consentit à 
se retirer avec le produit de son fonds, et les bénéfices de 
ces dernières années; capital que madame Vauquer, chez 
laquelle il était venu s'établir, avait estimé rapporter de 



LE PÈRE GORIOT. 3 I J 

huit à dix mille livres de rente. II se jeta dans cette pen- 
sion par suite du désespoir qui l'avait saisi en voyant ses 
deux filles obligées par leurs maris de refuser non-seule- 
ment de le prendre chez elles, mais encore de l'y rece- 
voir ostensiblement. 

Ces renseignements étaient tout ce que savait un mon- 
sieur Muret sur le compte du père Goriot, dont il avait 
acheté le fonds. Les suppositions que Rastignac avait en- 
tendu faire par la duchesse de Langeais se trouvaient ainsi 
confirmées. Ici se termine l'exposition de cette obscure, 
mais effroyable tragédie parisienne. 

Vers la fin de cette première semaine du mois de dé- 
cembre, Rastignac reçut deux lettres, l'une de sa mère, 
l'autre de sa sœur aînée. Ces écritures si connues le firent 
à la fois palpiter d'aise et trembler de terreur. Ces deux 
frêles papiers contenaient un arrêt de vie ou de mort sur 
ses espérances. S'il concevait quelque terreur en se rappe- 
lant la détresse de ses parents, il avait trop bien éprouvé 
leur prédilection pour ne pas craindre d'avoir aspiré leurs 
dernières gouttes de sang. La lettre de sa mère était ainsi 
conçue : 

«Mon cher enfant, je t'envoie ce que tu m'as demandé. 
« Fais un bon emploi de cet argent, je ne pourrais, quand 
«il s'agirait de te sauver la vie, trouver une seconde fois 
«une somme si considérable sans que ton père en fût 
«instruit, ce qui troublerait l'harmonie de notre ménage. 
« Pour nous la procurer, nous serions obligés de donner 
«des garanties sur notre terre. II m'est impossible de juger 
«le mérite de projets que je ne connais pas; mais de 
«quelle nature sont-ils donc pour te faire craindre de me 
«les confier? Cette explication ne demandait pas des vo- 
« lûmes, il ne nous faut qu'un mot à nous autres mères, 
«et ce mot m'aurait évité les angoisses de l'incertitude. 
«Je ne saurais te cacher l'impression douloureuse que ta 
«lettre m'a causée. Mon cher fils, quel est. donc \^ senti- 



3 1 6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

«ment qui t'a contraint à Jeter un tel effroi dans mon 
«cœur? tu as dû bien souffrir en m'écrivant, car J'ai bien 
«souffert en te lisant. Dans quelle carrière t'engages-tu 
«donc? Ta vie, ton bonheur seraient attachés à paraître 
«ce que tu n'es pas, à voir un monde où tu ne saurais 
«aller sans faire des dépenses d'argent que tu ne peux 
« soutenir, sans perdre un temps précieux pour tes études? 
«Mon bon Eugène, crois-en le cœur de ta mère, les voies 
«tortueuses ne mènent à rien de grand. La patience et la 
« résignation doivent être les vertus des Jeunes gens qui 
«sont dans ta position. Je ne te gronde pas, Je ne vou- 
«drais communiquer à notre offrande aucune amertume. 
« Mes paroles sont celles d'une mère aussi confiante que 
«prévoyante. Si tu sais quelles sont tes obligations, Je sais, 
«moi, combien ton cœur est pur, combien tes intentions 
«sont excellentes. Aussi puis-Je te dire sans crainte : Va, 
«mon bien-aimé, marche! Je tremble parce que Je suis 
« mère ; mais chacun de tes pas sera tendrement accom- 
«pagné de nos vœux et de nos bénédictions. Sois pru- 
«dent, cher enfant. Tu dois être sage comme un homme, 
« les destinées de cinq personnes qui te sont chères repo- 
«sent sur ta tête. Oui, toutes nos fortunes sont en toi, 
« comme ton bonheur est le nôtre. Nous prions tous Dieu 
«de te seconder dans tes entreprises. Ta tante Marcillac 
«a été, dans cette circonstance, d'une bonté inouïe : elle 
«allait Jusqu'à concevoir ce que tu me dis de tes gants. 
«Mais elle a un faible pour l'aîné, disait-elle gaiement. 
«Mon Eugène, aime bien ta tante. Je ne te dirai ce qu'elle 
«a fait pour toi que quand tu auras réussi; autrement, son 
«argent te brûlerait les doigts. Vous ne savez pas, enfants, 
«ce que c'est que de sacrifier des souvenirs? Mais que 
«ne vous sacrifierait-on pas? Elle me charge de te dire 
«qu'elle te baise au front, et voudrait te communiquer 
«par ce baiser la force d'être souvent heureux. Cette 
«bonne et excellente femme t'aurait écrit si elle n'avait pas 
«la goutte aux doigts. Ton père va bien, La récolte de 



i 



LE PÈRE GORIOT. 3 I 7 

« 1819 passe nos espérances. Adieu, cher enfant, je ne 
« dirai rien de tes sœurs : Laure t'écrit. Je lui laisse le plai- 
«sir de babiller sur les petits événements de la famille. 
«Fasse le ciel que tu réussisses! Oh! oui, réussis, mon 
«Eugène, tu m'as fait connaître une douleur trop vive 
«pour que je puisse la supporter une seconde fois. J'ai su 
«ce que c'était d'être pauvre, en désirant la fortune pour 
«la donner à mon enfant. Allons, adieu. Ne nous laisse 
«pas sans nouvelles, et prends ici le baiser que ta mère 
«t'envoie.» 

Quand Eugène eut achevé cette lettre, il était en pleurs, 
il pensait au père Goriot tordant son vermeil et le ven- 
dant pour aller payer la lettre de change de sa fille. «Ta 
mère a tordu ses bijoux ! se disait-il. Ta tante a pleuré 
sans doute en vendant quelques-unes de ses reliques ! De 
quel droit maudirais-tu Anastasie? tu viens d'imiter pour 
l'égoïsme de ton avenir ce qu'elle a fait pour son amant ! 
Qui , d'elle ou de toi , vaut mieux ? » L'étudiant se sentit les 
entrailles rongées par une sensation de chaleur intolérable. 
Il voulait renoncer au monde, il ne voulait pas prendre 
cet argent. Il éprouva ces nobles et beaux remords secrets 
dont Te mérite est rarement apprécié par les hommes 
quand ils jugent leurs semblables, et qui font souvent 
absoudre par les anges du ciel le criminel condamné par 
les juristes de la terre. Rastignac ouvrit la lettre de sa 
sœur, dont les expressions innocemment gracieuses lui 
rafraîchirent le cœur. 

« Ta lettre est venue bien à propos , cher frère. Agathe 
« et moi nous voulions employer notre argent de tant de 
«manières dijfférentes , que nous ne savions plus à quel 
«achat nous résoudre. Tu as fait comme le domestique 
« du roi d'Espagne quand il a renversé les montres de 
«son maître*, tu nous as mises d'accord. Vraiment, nous 
« étions constamment en querelle pour celui de nos désirs 



3 1 8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

«auquel nous donnerions la préférence, et nous n'avions 
«pas deviné, mon bon Eugène, l'emploi qui comprenait 
«tous nos désirs. Agathe a sauté de joie. Enfin, nous 
«avons été comme deux folles pendant toute la journée, 
«à telles enseignes (stjle de tante) que ma mère nous disait 
«de son air sévère : «Mais qu'avez-vous donc, mesdemoi- 
« selles?» Si nous avions été grondées un brin, nous en 
«aurions été, je crois, encore plus contentes. Une femme 
«doit trouver bien du plaisir à souffrir pour celui qu'elle 
«aime! Moi seule étais rêveuse et chagrine au milieu 
«de ma joie. Je ferai sans doute une mauvaise femme, je 
«suis trop dépensière. Je m'étais acheté deux ceintures, 
«un joli poinçon pour percer les œillets de mes corsets, 
«des niaiseries, en sorte que j'avais moins d'argent que 
«cette grosse Agathe, qui est économe, et entasse ses écus 
«comme une pie. Elle avait deux cents francs! Moi, mon 
«pauvre ami, je n'ai que cinquante écus. Je suis bien 
«punie, je voudrais jeter ma ceinture dans le puits, il me 
«sera toujours pénible de la porter. Je t'ai volé. Agathe a 
«été charmante. Elle m'a dit : «Envoyons les trois cent 
«cinquante francs, à nous deux!» Mais je n'ai pas tenu à 
«te raconter les choses comme elles se sont passées. Sais- 
«tu comment nous avons fait pour obéir à tes comman- 
« déments, nous avons pris notre glorieux argent, nous 
«sommes allées nous promener toutes deux, et quand 
«une fois nous avons gagné la grande route, nous avons 
«couru à RufiPec, où nous avons tout bonnement donné 
«la somme à monsieur Grimbert, qui tient le bureau des 
« Messageries royales ! Nous étions légères comme des hi- 
« rondelles en revenant. « Est-ce que le bonheur nous allé- 
«girait?» me dit Agathe. Nous nous sommes dit mille 
«choses que je ne vous répéterai pas, monsieur le Pari- 
«sien, il était trop question de vous. Oh! cher frère, nous 
«t'aimons bien, voilà tout en deux mots. Quant au secret, 
«selon ma tante, de petites masques comme nous sont 
«capables de tout, même de se taire. Ma mère est allée 



LE PÈRE GORIOT. 319 

« mystérieusement à Angoulême avec ma tante et toutes 
«deux ont gardé le silence sur la haute politique de leur 
«voyage, qui n'a pas eu lieu sans de longues conférences 
«d'où nous avons été bannies, amsi que monsieur le 
«baron. De grandes conjectures occupent les esprits dans 
«l'Etat de Rastignac. La robe de mousseline semée de 
«fleurs à jour que brodent les infantes pour sa majesté la 
«reine avance dans le plus profond secret. 11 n'y a plus 
«que deux laizes à faire. Il a été décidé qu'on ne ferait 
«pas de mur du côté de Verteuil, il y aurait une haie. Le 
«menu peuple y perdra des fruits, des espaliers, mais on 
« y gagnera une belle vue pour les étrangers. Si l'héritier 
«présomptif avait besoin de mouchoirs, il est prévenu 
«que la douairière de Marcillac, en fouillant dans ses tré- 
«sors et ses malles, désignées sous le nom de Pompéia et 
«d'Herculanum, a découvert une pièce de belle toile de 
«Hollande, qu'elle ne se connaissait pas; les princesses 
«Agathe et Laure mettent à ses ordres leur fil, leur ai- 
«guille, et des mains toujours un peu trop rouges. Les 
«deux jeunes princes don Henri et don Gabriel ont con- 
« serve la funeste habitude de se gorger de raisiné, de faire 
«enrager leurs sœurs, de ne vouloir rien apprendre, de 
«s'amuser à dénicher des oiseaux, de tapager, et de cou- 
«per, malgré les lois de TEtat, des osiers pour se faire des 
«badines. Le nonce du pape, vulgairement appelé mon- 
« sieur le curé, menace de les excommunier s'ils conti- 
«nuentà laisser les saints canons de la grammaire pour 
«les canons du sureau belliqueux. Adieu, chère frère, 
«jamais lettre n'a porté tant de vœux faits pour ton 
«bonheur, ni tant d'amour satisfait. Tu auras donc bien 
« des choses à nous dire quand tu viendras ! Tu me diras 
«tout, à moi, je suis l'aînée. Ma tante nous a laissé soup- 
«çonner que tu avais des succès dans le monde. 

L'on parle d'une dame et l'on se tait du reste. 

«Avec nous s'entend! Dis donc, Eugène, si tu voulais, 



3 20 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

«nous pourrions nous passer de mouchoirs, et nous te 
«ferions des chemises. Réponds-moi vite à ce sujet. S'il 
« te fallait promptement de belles chemises bien cousues, 
«nous serions obhgées de nous y mettre tout de suite; et 
« s'il y avait à Pans des façons que nous ne connussions 
«pas, tu nous enverrais un modèle, surtout pour les poi- 
«gnets. Adieu, adieu! je t'embrasse au front du côté 
«gauche, sur la tempe qui m'appartient exclusivement. 
«Je laisse fautre feuillet pour Agathe, qui m'a promis de 
«ne rien lire de ce que je te dis. Mais pour en être plus 
«sûre, je resterai près d'elle pendant qu'elle t'écrira. Ta 
«sœur qui t'amie. 

« Laure de Rastignac. » 

— Oh ! oui , se dit Eugène , oui , la fortune à tout prix ! 
Des trésors ne payeraient pas ce dévouement. Je voudrais 
leur apporter tous les bonheurs ensemble. Quinze cent 
cinquante francs! se dit-il après une pause. II faut que 
chaque pièce porte coup ! Laure a raison. Nom d'une 
femme ! je n'ai que des chemises de grosse toile. Pour le 
bonheur d'un autre, une jeune fille devient rusée autant 
qu'un voleur. Innocente pour elle et prévoyante pour 
moi, elle est comme l'ange du ciel qui pardonne les 
fautes de la terre sans les comprendre. 

Le monde était à lui ! Déjà son tailleur avait été con- 
voqué, sondé, conquis. En voyant monsieur de Trailles, 
Rastignac avait compris l'influence qu'exercent les tailleurs 
sur la vie des jeunes gens. Hélas ! il n'existe pas de 
moyenne entre ces deux termes : un tailleur est ou un 
ennemi mortel, ou un ami donné par la facture. Eugène 
rencontra dans le sien un homme qui avait compris la 
paternité de son commerce, et qui se considérait comme 
un trait d'union entre le présent et l'avenir des jeunes 
gens. Aussi Rastignac reconnaissant a-t-il fait la fortune 
de cet homme par un de ces mots auxquels il excella 
plus tard. — Je lui connais, disait-il, deux pantalons 



LE PÈRE GORIOT. 32 I 

qui ont fait faire des mariages de vingt mille livres de 
rente. 

Quinze cents francs et des habits à discrétion ! En ce 
moment le pauvre Méridional ne douta plus de rien, et 
descendit au déjeuner avec cet air indéfinissable que 
donne à un jeune homme la possession d'une somme 
quelconque. A l'instant où fargent se ghsse dans la poche 
d'un étudiant, il se dresse en lui-même une colonne fan- 
tastique sur laquelle il s'appuie. Il marche mieux qu'aupa- 
ravant, il se sent un point d'appui pour son levier, il a le 
regard plein, direct, il a les mouvements agiles; la veille, 
humble et timide, il aurait reçu des coups; le lendemain, 
il en donnerait à un premier ministre. Il se passe en lui 
des phénomènes inouïs : il veut tout et peut tout, il désire 
à tort et à travers, il est gai, généreux, expansif. Enfin, 
l'oiseau naguère sans ailes a retrouvé son envergure. L'étu- 
diant sans argent happe un brin de plaisir comme un 
chien qui dérobe un os à travers mille périls, il le casse, 
en suce la moelle, et court encore; mais le jeune homme 
qui fait mouvoir dans son gousset quelques fugitives 
pièces d'or déguste ses jouissances, il les détaille, il s'y 
complaît, il se balance dans le ciel, il ne sait plus ce que 
signifie le mot misère. Paris lui appartient tout entier. Age 
où tout est luisant, où tout scintille et flambe! âge de 
force joyeuse dont personne ne profite, ni fhomme, ni 
la femme ! âge des dettes et des vives craintes qui 
décuplent tous les plaisirs ! Qui n'a pas pratiqué la rive 
gauche de la Seine, entre la rue Saint-Jacques et la rue 
des Saints-Pères, ne connaît rien à la vie humaine! 
— «Ah! si les femmes de Paris savaient! se disait Rasti- 
gnac en dévorant les poires cuites, à un liard la pièce, 
servies par madame Vauquer, elles viendraient se faire 
aimer ici. » En ce moment un facteur des Messageries 
royales se présenta dans la salle à manger, après avoir fait 
sonner la porte à claire-voie. Il demanda monsieur Eugène 
de Rastignac, auquel il tendit deux sacs à prendre, et un 

VI. 21 



322 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

registre à émarger. Rastignac fut alors sanglé comme d'un 
coup de fouet par le regard profond que lui lança Vau- 
trin. 

— Vous aurez de quoi payer des leçons d'armes et des 
séances au tir, lui dit cet homme. 

— Les galions sont arrivés, lui dit madame Vauquer 
en regardant les sacs. 

Mademoiselle Michonneau craignait de jeter les yeux 
sur l'argent, de peur de montrer sa convoitise. 

— Vous avez une bonne mère, dit madame Couture. 

— Monsieur a une bonne mère, répéta Poiret. 

— Oui, la maman s'est saignée, dit Vautrin. Vous 
pourrez maintenant faire vos farces, aller dans le monde, 
y pêcher des dots, et danser avec des comtesses qui ont 
des fleurs de pêcher sur la tête. Mais croyez-moi, jeune 
homme, fréquentez le tir. 

Vautrin fît le geste d'un homme qui vise son adver- 
saire. Rastignac voulut donner pour boire au facteur, et 
ne trouva rien dans sa poche. Vautrin fouilla dans la 
sienne, et jeta vingt sous à l'homme. 

— Vous avez bon crédit, reprit-il en regardant l'étu- 
diant. 

Rastignac fut forcé de le remercier, quoique depuis les 
mots aigrement échangés, le jour où il était revenu de 
chez madame de Beauséant, cet homme lui fût insup- 
portable. Pendant ces huit jours Eugène et Vautrin étaient 
restés silencieusement en présence, et s'observaient l'un 
l'autre. L'étudiant se demandait vainement pourquoi. 
Sans doute les idées se projettent en raison directe de la 
force avec laquelle elles se conçoivent, et vont frapper là 
où le cerveau les envoie, par une loi mathématique com- 
parable à celle qui dirige les bombes au sortir du mortier. 
Divers en sont les eff'ets. S'il est des natures tendres où les 
idées se logent et qu'elles ravagent, il est aussi des natures 
vigoureusement munies, des crânes à remparts d'airain 
sur lesquels les volontés des autres s'aplatissent et tombent 



LE PERE GORIOT. 323 

comme les balles devant une muraille; puis il est encore 
des natures flasques et cotonneuses oii les idées d'autrui 
viennent mourir comme des boulets s'amortissent dans la 
terre molle des redoutes. Rastignac avait une de ces têtes 
pleines de poudre qui sautent au moindre choc. II était 
trop vivacement jeune pour ne pas être accessible à cette 
projection des idées, à cette contagion des sentiments 
dont tant de bizarres phénomènes nous frappent à notre 




insu. Sa vue morale avait la portée lucide de ses jeux de 
lynx. Chacun de ses doubles sens avait cette longueur 
mystérieuse, cette flexibilité d'aller et de retour qui nous 
émerveille chez les gens supérieurs, bretteurs habiles à 
saisir le défaut de toutes les cuirasses. Depuis un mois il 
s'était d'ailleurs développé chez Eugène autant de qualités 
que de défauts. Ses défauts, le monde et l'accomplis- 
sement de ses croissants désirs les lui avaient demandés. 
Parmi ses qualités se trouvait cette vivacité méridionale 
qui fait marcher droit à la difficulté pour la résoudre, et 



324 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

qui ne permet pas à un homme d'outre-Loire de rester 
dans une incertitude quelconque; qualité que les gens du 
Nord nomment un défaut : pour eux, si ce fut l'origine 
de la fortune de Murât, ce fut aussi la cause de sa mort. 
II faudrait conclure de là que quand un Méridional sait 
unir la fourberie du Nord à l'audace d'outre-Loire, il est 
complet et reste roi de Suède. Rastignac ne pouvait donc 
pas demeurer long-temps sous le feu des batteries de 
Vautrin sans savoir si cet homme était son ami ou son 
ennemi. De moment en moment, il lui semblait que ce 
singulier personnage pénétrait ses passions et lisait dans 
son cœur, tandis que chez lui tout était si bien clos qu'il 
semblait avoir la profondeur immobile d'un sphinx qui 
sait, voit tout, et ne dit rien. En se sentant le gousset 
plein, Eugène se mutina. 

— Faites-moi le plaisir d'attendre, dit-il à Vautrin qui 
Se levait pour sortir après avoir savouré les dernières gor- 
gées de son café. 

— Pourquoi ! répondit le quadragénaire en mettant 
son chapeau à larges bords et prenant une canne en fer 
avec laquelle il faisait souvent des mouhnets en homme 
qui n'aurait pas craint d'être assailli par quatre voleurs. 

— Je vais vous rendre, reprit Rastignac qui défit 
promptement un sac et compta cent quarante francs à 
madame Vauquer. Les bons comptes font les bons amis, 
dit-il à la veuve. Nous sommes quittes jusqu'à la Saint- 
Sylvestre. Changez-moi ces cent sous. 

— Les bons amis font les bons comptes, répéta Poiret 
en regardant Vautrin. 

— Voici vingt sous, dit Rastignac en tendant une 
pièce au sphinx en perruque. 

— On dirait que vous avez peur de me devoir quelque 
chose? s'écria Vautrin en plongeant un regard divinateur 
dans l'âme du jeune homme auquel il jeta un de ces sou- 
rires goguenards et diogéniques desquels Eugène avait 
été sur le point de se fâcher cent fois. 



LE FERE GORIOT. 



y 



— Mais... oui, répondit l'étudiant qui tenait ses deux 
sacs à la main et s'était levé pour monter chez lui. 

Vautrin sortait par la porte qui donnait dans le salon, 
et l'étudiant se disposait à s'en aller par celle qui menait 
sur le carré de l'escalier. 

— Savez-vous, monsieur le marquis de Rastigna- 
corama, que ce que vous me dites n'est pas exactement 
poli, dit alors Vautrin en fouettant la porte du salon et 
venant à l'étudiant qui le regarda froidement. 

Rastignac ferma la porte de la salle à manger, en 
emmenant avec lui Vautrin au bas de l'escalier, dans le 
carré qui séparait la salle à manger de la cuisine, oii se 
trouvait une porte pleine donnant sur le jardin, et sur- 
montée d'un long carreau garni de barreaux en fer. Là, 
l'étudiant dit devant Sylvie qui déboucha de sa cuisine : 
— Monsieur Vautrin, je ne suis pas marquis, et je ne 
m'appelle pas Rastignacorama. 

— Ils vont se battre, dit mademoiselle Michonneau 
d'un air indifférent. 

— Se battre ! répéta Poiret. 

— Que non, répondit madame Vauquer en caressant 
sa pile d'écus. 

— Mais les voilà qui vont sous les tilleuls, cria made- 
moiselle Victorine en se levant pour regarder dans le jar- 
din. Ce pauvre jeune homme a pourtant raison. 

— Remontons, ma chère petite, dit madame Couture, 
ces affaires-là ne nous regardent pas. 

Quand madame Couture et Victorine se levèrent, elles 
rencontrèrent, à la porte, la grosse Sylvie qui leur barra 
le passage. 

— Quoi qui n'y a donc? dit-elle. Monsieur Vautrin a 
dit à monsieur Eugène : « Expliquons-nous? » Puis il l'a pris 
par le bras, et les voilà qui marchent dans nos artichauts. 

En ce moment Vautrin parut. — Maman Vauquer, 
dit-il en souriant, ne vous effrayez de rien, je vais essayer 
mes pistolets sous les tilleuls. 



326 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Oh ! monsieur, dit Victorine en joignant les mains, 
pourquoi voulez-vous tuer monsieur Eugène? 

Vautrin fit deux pas en arrière et contempla Victorine, 
— Autre histoire, s'écria-t-il d'une voix railleuse qui fit 
rougir la pauvre fille. II est bien gentil, n'est-ce pas, ce 
jeune homme-là? reprit-il. Vous me donnez une idée. 
Je ferai votre bonheur à tous deux, ma belle enfant. 

Madame Couture avait pris sa pupille par le bras et 
l'avait entrahiée en lui disant à l'oreiIIe : — Mais, Victo- 
rine, vous êtes inconcevable ce matin. 

— Je ne veux pas qu'on tire des coups de pistolet 
chez moi, dit madame Vauquer. N'allez-vous pas effrayer 
tout le voisinage et amener la police, à c't'heure? 

— Allons, du calme, maman Vauquer, répondit Vau- 
trin. Là, là, tout beau, nous irons au tir. II rejoignit Ras- 
tignac, qu'il prit familièrement par le bras : — Quand je 
vous aurais prouvé qu'à trente-cinq pas je mets cinq fois 
de suite ma balle dans un as de pique, lui dit-il, cela ne 
vous ôterait pas votre courage. Vous m'avez l'air d'être un 
peu rageur et vous vous feriez tuer comme un imbécile. 

— Vous reculez, dit Eugène. 

— Ne m'échauffez pas la bile, répondit Vautrin. II ne 
fait pas froid ce matin, venez nous asseoir là-bas, dit-il 
en montrant les sièges peints en vert. Là, personne ne 
nous entendra. J'ai à causer avec vous. Vous êtes un bon 
petit jeune homme auquel je ne veux pas de mal. Je vous 
aime, foi de Tromp... (mille tonnerres!), foi de Vau- 
trin. Pourquoi vous aimé-je, je vous le dirai. En atten- 
dant, je vous connais comme si je vous avais fait, et vais 
vous le prouver. Mettez vos sacs là, reprit-il en lui mon- 
trant la table ronde. 

Rastignac posa son argent sur la table et s'assit en proie 
à une curiosité que développa chez lui au plus haut 
degré le changement soudain opéré dans les manières de 
cet homme, qui, après avoir parlé de le tuer, se posait 
comme son protecteur. 



LE PÈRE GORIOT. 327 

— Vous voudriez bien savoir qui je suis, ce que j'ai 
fait, ou ce que je fais, reprit Vautrin. Vous êtes trop 
curieux, mon petit. Allons, du calme. Vous allez en en- 
tendre bien d'autres! J'ai eu des malheurs. Ecoutez-moi 
d'abord, vous me répondrez après. Voilà ma vie anté- 
rieure en trois mots. Qui suis-je? Vautrin. Que fais-je? 
Ce qui me plaît. Passons. Voulez-vous connaître mon ca- 
ractère? Je suis bon avec ceux qui me font du bien ou 
dont le cœur parle au mien. A ceux-là tout est permis, ils 
peuvent me donner des coups de pied dans les os des 
jambes sans que je leur dise : Prends garde! Mais, nom 
d'une pipe ! je suis méchant comme le diable avec ceux 
qui me tracassent, ou qui ne me reviennent pas. Et il est 
bon de vous apprendre que je me soucie de tuer un 
homme comme de ça! dit-il en lançant un jet de sahve. 
Seulement je m'efforce de le tuer proprement, quand il le 
faut absolument. Je suis ce que vous appelez un artiste. 
J'ai lu les Mémoires de Benvenuto Celhni, tel que vous 
me voyez, et en itahen encore! J'ai appris de cet homme- 
là, qui était un fier luron, à imiter la Providence qui nous 
tue à tort et à travers, et à aimer le beau partout où il se 
trouve. N'est-ce pas d'ailleurs une belle partie à jouer que 
d'être seul contre tous les hommes et d'avoir la chance ? 
J'ai bien réfléchi à la constitution actuelle de votre 
désordre social. Mon petit, le duel est un jeu d'enfant, 
une sottise. Quand de deux hommes vivants fun doit 
disparaître, il faut être imbécile pour s'en remettre au 
hasard. Le duel? croix ou pile! voilà. Je mets cinq balles 
de suite dans un as de pique en renfonçant chaque nou- 
velle balle sur l'autre, et à trente-cinq pas encore! quand 
on est doué de ce petit talent-Ià, Ton peut se croire sûr 
d'abattre son homme. Eh ! bien, j'ai tiré sur un homme à 
vingt pas, je l'ai manqué. Le drôle n'avait jamais manié 
de sa vie un pistolet. Tenez ! dit cet homme extraor- 
dinaire en défaisant son gilet et montrant sa poitrine velue 
comme le dos d'un ours, mais garnie d'un crin fauve qui 



328 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

causait une sorte de dégoût mêlé d'effroi, ce blanc-bec 
m'a roussi le poil, ajouta-t-il en mettant le doigt de Rasti- 
gnac sur un trou qu'il avait au sein. Mais dans ce temps-là 
j'étais un enfant, j'avais votre âge, vingt et un an. Je 
croyais encore à quelque chose, à l'amour d'une femme, 
un tas de bêtises dans lesquelles vous allez vous embar- 
bouiller. Nous nous serions battus, pas vrai? Vous auriez 
pu me tuer. Supposez que je sois en terre, oij senez- 
vous? II faudrait décamper, aller en Suisse, manger 
l'argent de papa, qui n'en a guère. Je vais vous éclairer, 
moi, la position dans laquelle vous êtes; mais je vais le 
faire avec la supériorité d'un homme qui, après avoir exa- 
miné les choses d'ici-bas, a vu qu'il n'y avait que deux 
partis à prendre : ou une stupide obéissance ou la révolte. 
Je n'obéis à rien, est-ce clair? Savez-vous ce qu'il vous 
faut, à vous, au train dont vous allez? un million, et 
promptement; sans quoi, avec notre petite tête, nous 
pourrions aller .flâner dans les filets de Saint-CIoud, pour 
voir s'il y a un Etre-Suprême. Ce million, je vais vous le 
donner. II fit une pause en regardant Eugène. — Ah ! ah ! 
vous faites meilleure mine à votre petit papa Vautrin. En 
entendant ce mot-là, vous êtes comme une jeune fille à qui 
l'on dit : «A ce soir», et qui se toilette en se pourléchant 
comme un chat qui boit du lait. A la bonne heure. Allons 
donc! A nous deux! Voici votre compte, jeune homme. 
Nous avons, là-bas, papa, maman, grand'tante, deux 
sœurs (dix-huit et dix-sept ans), deux petits frères 
(quinze et dix ans), voilà le contrôle de l'équipage. La 
tante élève vos sœurs. Le curé vient apprendre le latin 
aux deux frères. La famille mange plus de bouillie de 
marrons que de pain blanc, le papa ménage ses culottes, 
maman se donne à peine une robe d'hiver et une robe 
d'été, nos sœurs font comme elles peuvent. Je sais tout, 
j'ai été dans le Midi. Les choses sont comme cela chez 
vous, si l'on vous envoie douze cents francs par an, et 
que votre terrine ne rapporte que trois mille francs. Nous 



LE PERE GORIOT. 329 

avons une cuisinière et un domestique, il faut garder le 
décorum, papa est baron. Quant à nous, nous avons de 
l'ambition, nous avons les Beauséant pour alliés et nous 
allons à pied, nous voulons la fortune et nous n'avons 
pas le sou, nous mangeons les ratatouilles de maman Vau- 
quer et nous aimons les beaux dîners du faubourg Saint- 
Germam, nous couchons sur un grabat et nous voulons 
un hôtel ! Je ne blâme pas vos vouloirs. Avoir de l'am- 
bition, mon petit cœur, ce n'est pas donné à tout le 
monde. Demandez aux femmes quels hommes elles 
recherchent, les ambitieux. Les ambitieux ont les reins 
plus forts, le sang plus riche en fer, le cœur plus chaud 
que ceux des autres hommes. Et la femme se trouve si 
heureuse et si belle aux heures oii elle est forte, qu'elle 
préfère à tous les hommes celui dont la force est énorme, 
fût-elle en danger d'être brisée par lui. Je fais l'inventaire 
de vos désirs afin de vous poser la question. Cette ques- 
tion, la voici. Nous avons une faim de loup, nos que- 
nottes sont incisives, comment nous y prendrons-nous 
pour approvisionner la marmite? Nous avons d'abord le 
Code à manger, ce n'est pas amusant, et ça n'apprend 
rien; mais il le faut. Soit. Nous nous faisons avocat pour 
devenir président d'une cour d'assises, envoyer les 
pauvres diables qui valent mieux que nous avec T. F. 
sur fépaule, afin de prouver aux riches qu'ils peuvent 
dormir tranquillement. Ce n'est pas drôle, et puis c'est 
long. D'abord, deux années à droguer dans Paris, à 
regarder, sans y toucher, les nanans dont nous sommes 
friands. C'est fatigant de désirer toujours sans jamais se 
satisfaire. Si vous étiez pâle et de la nature des mol- 
lusques, vous n'auriez rien à craindre; mais nous avons 
le sang fiévreux des lions et un appétit à faire vingt sot- 
tises par jour. Vous succomberez donc à ce supplice, le 
plus horrible que nous ayons aperçu dans fenfer du bon 
Dieu. Admettons que vous soyez sage, que vous buviez 
du lait et que vous fassiez des élégies; il faudra, généreux 



3 30 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

comme vous l'êtes, commencer, après bien des ennuis 
et des privations à rendre un chien enragé, par devenir 
le substitut de quelque drôle, dans un trou de ville où le 
gouvernement vous jettera mille francs d'appointements , 
comme on jette une soupe à un dogue de boucher. Aboie 
après les voleurs, plaide pour le riche, fais guillotiner des 
gens de cœur. Bien obhgé ! Si vous n'avez pas de pro- 
tections, vous pourrirez dans votre tribunal de provmce. 
Vers trente ans, vous serez juge à douze cents francs par 
an, si vous n'avez pas encore jeté la robe aux orties. 
Quand vous aurez atteint la quarantaine, vous épouserez 
quelque fille de meunier, riche d'environ six mille livres 
de rente. Merci. Ayez des protections, vous serez procu- 
reur du roi à trente ans, avec mille écus d'appointements, 
et vous épouserez la fille du maire. Si vous faites quel- 
ques-unes de ces petites bassesses politiques, comme de 
lire sur un bulletin Villèle au lieu de Manuel* (ça rime, 
ça met la conscience en repos), vous serez, à quarante ans, 
procureur-général, et pourrez devenir député. Remar- 
quez, mon cher enfant, que nous aurons fait des accrocs 
à notre petite conscience, que nous aurons eu vingt ans 
d'ennuis, de misères secrètes, et que nos sœurs auront 
coiffé sainte Catherine. J'ai l'honneur de vous faire obser- 
ver de plus qu'il n'y a que vingt procureurs-généraux en 
France, et que vous êtes vingt mille aspirants au grade, 
parmi lesquels il se rencontre des farceurs qui vendraient 
leur famille pour monter d'un cran. Si le métier vous dé- 
goûte, voyons autre chose. Le baron de Rastignac veut-il 
être avocat? Oh! joli. II faut pâtir pendant dix ans, 
dépenser mille francs par mois, avoir une bibliothèque, 
un cabinet, aller dans le monde, baiser la robe d'un avoué 
pour avoir des causes, balayer le palais avec sa langue. Si 
ce métier vous menait à bien, je ne dirais pas non; mais 
trouvez-moi dans Paris cinq avocats qui, à cinquante ans, 
gagnent plus de cinquante mille francs par an? Bah ! plu- 
tôt que de m'amoindrir ainsi l'âme, j'aimerais mieux me 



LE PERE GORIOT. ^^ I 

faire corsaire. D'ailleurs, où prendre des écus? Tout ça 
n'est pas gai. Nous avons une ressource dans la dot d'une 
femme. Voulez -vous vous marier? ce sera vous mettre 
une pierre au cou; puis, si vous vous mariez pour de 
l'argent, que deviennent nos sentiments d'honneur, notre 
noblesse ! Autant commencer aujourd'hui votre révolte 
contre les conventions humaines. Ce ne serait rien que 
se coucher comme un serpent devant une femme, lécher 
les pieds de la mère, faire des bassesses à dégoûter une 
truie, pouah! si vous trouviez au moins le bonheur. Mais 
vous serez malheureux comme les pierres d'égout avec 
une femme que vous aurez épousée ainsi. Vaut encore 
mieux guerroyer avec les hommes que de lutter avec sa 
femme. Voilà le carrefour de la vie, jeune homme, choi- 
sissez. Vous avez déjà choisi : vous êtes allé chez notre 
cousin de Beauséant, et vous y avez flairé le luxe. Vous 
êtes allé chez madame de Restaud, la fille du père Goriot, 
et vous y avez flairé la Parisienne. Ce jour-là vous êtes 
revenu avec un mot écrit sur votre front, et que j'ai bien 
su lire : Parvenir! parvenir à tout prix. Bravo! ai-je dit, 
voilà un gaillard qui me va. Il vous a fallu de l'argent. 
Où en prendre? Vous avez saigné vos sœurs. Tous les 
frères ^ouenf plus ou moins leurs sœurs. Vos quinze cents 
francs arrachés. Dieu sait comme! dans un pays où Ton 
trouve plus de châtaignes que de pièces de cent sous, 
vont filer comme des soldats à la maraude. Après, que 
ferez-vous? vous travaillerez? Le travail, compris comme 
vous le comprenez en ce moment, donne, dans les vieux 
jours un appartement chez maman Vauquer, à des gars 
de la force de Poiret. Une rapide fortune est le problème 
que se proposent de résoudre en ce moment cinquante 
mille jeunes gens qui se trouvent tous dans votre position. 
Vous êtes une unité de ce nombre-là. Jugez des efforts 
que vous avez à faire et de facharnement du combat. 11 
faut vous manger les uns les autres comme des araignées 
dans un pot, attendu qu'il n'y a pas cinquante mille 



3 3 2. SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

bonnes places. Savez-vous comment on fait son chemin 
ici? par l'éclat du génie ou par l'adresse de la cor- 
ruption. H faut entrer dans cette masse d'hommes comme 
un boulet de canon, ou s'y glisser comme une peste. 
L'honnêteté ne sert à rien. L'on plie sous le pouvoir du 
génie, on le hait, on tâche de le calomnier, parce qu'il 
prend sans partager; mais on phe s'il persiste; en un 
mot, on l'adore à genoux quand on n'a pas pu l'enterrer 
sous la boue. La corruption est en force, le talent est 
rare. Ainsi, la corruption est l'arme de la médiocrité qui 
abonde, et vous en sentirez partout la pointe. Vous verrez 
des femmes dont les maris ont six mille francs d'appoin- 
tements pour tout potage, et qui dépensent plus de 
dix mille francs à leur toilette. Vous verrez des employés 
à douze cents francs acheter des terres. Vous verrez des 
femmes se prostituer pour aller dans la voiture du fils 
d'un pair de France, qui peut courir à Longchamps sur 
la chaussée du milieu. Vous avez vu le pauvre bêta de 
père Goriot obligé de payer la lettre de change endossée 
par sa fille, dont le mari a cinquante mille livres de 
rente. Je vous défie de faire deux pas dans Paris sans 
rencontrer des manigances infernales. Je panerais ma 
tête contre un pied de cette salade que vous donnerez 
dans un guêpier chez la première femme qui vous plaira, 
fût-elle riche, belle et jeune. Toutes sont bricolées par 
les lois, en guerre avec leurs maris à propos de tout. Je 
n'en finirais pas s'il fallait vous expliquer les trafics qui 
se font pour des amants, pour des chiffons, pour des 
enfants, pour le ménage ou pour la vanité, rarement par 
vertu, soyez-en sûr. Aussi l'honnête homme est-il l'en- 
nemi commun. Mais que croyez-vous que soit l'honnête 
homme? A Paris, l'honnête homme est celui qui se tait, 
et refuse de partager. Je ne vous parle pas de ces pauvres 
ilotes qui partout font la besogne sans être jamais récom- 
pensés de leurs travaux, et que je nomme la confrérie 
des savates du bon Dieu. Certes, là est la vertu dans 



LE PÈRE GORIOT. 333 

toute la fleur de sa bêtise, mais là est la misère. Je vois 
d'ici la grimace de ces braves gens si Dieu nous faisait la 
mauvaise plaisanterie de s'absenter au jugement dernier. 
Si donc vous voulez promptement la fortune, il faut être 
déjà riche ou le paraître. Pour s'enrichir, il s'agit ici de 
jouer de grands coups; autrement on carotte, et votre 
serviteur. Si dans les cent professions que vous pouvez 
embrasser, il se rencontre dix hommes qui réussissent 
vite, le pubhc les appelle des voleurs. Tirez vos con- 
ckisions. Voilà la vie telle qu'elle est. Ça n'est pas plus 
beau que la cuisine, ça pue tout autant, et il faut se salir 
les mains si l'on veut fricoter; sachez seulement vous bien 
débarbouiller : là est toute la morale de notre époque. Si 
je vous parle ainsi du monde, il m'en a donné le droit, je 
le connais. Croyez-vous que je le blâme? du tout. 11 a 
toujours été ainsi. Les moralistes ne le changeront jamais. 
L'homme est imparfait. 11 est parfois plus ou moins hypo- 
crite, et les niais disent alors qu'il a ou n'a pas de mœurs. 
Je n'accuse pas les riches en faveur du peuple : l'homme 
est le même en haut, en bas, au milieu. 11 se rencontre 
par chaque million de ce haut bétail dix lurons qui se 
mettent au-dessus de tout, même des lois; j'en suis. Vous, 
si vous êtes un homme supérieur, allez en droite ligne et 
la tête haute. Mais il faudra lutter contre l'envie, la calom- 
nie, la médiocrité, contre tout le monde. Napoléon a ren- 
contré un ministre de la guerre qui s'appelait Aubry*, et 
qui a failli l'envoyer aux colonies. Tâtez-vous ! Voyez si 
vous pourrez vous lever tous les matins avec plus de 
volonté que vous n'en aviez la veille. Dans ces conjonc- 
tures, je vais vous faire une proposition que personne ne 
refuserait. Ecoutez bien. Moi, voyez-vous, j'ai une idée. 
Mon idée est d'aller vivre de la vie patriarcale au milieu 
d'un ^grand domaine, cent mille arpents, par exemple, 
aux Etats-Unis, dans le sud. Je veux m'y faire planteur, 
avoir des esclaves, gagner quelques bons petits millions 
à vendre mes bœufs, mon tabac, mes bois, en vivant 



3 34 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

comme un souverain, en faisant mes volontés, en menant 
une vie qu'on ne conçoit pas ici, où l'on se tapit dans un 
terrier de plâtre. Je suis un grand poëte. Mes poésies, je 
ne les écris pas : elles consistent en actions et en sen- 
timents. Je possède en ce moment cinquante mille francs 
qui me donneraient à peine quarante nègres. J'ai besoin 
de deux cent mille francs, parce que je veux deux cents 
nègres, afin de satisfaire mon goût pour la vie patriarcale. 
Des nègres, vojez-vous? c'est des enfants tout venus dont 
on fait ce qu'on veut, sans qu'un curieux de procureur du 
roi arrive vous en demander compte. Avec ce capital 
noir, en dix ans j'aurai trois ou quatre millions. Si je 
réussis, personne ne me demandera : « Qui es-tu?» Je serai 
monsieur Quatre-Millions, citoyen des Etat-Unis. J'aurai 
cinquante ans, je ne serai pas encore pourri, je m'amuserai 
à ma façon. En deux mots, si je vous procure une dot 
d'un million, me donnerez-vous deux cent mille francs? 
Vingt pour cent de commission, hein! est-ce trop cher? 
Vous vous ferez aimer de votre petite femme. Une fois 
marié, vous manifesterez des inquiétudes, des remords, 
vous ferez le triste pendant quinze jours. Une nuit, après 
quelques singeries, vous déclarerez, entre deux baisers, 
deux cent mille francs de dettes à votre femme, en lui di- 
sant : « Mon amour ! » Ce vaudeville est joué tous les jours 
par les jeunes gens les plus distingués. Une jeune femme 
ne refuse pas sa bourse à celui qui lui prend le cœur. 
Crojez-vous que vous y perdrez? Non. Vous trouverez 
le moyen de regagner vos deux cent mille francs dans 
une affaire. Avec votre argent et votre esprit, vous amas- 
serez une fortune aussi considérable que vous pourrez la 
souhaiter. Ergo vous aurez fait, en six mois de temps, 
votre bonheur, celui d'une femme aimable et celui de 
votre papa Vautrin, sans compter celui de votre famille 
qui souffle dans ses doigts, l'hiver, faute de bois. Ne vous 
étonnez ni de ce que je vous propose, ni de ce que je 
vous demande! Sur soixante beaux mariages qui ont lieu 



LE PERE GORIOT. 33 5 

dans Paris, il y en a quarante-sept qui donnent lieu à des 
marchés semblables. La Chambre des Notaires a forcé 
monsieur... 

— Que faut-il que je fasse? dit avidement Rastignac 
en interrompant Vautrin. 

— Presque rien, répondit cet homme en laissant 
échapper un mouvement de joie semblable à la sourde 
expression d'un pêcheur qui sent un poisson au bout de 
sa hgne. Ecoutez-moi bien ! Le cœur d'une pauvre fille 
malheureuse et misérable est l'éponge la plus avide à se 
remphr d'amour, une éponge sèche qui se dilate aussitôt 
qu'il y tombe une goutte de sentiment. Faire la cour à 
une jeune personne qui se rencontre dans des conditions 
de sohtude, de désespoir et de pauvreté sans qu'elle se 
doute de sa fortune à venir! dam ! c'est quinte et quatorze 
en main, c'est connaître les numéros à la loterie, c'est 
jouer sur les rentes en sachant les nouvelles. Vous 
construisez sur pilotis un mariage indestructible. Viennent 
des millions à cette jeune fille, elle vous les jettera aux 
pieds, comme si c'était des cailloux. «Prends, mon bien- 
aimé ! Prends, Adolphe ! Alfred ! Prends, Eugène ! » 
dira-t-elle si Adolphe, Alfred ou Eugène ont eu le bon 
esprit de se sacrifier pour elle. Ce que j'entends par des 
sacrifices, c'est vendre un vieil habit afin d'aller au 
Cadran-Bleu manger ensemble des croûtes aux cham- 
pignons; de là, le soir, à l'Ambigu-Comique; c'est mettre 
sa montre au Mont-de-Piété, pour lui donner un châle. Je 
ne vous parle pas du gribouillage de l'amour ni des fari- 
boles auxquelles tiennent tant les femmes, comme, par 
exemple, de répandre des gouttes d'eau sur le papier à 
lettre en manière de larmes quand on est loin d'elles : vous 
m'avez l'air de connaître parfaitement l'argot du cœur. 
Paris, voyez-vous, c'est comme une forêt du Nouveau- 
Monde, oii s'agitent vingt espèces de peuplades sauvages, 
les Illinois, les Hurons, qui vivent du produit que 
donnent les différentes chasses sociales; vous êtes un 



3 3^ SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

chasseur de millions. Pour les prendre, vous usez de 
pièges, de pipeaux, d'appeaux. Il y a plusieurs manières 
de chasser. Les uns chassent à la dot; les autres chassent 
à la hquidation; ceux-ci pèchent des consciences, ceux-là 
vendent leurs abonnés pieds et poings hés. Celui qui 
revient avec sa gibecière bien garnie est salué, fêté, reçu 
dans la bonne société. Rendons justice à ce sol hospi- 
taher, vous avez affaire à la ville la plus complaisante qui 
soit dans le monde. Si les fières aristocraties de toutes les 
capitales de l'Europe refusent d'admettre dans leurs rangs 
un millionnaire infâme. Pans lui tend les bras, court à 
ses fêtes, mange ses dîners et trinque avec son infamie. 

— Mais où trouver une fille? dit Eugène. 

— Elle est à vous, devant vous! 

— Mademoiselle Victorine? 

— Juste ! 

— Eh! comment? 

— Elle vous aime déjà, votre petite baronne de Rasti- 
gnac! 

— Elle n'a pas un sou, reprit Eugène étonné. 

— Ah! nous y voilà. Encore deux mots, dit Vautrin, 
et tout s'éclaircira. Le père Taillefer est un vieux coquin 
qui passe pour avoir assassiné l'un de ses amis pendant la 
Révolution. C'est un de mes gaillards qui ont de findé- 
pendance dans les opinions. 11 est banquier, principal asso- 
cié de la maison Frédéric Taillefer et compagnie. 11 a un 
fils unique, auquel il veut laisser son bien, au détriment 
de Victorine. Moi, je n'aime pas ces injustices-là. Je suis 
comme don Quichotte, j'aime à prendre la défense du 
faible contre le fort. Si la volonté de Dieu était de lui re- 
tirer son fils, Taillefer reprendrait sa fille; il voudrait un 
héritier quelconque, une bêtise qui est dans la nature, et 
il ne peut plus avoir d'enfants, je le sais. Victorine est 
douce et gentille, elle aura bientôt entortillé son père, et 
le fera tourner comme une toupie d'Allemagne avec le 
fouet du sentiment! Elle sera trop sensible à votre amour 



LE PERE GORIOT. 3 37 

pour VOUS oublier, vous l'épouserez. Moi, je me charge 
du rôle de la Providence, je ferai vouloir le bon Dieu. J'ai 
un ami pour qui je me suis dévoué, un colonel de l'armée 
de la Loire* qui vient d'être employé dans la garde royale. 
II écoute mes avis, et s'est fait ultra- royaliste : ce n'est pas 
un de ces imbéciles qui tiennent à leurs opinions. Si j'ai 
encore un conseil à vous donner, mon ange, c'est de ne 
pas plus tenir à vos opinions qu'à vos paroles. Quand on 
vous les demandera, vendez-les. Un homme qui se vante 
de ne jamais changer d'opinion est un homme qui se 
charge d'aller toujours en ligne droite, un niais qui croit 
à l'infaillibilité. II n'y a pas de principes, il n'y a que de^ 
événements; il n'y a pas de lois, il n'y a que des circon- 
stances : l'homme supérieur épouse les événements et les 
circonstances pour les conduire. S'il y avait des principes 
et des lois fixes, les peuples n'en changeraient pas comme 
nous changeons de chemises. L'homme n'est pas tenu 
d'être plus sage que toute une nation. L'homme qui a 
rendu le moins de services à la France est un fétiche vé- 
néré pour avoir toujours vu en rouge, il est tout au plus 
bon à mettre au Conservatoire, parmi les machines, en 
l'étiquetant La Fayette ; tandis que le prince auquel cha- 
cun lance sa pierre, et qui méprise assez l'humanité pour 
lui cracher au visage autant de serments qu'elle en de- 
mande, a empêché le partage de la France au congrès de 
Vienne* : on lui doit des couronnes, on lui jette de la 
boue. Oh! je connais les affaires, moi! j'ai les secrets de 
bien des hommes ! Suffit. J'aurai une opinion inébranlable 
le jour où j'aurai rencontré trois têtes d'accord sur fem- 
ploi d'un principe, et j'attendrai long-temps! L'on ne 
trouve pas dans les tribunaux trois juges qui aient le même 
avis sur un article de loi. Je reviens à mon homme. II re- 
mettrait Jésus-Christ en croix si je le lui disais. Sur un seul 
mot de son papa Vautrin, il cherchera querelle à ce drôle 
qui n'envoie pas seulement cent sous à sa pauvre sœur, 
et... Ici Vautrin se leva, se mit en garde, et fit le mouve- 



VI. 



338 SCÈ^ES DE LA VIE PRIVEE. 

ment d'un maître d'armes qui se fend. — Et, à l'ombre! 
ajouta-t-il. 

— duelle horreur! dit Eugène. Vous voulez plaisan- 
ter, monsieur Vautrin? 

— Là, là, là, du calme, reprit cet homme. Ne faites 
pas l'enfant : cependant, si cela peut vous amuser, cour- 
roucez-vous, emportez-vous! Dites que je suis un infâme, 
un scélérat, un coquin, un bandit, mais ne m'appelez ni 
escroc, ni espion! Allez, dites, lâchez votre bordée! Je 
vous pardonne, c'est si naturel à votre âge ! J'ai été comme 
ça, moi! Seulement, réfléchissez. Vous ferez pis quelque 
jour. Vous irez coqueter chez quelque johe femme et 
vous recevrez de fargent. Vous y avez pensé! dit Vau- 
trin ; car, comment réussirez-vous, si vous n'escomptez 
pas votre amour? La vertu, mon cher étudiant, ne se 
scinde pas : elle est ou n'est pas. On nous parle de faire 
pénitence de nos fautes. Encore un joh système que celui 
en vertu duquel on est quitte d'un crime avec un acte de 
contrition ! Séduire une femme pour arriver à vous poser 
sur tel bâton de l'échelle sociale, jeter la zizanie entre les 
enfants d'une famille, enfin toutes les infamies qui se 
pratiquent sous le manteau d'une cheminée ou autrement 
dans un but de plaisir ou d'intérêt personnel, croyez-vous 
que ce soient des actes de foi, d'espérance et de chanté? 
Pourquoi deux mois de prison au dandy qui, dans une 
nuit, ôte à un enfant la moitié de sa fortune, et pourquoi 
le bagne au pauvre diable qui vole un billet de mille 
francs avec les circonstances aggravantes ? Voilà vos lois. 
Il n'y a pas un article qui n'arrive à l'absurde. L'homme 
en gants et à paroles jaun-es a commis des assassinats où 
l'on ne verse pas de sang, mais on l'on en donne; l'assas- 
sin a ouvert une porte avec un monseigneur : deux choses 
nocturnes ! Entre ce que je vous propose et ce que vous 
ferez un jour, il n'y a que le sang de moins. Vous croyez 
à quelque chose de fixe dans ce monde-là ! Méprisez donc 
les hommes, et voyez les mailles par où l'on peut passer 



LE PERE GORIOT. ^^c^ 

à travers le réseau du Code. Le secret des grandes for- 
tunes sans cause apparente est un crime oublié, parce 
<ju'il a été proprement fait. 

— Silence, monsieur, je ne veux pas en entendre da- 
vantage, vous me feriez douter de moi-même. En ce mo- 
ment le sentiment est toute ma science. 

— A votre aise, bel enfant. Je vous croyais plus fort, 
•dit Vautrin, je ne vous dirai plus rien. Un dernier mot, 
■cependant. II regarda fixement l'étudiant : Vous avez mon 
secret, lui dit-il. 

— Un jeune homme qui vous refuse saura bien l'ou- 
blier. 

— Vous avez bien dit cela, ça me fait plaisir. Un 
autre, voyez-vous, sera moins scrupuleux. Souvenez-vous 
de ce que je veux faire pour vous. Je vous donne quinze 
jours. C'est à prendre ou à laisser. 

— Quelle tète de fer a donc cet homme ! se dit Rasti- 
gnac en voyant Vautrin s'en aller tranquillement, sa canne 
50US le bras. II m'a dit crûment ce que madame de Beau- 
séant me disait en y mettant des formes. II me déchirait 
le cœur avec des griffes d'acier. Pourquoi veux-je aller 
chez madame de Nucingen? II a deviné mes motifs aus- 
sitôt que je les ai conçus. En deux mots, ce brigand m'a 
dit plus de choses sur la vertu que ne m'en ont dit les 
hommes et les livres. Si la vertu ne souffre pas de capitu- 
lation, j'ai donc volé mes sœurs? dit-il en jetant le sac sur 
Ja table. II s'assit, et resta là plongé dans une étourdis- 
sante méditation. — Etre fidèle à la vertu, martyre su- 
blime ! Bah ! tout le monde croit à la vertu ; mais qui est 
vertueux? Les peuples ont la liberté pour idole; mais où 
«st sur la terre un peuple libre? Ma jeunesse est encore 
bleue comme un ciel sans nuage : vouloir être grand ou 
riche, n'est-ce pas se résoudre à mentir, plier, ramper, se 
redresser, flatter, dissimuler? n'est-ce pas consentir à se 
faire le valet de ceux qui ont menti, plié, rampé? Avant 
-d'être leur complice, il faut les servir. Eh! bien, non. Je 



34o SCÈiNES DE LA VIE PRIVEE. 

veux travailler noblement, saintement; je veux travailler 
Jour et nuit, ne devoir ma fortune qu'à mon labeur. Ce 
sera la plus lente des fortunes, mais chaque Jour ma tête 
reposera sur mon oreiller sans une pensée mauvaise. Qu'y 
a-t-il de plus beau que de contempler sa vie et de la trou- 
ver pure comme un lis? Moi et la vie, nous sommes 
comme un Jeune homme et sa fiancée. Vautrin m'a fait 
voir ce qui arrive après dix ans de mariage. Diable ! ma 
tête se perd. Je ne veux penser à rien, le cœur est un bon 
CTuide. 

Eugène fut tiré de sa rêverie par la voix de la grosse 
Sylvie, qui lui annonça son tailleur, devant lequel il se 
présenta, tenant à la main ses deux sacs d'argent, et il ne 
fut pas fâché de cette circonstance. Quand il eut essayé 
ses habits du soir, il remit sa nouvelle toilette du matin, 
qui le métamorphosait complètement. — Je vaux bien 
monsieur de Trailles, se dit-il. Enfin J'ai l'air d'un gentil- 
homme ! 

• — Monsieur, dit le père Goriot en entrant chez Eu- 
gène, vous m'avez demandé si Je connaissais les maisons 
où va madame de Nucingen? 

— Oui! 

— Eh! bien, elle va lundi prochain au bal du maré- 
chal Carigliano. Si vous pouvez y être, vous me direz si 
mes deux filles se sont bien amusées, comment elles 
seront mises, enfin tout. 

— Commçnt avez-vous su cela, mon bon père Go- 
riot ? dit Eugène en le faisant asseoir à son feu. 

— Sa femme de chambre me l'a dit. Je sais tout ce 
qu'elles font par Thérèse et par Constance, reprit-il d'un 
air Joyeux. Le vieillard ressemblait à un amant encore 
assez Jeune pour être heureux d'un stratagème qui le met 
en communication avec sa maîtresse sans qu'elle puisse 
s'en douter. — Vous les verrez, vous! dit-il en exprimant 
avec naïveté une douloureuse envie. 

— Je ne sais pas, répondit Eugène. Je vais aller chez 



LE PÈRE GORIOT. 34 I 

madame de Beauséant lui demander si elle peut me pré- 
senter à la maréchale. Eugène pensait avec une sorte de 
joie intérieure à se montrer chez la vicomtesse mis comme 
il le serait désormais. Ce que les moralistes nomment les 
abîmes du cœur humain sont uniquement les décevantes 
pensées, les involontaires mouvements de l'intérêt per- 
sonnel. Ces péripéties, le sujet de tant de déclamations, 
ces retours soudains sont des calculs faits au profit de nos 
jouissances. En se voyant bien mis, bien ganté, bien botté, 
Rastignac oublia sa vertueuse résolution, La jeunesse n'ose 
pas se regarder au miroir de la conscience quand elle 
verse du côté de l'injustice, tandis que l'âge mûr s'y est 
vu : là gît toute la différence entre ces deux phases de la 
vie. Depuis quelques jours les deux voisins, Eugène et le 
père Goriot, étaient devenus bons amis. Leur secrète ami- 
tié tenait aux raisons psychologiques qui avaient engendré 
des sentiments contraires entre Vautrin et l'étudiant. Le 
hardi philosophe qui voudra constater les effets de nos 
sentiments dans le monde physique trouvera sans doute 
plus d'une preuve de leur effective matérialité dans les 
rapports qu'ils créent entre nous et les animaux. Quel 
physiognomoniste est plus prompt à deviner un carac- 
tère qu'un chien l'est à savoir si un inconnu l'aime ou ne 
l'aime pas? Les atomes crochus, expression proverbiale 
dont chacun se sert, sont un de ces faits qui restent dans 
les langages pour démentir les niaiseries philosophiques 
dont s'occupent ceux qui aiment à vanner les épluchures 
des mots primitifs. On se sent aimé. Le sentiment s'em- 
preint en toutes choses et traverse les espaces. Une lettre 
est une âme, elle est un si fidèle écho de la voix qui parle 
que les esprits délicats la comptent parmi les plus riches 
trésors de l'amour. Le père Goriot, que son sentiment 
irréfléchi élevait jusqu'au sublime de la nature canine, 
avait flairé la compassion, l'admirative bonté, les sympa- 
thies juvéniles qui s'étaient émues pour lui dans le cœur 
de l'étudiant. Cependant cette union naissante n'avait en- 



342 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

core amené aucune confidence. Si Eugène avait manifesté 
le désir de voir madame de Nucingen, ce n'était pas qu'ii 
comptât sur le vieillard pour être introduit par lui chez 
elle ; mais il espérait qu'une indiscrétion pourrait le bien 
servir. Le père Goriot ne lui avait parlé de ses filles qu'à 
propos de ce qu'il s'était permis d'en dire publiquement 
le jour de ses deux visites. — Mon cher monsieur, lui 
avait-il dit le lendemain, comment avez-vous pu croire 
que madame de Restaud vous en ait voulu d'avoir pro- 
noncé mon nom? Mes deux filles m'aiment bien. Je suis 
un heureux père. Seulement, mes deux gendres se sont 
mal conduits envers moi. Je n'ai pas voulu faire souffrir 
ces chères créatures de mes dissensions avec leurs maris, 
et J'ai préféré les voir en secret. Ce mystère me donne 
mille jouissances que ne comprennent pas les autres pères 
qui peuvent voir leurs filles quand ils veulent. Moi, je ne 
le peux pas, comprenez-vous? Alors je vais, quand il fait 
beau, dans les Champs-Elysées, après avoir demandé aux 
femmes de chambre si mes filles sortent. Je les attends 
au passage, le cœur me bat quand les voitures arrivent, 
je les admire dans leur toilette, elles me jettent en pas- 
sant un petit rire qui me dore la nature comme s'il y 
tombait un rayon de quelque beau soleil. Et je reste, 
elles doivent revenir. Je les vois encore! l'air leur a fait 
du bien, elles sont roses. J'entends dire autour de moi : 
Voilà une belle femme ! Ça me réjouit le cœur. N'est-ce 
pas mon sang! J'aime les chevaux qui les traînent, et je 
voudrais être le petit chien qu'elles ont sur leurs genoux. 
Je vis de leurs plaisirs. Chacun a sa façon d'aimer, la 
mienne ne fait pourtant de mal à personne, pourquoi le 
monde s'ocçupe-t-il de moi ? Je suis heureux à ma ma- 
nière. Est-ce contre les lois que j'aille voir mes filles, le 
soir, au moment où elles sortent de leurs maisons pour 
se rendre au bal? Quel chagrin pour moi si j'arrive trop 
tard, et qu'on me dise : Madame est sortie. Un soir j'ai 
attendu jusqu'à trois heures du matin pour voir Nasie, 



LE PÈRE GORIOT. ^43 

que je n'avais pas vue depuis deux jours. J'ai manque 
crever d'aise! Je vous en prie, ne parlez de moi que pour 
dire combien mes filles sont bonnes. Elles veulent me 
combler de toutes sortes de cadeaux; je les en empêche, 
je leur dis : «Gardez donc votre argent! QjLie voulez-vous 
que j'en fasse? Il ne me faut rien.» En effet, mon cher 
monsieur, que suis-je? un méchant cadavre dont l'âme 
est partout où sont mes filles. Quand vous aurez vu ma- 




dame de Nucmgen, vous me direz celle des deux que 
vous préférez, dit le bonhomme après un moment de 
silence en voyant Eugène qui se disposait à partir pour 
aller se promener aux Tuileries en attendant l'heure de 
se présenter chez madame de Beauséant. 

Cette promenade fut fatale à l'étudiant. Quelques 
femmes le remarquèrent. Il était si beau, si jeune, et 
d'une élégance de si bon goût! En se voyant l'objet d'une 
attention presque admirative, il ne pensa plus à ses sœurs 
ni à sa tante dépouillées, ni à ses vertueuses répugnances. 
II avait vu passer au-dessus de sa tête ce démon qu'il est 



344 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

si facile de prendre pour un ange, ce Satan aux ailes dia- 
prées, qui sème des rubis, qui jette ses flèches d'or au 
front des palais, empourpre les femmes, revêt d'un sot 
éclat les trônes, si simples dans leur origine; il avait 
écouté le dieu de cette vanité crépitante dont le clinquant 
nous semble être un symbole de puissance. La parole de 
Vautrin, quelque cynique qu'elle fût, s'était logée dans 
son cœur comme dans le souvenir d'une vierge se grave 
le profil Ignoble d'une vieille marchande à la toilette, qui 
lui a dit : « Or et amour à flots ! » Après avoir indolem- 
ment flâné, vers cinq heures Eugène se présenta chez ma- 
dame de Beauséant, et il y reçut un de ces coups terribles 
contre lesquels les cœurs jeunes sont sans armes. II avait 
jusqu'alors trouvé la vicomtesse pleine de cette aménité 
polie, de cette grâce melliflue donnée par l'éducation 
aristocratique, et qui n'est complète que si elle vient du 
cœur. 

Quand il entra, madame de Beauséant fit un geste sec, 
et lui dit d'une voix brève : — Monsieur de Rastignac, il 
m'est impossible de vous voir, en ce moment du moins ! 
je suis en affaire... 

Pour un observateur, et Rastignac Tétait devenu promp- 
tement, cette phrase, le geste, le regard, l'inflexion de 
voix, étaient l'histoire du caractère et des habitudes de la 
caste. 11 aperçut la main de fer sous le gant de velours; 
la personnalité, l'égoïsme, sous les manières; le bois, 
sous le vernis. II entendit enfin le Moi le Roi qui com- 
mence sous les panaches du trône et finit sous le cimier 
du dernier gentilhomme. Eugène s'était trop facilement 
abandonné sur sa parole à croire aux noblesses de la 
femme. Comme tous les malheureux, il avait signé de 
bonne foi le pacte délicieux qui doit lier le bienfaiteur à 
l'obligé , et dont le premier article consacre entre les grands 
cœurs une complète égalité. La bienfaisance, qui réunit 
deux êtres en un seul est une passion céleste aussi incom- 
prise, aussi rare que Test le véritable amour. L'un et l'autre 



LE PÈRE GORIOT. 34 5 

est la prodigalité des belles âmes, Rastignac voulait arri- 
ver au bal de la duchesse de Carigliano, il dévora cette 
bourrasque. 

— Madame, dit-il d'une voix émue, s'il ne s'agissait 
pas d'une chose importante, je ne serais pas venu vous 
importuner; soyez assez gracieuse pour me permettre de 
vous voir plus tard, j'attendrai. 

— Eh! bien, venez dîner avec moi, dit-elle un peu 
confuse de la dureté qu'elle avait mise dans ses paroles ; 
car cette femme était vraiment aussi bonne que grande. 

Quoique touché de ce retour soudain, Eugène se dit 
en s'en allant : «Rampe, supporte tout. Que doivent être 
les autres, si, dans un moment, la meilleure des femmes 
efface les promesses de son amitié, te laisse là comme un 
vieux soulier? Chacun pour soi, donc? Il est vrai que sa 
maison n'est pas une boutique, et que j'ai tort d'avoir be- 
soin d'elle. II faut, comme dit Vautrin, se faire boulet de 
canon. » Les amères réflexions de l'étudiant furent bientôt 
dissipées par le plaisir qu'il se promettait en dînant chez 
la vicomtesse. Ainsi, par une sorte de fatalité, les moin- 
dres événements de sa vie conspiraient à le pousser dans 
la carrière oii , suivant les observations du terrible sphinx 
de la Maison Vauquer, il devait, comme sur un champ de 
bataille, tuer pour ne pas être tué, tromper pour ne pas 
être trompé; où il devait déposer à la barrière sa con- 
science, son cœur, mettre un masque, se jouer sans pitié 
des hommes, et, comme à Lacédémone, saisir sa fortune 
sans être vu, pour mériter la couronne. Quand il revint 
chez la vicomtesse, il la trouva pleine de cette bonté gra- 
cieuse qu'elle lui avait toujours témoignée. Tous deux 
allèrent dans une salle à manger où le vicomte attendait 
sa femme, et où resplendissait ce luxe de table qui sous 
la Restauration fut poussé, comme chacun le sait, au plus 
haut degré. Monsieur de Beauséant, semblable à beau- 
coup de gens blasés, n'avait plus guère d'autres plaisirs 
que ceux de la bonne chère; il était en fait de gourman- 



^4^ SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

dise de l'école de Louis XVIII et du duc d'Escars*. Sa 
table offrait donc un double luxe, celui du contenant et 
celui du contenu. Jamais semblable spectacle n'avait 
frappé les jeux d'Eugène, qui dînait pour la première 
fois dans une de ces maisons où les grandeurs sociales 
sont héréditaires. La mode venait de supprimer les sou- 
pers qui terminaient autrefois les bals de fEmpire, où les 
militaires avaient besoin de prendre des forces pour se 
préparer à tous les combats qui les attendaient au dedans 
comme au dehors. Eugène n'avait encore assisté qu'à des 
bals. L'aplomb qui le distingua plus tard si éminemment, 
et qu'il commençait à prendre, l'empêcha de s'ébahir 
niaisement. Mais en voyant cette argenterie sculptée, et 
les mille recherches d'une table somptueuse, en admirant 
pour la première fois un service fait sans bruit, il était 
difficile à un homme d'ardente imagination de ne pas pré- 
férer cette vie constamment élégante à la vie de privations 
qu'il voulait embrasser le matin. Sa pensée le rejeta pen- 
dant un moment dans sa pension bourgeoise; il en eut 
une si profonde horreur qu'il se jura de la quitter au mois 
de janvier, autant pour se mettre dans une maison propre 
que pour fuir Vautrin, dont il sentait la large main sur 
son épaule. Si l'on vient à songer aux mille formes que 
prend à Paris la corruption, parlante ou muette, un 
hçmme de bon sens se demande par quelle aberration 
l'Etat y met des écoles, y assemble des jeunes gens, 
comment les jolies femmes y sont respectées, comment 
l'or étalé par les changeurs ne s'envole pas magiquement 
de leurs sébiles. Mais si l'on vient à songer qu'il est peu 
d'exemples de crimes, voire même de délits commis par 
les jeunes gens, de quel respect ne doit-on pas être pris 
pour ces patients Tantales qui se combattent eux-mêmes, 
et sont presque toujours victorieux ! S'il était bien peint 
dans sa lutte avec Paris, le pauvre étudiant fournirait un 
des sujets les plus dramatiques de notre civilisation mo- 
derne. Madame de Beauséant regardait vainement Eugène 



LE PERE GORIOT. 347 

pour le convier à parler, il ne voulut rien dire en pré- 
sence du vicomte. 

— Me menez-vous ce soir aux Italiens*? demanda la 
vicomtesse à son mari. 

— Vous ne pouvez douter du plaisir que j'aurais à 
vous obéir, répondit-il avec une galanterie moqueuse dont 
l'étudiant fut la dupe, mais je dois aller rejoindre quel- 
qu'un aux Variétés. 

— Sa maîtresse, se dit-elle. 

— Vous n'avez donc pas d'Ajuda ce soir? demanda 
le vicomte. 

— Non, répondit-elle avec humeur. 

— Eh! bien, s'il vous faut absolument un bras, pre- 
nez celui de monsieur de Rastignac. 

La vicomtesse regarda Eugène en souriant. 

— Ce sera bien compromettant pour vous, dit-elle. 

— Le Français aime le péril, parce qu'il y trouve la gloire, 
a dit monsieur de Chateaubriand, répondit Rastignac en 
s'inclinant. 

Quelques moments après il fut emporté près de ma- 
dame de Beauséant, dans un coupé rapide, au théâtre à 
la mode, et crut à quelque féerie lorsqu'il entra dans une 
loge de face, et qu'il se vit le but de toutes les lorgnettes 
concurremment avec la vicomtesse, dont la toilette était 
délicieuse. 11 marchait d'enchantements en enchante- 
ments. 

— Vous avez à me parler, lui dit madame de Beau- 
séant. Ha! tenez, voici madame de Nucingen à trois 
loges de la nôtre. Sa sœur et monsieur de Trailles sont 
de l'autre côté. 

En disant ces mots, la vicomtesse regardait la loge où 
devait être mademoiselle de Rochefide, et, n'y voyant 
pas monsieur d'Ajuda, sa figure prit un éclat extraordi- 
naire. 

— Elle est charmante, dit Eugène après avoir regardé 
madame de Nucingen. 



348 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE, 

— Elle a les cils blancs. 

— Oui, mais quelle jolie taille mince! 

— Elle a de grosses mains. 

— Les beaux yeux ! 

— Elle a le visage en long. 

— Mais la forme longue a de la distinction. 

— Cela est heureux pour elle qu'il j en ait là. Voyez 
comment elle prend et quitte son lorgnon ! Le Goriot 
perce dans tous ses mouvements, dit la vicomtesse au 
grand étonnement d'Eugène. 

En effet, madame de Beauséant lorgnait la salle et sem- 
blait ne pas faire attention à madame de Nucingen, dont 
elle ne perdait cependant pas un geste. L'assemblée était 
exquisément belle. Delphine de Nucingen n'était pas peu 
flattée d'occuper exclusivement le jeune, le beau, l'élé- 
gant cousin de madame de Beauséant, il ne regardait 
qu'elle. 

— Si vous continuez à la couvrir de vos regards, vous 
allez faire scandale, monsieur de Rastignac. Vous ne réus- 
sirez à rien, si vous vous jetez ainsi à la tête des gens. 

— Ma chère cousine, dit Eugène, vous m'avez déjà 
bien protégé; si vous voulez achever votre ouvrage, je 
ne vous demande plus que de me rendre un service qui 
vous donnera peu de peine et me fera grand bien. Me 
voilà pris. 

— Déjà? 

— Oui. 

— Et de cette femme ? 

— Mes prétentions seraient-elles donc écoutées ail- 
leurs? dit-il en lançant un regard pénétrant à sa cousine. 
Madame la duchesse de Carigliano est attachée à madame 
la duchesse de Berry, reprit-il après une pause, vous de- 
vez la voir, ayez la bonté de me présenter chez elle et de 
m'amener au bal qu'elle donne lundi. J'y rencontrerai 
madame de Nucingen, et je livrerai ma première escar- 
mouche. 



LE PÈRE GORIOT. ^^9 

— Volontiers, dit-elle. Si vous vous sentez déjà du 
goût pour elle, vos affaires de cœur vont très-bien. Voici 
de Marsay dans la loge de la princesse Galathionne. Ma- 
dame de Nucingen est au supplice, elle se dépite. II n'y 
a pas de meilleur moment pour aborder une femme, sur- 
tout une femme de banquier. Ces dames de la Chaussée- 
d'Antin aiment toutes la vengeance. 

— Que feriez-vous donc, vous, en pareil cas? 

— Moi, je souffrirais en silence. 

En ce moment le marquis d'Ajuda se présenta dans 
la loge de madame de Beauséant. 

— - J'ai mal fait mes affaires afin de venir vous retrou- 
ver, dit-il, et je vous en instruis pour que ce ne soit pas 
un sacrifice. 

Les rayonnements du visage de la vicomtesse apprirent 
à Eugène à reconnaître les expressions d'un véritable 
amour, et à ne pas les confondre avec les simagrées de la 
coquetterie parisienne. Il admira sa cousine, devint muet 
et céda sa place à monsieur d'Ajuda en soupirant. 
«Quelle noble, quelle sublime créature est une femme 
qui aime ainsi ! se dit-il. Et cette homme la trahirait pour 
une poupée! comment peut-on la trahir?» 11 se sentit au 
cœur une rage d'enfant. Il aurait voulu se rouler aux 
pieds de madame de Beauséant, il souhaitait le pouvoir 
des démons afin de l'emporter dans son cœur, comme un 
aigle enlève de la plaine dans son aire une jeune chèvre 
blanche qui tette encore. II était humilié d'être dans ce 
grand Musée de la beauté sans son tableau, sans une maî- 
tresse à lui. «Avoir une maîtresse et une position quasi 
royale, se disait-il, c'est le signe de la puissance!» Et 
il regarda madame de Nucingen comme un homme in- 
sulté regarde son adversaire. La vicomtesse se retourna 
vers lui pour lui adresser sur sa discrétion mille remercî- 
ments dans un clignement d'yeux. Le premier acte était 
fini. 

— Vous connaissez assez madame de Nucingen pour 



3 50 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

lui présenter monsieur de Rastignac? dit-elle au marquis 
d'Ajuda. 

— Mais elle sera charmée de voir monsieur, dit le 
marquis. 

Le beau Portugais se leva, prit le bras de l'étudiant, 
qui en un clin d'œil se trouva auprès de madame de Nu- 
cingen. 

— Madame la baronne, dit le marquis, j'ai l'honneur 
de vous présenter le chevalier Eugène de Rastignac, un 
cousin de la vicomtesse de Beauséanl. Vous faites une si 
vive impression sur lui, que j'ai voulu compléter son 
bonheur en le rapprochant de son idole. 

Ces mots furent dits avec un certain accent de raillerie 
qui en faisait passer la pensée un peu brutale, mais qui, 
bien sauvée, ne déplaît jamais à une femme. Madame de 
Nucingen sourit, et offrit à Eugène la place de son mari, 
qui venait de sortir. 

— Je n'ose pas vous proposer de rester près de moi, 
monsieur, lui dit-elle. Quand on a le bonheur d'être au- 
près de madame de Beauséant, on y reste. 

— Mais, lui dit à voix basse Eugène, il me semble, 
madame, que si je veux plaire à ma cousine, je demeure- 
rai près de vous. Avant l'arrivée de monsieur le marquis, 
nous parlions de vous et de la distinction de toute votre 
personne, dit-il à haute voix. 

Monsieur d'Ajuda se retira. 

— Vraiment, monsieur, dit la baronne, vous allez 
me rester? Nous ferons donc connaissance, madame de 
Restaud m'avait déjà donné le plus vif désir de vous voir. 

— Elle est donc bien fausse, elle m'a fait consigner à 
sa porte. 

— Comment? 

— Madame, j'aurai la conscience de vous en dire la 
raison; mais je réclame toute votre indulgence en vous 
confiant un pareil secret. Je suis le voisin de monsieur 
votre père. J'ignorais que madame de Restaud fût sa 



LE PÈRE GORIOT. 3 5 I 

fille. J'ai eu l'imprudence d'en parler fort innocemment, 
et j'ai fâché madame votre sœur et son mari. Vous ne 
sauriez croire combien madame la duchesse de Langeais 
et ma cousine ont trouvé cette apostasie fihale de mauvais 
goût. Je leur ai raconté la scène, elles en ont ri comme 
des folles. Ce fut alors qu'en faisant un parallèle entre 
vous et votre sœur, madame de Beauséant me parla en 
fort bons termes, et me dit combien vous étiez excellente 
pour mon voisin, monsieur Goriot. Comment, en effet, 
ne l'aimeriez-vous pas? il vous adore si passionnément 
que j'en suis déjà jaloux. Nous avons parlé de vous ce 
matin pendant deux heures. Puis, tout plein de ce que 
votre père m'a raconté, ce soir en dînant avec ma cou- 
sine, je lui disais que vous ne pouviez pas être aussi belle 
que vous étiez aimante. Voulant sans doute favoriser une 
SI chaude admiration, madame de Beauséant m'a amené 
ici, en me disant avec sa grâce habituelle que je vous y 
verrais. 

— Comment, monsieur, dit la femme du banquier, 
je vous dois déjà de la reconnaissance? Encore un peu, 
nous allons être de vieux amis. 

— Quoique l'amitié doive être près de vous un senti- 
ment peu vulgaire, dit Rastignac, je ne veux jamais être 
votre ami. 

Ces sottises stéréotypées à l'usage des débutants pa- 
raissent toujours charmantes aux femmes, et ne sont 
pauvres que lues à froid. Le geste, l'accent, le regard 
d'un jeune homme, leur donnent d'incalculables valeurs. 
Madame de Nucingen trouva Rastignac charmant. Puis, 
comme toutes les femmes, ne pouvant rien dire à des 
questions aussi drûment posées que l'était celle de l'étu- 
diant, elle répondit à autre chose. 

— Oui, ma sœur se fait tort par la manière dont elle 
se conduit avec ce pauvre père, qui vraiment a été pour 
nous un dieu. 11 a fallu que monsieur de Nucingen m'or- 
donnât positivement de ne voir mon père que le matin. 



3 52 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

pour que je cédasse sur ce point. Mais j'en ai long-temps 
été bien malheureuse. Je pleurais. Ces violences, venues 
après les brutalités du mariage, ont été l'une des raisons 
qui troublèrent le plus mon ménage. Je suis certes la 
femme de Paris la plus heureuse aux jeux du monde, 
la plus malheureuse en réalité. Vous allez me trouver 
folle de vous parler ainsi. Mais vous connaissez mon père, 
et, à ce titre, vous ne pouvez pas m'être étranger. 

— • Vous n'aurez jamais rencontré personne, lui dit 
Eugène, qui soit animé d'un plus vif désir de vous appar- 
tenir. QjLie cherchez-vous toutes? le bonheur, reprit-il 
d'une voix qui allait à l'âme. Eh! bien, si, pour une 
femme, le bonheur est d'être aimée, adorée, d'avoir un 
ami à qui elle puisse confier ses désirs, ses fantaisies, ses 
chagrins, ses joies ; se montrer dans la nudité de son âme, 
avec ses jolis défauts et ses belles qualités, sans craindre 
d'être trahie; croyez-moi, ce cœur dévoué, toujours ar- 
dent, ne peut se rencontrer que chez un homme jeune, 
plem d'illusions, qui peut mourir sur un seul de vos 
signes, qui ne sait rien encore du monde et n'en veut 
rien savoir, parce que vous devenez le monde pour lui. 
Moi, voyez- vous, vous allez rire de ma naïveté, j'arrive 
du fond d'une province, entièrement neuf, n'ayant connu 
que de belles âmes; et je comptais rester sans amour. Il 
m'est arrivé de voir ma cousine, qui m'a mis trop près de 
son cœur; elle m'a fait deviner les mille trésors de la pas- 
sion ; je suis, comme Chérubin, l'amant de toutes les 
femmes, en attendant que je puisse me dévouer à quel- 
qu'une d'entre elles. En vous voyant, quand je suis entré, 
je me suis senti porté vers vous comme par un courant. 
J'avais déjà tant pensé à vous ! Mais je ne vous avais pas 
rêvée aussi belle que vous fêtes en réalité. Madame de 
Beauséant m'a ordonné de ne pas vous tant regarder. Elle 
ne sait pas ce qu'il y a d'attrayant à voir vos jolies lèvres 
rouges, votre teint blanc, vos yeux si doux. Moi aussi, 
je vous dis des folies, mais laissez-les-moi dire. 



LE PÈRE GORIOT. 3 5 3 

Rien ne plaît plus aux femmes que de s'entendre débi- 
ter ces douces paroles. La plus sévère dévote les écoute, 
même quand elle ne doit pas y répondre. Après avoir 
ainsi commencé, Rastignac défila son chapelet d'une voix 
coquettement sourde; et madame de Nucmgen encoura- 
geait Eugène par des sourires en regardant de temps en 
temps de Marsaj, qui ne quittait pas la loge de la prin- 
cesse Galathionne. Rastignac resta près de madame de 
Nucingen jusqu'au moment où son mari vint la chercher 
pour l'emmener. 

— Madame, lui dit Eugène, j'aurai le plaisir de vous 
aller von- avant le bal de la duchesse de Carighano. 

— Puisqui matame fous encacbe, dit le baron, épais Alsa- 
cien dont la figure ronde annonçait une dangereuse 
finesse, you5 êtes sir d'êdre pien ressi. 

— Mes affaires sont en bon train, car elle ne s'est pas 
bien effarouchée en m'entendant lui dire : «M'aimerez- 
vous bien?» Le mors est mis à ma bête, sautons dessus et 
gouvernons -la, se dit Eugène en allant saluer madame 
de Beauséant qui se levait et se retirait avec d'Ajuda. Le 
pauvre étudiant ne savait pas que la baronne était dis- 
traite, et attendait de de Marsay une de ces lettres déci- 
sives qui déchirent l'âme. Tout heureux de son faux suc- 
cès, Eugène accompagna la vicomtesse jusqu'au péristyle, 
où chacun attend sa voiture. 

— Votre cousin ne se ressemble plus à lui-même, dit 
le Portugais en riant à la vicomtesse quand Eugène les 
eut quittés. II va faire sauter la banque. II est souple 
comme une anguille, et je crois qu'il ira loin. Vous seule 
avez pu lui trier sur le volet une femme au moment où il 
faut la consoler. 

— Mais, dit madame de Beauséant, il faut savoir si 
elle aime encore celui qui l'abandonne. 

L'étudiant revint à pied du Théâtre- Italien à la rue 
Neuve-Sainte-Geneviève, en faisant les plus doux projets. 
Il avait bien remarqué l'attention avec laquelle madame 



3 54 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

de Restaud l'avait examiné, soit dans la loge de la vicom- 
tesse, soit dans celle de madame de Nucingen, et il pré- 
suma que la porte de la comtesse ne lui serait plus fermée. 
Ainsi déjà quatre relations majeures, car il comptait bien 
plaire à la maréchale, allaient lui être acquises au cœur 
de la haute société parisienne. Sans trop s'exphquer les 
moyens, il devinait par avance que, dans le jeu compli- 
qué des intérêts de ce monde, il devait s'accrocher à un 
rouage pour se trouver en haut de la machine, et il se 
sentait la force d'en enrayer la roue. « Si madame de Nu- 
cingen s'intéresse à moi. je lui apprendrai à gouverner 
son mari. Ce mari fait des affaires d'or, il pourra m'aider 
à ramasser tout d'un coup une fortune. » Il ne se disait pas 
cela crûment, il n'était pas encore assez politique pour 
chiffrer une situation, l'apprécier et la calculer; ces idées 
flottaient à l'horizon sous la forme de légers nuages, et, 
quoiqu'elles n'eussent pas l'âpreté de celles de Vautrin , si 
elles avaient été soumises au creuset de la conscience elles 
n'auraient rien donné de bien pur. Les hommes arrivent, 
par une suite de transactions de ce genre, à cette morale 
relâchée que professe l'époque actuelle, oii se rencontrent 
plus rarement que dans aucun temps ces hommes rectan- 
gulaires, ces belles volontés qui ne se plient jamais au 
mal, à qui la moindre déviation de la ligne droite semble 
être un crime : magnifiques images de la probité qui 
nous ont valu deux chefs-d'œuvre, Alceste de Molière, 
puis récemment Jennj Deans et son père*, dans l'œuvre 
de Walter Scott. Peut-être l'œuvre opposée, la peinture 
des sinuosités dans lesquelles un homme du monde, un 
ambitieux fait rouler sa conscience, en essayant de cô- 
toyer le mal, afin d'arriver à son but en gardant les appa- 
rences, ne serait-elle ni moins belle, ni moins dramatique. 
En atteignant au seuil de sa pension, Rastignac s'était 
épris de madame de Nucingen, elle lui avait paru svelte, 
fine comme une hirondelle. L'enivrante douceur de ses 
yeux, le tissu délicat et soyeux de sa peau sous laquelle 



LE PÈRE GORIOT. 3 J J 

il avait cru voir couler le sang, le son enchanteur de sa 
voix, ses blonds cheveux, il se rappelait tout; et peut-être 
la marche, en mettant son sang en mouvement, aidait- 
elle à cette fascination. L'étudiant frappa rudement à la 
porte du père Goriot. 

— Mon voisin, dit-il, j'ai vu madame Delphine. 

— Où? 

— Aux Italiens. 

— S'amusait-elle bien? Entrez donc. Et le bonhomme 
qui s'était levé en chemise, ouvrit sa porte et se recoucha 
promptement. 

— Parlez-moi donc d'elle, demanda-t-il. 

Eugène, qui se trouvait pour la première fois chez le 
père Goriot, ne fut pas maître d'un mouvement de stupé- 
faction en" voyant le bouge où vivait le père, après avoir 
admiré la toilette de la fille. La fenêtre était sans rideaux ; 
le papier de tenture collé sur les murailles s'en détachait 
en plusieurs endroits par l'effet de l'humidité, et se recro- 
quevillait en laissant apercevoir le plâtre Jauni par la 
fumée. Le bonhomme gisait sur un mauvais lit, n'avait 
qu'une maigre couverture et un couvre-pied ouaté fait 
avec les bons morceaux des vieilles robes de madame 
Vauquer. Le carreau était humide et plein de poussière. 
En face de la croisée se voyait une de ces vieilles com- 
modes en bois de rose à ventre renflé, qui ont des mains 
en cuivre tordu en façon de sarments décorés de feuilles 
ou de fleurs ; un vieux meuble à tablette de bois sur le- 
quel était un pot à eau dans sa cuvette et tous les usten- 
tiles nécessaires pour se faire la barbe. Dans un coin, les 
souliers; à la tête du lit, une table de nuit sans porte ni 
marbre; au coin de la cheminée, où il n'y avait pas trace 
de feu, se trouvait la table carrée, en bois de noyer, dont 
la barre avait servi au père Goriot à dénaturer son écuelle 
en vermeil. Un méchant secrétaire sur lequel était le cha- 
peau du bonhomme, un fauteuil foncé de paille et deux 
chaises complétaient ce mobilier misérable. La flèche du 



356 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

lit, attachée au plancher par une loque, soutenait une 
mauvaise bande d'étoffes à carreaux rouges et blancs. Le 
plus pauvre commissionnaire était certes moins mal meu- 
blé dans son grenier, que ne l'était le père Goriot chez 
madame Vauquer. L'aspect de cette chambre donnait froid 
et serrait le cœur, elle ressembLiit au plus triste logement 
d'une prison. Heureusement Goriot ne vit pas l'expression 
qui se peignit sur la physionomie d'Eugène quand celui- 
ci posa sa chandelle sur la table de nuit. Le bonhomme se 
tourna de son côté en restant couvert jusqu'au menton. 

— Eh! bien, qui aimez-vous mieux de madame de 
Restaud ou de madame de Nucingen? 

— Je préfère madame Delphine, répondit l'étudiant, 
parce qu'elle vous aime mieux. 

A cette parole chaudement dite, le bonhomme sortit 
son bras du ht et serra la main d'Eugène. 

— Merci, merci, répondit le vieillard ému. Que vous 
a-t-elle donc dit de moi ? 

L'étudiant répéta les paroles de la baronne en les em- 
bellissant, et le vieillard l'écouta comme s'il eût entendu 
la parole de Dieu. 

— Chère enfant! oui, oui, elle m'aime bien. Mais ne 
la crovez pas dans ce qu'elle vous a dit d'Anastasie. Les 
deux sœurs se jalousent, voyez-vous? c'est encore une 
preuve de leur tendresse. Madame de Restaud m'aime 
bien aussi. Je le sais. Un père est avec ses enfants comme 
Dieu est avec nous, il va jusqu'au fond des cœurs, et juge 
les intentions. Elles sont toutes deux aussi aimantes. Oh ! 
si j'avais eu de bons gendres, j'aurais été trop heureux. II 
n'est sans doute pas de bonheur complet ici-bas. Si j'avais 
vécu chez elles; mais rien que d'entendre leurs voix, de 
les savoir là, de les voir aller, sortir, comme quand je les 
avais chez moi, ça m'eût fait cabrioler le cœur. Etaient- 
elles bien mises? 

— Oui, dit Eugène. Mais, monsieur Goriot, com- 
ment, en ayant des filles aussi richement établies que 



LE PERE GORIOT. 3 )7 

sont les vôtres, pouvez- vous demeurer dans un taudis 
pareil ? 

— Ma foi, dit-il, d'un air en apparence insouciant, à 
quoi cela me servirait-il d'être mieux? Je ne puis guère 
vous expliquer ces choses-là; je ne sais pas dire deux pa- 
roles de suite comme il faut. Tout est là, ajouta-t-il en se 
frappant le cœur. Ma vie, à moi, est dans mes deux filles. 
Si elles s'amusent, si elles sont heureuses, bravement 
mises, si elles marchent sur des tapis, qu'importe de quel 
drap je suis vêtu, et comment est l'endroit où je me cou- 
che? Je n'ai point froid si elles ont chaud, je ne m'ennuie 
jamais si elles rient. Je n'ai de chagrins que les leurs. 
Quand vous serez père, quand vous vous direz, en ojant 
gazouiller vos enfants : « C'est sorti de moi ! » que vous sen- 
tirez ces petites créatures tenir à chaque goutte de votre 
sang, dont elles ont été la fine fleur, car c'est ça! vous 
vous croirez attaché à leur peau, vous croirez être agité 
vous-même par leur marche. Leur voix me répond par- 
tout. Un regard d'elles, quand il est triste, me fige le sang. 
Un jour vous saurez que l'on est bien plus heureux de 
leur bonheur que du sien propre. Je ne peux pas vous 
expliquer ça : c'est des mouvements intérieurs qui ré- 
pandent l'aise partout. Enfin, je vis trois fois. Voulez-vous 
que je vous dise une drôle de chose? Eh! bien, quand 
j'ai été père, j'ai compris Dieu. Il est tout entier partout, 
puisque la création est sortie de lui. Monsieur, je suis 
ainsi avec mes filles. Seulement j'aime mieux mes filles 
que Dieu n'aime le monde, parce que le monde n'est 
pas SI beau que Dieu, et que mes filles sont plus belles 
que moi. Elles me tiennent si bien à l'âme, que j'avais 
idée que vous les verriez ce soir. Mon Dieu ! un homme 
qui rendrait ma petite Delphine aussi heureuse qu'une 
femme l'est quand elle est bien aimée; mais je lui cirerais 
ses bottes, je lui ferais ses commissions. J'ai su par sa 
femme de chambre que ce petit monsieur de Marsaj est 
un mauvais chien. II m'a pris des envies de lui tordre le 



3 5 8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

COU. Ne pas aimer un bijou de femme, une voix de rossi- 
gnol, et faite comme un modèle! Où a-t-elle eu les yeux 
d'épouser cette grosse souche d'Alsacien ? II leur fallait à 
toutes deux de Jolis jeunes gens bien aimables. Enfin, 
elles ont fait à leur fantaisie. 

Le père Goriot était sublime. Jamais Eugène ne l'avait 
pu voir illuminé par les feux de sa passion paternelle. Une 
chose digne de remarque est la puissance d'infusion que 
possèdent les sentiments. Quelque grossière que soit une 
créature, dès qu'elle exprime une affection forte et vraie, 
elle exhale un fluide particulier qui modifie la physiono- 
mie, anime le geste, colore la voix. Souvent l'être le plus 
stupide arrive, sous l'effort de la passion, à la plus haute 
éloquence dans l'idée, si ce n'est dans le langage, et 
semble se mouvoir dans une sphère lumineuse. Il y avait 
en ce moment dans la voix, dans le geste de ce bon- 
homme, la puissance communicative qui signale le grand 
acteur. Mais nos beaux sentiments ne sont-ils pas les poé- 
sies de la volonté? 

— Eh! bien, vous ne serez peut-être pas fâché d'ap- 
prendre, lui dit Eugène, qu'elle va rompre sans doute 
avec ce de Marsay. Ce beau-fils l'a quittée pour s'attacher 
à la princesse Galathionne. Quant à moi, ce soir, je suis 
tombé amoureux de madame Delphine. 

— Bah ! dit le père Goriot. 

— Oui. Je ne lui ai pas déplu. Nous avons parlé amour 
pendant une heure, et je dois aller la voir après-demain 
samedi. 

— Oh! que je vous aimerais, mon cher monsieur, si 
vous lui plaisiez. Vous êtes bon, vous ne la tourmenteriez 
point. Si vous la trahissiez, je vous couperais le cou, d'a- 
bord. Une femme n'a pas deux amours, voyez-vous? Mon 
Dieu! mais je dis des bêtises, monsieur Eugène. II fait 
froid ici pour vous. Mon Dieu! vous l'avez donc enten- 
due, que vous a-t-elle dit pour moi? 

— Rien, se dit en lui-même Eugène. Elle m'a dit, ré- 



LE PERE GORIOT. 3 59 

pondit-il à haute voix, qu'elle vous envoyait un bon bai- 
ser de fille. 

— Adieu, mon voisin, dormez bien, faites de beaux 
rêves; les miens sont tout faits avec ce mot-là. Que Dieu 
vous protège dans tous vos désirs ! Vous avez été pour moi 
ce soir comme un bon ange, vous me rapportez l'air de 
ma fille. 

— Le pauvre homme, se dit Eugène en se couchant, 
il y a de quoi toucher des cœurs de marbre. Sa fille n'a 
pas plus pensé à lui qu'au Grand-Turc. 




Depuis cette conversation, le père Goriot vit dans son 
voisin un confident inespéré, un ami. II s'était établi entre 
eux les seuls rapports par lesquels ce vieillard pouvait 
s'attacher à un autre homme. Les passions ne font jamais 
de faux calculs. Le père Goriot se voyait un peu plus près 
de sa fille Delphine, il s'en voyait mieux reçu, si Eugène 
devenait cher à la baronne. D'ailleurs il lui avait confié 
l'une de ses douleurs. Madame de Nucingen, à laquelle 
mille fois par jour il souhaitait le bonheur, n'avait pas 
connu les douceurs de l'amour. Certes, Eugène était, 



3<5o SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

pour se servir de son expression, un des jeunes gens les 
plus gentils qu'il eût jamais vus, et il semblait pressentir 
qu'il lui donnerait tous les plaisirs dont elle avait été pri- 
vée. Le bonhomme se prit donc pour son voisin d'une 
amitié qui alla croissant, et sans laquelle il eût été sans 
doute impossible de connaître le dénoùment de cette his- 
toire. 

Le lendemain matin, au déjeuner, l'affectation avec 
laquelle le père Goriot regardait Eugène, près duquel il 
se plaça, les quelques paroles qu'il lui dit, et le change- 
ment de sa physionomie, ordinairement semblable à un 
masque de plâtre, surprirent les pensionnaires. Vautrin, 
qui revoyait l'étudiant pour la première fois depuis leur 
conférence, semblait vouloir lire dans son âme. En se sou- 
venant du projet de cet homme, Eugène, qui, avant de 
s'endormir, avait, pendant la nuit, mesuré le vaste champ 
qui s'ouvrait à ses regards, pensa nécessairement à la dot 
de mademoiselle Taillefer, et ne put s'empêcher de re- 
garder Victorine comme le plus vertueux jeune homme 
regarde une riche héritière. Par hasard, leurs yeux se 
rencontrèrent. La pauvre fille ne manqua pas de trouver 
Eugène charmant dans sa nouvelle tenue. Le coup d'œil 
qu'ils échangèrent fut assez significatif pour que Rastignac 
ne doutât pas d'être pour elle l'objet de ces confus désirs 
qui atteignent toutes les jeunes filles et qu'elles rattachent 
au premier être séduisant. Une voix lui criait : «Huit 
cent mille francs ! » Mais tout à coup il se rejeta dans ses 
souvenirs de la veille, et pensa que sa passion de com- 
mande pour madame de Nucingen était l'antidote de ses 
mauvaises pensées involontaires. 

— L'on donnait hier aux Italiens le Barbier de Séville 
de Rossini. Je n'avais jamais entendu de si délicieuse mu- 
sique, dit-il. Mon Dieu! est-on heureux d'avoir une loge 
aux Italiens. 

Le père Goriot saisit cette parole au vol comme un 
chien saisit un mouvement de son maître. 



LE PÈRE GORIOT. 361 

— Vous êtes comme des coqs-en-pâte, dit madame 
Vauquer, vous autres hommes, vous faites tout ce qui 
vous plaît. 

— Comment êtes-vous revenu ? demanda Vautrin. 

— A pied, répondit Eugène. 

— Moi, reprit le tentateur, je n'aimerais pas de demi- 
plaisirs; je voudrais aller là dans ma voiture, dans ma 
loge, et revenir bien commodément. Tout ou rien ! voilà 
ma devise. 

— Et qui est bonne, reprit madame Vauquer. 

— Vous irez peut-être voir madame de Nucingen, dit 
Eugène à voix basse à Goriot. Elle vous recevra certes, à 
bras ouverts; elle voudra savoir de vous mille petits détails 
sur moi. J'ai appris qu'elle ferait tout au monde pour être 
reçue chez ma cousine, madame la vicomtesse de Beau- 
séant. N'oubhez pas de lui dire que je l'aime trop pour 
ne pas penser à lui procurer cette satisfaction. 

Rastignac s'en alla promptement à l'Ecole de Droit, il 
voulait rester le moins de temps possible dans cette odieuse 
maison. Il flâna pendant presque toute la journée, en proie 
à cette fièvre de tête qu'ont connue les jeunes gens aflPec- 
tés de trop vives espérances. Les raisonnements de Vautrin 
le faisaient réfléchir à la vie sociale, au moment où il 
rencontra son ami Bianchon dans le jardin du Luxem- 
bourg. 

— Où as-tu pris cet air grave? lui dit l'étudiant en 
médecine en lui prenant le bras pour se promener devant 
le palais. 

— Je suis tourmenté par de mauvaises idées. 
- — En quel genre? Ça se guérit, les idées. 

— Comment ? 

— En y succombant. 

— Tu ris sans savoir ce dont il s'agit. As-tu lu Rous- 
seau ? 

— Oui. 

— Te souviens-tu de ce passage où il demande à son 



362 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

lecteur ce qu'il ferait au cas où il pourrait s'enrichir en 
tuant à la Chine par sa seule volonté un vieux mandarin, 
sans bouger de Paris. 

— Oui. 

— Eh ! bien ? 

— Bah! J'en suis à mon trente-troisième mandarin. 

— Ne plaisante pas. Allons, s'il t'était prouvé que la 
chose est possible et qu'il te suffit d'un signe de tête, 
le ferais-tu? 

— Est-il bien vieux, le mandarin? Mais, bah! jeune 
ou vieux, paralytique ou bien portant, ma foi... Diantre! 
Eh ! bien, non. 

— Tu es un brave garçon, Bianchon. Mais si tu aimais 
une femme à te mettre pour elle l'âme à l'envers, et qu'il 
lui fallût de l'argent, beaucoup d'argent pour sa toilette, 
pour sa voiture, pour toutes ses fantaisies enfin? 

— Mais tu m'ôtes la raison, et tu veux que je raisonne. 

— Eh! bien, Bianchon, je suis fou, guéris-moi. J'ai 
deux sœurs qui sont des anges de beauté, de candeur, et 
je veux qu'elles soient heureuses. Où prendre deux cent 
mille francs pour leur dot d'ici à cinq ans? II est, vois-tu, 
des circonstances dans la vie où il faut jouer gros jeu et 
ne pas user son bonheur à gagner des sous. 

— Mais tu poses la question qui se trouve à l'entrée 
de la vie pour tout le monde, et tu veux couper le nœud 
gordien avec l'épée. Pour agir ainsi, mon cher, il faut être 
Alexandre, sinon l'on va au bagne. Moi, je suis heureux 
de la petite existence que je me créerai en province, où 
je succéderai tout bêtement à mon père. Les affections de 
l'homme se satisfont dans le plus petit cercle aussi pleine- 
ment que dans une immense circonférence. Napoléon ne 
dînait pas deux fois, et ne pouvait pas avoir plus de maî- 
tresses qu'en prend un étudiant en médecine quand il est 
interne aux Capucins*. Notre bonheur, mon cher, tiendra 
toujours entre la plante de nos pieds et notre occiput; et 
qu'il coûte un million par an ou cent louis, la perception 



LE PERE GORIOT. 363 

intrinsèque en est la même au dedans de nous. Je conclus 
à la vie du Chmois. 

— Merci, tu m'as fait du bien, Bianchon ! nous serons 
toujours amis. 

— Dis donc, reprit l'étudiant en médecine, en sortant 
du cours de Cuvier* au Jardin-des-PIantes je viens d'aper- 
cevoir la Michonneau et le Poiret causant sur un banc 
avec un monsieur que j'ai vu dans les troubles de l'année 
dernière aux environs de la Chambre des Députés, et qui 
m'a fait l'effet d'être un homme de la police déguisé en 
honnête bourgeois vivant de ses rentes. Etudions ce cou- 
ple-là : je te dirai pourquoi. Adieu, je vais répondre à mon 
appel de quatre heures. 

Qiiand Eugène revint à la pension, il trouva le père 
Goriot qui l'attendait. 

— Tenez, dit le bonhomme, voilà une lettre d'elle. 
Hem, la jolie écriture! 

Eugène décacheta la lettre et lut. 

« Monsieur, mon père m'a dit que vous aimiez la mu- 
sique Italienne. Je serais heureuse si vous vouliez me faire 
le plaisir d'accepter une place dans ma loge. Nous aurons 
samedi la Fodor et Pellegrmi*, je suis sûre alors que vous 
ne me refuserez pas. Monsieur de Nucingen se joint à 
moi pour vous prier de venir dîner avec nous sans céré- 
monie. Si vous acceptez, vous le rendrez bien content de 
n'avoir pas à s'acquitter de sa corvée conjugale en m'ac- 
compagnant. Ne me répondez pas, venez, et agréez mes 
compliments. 

«D. DE N.» 

— Montrez-la-moi, dit le bonhomme à Eugène quand 
il eut la lettre. Vous irez, n'est-ce pas? ajouta-t-il après 
avoir flairé le papier. Cela sent-il bon ! Ses doigts ont 
touché ça, pourtant! 

— Une femme ne se jette pas ainsi à la tête d'un 



364 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

homme, se disait l'étudiant. Elle veut se servir de moi 
pour ramener de Marsaj. II n'y a que le dépit qui fasse 
faire de ces choses-là. 

— Eh! bien, dit le père Goriot, à quoi pensez-vous 
donc? 

Eugène ne connaissait pas le délire de vanité dont cer- 
taines femmes étaient saisies en ce moment, et ne savait 
pas que, pour s'ouvrir une porte dans le faubourg Saint- 
Germain, la femme d'un banquier était capable de tous 
les sacrifices. A cette époque, la mode commençait à 
mettre au-dessus de toutes les femmes celles qui étaient 
admises dans la société du faubourg Saint-Germain, dites 
les dames du Petit-Château*, parmi lesquelles madame de 
Beauséant, son amie la duchesse de Langeais et la du- 
chesse de Maufrigneuse tenaient le premier rang. Rasti- 
gnac seul ignorait la fureur dont étaient saisies les femmes 
de la Chaussée-d'Antin pour entrer dans le cercle supé- 
rieur où brillaient les constellations de leur sexe. Mais sa 
défiance le servit bien, elle lui donna de la froideur, et le 
triste pouvoir de poser des conditions au lieu d'en rece- 
voir. 

— Oui, j'irai, répondit-il. 

Ainsi la curiosité le menait chez madame de Nucingen, 
tandis que, si cette femme l'eût dédaigné, peut-être y 
aurait-il été conduit par la passion. Néanmoins il n'atten- 
dit pas le lendemain et l'heure de partir sans une sorte 
d'impatience. Pour un jeune homme, il existe dans sa 
première intrigue autant de charme peut-être qu'il s'en 
rencontre dans un premier amour. La certitude de réussir 
engendre mille félicités que les hommes n'avouent pas, 
et qui font tout le charme de certaines femmes. Le désir 
ne naît pas moins de la difficulté que de la facilité des 
triomphes. Toutes les passions des hommes sont bien cer- 
tainement excitées ou entretenues par l'une ou l'autre de 
ces deux causes, qui divisent l'empire amoureux. Peut- 
être cette division est-elle une conséquence de la grande 



LE PÈRE GORIOT. 365 

question des tempéraments, qui domine, quoi qu'on en 
dise, la société. Si les mélancoliques ont besoin du to- 
nique des coquetteries, peut-être les gens nerveux ou san- 
guins décampent-ils si la résistance dure trop. En d'autres 
termes, l'élégie est aussi essentiellement lymphatique que 
le dithyrambe est biheux. En faisant sa toilette, Eugène 
savoura tous ces petits bonheurs dont n'osent parler les 
jeunes gens, de peur de se faire moquer d'eux, mais qui 
chatouillent l'amour-propre. II arrangeait ses cheveux en 
pensant que le regard d'une jolie femme se coulerait sous 
leurs boucles noires. II se permit des singeries enfantines 
autant qu'en aurait fait une jeune fille en s'habillant pour 
le bal. II regarda complaisamment sa taille mince, en dé- 
plissant son habit. — II est certain, se dit-il, qu'on en peut 
trouver de plus mal tournés ! Puis il descendit au moment 
où tous les habitués de la pension étaient à table, et reçut 
gaiement le hourra de sottises que sa tenue élégante excita. 
Un trait des mœurs particulières aux pensions bourgeoises 
est l'ébahissement qu'y cause une toilette soignée. Per- 
sonne n'y met un habit neuf sans que chacun dise son 
mot. 

— Kt, kt, kt, kt, fit Bianchon en faisant claquer sa 
langue contre son palais, comme pour exciter un cheval. 

— Tournure de duc et pair! dit madame Vauquer. 

— Monsieur va en conquête? fit observer mademoi- 
selle Michonneau. 

— Kocquériko ! cria le peintre. 

— Mes compliments à madame votre épouse, dit l'em- 
ployé au Muséum. 

— Monsieur a une épouse? demanda Poiret. 

— Une épouse à compartiments, qui va sur l'eau, 
garantie bon teint, dans les prix de vingt-cinq à quarante, 
dessins à carreaux du dernier goût, susceptible de se la- 
ver, d'un joli porter, moitié fil, moitié coton, moitié laine, 
guérissant le mal de dents, et autres maladies approuvées 
par l'Académie royale de Médecine ! excellente d'ailleurs 



^66 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

pour les enfants ! meilleure encore contre les maux de tête, 
les plénitudes et autres maladies de l'œsophage, des yeux 
et des oreilles, cria Vautrin avec la volubilité comique et 
l'accentuation d'un opérateur. Mais combien cette mer- 
veille, me direz-vous, messieurs? deux sous! Non. Rien 
du tout. C'est un reste des fournitures faites au grand- 
Mogol, et que tous les souverains de l'Europe, y compris 
le grrrrrrand-duc de Bade, ont voulu voir! Entrez droit 
devant vous ! et passez au petit bureau. Allez, la musique ! 
Brooum, là, là, trinn ! là, là, boum, boum! Monsieur de 
la clarinette, tu joues faux, reprit-il d'une voix enrouée, 
je te donnerai sur les doigts. 

— Mon Dieu! que cet homme-là est agréable, dit 
madame Vauquer à madame Couture, je ne m'ennuierais 
jamais avec lui. 

Au miheu des rires et des plaisanteries, dont ce discours 
comiquement débité fut le signal, Eugène put saisir le 
regard furtif de mademoiselle Taillefer qui se pencha sur 
madame Couture, à l'oreille de laquelle elle dit quelques 
mots. 

— Voilà le cabriolet, dit Sylvie. 

— Où dîne-t-il donc? demanda Bianchon. 

— Chez madame la baronne de Nucingen. 

— La fille de monsieur Goriot, répondit l'étudiant. 
A ce nom, les regards se portèrent sur l'ancien vermi- 

cellier, qui contemplait Eugène avec une sorte d'envie. 

Rastignac arriva rue Saint-Lazare, dans une de ces mai- 
sons légères, à colonnes minces, à portiques mesquins, 
qui constituent le joli à Paris, une véritable maison de 
banquier, pleine de recherches coûteuses, des stucs, des 
paliers d'escalier en mosaïque de marbre. Il trouva ma- 
dame de Nucingen dans un petit salon à peintures ita- 
liennes, dont le décor ressemblait à celui des cafés. La 
baronne était triste. Les efforts qu'elle fit pour cacher son 
chagrin intéressèrent d'autant plus vivement Eugène qu'il 
n'y avait rien de joué. Il croyait rendre une femme joyeuse 



LE PÈRE GORIOT. ^6^ 

par sa présence, et la trouvait au désespoir. Ce désappoin- 
tement piqua son amour-propre. 

— J'ai bien peu de droits à votre confiance, madame, 
dit-il après l'avoir lutinée sur sa préoccupation ; mais si je 
vous gênais, je compte sur votre bonne foi, vous me le 
diriez franchement. 

— Restez, dit-elIe, je serais seule si vous vous en alliez. 
Nucingen dîne en ville, et je ne voudrais pas être seule, 
j'ai besoin de distraction. 

— Mais qu'avez-vous? 

— Vous seriez la dernière personne à qui je le dirais, 
s'écria-t-elle. 

— Je veux le savoir. Je dois alors être pour quelque 
chose dans ce secret. 

— Peut-être ! Mais non, reprit-elle, c'est des querelles 
de ménage qui doivent être ensevelies au fond du cœur. 
Ne vous le disais-je pas avant-hier? je ne suis point heu- 
reuse. Les chaînes d'or sont les plus pesantes. 

Quand une femme dit à un jeune homme qu'elle est 
malheureuse, si ce jeune homme est spirituel, bien mis, 
s'il a quinze cents francs d'oisiveté dans sa poche, il doit 
penser ce que se disait Eugène, et devient fat. 

— Que pouvez-vous désirer? répondit-il. Vous êtes 
belle, jeune, aimée, riche. 

— Ne parlons pas de moi, dit-elle en faisant un sinistre 
mouvement de tête. Nous dînerons ensemble, tête à tête, 
nous irons entendre la plus délicieuse musique. Suis-je à 
votre goût? reprit-elle en se levant et montrant sa robe en 
cachemire blanc à dessins perses de la plus riche élégance. 

— Je voudrais que vous fussiez toute à moi, dit Eu- 
gène. Vous êtes charmante. 

— Vous auriez une triste propriété, dit-elle en souriant 
avec amertume. Rien ici ne vous annonce le malheur, et 
cependant, malgré ces apparences, je suis au désespoir. 
Mes chagrins m'ôtent le sommeil, je deviendrai laide. 

— Oh! cela est impossible, dit l'étudiant. Mais je suis 



368 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

curieux de connaître ces peines qu'un amour dévoué n'effa- 
cerait pas ? 

— Ah ! SI je vous les confiais, vous me fuiriez, dit-elle. 
Vous ne m'aimez encore que par une galanterie qui est 
de costume chez les hommes; mais si vous m'aimiez bien, 
vous tomberiez dans un désespoir affreux. Vous voyez 
que je dois me taire. De grâce, reprit-elle, parlons d'autre 
chose. Venez voir mes appartements. 

— Non, restons ici, répondit Eugène en s'asseyant 
sur une causeuse devant le feu près de madame de Nu- 
cingen, dont il prit la main avec assurance. 

Elle la laissa prendre et l'appuya même sur celle du 
jeune homme par un de ces mouvements de force con- 
centrée qui trahissent de fortes émotions. 

— Ecoutez, lui dit Rastignac; si vous avez des cha- 
grins, vous devez me les confier. Je veux vous prouver 
que je vous aime pour vous. Ou vous parlerez et me direz 
vos peines afin que je puisse les dissiper, fallût-il tuer six 
hommes, ou je sortirai pour ne plus revenir. 

— Eh ! bien , s'écria-t-elle saisie par une pensée de dés- 
espoir qui la fit se frapper le front, je vais vous mettre à 
l'instant même à l'épreuve. Oui, se dit-elle, il n'est plus 
que ce moyen. Elle sonna. 

— La voiture de monsieur est-elle attelée? dit-elle à 
son valet de chambre. 

— Oui, madame. 

— Je la prends. Vous lui donnerez la mienne et mes 
chevaux. Vous ne servirez le dîner qu'à sept heures. 

— Allons, venez, dit-elle à Eugène, qui crut rêver en 
se trouvant dans le coupé de monsieur de Nucingen, à 
côté de cette femme. 

— Au Palais-Royal, dit-elle au cocher, près du Théâtre- 
Français. 

En route, elle parut agitée, et refusa de répondre aux 
mille interrogations d'Eugène, qui ne savait que penser 
de cette résistance muette, compacte, obtuse. 



LE PÈRE GORIOT. 3(^9 

— En un moment elle m'échappe, se disait-il. 
QjLiand la voiture s'arrêta, la baronne regarda l'étudiant 

d'un air qui imposa silence à ses folles paroles; car il 
s'était emporté. 

— Vous m'aimez bien ? dit-elle. 

— Oui, répondit-il en cachant l'inquiétude qui le sai- 
sissait. 

— Vous ne penserez rien de mal sur moi, quoi que 
je puisse vous demander? 

— Non. 

— Etes-vous disposé à m'obéir? 

— Aveuglément. 

— Etes-vous allé quelquefois au jeu ? dit-elle d'une 
voix tremblante. 

" — Jamais. 

— Ah ! je respire. Vous aurez du bonheur. Voici ma 
bourse, dit-elle. Prenez donc ! il J a cent francs, c'est tout 
ce que possède cette femme si heureuse. Montez dans une 
maison de jeu, je ne sais où elles sont, mais je sais qu'il 
y en a au Palais-Rojal. Risquez les cent francs à un jeu 
qu'on nomme la roulette, et perdez tout, ou rapportez- 
moi six mille francs. Je vous dirai mes chagrins à votre 
retour. 

— Je veux bien que le diable m'emporte si je com- 
prends quelque chose à ce que je vais faire, mais je vais 
vous obéir, dit-il avec une joie causée par cette pensée : 
«Elle se compromet avec moi, elle n'aura rien à me re- 
fuser. » 

Eugène prend la jolie bourse, court au numéro neuf, 
après s'être fait indiquer par un marchand d'habits la plus 
prochaine maison de jeu. Il j monte, se laisse prendre 
son chapeau; mais il entre et demande où est la roulette. 
A l'étonnement des habitués, le garçon de salle le mène 
devant une longue table. Eugène, suivi de tous les spec- 
tateurs, demande sans vergogne où il faut mettre l'enjeu. 

— Si vous placez un louis sur un seul de ces trente- 

VI. 24 



370 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

six numéros, et qu'il sorte, vous aurez trente-six louis, lui 
dit un vieillard respectable à cheveux blancs. 

Eugène jette les cent francs sur le chiflPre de son âge, 
vingt et un. Un cri d'étonnement part sans qu'il ait eu le 
temps de se reconnaître. II avait gagné sans le savoir. 

— Retirez donc votre argent, fui dit le vieux monsieur, 
l'on ne gagne pas deux fois dans ce sjstème-Ià. 

Eugène prend un râteau que lui tend le vieux mon- 
sieur, il tire à lui les trois mille six cents francs et, toujours 
sans rien savoir du jeu, les place sur la rouge. La galerie 
le regarde avec envie, en voyant qu'il continue à jouer. 
La roue tourne, il gagne encore, et le banquier lui jette 
encore trois mille six cents francs. 

— Vous avez sept mille deux cents francs à vous, lui 
dit à l'oreille le vieux monsieur. Si vous m'en croyez, 
vous vous en irez, la rouge a passé huit fois. Si vous êtes 
charitable , vous reconnaîtrez ce bon avis en soulageant la 
misère d'un ancien préfet de Napoléon qui se trouve dans 
le dernier besoin, 

Rastignac étourdi se laisse prendre dix louis par fhomme 
à cheveux blancs, et descend avec les sept mille francs, 
ne comprenant encore rien au jeu, mais stupéfié de son 
bonheur. 

— Ah çà! oiî me mènerez-vous maintenant, dit-il en 
montrant les sept mille francs à madame de Nucingen 
quand la portière fut refermée. 

Delphine le serra par une étreinte folle et l'embrassa 
vivement, mais sans passion. «Vous m'avez sauvée!» Des 
larmes de joie coulèrent en abondance sur ses joues. Je 
vais tout vous dire, mon ami. Vous serez mon ami, n'est- 
ce pas? Vous me voyez riche, opulente, rien ne manque 
ou je parais ne manquer de rien! Eh! bien, sachez que 
monsieur de Nucingen ne me laisse pas disposer d un 
sou : il paye toute la maison, mes voitures, mes loges; il 
m'alloue pour ma toilette une somme insuffisante, il me 
réduit à une misère secrète par calcul. Je suis trop fière 



LE PERE GORIOT. 37 I 

pour l'implorer. Ne serais-je pas la dernière des créatures 
si j'achetais sori argent au prix oi^i il veut me le vendre ! 
Comment, moi riche de sept cent mille francs, me suis- 
ie laissé dépouiller? par fierté, par indignation. Nous 
sommes si jeunes, si naïves, quand nous commençons la 
vie conjugale! La parole par laquelle il fallait demander 
de l'argent à mon mari me déchirait la bouche ; je n'osais 
jamais, je mangeais l'argent de mes économies et celui 
que me donnait mon pauvre père ; puis je me suis en- 
dettée. Le mariage pour moi est la plus horrible des dé- 
ceptions, je ne puis vous en parler : qu'il vous suffise de 
savoir que je me jetterais par la fenêtre s'il fallait vivre 
avec Nucingen autrement qu'en ayant chacun notre appar- 
tement séparé. Quand il a fallu lui déclarer mes dettes de 
jeune femme, des bijoux, des fantaisies (mon pauvre père 
nous avait accoutumées à ne nous rien refuser), j'ai souf- 
fert le martyre; mais enfin j'ai trouvé le courage de les 
dire. N'avais-je pas une fortune à moi ? Nucingen s'est 
emporté, il m'a dit que je le ruinerais, des horreurs! J'au- 
rais voulu être à cent pieds sous terre. Comme il avait pris 
ma dot, il a payé; mais en stipulant désormais pour mes 
dépenses personnelles une pension à laquelle je me suis 
résignée, afin d'avoir la paix. Depuis, j'ai voulu répondre 
à l'amour-propre de quelqu'un que vous connaissez, dit- 
elle. Si j'ai été trompée par lui, je serais mal venue à ne 
pas rendre justice à la noblesse de son caractère. Mais 
enfin il m'a quittée indignement! On ne devrait jamais 
abandonner une femme à laquelle on a jeté, dans un jour 
de détresse, un tas d'or! On doit l'aimer toujours! Vous, 
belle âme de vingt et un ans, vous jeune et pur, vous me 
demanderez comment une femme peut accepter de l'or 
d'un homme? Mon Dieu! n'est-il pas naturel de tout 
partager avec l'être auquel nous devons notre bonheur? 
Quand on s'est tout donné, qui pourrait s'inquiéter d'une 
parcelle de ce tout? L'argent ne devient quelque chose 
qu'au moment où le sentiment n'est plus. N'est-on pas 

24. 



37^ SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

lié pour la vie ? Qui de nous prévoit une séparation en se 
croyant bien année? Vous nous jurez un amour éternel, 
comment avoir alors des mtérêts distincts? Vous ne savez 
pas ce que j'ai souffert aujourd'hui, lorsque Nucingen 
m'a positivement refusé de me donner six mille francs, 
lui qui les donne tous les mois à sa maîtresse, une fille 
de rOpéra! Je voulais me tuer. Les idées les plus folles 
me passaient par la tête. Il j a eu des moments où j'en- 
viais le sort d'une servante, de ma femme de chambre. 
Aller trouver mon père, folie! Anastasie et moi nous 
l'avons égorgé : mon pauvre père se serait vendu s'il pou- 
vait valoir six mille francs. J'aurais été le désespérer en 
vain. Vous m'avez sauvée de la honte et de la mort, j'étais 
ivre de douleur. Ah ! monsieur, je vous devais cette expli- 
cation : j'ai été bien déraisonnablement folle avec vous. 
Quand vous m'avez quittée, et que je vous ai perdu de 
vue, je voulais m'enfuir à pied... où? je ne sais. Voilà 
la vie de la moitié des femmes de Paris, un luxe exté- 
rieur, des soucis cruels dans l'âme. Je connais de pauvres 
créatures encore plus malheureuses que je ne le suis. II 
j a pourtant des femmes obligées de faire faire de faux 
mémoires par leurs fournisseurs. D'autres sont forcées de 
voler leurs maris : les uns croient que des cachemires 
de cent louis se donnent pour cinq cents francs, les autres 
qu'un cachemire de cinq cents francs vaut cent louis. II 
se rencontre de pauvres femmes qui font jeûner leurs 
enfants et grappillent pour avoir une robe. Moi, je suis 
pure de ces odieuses tromperies. Voici ma dernière an- 
goisse. Si quelques femmes se vendent à leurs maris pour 
les gouverner, moi au moins je suis libre ! Je pourrais me 
faire couvrir d'or par Nucingen, et je préfère pleurer la 
tête appuyée sur le cœur d'un homme que je puisse esti- 
mer. Ah ! ce soir monsieur de Marsay n'aura pas le droit 
de me regarder comme une femme qu'il a payée. Elle se 
mit le visage dans ses mains, pour ne pas montrer ses 
pleurs à Eugène, qui lui dégagea la figure pour la con- 



LE PERE GORIOT. 375 

templer, elle était sublime ainsi. — Mêler l'argent aux 
sentiments, n'est-ce pas horrible? Vous ne pourrez pas 
m'aimer, dit-elle. 

Ce mélange de bons sentiments, qui rendent les femmes 
SI grandes, et des fautes que la constitution actuelle de la 
société les force à commettre, bouleversait Eugène, qui 
disait des paroles douces et consolantes en admirant cette 
belle femme, si naïvement imprudente dans son cri de 
douleur. 

— Vous ne vous armerez pas de ceci contre moi, dit- 
elle, promettez-le-moi. 

— Ah, madame! j'en suis incapable, dit-il. 

Elle lui prit la main et la mit sur son cœur par un mou- 
vement plein de reconnaissance et de gentillesse. — Grâce 
à vous me voilà redevenue libre et joyeuse. Je vivais pres- 
sée par une main de fer. Je veux maintenant vivre simple- 
ment, ne rien dépenser. Vous me trouverez bien comme 
je serai, mon ami, n'est-ce pas? Gardez ceci, dit-elle en 
ne prenant que six billets de banque. En conscience je 
vous dois mille écus, car je me suis considérée comme 
étant de moitié avec vous. Eugène se défendit comme une 
vierge. Mais la baronne lui ayant dit : — Je vous regarde 
comme mon ennemi si vous n'êtes pas mon complice, il 
prit l'argent. — Ce sera une mise de fonds en cas de 
malheur, dit-il. 

— Voilà le mot que je redoutais, s'écria-t-elle en pâ- 
lissant. Si vous voulez que je sois quelque chose pour 
vous, jurez-moi, dit-elle, de ne jamais retourner au jeu. 
Mon Dieu ! moi vous corrompre ! j'en mourrais de dou- 
leur. 

Ils étaient arrivés. Le contraste de cette misère et de 
cette opulence étourdissait l'étudiant, dans les oreilles 
duquel les sinistres paroles de Vautrin vinrent retentir. 

— Mettez-vous là, dit la baronne en entrant dans sa 
chambre et montrant une causeuse auprès du feu , je vais 
écrire une lettre bien difficile ! Conseillez-moi. 



3''4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— N'écrivez pas, lui dit Eugène, enveloppez les bil- 
lets, mettez l'adresse, et envoyez-les par votre femme de 
chambre. 

— Mais vous êtes un amour d'homme, dit-elle. Ah! 
voilà, monsieur, ce que c'est que d'avoir été bien élevé! 
Ceci est du Beauséant tout pur, dit-elle en souriant. 

— Elle est charmante, se dit Eugène qui s'éprenait de 
plus en plus. II regarda cette chambre où respirait la vo- 
luptueuse élégance d'une riche courtisane. 

— Cela vous plaît-il? dit-elIe en sonnant sa femme 
de chambre. 

— Thérèse, portez cela vous-même à monsieur de 
Marsaj, et remettez-le à lui-même. Si vous ne le trouvez 
pas, vous me rapporterez la lettre. 

Thérèse ne sortit pas sans avoir jeté un malicieux coup 
d'oeil sur Eugène. Le dîner était servi. Rastignac donna 
le bras à madame de Nucingen, qui le mena dans une 
salle à manger délicieuse, où il retrouva le luxe de table 
qu'il avait admiré chez sa cousine. 

— Les jours d'Italiens, dit-elle, vous viendrez dîner 
avec moi, et vous m'accompagnerez. 

— Je m'accoutumerais à cette douce vie si elle devait 
durer; mais je suis un pauvre étudiant qui a sa fortune à 
faire. 

— Elle se fera, dit-elle en riant. Vous vovez, tout 
s'arrange : je ne m'attendais pas à être si heureuse. 

II est dans la nature des femmes de prouver l'impos- 
sible par le possible et de détruire les faits par des pres- 
sentiments. Quand madame de Nucingen et Rastignac 
entrèrent dans leur loge aux Bouffons, elle eut un air de 
contentement qui la rendait si belle, que chacun se per- 
mit de ces petites calomnies contre lesquelles les femmes 
sont sans défense, et qui font souvent croire à des dés- 
ordres inventés à plaisir. Quand on connaît Paris, on ne 
croît à rien de ce qui s'y dit, et l'on ne dit rien de ce qui 
s'y fait. Eugène prit la main de la baronne, et tous deux 



LE PÈRE GORIOT. 375 

se parlèrent par des pressions plus ou moins vives, en se 
communiquant les sensations que leur donnait la mu- 
sique. Pour eux, cette soirée fut enivrante. Ils sortirent 
ensemble, et madame de Nucingen voulut reconduire 
Eugène jusqu'au Pont-Neuf, en lui disputant, pendant 
toute la route, un des baisers qu'elle lui avait si chaleu- 
reusement prodigués au Palais-Royal. Eugène lui repro- 
cha cette inconséquence. 

— Tantôt, répondit-elle, c'était de la reconnaissance 
pour un dévouement inespéré; maintenant ce serait une 
promesse. 

— Et vous ne voulez m'en faire aucune, ingrate. Il se 
fâcha. En fliisant un de ces gestes d'impatience qui ravis- 
sent un amant, elle lui donna sa main à baiser, qu'il prit 
avec une mauvaise grâce dont elle fut enchantée. 

— A lundi, au bal, dit-elle. 

En s'en allant à pied, par un beau clair de lune, Eu- 
gène tomba dans de sérieuses réflexions. Il était à la fois 
heureux et mécontent : heureux d'une aventure dont le 
dénouement probable lui donnait une des plus jolies et 
des plus élégantes femmes de Paris, objet de ses désirs; 
mécontent de voir ses projets de fortune renversés, et ce 
fut alors qu'il éprouva la réalité des pensées indécises 
auxquelles il s'était livré lavant-veille. L'insuccès nous 
accuse toujours la puissance de nos prétentions. Plus Eu- 
gène jouissait de la vie parisienne, moins il voulait demeu- 
rer obscur et pauvre. 11 chiffonnait son billet de mille 
francs dans sa poche, en se faisant mille raisonnements 
captieux pour se l'approprier. Enfin il arriva rue Neuve- 
Sainte-Geneviève, et quand il fut en haut de l'escalier, il 
y vit de la lumière. Le père Goriot avait laissé sa porte 
ouverte et sa chandelle allumée, afin que l'étudiant n'ou- 
bliât pas de lui raconter sa jille, suivant son expression. 
Eugène ne lui cacha rien. 

— Mais, s'écria le père Goriot dans un violent déses- 
poir de jalousie, elles me croient ruiné : j'ai encore treize 



^y6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

cents livres de rente! Mon Dieu ! la pauvre petite, que ne 
venait-elle ici! j'aurais vendu mes rentes, nous aurions 
pris sur le capital, et avec le reste je me serais fait du via- 
ger. Pourquoi n'êtes-vous pas venu me confier son em- 
barras, mon brave voisin? Comment avez-vous eu le 
cœur d'aller risquer au jeu ses pauvres petits cent francs ? 
c'est à fendre fâme. Voilà ce que c'est que des gendres ! 
Oh ! si je les tenais, je leur serrerais le cou. Mon Dieu ! 
pleurer, elle a pleuré ? 

— La tète sur mon gilet, dit Eugène. 

— Oh ! donnez-Ie-moi, dit le père Goriot. Comment ! 
il y a eu là des larmes de ma fille, de ma chère Del- 
phine, qui ne pleurait jamais étant petite! Oh ! je vous 
en achèterai un autre, ne le portez plus, laissez-le-moi. 
Elle doit d'après son contrat, jouir de ses biens. Ah ! je 
vais aller trouver Derville, un avoué, dès demain. Je vais 
faire exiger le placement de sa fortune. Je connais les 
lois, je SUIS un vieux loup, je vais retrouver mes dents. 

— Tenez, père, voici mille francs qu'elle a voulu me 
donner sur notre gain. Gardez-les-lui, dans le gilet. 

Goriot regarda Eugène, lui tendit la main pour prendre 
la sienne, sur laquelle il laissa tomber une larme. 

— Vous réussirez dans la vie, lui dit le vieillard. Dieu 
est juste, voyez-vous? Je me connais en probité, moi, et 
puis vous assurer qu'il y a bien peu d'hommes qui vous 
ressemblent. Vous voulez donc être aussi mon cher en- 
fant? Allez, dormez. Vous pouvez dormir, vous n'êtes 
pas encore père. Elle a pleuré, j'apprends ça, moi, qui 
étais là tranquillement à manger comme un imbécile pen- 
dant qu'elle souffrait; moi, moi qui vendrais le Père, le 
Fils et le Saint-Esprit pour leur éviter une larme à toutes 
deux! 

- — Par ma foi, se dit Eugène en se couchant, |e croîs 
que je serai honnête homme toute ma vie. H J a du plai- 
sir à suivre les inspirations de sa conscience. 

11 n'y a peut-être que ceux qui croient en Dieu qui 



3-^8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

font le bien en secret, et Eugène croyait en Dieu. Le 
lendemain, à l'heure du bal, Rastignac alla chez madame 
de Beauséant, qui l'emmena pour le présenter à la du- 
chesse de Carighano. II reçut le plus gracieux accueil de 
la rtiaréchale, chez laquelle il retrouva madame de Nucin- 
gen. Delphine s'était parée avec l'intention de plaire à 
tous pour mieux plaire à Eugène, de qui elle attendait 
impatiemment un coup d'œil, en croyant cacher son 
impatience. Pour qui sait deviner les émotions d'une 
femme, ce moment est plein de délices. Qui ne s'est sou- 
vent plu à faire attendre son opinion, à déguiser coquet- 
tement son plaisir, à chercher des aveux dans l'inquiétude 
que l'on cause, à jouir des craintes qu'on dissipera par un 
sourire ? Pendant cette fête, l'étudiant mesura tout à coup 
la portée de sa position, et comprit qu'il avait un état 
dans le monde en étant cousin avoué de madame de 
Beauséant. La conquête de madame la baronne de Nucin- 
gen, qu'on lui donnait déjà, le mettait si bien en relief, 
que tous les jeunes gens lui jetaient des regards d'envie; 
en en surprenant quelques-uns, il goûta les premiers plai- 
sirs de la fatuité. En passant d'un salon dans un autre, en 
traversant les groupes, il entendit vanter son bonheur. 
Les femmes lui prédisaient toutes des succès. Delphine, 
craignant de le perdre, lui promit de ne pas lui refuser 
le soir le baiser qu'elle s'était tant défendu d'accorder 
l'avant-veille. A ce bal, Rastignac reçut plusieurs engage- 
ments. Il fut présenté par sa cousine à quelques femmes 
qui toutes avaient des prétentions à l'élégance, et dont les 
maisons passaient pour être agréables; il se vit lancé dans 
le plus grand et le plus beau monde de Paris. Cette soi- 
rée eut donc pour lui les charmes d'un brillant début, et 
il devait s'en souvenir jusque dans ses vieux jours, comme 
une jeune fille se souvient du bal où elle a eu des 
triomphes. Le lendemain, quand, en déjeunant, il raconta 
ses succès au père Goriot devant les pensionnaires, 
Vautrin se prit à sourire d'une façon diabolique. 



i 



LE PERE GORIOT. ^y^ 

— Et VOUS croyez, s'écria ce féroce logicien, qu'un 
jeune homme à la mode peut demeurer rue Neuve- 
Sainte-Geneviève, dans la maison Vauquer? pension infi- 
nmient respectable sous tous les rapports, certainement, 
mais qui n'est rien moins que fashionable. Elle est cossue, 
elle est belle de son abondance, elle est fière d'être le 
manoir momentané d'un Rastignac; mais, enfin, elle est 
rue Neuve-Sainte-Geneviève, et ignore le luxe, parce 
qu'elle est purement patriarcbalorama. Mon jeune ami, 
reprit Vautrin d'un air paternellement railleur, si vous 
voulez faire figure à Pans il vous faut trois chevaux et un 
tilbury pour le matin, un coupé pour le soir en tout neuf 
mille francs pour le véhicule. Vous seriez indigne de 
votre destinée si vous ne dépensiez que trois mille francs 
chez votre tailleur, six cents francs chez le parfumeur, 
cent écus chez le bottier, cent écus chez le chapeher. 
Qiiant à votre blanchisseuse, elle vous coûtera mille 
francs. Les jeunes gens à la mode ne peuvent se dispen- 
ser d'être très-forts sur l'article du linge : n'est-ce pas ce 
qu'on examine le plus souvent en eux? L'amour et l'éghse 
veulent de belles nappes sur leurs autels. Nous sommes 
à quatorze mille. Je ne vous parle pas de ce que vous 
perdrez au jeu, en paris, en présents; il est impossible 
de ne pas compter pour deux mille francs l'argent de 
poche. J'ai mené cette vie-là, j'en connais les débours. 
Ajoutez à ces nécessités premières, trois cents louis pour 
la pâtée, mille francs pour la niche. Allez, mon enfant, 
nous en avons pour nos petits vingt-cinq mille par an 
dans les flancs, ou nous tombons dans la crotte, nous 
nous faisons moquer de nous, et nous sommes destitué 
de notre avenir, de nos succès, de nos maîtresses! J'ou- 
blie le valet de chambre et le groom ! Est-ce Christophe 
qui portera vos billets doux? Les écrirez-vous sur le 
papier dont vous vous servez? Ce serait vous suicider. 
Croyez-en un vieillard plein d'expérience ! reprit-il en 
faisant un rinforzando dans sa voix de basse. Ou dépor- 



380 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

tez-vous dans une vertueuse mansarde, et mariez-vous-y 
avec le travail, ou prenez une autre voie. 

Et Vautrin cligna de l'œil en guignant mademoiselle 
Taillefer de manière à rappeler et résumer dans ce regard 
les raisonnements séducteurs qu'il avait semés au cœur 
de l'étudiant pour le corrompre. Plusieurs jours se pas- 
sèrent pendant lesquels Rastignac mena la vie la plus dis- 
sipée. II dînait presque tous les jours avec madame de 
Nucingen, qu'il accompagnait dans le monde. II rentrait 
à trois ou quatre heures du matin, se levait à midi pour 
faire sa toilette, allait se promener au Bois avec Delphine, 
quand il faisait beau, prodiguant ainsi son temps sans en 
savoir le prix, et aspirant tous les enseignements, toutes 
les séductions du luxe avec l'ardeur dont est saisi l'impa- 
tient calice d'un dattier femelle pour les fécondantes 
poussières de son hjménée. II jouait gros jeu, perdait ou 
gagnait beaucoup, et finit par s'habituer à la vie exorbi- 
tante des jeunes gens de Pans. Sur ses premiers gains, 
il avait renvoyé quinze cents francs à sa mère et à ses 
sœurs, en accompagnant sa restitution de jolis présents. 
Quoiqu'il eût annoncé vouloir quitter la Maison Vauquer, 
il y était encore dans les derniers jours du mois de jan- 
vier, et ne savait comment en sortir. Les jeunes gens sont 
soumis presque tous à une loi en apparence inexplicable, 
mais dont la raison vient de leur jeunesse même, et de 
l'espèce de furie avec laquelle ils se ruent au plaisir. 
Riches ou pauvres, ils n'ont jamais d'argent pour les né- 
cessités de la vie, tandis qu'ils en trouvent toujours pour 
leurs caprices. Prodigues de tout ce qui s'obtient à crédit, 
ils sont avares de tout ce qui se paye à l'instant même, et 
semblent se venger de ce qu'ils n'ont pas, en dissipant 
tout ce qu'ils peuvent avoir. Ainsi, pour nettement poser 
la question, un étudiant prend bien plus de soin de son 
chapeau que de son habit. L'énormité du gain rend le 
tailleur essentiellement créditeur, tandis que la modicité 
de la somme fait du chapelier un des êtres les plus intrai- 



LE PÈRE GORIOT. 38 I 

tables parmi ceux avec lesquels II est forcé de parlemen- 
ter. Si le jeune homme assis au balcon d'un théâtre offre 
à la lorgnette des jolies femmes d'étourdissants gilets, il 
est douteux qu'il ait des chaussettes; le bonnetier est en- 
core un des charançons de sa bourse. Rastignac en était 
là. Toujours vide pour madame Vauquer, toujours pleine 
pour les exigences de la vanité, sa bourse avait des revers 
et des succès lunatiques en désaccord avec les paiements 
les plus naturels. Afin de quitter la pension puante, 
ignoble où s'humiliaient périodiquement ses prétentions, 
ne fallait-il pas payer un mois à son hôtesse, et acheter 
des meubles pour son appartement de dandy? c'était 
toujours la chose impossible. Si, pour se procurer l'argent 
nécessaire à son jeu, Rastignac savait acheter chez son 
bijoutier des montres et des chaînes d'or chèrement payées 
sur ses gains, et qu'il portait au Mont-de-Piété, ce sombre 
et discret ami de la jeunesse, il se trouvait sans invention 
comme sans audace quand il s'agissait de payer sa nour- 
riture, son logement, ou d'acheter les outils indispen- 
sables à l'exploitation de la vie élégante. Une nécessité 
vulgaire, des dettes contractées pour des besoins satisfaits, 
ne l'inspiraient plus. Comme la plupart de ceux qui ont 
connu cette vie de hasard, il attendait au dernier moment 
pour solder des créances sacrées aux yeux des bourgeois, 
comme faisait Mirabeau, qui ne payait son pain que 
quand il se présentait sous la forme dragonnante d'une 
lettre de change. Vers cette époque, Rastignac avait perdu 
son argent, et s'était endetté. L'étudiant commençait à 
comprendre qu'il lui serait impossible de continuer cette 
existence sans avoir de ressources fixes. Mais, tout en gé- 
missant sous les piquantes atteintes de sa situation pré- 
caire, il se sentait incapable de renoncer aux jouissances 
excessives de cette vie et voulait la continuer à tout prix. 
Les hasards sur lesquels il avait compté pour sa fortune 
devenaient chimériques, et les obstacles réels grandis- 
saient. En s'initiant aux secrets domestiques de monsieur 



382 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

et madame de Nucmgen, il s'était aperçu que, pour con- 
vertir l'amour en instrument de fortune, il fallait avoir 
bu toute honte, et renoncer aux nobles idées qui sont 
l'absolution des fautes de la jeunesse. Cette vie extérieu- 
rement splendide, mais rongée par tous les tœnias du re- 
mords, et dont les fugitifs plaisirs étaient chèrement expiés 
par de persistantes angoisses, il l'avait épousée, il s'y rou- 
lait en se faisant, comme le Distrait de La Bruyère, un 
ht dans la fange du fossé; mais, comme le Distrait, il ne 
souillait encore que son vêtement. 

— Nous avons donc tué le mandarin? lui dit un jour 
Bianchon en sortant de table. 

— Pas encore, répondit-il, mais il râle. 

L'étudiant en médecine prit ce mot pour une plaisan- 
terie, et ce n'en était pas une. Eugène, qui, pour la pre- 
mière fois depuis long-temps, avait dîné à la pension, s'était 
montré pensif pendant le repas. Au heu de sortir au des- 
sert, il resta dans la salle à manger assis auprès de made- 
moiselle Taillefer, à laquelle il jeta de temps en temps 
des regards expressifs. (Quelques pensionnaires étaient 
encore attablés et mangeaient des noix, d'autres se pro- 
menaient en continuant des discussions commencées. 
Comme presque tous les soirs, chacun s'en allait à sa fan- 
taisie, suivant le degré d'intérêt qu'il prenait à la conver- 
sation, ou selon le plus ou le moins de pesanteur que lui 
causait sa digestion. En hiver, il était rare que la salle à 
manger fût entièrement évacuée avant huit heures, mo- 
ment où les quatre femmes demeuraient seules et se ven- 
geaient du silence que leur sexe leur imposait au milieu 
de cette réunion masculine. Frappé de la préoccupation à 
laquelle Eugène était en proie, Vautrin resta dans la salle 
à manger, quoiqu'il eût paru d'abord empressé de sortir, 
et se tint constamment de manière à n'être pas vu d'Eu- 
gène, qui dut le croire parti. Puis, au lieu d'accompagner 
ceux des pensionnaires qui s'en allèrent les derniers, il 
stationna sournoisement dans le salon. Il avait lu dans 



LE PÈRE GORIOT. 383 

l'âme de l'étudiant et pressentait un symptôme décisif. 
Rastignac se trouvait en effet dans une situation perplexe 
que beaucoup de jeunes gens ont du connaître. Amiante 
ou coquette, madame de Nucingen avait fait passer Ras- 
tignac par toutes Tes angoisses d'une passion véritable, en 
déployant pour lui les ressources de la diplomatie fémi- 
nine en usage à Paris. Après s'être compromise aux jeux 
du public pour. fixer près d'elle le cousin de madame de 
Beauséant, elle hésitait à lui donner réellement les droits 
dont il paraissait jouir. Depuis un mois elle irritait si bien 
les sens d'Eugène, qu'elle avait fini par attaquer le cœur. 
Si, dans les premiers moments de sa liaison, l'étudiant 
s'était cru le maître, madame de Nucingen était devenue 
la plus forte, à l'aide de ce manège qui mettait en mou- 
vement chez Eugène tous les sentiments, bons ou mau- 
vais, des deux ou trois hommes qui sont dans un jeune 
homme de Paris. Etait-ce en elle un calcul? Non; les 
femmes sont toujours vraies, même au milieu de leurs 
plus grandes faussetés, parce qu'elles cèdent à quelque 
sentiment naturel. Peut-être Delphine, après avoir laissé 
prendre tout à coup tant d'empire sur elle par ce jeune 
homme et lui avoir montré trop d'affecti'on, obéissait-elle 
à un sentiment de dignité, qui la faisait ou revenir sur ses 
concessions, ou se plaire à les suspendre. 11 est si naturel 
à une Parisienne, au moment même où la passion l'en- 
traîne, d'hésiter dans sa chute, d'éprouver le cœur de 
celui auquel elle va livrer son avenir! Toutes les espé- 
rances de madame de Nucingen avaient été trahies une 
première fois, et sa fidélité pour un jeune égoïste venait 
d'être méconnue. Elle pouvait être défiante à bon droit. 
Peut-être avait-elle aperçu dans les manières d'Eugène, 
que son rapide succès avait rendu fat, une sorte de més- 
estime causée par les bizarreries de leur situation. Elle 
désirait sans doute paraître imposante à un homme de cet 
âge, et se trouver grande devant lui après avoir été si long- 
temps petite devant celui par qui elle était abandonnée. 



3 84 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

Elle ne voulait pas qu'Eugène la crût une facile conquête, 
précisément parce qu'il savait qu'elle avait appartenu à de 
Marsay. Enfin, après avoir subi le dégradant plaisir d'un 
véritable monstre, un libertin jeune, elle éprouvait tant 
de douceur à se promener dans les régions fleuries de 
l'amour, que c'était sans doute un charme pour elle d'en 
admirer tous les aspects, d'en écouter long-temps les fré- 
missements, et de se laisser long-temps caresser par de 
chastes brises. Le véritable amour payait pour le mauvais. 
Ce contre-sens sera malheureusement fréquent tant que 
les hommes ne sauront pas combien de fleurs fauchent 
dans l'âme d'une jeune femme les premiers coups de la 
tromperie. Quelles que fussent ses raisons, Delphine se 
jouait de Rastignac, et se plaisait à se jouer de lui, sans 
doute parce qu'elle se savait aimée et sûre de faire cesser 
les chagrins de son amant, suivant son royal bon plaisir 
de femme. Par respect de lui-même, Eugène ne voulait 
pas que son premier combat se terminât par une défaite, 
et persistait dans sa poursuite, comme un chasseur qui 
veut absolument tuer une perdrix à sa première fête 
de Saint-Hubert. Ses anxiétés, son amour-propre offensé, 
ses désespoirs, faux ou véritables, l'attachaient de plus en 
plus à cette femme. Tout Paris lui donnait madame de 
Nucingen, auprès de laquelle il n'était pas plus avancé 
que le premier jour où il l'avait vue. Ignorant encore que 
la coquetterie d'une femme offre quelquefois plus de béné- 
fices que son amour ne donne de plaisir, il tombait dans 
de sottes rages. Si la saison pendant laquelle une femme 
se dispute à l'amour off^rait à Rastignac le butin de ses 
primeurs, elles lui devenaient aussi coûteuses qu'elles 
étaient vertes, aigrelettes et délicieuses à savourer. Par- 
fois, en se voyant sans un sou, sans avenir, il pensait, 
malgré la voix de sa conscience, aux chances de fortune 
dont Vautrin lui avait démontré la possibilité dans un ma- 
riage avec mademoiselle Taillefer. Or il se trouvait alors 
dans un moment où sa misère parlait si haut, qu'il céda 



LE PÈRE GORIOT. 385 

presque involontairement aux artifices du terrible sphinx 
par les regards duquel il était souvent fasciné. Au moment 
oii Poiret et mademoiselle Miclionneau remontèrent chez 
eux, Rastignac se croyant seul entre madame Vauquer et 
madame Couture, qui se tricotait des manches de laine 
en sommeillant auprès du poêle, regarda mademoiselle 
TaiIIefer d'une manière assez tendre pour lui faire baisser 
les yeux, 

— Auriez-vous des chagrins, monsieur Eugène? lui 
dit Victorine après un moment de silence. 

— Quel homme n'a pas ses chagrins ! répondit Rasti- 
gnac. Si nous étions surs, nous autres jeunes gens, d'être 
bien aimés, avec un dévouement qui nous récompensât 
des sacrifices que nous sommes toujours disposés à 
faire, nous n'aurions peut-être jamais de chagrins. 

Mademoiselle TaiIlefer lui jeta, pour toute réponse, 
un regard qui n'était pas équivoque. 

— Vous, mademoiselle, vous vous croyez sure de 
votre cœur aujourd'hui; mais répondriez-vous de ne ja- 
mais changer? 

Un sourire vint errer sur les lèvres de la pauvre fille 
comme un rayon jaillit de son âme, et fit si bien reluire 
sa figure qu'Eugène fut effrayé d'avoir provoqué une 
aussi vive explosion de sentiment. 

— Quoi! si demain vous étiez riche et heureuse, si 
une immense fortune vous tombait des nues, vous aime- 
nez encore le jeune homme pauvre qui vous aurait plu 
durant vos jours de détresse? 

Elle fit un joli signe de tête. 

— Un jeune homme bien malheureux ! 
Nouveau signe. 

— Quelles bêtises dites-vous donc là? s'écria madame 
Vauquer. 

— Laissez- nous, répondit Eugène, nous nous enten- 
dons. 

— II y aurait donc alors promesse de mariage entre 

VI. 2 r 



386 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

monsieur le chevalier Eugène de Rastignac et mademoi- 
selle Victorine Taillefer? dit Vautrm de sa grosse voix 
en se montrant tout à coup à la porte de la salle à manger. 

— Ah ! vous m'avez fait peur, dirent à la fois madame 
Couture et madame Vauquer. 

— Je pourrais plus mal choisir, répondit en riant Eu- 
gène à qui la voix de Vautrm causa la plus cruelle émo- 
tion qu'il eût jamais ressentie. 

— Pas de mauvaises plaisanteries, messieurs, dit ma- 
dame Couture. Ma fille, remontons chez nous. 

Madame Vauquer suivit ses deux pensionnaires, afin 
d'économiser sa chandelle et son feu en passant la soirée 
chez elles. Eugène se trouva seul et face à face avec Vau- 
trin. 

— Je savais bien que vous j arriveriez, lui dit cet 
homme en gardant un imperturbable sang-froid. Mais, 
écoutez! j'ai de la déhcatesse tout comme un autre, moi. 
Ne vous décidez pas dans ce moment, vous n'êtes pas 
dans votre assiette ordinaire. Vous avez des dettes. Je ne 
veux pas que ce soit la passion , le désespoir, mais la rai- 
son qui vous détermine à venir à moi. Peut-être vous 
faut-il quelque millier déçus. Tenez, le voulez-vous? 

Ce démon prit dans sa poche un porte-feuille, et en 
tira trois billets de banque qu'il fit papilloter aux jeux de 
l'étudiant. Eugène était dans la plus cruelle des situations. 
II devait au marquis d'Ajuda et au comte de Trailles 
cent louis perdus sur parole. 11 ne les avait pas, et n'osait 
aller passer la soirée chez madame de Restaud, où il était 
attendu. C'était une de ces soirées sans cérémonie où l'on 
mange des petits gâteaux, où l'on boit du thé, mais où 
l'on peut perdre six mille francs au whist. 

— Monsieur, lui dit Eugène en cachant avec peine un 
tremblement convulsif; après ce que vous m'avez confié, 
vous devez comprendre qu'il m'est impossible de vous 
avoir des obligations. 

— Eh! bien, vous m'auriez fait de la peine de parler 



LE PÈRE GORIOT. 387 

autrement, reprit le tentateur. Vous êtes un beau jeune 
homme, délicat, fier comme un lion et doux comme une 
jeune fille. Vous seriez une belle proie pour le diable. 
J'aime cette quafité de jeunes gens. Encore deux ou trois 
réflexions de haute pohtique, et vous verrez le monde 
comme il est. En y jouant quelques petites scènes de 
vertu, l'homme supérieur y satisfait toutes ses fantaisies 
aux grands applaudissements des niais du parterre. Avant 
peu de jours vous serez à nous. Ah! si vous vouhez de- 
venir mon élève, je vous ferais arriver à tout. Vous ne 
formeriez pas un désir qu'il ne fût à l'instant comblé, quoi 
que vous puissiez souhaiter : honneur, fortune, femmes. 
On vous réduirait toute la civihsation en ambroisie. Vous 
seriez notre enfant gâté, notre Benjamin, nous nous ex- 
terminerions tous pour vous avec plaisir. Tout ce qui 
vous ferait obstacle serait aplati. Si vous conservez des 
scrupules, vous me prenez donc pour un scélérat? Eh! 
bien, un homme qui avait autant de probité que vous 
croyez en avoir encore, monsieur de Turenne, faisait, sans 
se croire compromis, de petites afi^aires avec des brigands. 
Vous ne voulez pas être mon obligé, hein? Qu'à cela ne 
tienne, reprit Vautrin en laissant échapper un sourire. 
Prenez ces chiffons, et mettez-moi là-dessus, dit-il en 
tirant un timbre, là, en travers : Accepté pour la somme de 
trois mille cinq cents francs payable en un an. Et datez! L'in- 
térêt est assez fort pour vous ôter tout scrupule; vous 
pouvez m'appeler juif, et vous regarder comme quitte 
de toute reconnaissance. Je vous permets de me mépriser 
encore aujourd'hui, sûr que plus tard vous m'aimerez. 
Vous trouverez en moi de ces immenses abîmes, de ces 
vastes sentiments concentrés que les niais appellent des 
vices; mais vous ne me trouverez jamais ni lâche ni ingrat. 
Enfin, je ne suis ni un pion ni un fou, mais une tour, 
mon petit. 

— Quel homme êtes-vous donc? s'écria Eugène, vous 
avez ete crée pour me tourmenter. 

2Î- 



388 SCÈKES DE LA VIE PRIVEE. 

— Mais non , je suis un bon homme qui veut se crotter 
pour que vous soyez à l'abri de la boue pour le reste de 
vos jours. Vous vous demandez pourquoi ce dévouement? 
Eh! bien, je vous le dirai tout doucement quelque jour, 
dans le tuyau de l'oreille. Je vous ai d'abord surpris en 
vous montrant le carillon de l'ordre social et le jeu de la 
machine; mais votre premier effroi se passera comme 
celui du conscrit sur le champ de bataille, et vous vous 
accoutumerez à l'idée de considérer les hommes comme 
des soldats décidés à périr pour le service de ceux qui se 
sacrent rois eux-mêmes. Les temps sont bien changés. Au- 
trefois on disait à un brave : «Voilà cent écus, tue- moi 
monsieur un tel)), et l'on soupait tranquillement après 
avoir mis un homme à l'ombre pour un oui, pour un non. 
Aujourd'hui je vous propose de vous donner une belle 
fortune contre un signe de tête qui ne vous compromet 
en rien, et vous hésitez. Le siècle est mou. 

Eugène signa la traite, et l'échangea contre les billets 
de banque. 

— Eh! bien, voyons, parlons raison, reprit Vautrin. 
Je veux partir d'ici à quelques mois pour l'Amérique, 
aller planter mon tabac. Je vous enverrai les cigares de 
l'amitié. Si je deviens riche, je vous aiderai. Si je n'ai pas 
d'enfants (cas probable, je ne suis pas curieux de me re- 
planter ici par bouture), eh! bien, je vous léguerai ma 
fortune. Est-ce être l'ami d'un homme? Mais je vous aime, 
moi. J'ai la passion de me dévouer pour un autre. Je l'ai 
déjà fait. Voyez-vous, mon petit, je vis dans une sphère 
plus élevée que celles des autres hommes. Je considère 
les actions comme des moyens, et ne vois que le but. 
Qu'est-ce qu'un homme pour moi? Ça! fit-il en faisant 
claquer l'ongle de son pouce sous une de ses dents. Un 
homme est tout ou rien. II est moms que rien quand il se 
nomme Poiret : on peut l'écraser comme une punaise, 
il est plat et il pue. Mais un homme est un Dieu quand il 
vous ressemble : ce n'est plus une machme couverte en 



LE PFRE GORIOr. 389 

peau, mais un théâtre où s'émeuvent les plus beaux sen- 
timents, et je ne vis que par les sentmients. Un sentiment, 
n'est-ce pas le monde dans une pensée? Voyez le père 
Goriot : ses deux filles sont pour lui tout l'univers, elles 
sont le fil avec lequel il se dirige dans la création. Eh ! 
bien, pour moi qui ai bien creusé la vie, il n'existe qu'un 
seul sentiment réel, une amitié d'homme à homme. Pierre 
et JafFier, voilà ma passion. Je sais Venise sauvée* pai 
cœur. Avez-vous vu beaucoup de gens assez poilus pour, 
quand un camarade dit: «Allons enterrer un corps! «y 
aller sans souffler mot ni l'embêter de morale? J'ai fait 
ça, moi. Je ne parlerais pas ainsi à tout le monde. Mais 
vous, vous êtes un homme supérieur, on peut tout vous 
dire, vous savez tout comprendre. Vous ne patouillerez 
pas long-temps dans les marécages où vivent les crapous- 
sins qui nous entourent ici. Eh! bien, voilà qui est dit. 
Vous épouserez. Poussons chacun nos pointes ! La mienne 
est en fer et ne mollit jamais, hé, hé! 

Vautrin sortit sans vouloir entendre la réponse négative 
de l'étudiant, afin de le mettre à son aise. 11 semblait con- 
naître le secret de ces petites résistances, de ces combats 
dont les hommes se parent devant eux-mêmes, et qui leur 
servent à se justifier leurs actions blâmables. 

— Qu'il fasse comme il voudra, je n'épouserai certes 
pas mademoiselle Taillefer ! se dit Eugène. 

Après avoir subi le malaise d'une fièvre intérieure que 
lui causa l'idée d'un pacte fait avec cet homme dont il 
avait horreur, mais qui grandissait à ses yeux par le cy- 
nisme même de ses idées et par l'audace avec laquelle il 
étreignait la société, Rastignac s'habilla, demanda une 
voiture, et vint chez madame de Restaud. Depuis quel- 
ques jours, cette femme avait redoublé de soins pour un 
jeune homme dont chaque pas était un progrès au cœur 
du grand monde, et dont l'influence paraissait devoir 
être un jour redoutable. Il paya messieurs de Trailles et 
d'Ajuda, joua au whist une partie de la nuit, et regagna 



390 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

ce qu'il avait perdu. Superstitieux comme la plupart des 
hommes dont le chemm est à faire et qui sont plus ou 
moins fatalistes, il voulut voir dans son bonheur une 
récompense du ciel pour sa persévérance à rester dans le 
bon chemin. Le lendemain matin, il s'empressa de de- 
mander à Vautrin s'il avait encore sa lettre de change. Sur 
une réponse affirmative, il lui rendit les trois mille francs 
en manifestant un plaisir assez naturel. 

— Tout va bien, lui dit Vautrin. 

— Mais je ne suis pas votre complice, dit Eugène. 

— Je sais, je sais, répondit Vautrin en l'interrompant. 
Vous faites encore des enfantillages. Vous vous arrêtez aux 
bagatelles de la porte. 

Deux jours après, Poiret et mademoiselle Michonneau 
se trouvaient assis sur un banc, au soleil, dans une allée 
solitaire du Jardin-des-Plantes, et causaient avec le mon- 
sieur qui paraissait à bon droit suspect à l'étudiant en 
médecine. 

— Mademoiselle, disait monsieur Gondureau, je ne 
vois pas d'oii naissent vos scrupules. Son Excellence mon- 
seigneur le Ministre de la Police Générale du Royaume. . . 

— Ah ! Son Excellence monseigneur le Ministre de la 
Police Générale du Royaume... répéta Poiret. 

— Oui, Son Excellence s'occupe de cette affaire, dit 
Gondureau. 

A qui ne paraîtra-t-il pas invraisemblable que Poiret, 
ancien employé, sans doute homme de vertus bour- 
geoises, quoique dénué d'idées, continuât d'écouter le 
prétendu rentier de la rue de BufPon, au moment où il 
prononçait le mot de police en laissant ainsi voir la phy- 
sionomie d'un agent de la rue de Jérusalem à travers son 
masque d'honnête homme? Cependant rien n'était plus 
naturel. Chacun comprendra mieux l'espèce particulière à 
laquelle appartenait Poiret, dans la grande famille des 
niais, après une remarque déjà faite par certains observa- 
teurs, mais qui jusqu'à présent n'a pas été publiée. 11 est 



LE PERE GORIOT. 39 I 

une nation plumigère, serrée au budget entre le premier 
degré de latitude qui comporte les traitements de douze 
cents francs, espèce de Groenland administratif, et le troi- 
sième degré, où commencent les traitements un peu plus 
chauds de trois à six mille francs, région tempérée, où 
s'acclimate ïa gratification , où elle fleurit malgré les diffi- 
cultés de la culture. Un des traits caractéristiques qui 
trahit le mieux l'infirme étroitesse de cette gent subal- 
terne, est une sorte de respect involontaire, machinal, 




instinctif, pour ce grand lama de tout ministère, connu 
de l'employé par une signature illisible et sous le nom de 
Son Excellence Monseigneur le Ministre, cinq mots 
qui équivalent à 1'// Bondo Cani du Calife de Bagdad*, et 
qui, aux yeux de ce peuple aplati, représente un pouvoir 
sacré, sans appel. Comme le pape pour les chrétiens, 
monseigneur est administrativement infaillible aux yeux 
de l'employé; l'éclat qu'il jette se communique à ses 
actes, à ses paroles, à celles dites en son nom; il couvre 
tout de sa broderie, et légalise les actions qu'il ordonne; 
son nom d'Excellence, qui atteste la pureté de ses inten- 



35)2 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

tions et la sainteté de ses vouloirs, sert de passe-port aux 
idées les moins admissibles. Ce que ces pauvres gens ne 
feraient pas dans leur intérêt, ils s'empressent de l'accom- 
phr dès que le mot Son Excellence est prononcé. Les 
bureaux ont leur obéissance passive, comme l'armée a la 
sienne : système qui étouffe la conscience, annihile un 
homme et finit, avec le temps, par l'adapter comme une 
VIS ou un écrou à la machine gouvernementale. Aussi 
monsieur Gondureau, qui paraissait se connaître en 
hommes, distingua-t-il promptement en Poiret un de ces 
niais bureaucratiques, et fit-il sortir le Deus ex machina, le 
mot talismanique de Son Excellence, au moment où il 
fallait, en démasquant ses batteries, éblouir le Poiret, qui 
lui semblait le mâle de la Michonneau, comme la Mi- 
chonneau lui semblait la femelle du Poiret. 

— Du moment où son Excellence elle-même, Son 
Excellence monseigneur le! Ah! c'est très-différent, dit 
Poiret. 

— Vous entendez monsieur, dans le jugement duquel 
vous paraissez avoir confiance, reprit le faux rentier en 
s'adressant à mademoiselle Michonneau. Eh! bien. Son 
Excellence a maintenant la certitude la plus complète que 
le prétendu Vautrin, logé dans la Maison Vauquer, est un 
forçat évadé du bagne de Toulon, où il est connu sous 
le nom de Trompe-la-Mort. 

— Ah! Trompe-la-Mort! dit Poiret, il est bien heu- 
reux, s'il a mérité ce nom-là. 

— Mais oui, reprit l'agent. Ce sobriquet est dû au 
bonheur qu'il a eu de ne jamais perdre la vie dans les 
entreprises extrêmement audacieuses qu'il a exécutées. 
Cet homme est dangereux, voyez-vous! Il a des qualités 
qui le rendent extraordinaire. Sa condamnation est même 
une chose qui lui a fait dans sa partie un honneur in- 
fini... 

— C'est donc un homme d'honneur, demanda Poiret. 

— A sa manière. Il a consenti à prendre sur son 



LE PÈRE GORIOT. 393 

compte le crime d'un autre, un faux commis par un très- 
beau jeune homme qu il aimait beaucoup, un jeune Ita- 
lien assez joueur, entré depuis au service militaire, où il 
s'est d'ailleurs parfaitement comporté. ' 

— Mais si Son Excellence le Ministre de la Police est 
sûr que monsieur Vautrin soit Trompe-la-Mort, pourquoi 
donc aurait-il besoin de moi ? dit mademoiselle Michon- 
neau. 

— Ah! oui, dit Poiret, si en effet le Ministre, comme 
vous nous avez fait l'honneur de nous le dire, a une cer- 
titude quelconque... 

— Certitude n'est pas le mot; seulement on se doute. 
Vous allez comprendre la question. Jacques CoHin, sur- 
nommé Trompe-la-Mort, a toute la confiance des trois 
bagnes qui l'ont choisi pour être leur agent et leur ban^ 
quier. 11 gagne beaucoup à s'occuper de ce genre d'af- 
faires, qui nécessairement veut un homme de marque. 

— Ah ! ah ! comprenez- vous le calembour, made- 
moiselle? dit Poiret. Monsieur l'appelle un homme de 
marque, parce qu'il a été marqué. 

— Le faux Vautrin, dit l'agent en continuant, reçoit 
les capitaux de messieurs les forçats, les place, les leur 
conserve , et les tient à la disposition de ceux qui s'évadent , 
ou de leurs familles, quand ils en disposent par testa- 
ment, ou de leurs maîtresses, quand ils tirent sur lui pour 
elles. 

- — De leurs maîtresses ! Vous voulez dire de leurs 
femmes, fit observer Poiret. 

— Non, monsieur. .Le forçat n'a généralement que 
des épouses illégitimes, que nous nommons des concu- 
bines. 

— Ils vivent donc tous en état de concubinage? 

— Conséquemment. 

— Eh! bien, dit Poiret, voilà des horreurs que Mon- 
seigneur ne devrait pas tolérer. Puisque vous avez l'hon- 
neur de voir Son Excellence, c'est à vous, qui me pa- 



394 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

ralssez avoir des idées philanthropiques, à l'éclairer sur la 
conduite immorale de ces gens qui donnent un très-mau- 
vais exemple au reste de la société. 

— Mais, monsieur, le gouvernement ne les met pas 
là pour offrir le modèle de toutes les vertus. 

— C'est juste. Cependant, monsieur, permettez... 

— Mais, laissez donc dire monsieur, mon cher mi- 
gnon, dit mademoiselle Michonneau. 

— Vous comprenez, mademoiselle, reprit Gondu- 
reau. Le gouvernement peut avoir un grand intérêt à 
mettre la main sur une caisse illicite, que Ton dit monter 
à un total assez majeur; Trompe-la-Mort encaisse des va- 
leurs considérables en recelant non-seulement les sommes 
possédées par quelques-uns de ses camarades, mais encore 
celles qui proviennent de la Société des Dix mille... 

— Dix mille voleurs ! s'écria Poiret effrayé. 

— Non, la Société des Dix mille est une association 
de hauts voleurs, de gens qui travaillent en grand, et ne 
se mêlent pas d'une afïaire où il n'y a pas mille francs à 
gagner. Cette société se compose de tout ce qu'il j a de 
plus distingué parmi ceux de nos hommes qui vont droit 
en cour d'assises. Ils connaissent le Code, et ne risquent 
jamais de se faire appliquer la peine de mort quand ils 
sont pinces. Collin est leur homme de confiance, leur 
conseil. A l'aide de ses immenses ressources, cet homme 
a su se créer une police à lui, des relations fort étendues 
qu'il enveloppe d'un mystère impénétrable. Quoique de- 
puis un an nous l'ayons entouré d'espions, nous n'avons 
pas encore pu voir dans son jeu. Sa caisse et ses talents 
servent donc constamment à solder le vice, à faire les 
fonds au crime, et entretiennent sur pied une armée de 
mauvais sujets qui sont dans un perpétuel état de guerre 
avec la société. Saisir Trompe-la-Mort et s'emparer de sa 
banque, ce sera couper le mal dans sa racine. Aussi cette 
expédition est-elle devenue une affaire d'Etat et de haute 
politique, susceptible d'honorer ceux qui coopéreront à sa 



LE PÈRE GORIOT. 395 

réussite. Vous-même, monsieur, pourriez être de nouveau 
employé dans l'administration, devenir secrétaire d'un 
commissaire de police, fonctions qui ne vous empêche- 
raient point de toucher votre pension de retraite. 

— Mais pourquoi, dit mademoiselle Michonneau, 
Trompe-Ia-Mort ne s'en va-t-il pas avec la caisse? 

— Oh! fit l'agent, partout où il irait, il serait suivi 
d'un homme chargé de le tuer, s'il volait le bagne. Puis 
une caisse ne s'enlève pas aussi facilement qu'on enlève 
une demoiselle de bonne maison. D'ailleurs, Collin est 
un gaillard incapable de faire un trait semblable, il se 
croirait déshonoré. 

— Monsieur, dit Poiret, vous avez raison , il serait tout 
à fait déshonoré. 

— Tout cela ne nous dit pas pourquoi vous ne venez 
pas tout bonnement vous emparer de lui, demanda ma- 
demoiselle Michonneau. 

— Eh! bien, mademoiselle, je réponds... Mais, lui 
dit-il à l'oreille, empêchez votre monsieur de m'inter- 
rompre, ou nous n'en aurons jamais fini. Il doit avoir 
beaucoup de fortune pour se faire écouter, ce vieux-là. 
Trompe-la-Mort, en venant ici, a chaussé la peau d'un 
honnête homme, il s'est fait bon bourgeois de Paris, il 
s'est logé dans une pension sans apparence; il est fin, 
allez ! on ne le prendra jamais sans vert. Donc monsieur 
Vautrin est un homme considéré, qui fait des affaires con- 
sidérables. 

— Naturellement, se dit Poiret à lui-même. 

— Le ministre, si l'on se trompait en arrêtant un vrai 
Vautrin, ne veut pas se mettre à dos le commerce de Paris, 
ni l'opinion publique. Monsieur le préfet de police branle 
dans le manche, il a des ennemis. S'il y avait erreur, ceux 
qui veulent sa place profiteraient des clabaudages et des 
criailleries libérales pour le faire sauter. Il s'agit ici de pro- 
céder comme dans l'affaire de Cogniard, le faux comte 
de Sainte-Hélène*; si c'avait été un vrai comte de Sainte- 



^^6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

Hélène, nous n'étions pas propres. Aussi faut- il vérifier. 

— Oui, mais vous avez besoin d'une jolie femme, dit 
vivement mademoiselle Michonneau. 

— Trompe- la- Mort ne se laisserait pas aborder par 
une femme, dit l'agent. Apprenez un secret? il n'aime 
pas les femmes. 

— Mais je ne vois pas alors à quoi je suis bonne pour 
une semblable vérification, une supposition que je con- 
sentirais à la faire pour deux mille francs. 

— Rien de plus facile, dit l'inconnu. Je vous remettrai 
un flacon contenant une dose de liqueur préparée pour 
donner un coup de sang qui n'a pas le moindre danger 
et simule une apoplexie. Cette drogue peut se mêler éga- 
lement au vm et au café. Sur-le-champ vous transportez 
votre homme sur un lit, et vous le déshabillez afin de sa- 
voir s'il ne se meurt pas. Au moment où vous serez seule, 
vous lui donnerez une claque sur l'épaule, paf ! et vous 
verrez reparaître les lettres. 

— Mais c'est rien du tout, ça, dit Poiret. 

— Eh! bien, consentez- vous? dit Gondureau à la 
vieille fille. 

— Mais, mon cher monsieur, dit mademoiselle Mi- 
chonneau, au cas oii il n'y aurait point de lettres, aurais-je 
les deux mille francs? 

— Non. 

— Quelle sera donc l'indemnité? 

— Cinq cents francs. 

— Faire une chose pareille pour si peu. Le mal est le 
même dans la conscience, et j'ai ma conscience à calmer, 
monsieur. 

— Je vous affirme, dit Poiret, que mademoiselle a 
beaucoup de conscience, outre que c'est une très-aimable 
personne et bien entendue. 

— Eh! bien, reprit mademoiselle Michonneau, don- 
nez-moi trois mille francs si c'est Trompe-Ia-Mort, et rien 
si c'est un bourgeois. 



LE PERE GORIOT. 397 

— Ça va, dit Gondureau, mais à condition que l'af- 
faire sera faite demain. 

— Pas encore, mon cher monsieur, j'ai besoin de con- 
sulter mon confesseur. 

— Finaude ! dit l'agent en se levant. A demain alors. 

o 

Et si vous étiez pressée de me parler, venez petite rue 
Sainte-Anne*, au bout de la cour de la Sainte-Chapellc. 
11 n'y a qu'une porte sous la voûte. Demandez monsieur 
Gondureau. 

Bianchon, qui revenait du cours de Cuvier, eut l'oreille 
frappée du mot assez original de Trompe-la-Mort, et en- 
tendit le ça va du célèbre chef de la police de sûreté. 

— Pourquoi n'en finissez-vous pas, ce serait trois cents 
francs de rente viagère, dit Poiret à mademoiselle Mi- 
chonneau. 

— Pourquoi? dit-elle. Mais il faut y réfléchir. Si mon- 
sieur Vautrin était ce Trompe-la-Mort, peut-être y aurait-il 
plus d'avantage à s'arranger avec lui. Cependant lui de- 
mander de l'argent, ce serait le prévenir, et il serait homme 
à décamper ^rah5. Ce serait un puj^ abominable. 

— Quand il serait prévenu, reprit Poiret, ce monsieur 
ne nous a-t-il pas dit qu'il était surveillé? Mais vous, vous 
perdriez tout. 

— D'ailleurs, pensa mademoiselle Michonneau, je ne 
l'aime point, cet homme! 11 ne sait me dire que des choses 
désagréables. 

— Mais, reprit Poiret, vous feriez mieux. Ainsi que 
fa dit ce monsieur, qui me paraît fort bien, outre qu'il est 
très-proprement couvert, c'est un acte d'obéissance aux 
lois que de débarrasser la société d'un criminel, quelque 
vertueux qu'il puisse être. Qiii a bu boira. S'il lui prenait 
fantaisie de nous assassiner tous? Mais, que diable! nous 
serions coupables de ces assassinats, sans compter que 
nous en serions les premières victimes. 

La préoccupation de mademoiselle Michonneau ne lui 
permettait pas d'écouter les phrases tombant une à une 



398 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

de la bouche de Poiret, comme les gouttes d'eau qui 
suintent à travers le robinet d'une fontaine mal fermée. 
Quand une fois ce vieillard avait commencé la série de 
ses phrases, et que mademoiselle Michonneau ne l'arrê- 
tait pas, il parlait toujours, à l'instar d'une mécanique 
montée. Après avoir entamé un premier sujet, il était con- 
duit par ses parenthèses à en traiter de tout opposés, sans 
avoir rien conclu. En arrivant à la Maison Vauquer, il 
s'était faufilé dans une suite de passages et de citations 
transitoires qui l'avaient amené à raconter sa déposition 
dans l'affaire du sieur Ragoulleau et de la dame Morin, 
où il avait comparu en qualité de témoin à décharge. En 
entrant, sa compagne ne manqua pas d'apercevoir Eugène 
de Rastignac engagé avec mademoiselle Taillefer dans une 
intime causerie dont l'intérêt était si palpitant que le couple 
ne fit aucune attention au passage des deux vieux pen- 
sionnaires quand ils traversèrent la salle à manger. 

Ça devait finir par là, dit mademoiselle Michon- 



neau à Po 
depuis hu 

— Ou 

- Qu 



ret. Ils se faisaient des jeux à s'arracher l'âme 

t jours. 

, répondit-il. Aussi fut-elle condamnée. 

? 

— Madame Morin. 

— Je vous parle de mademoiselle Victorine, dit la 
Michonneau en entrant, sans y faire attention, dans la 
chambre de Poiret, et vous me répondez par madame 
Morin. Qu'est-ce que c'est que cette femme-là ? 

— De quoi serait donc coupable mademoiselle Victo- 
rine ? demanda Poiret. 

— Elle est coupable d'aimer M. Eugène de Rastignac, 
et va de l'avant sans savoir où ça la mènera, pauvre inno- 
cente ! 

Eugène avait été, pendant la matinée, réduit au déses- 
poir par madame de Nucingen. Dans son for intérieur, il 
s'était abandonné complètement à Vautrin, sans vouloir 
sonder ni les motifs de l'amitié que lui portait cet homme 



LE PERE GORJOT. 399 

extraordinaire, ni l'avenir d'une semblable union. II fal- 
lait un miracle pour le tirer de l'abîme où il avait déjà 
mis le pied depuis une heure, en échangeant avec made- 
moiselle Taillefer les plus douces promesses. Victorine 
croyait entendre la voix d'un ange, les cieux s'ouvraient 
pour elle, la Maison Vauquer se paraît des teintes fantas- 
tiques que les décorateurs donnent aux palais de théâtre : 
elle aimait, elle était aimée, elle le croyait du moins! Et 
quelle femme ne l'aurait cru comme elle en voyant Ras- 
tignac, en l'écoutant durant cette heure dérobée à tous 
les argus de la maison ? En se débattant contre sa con- 
science, en sachant qu'il faisait mal et voulant faire mal, 
en se disant qu'il rachèterait ce péché véniel par le bonheur 
d'une femme, il s'était embelli de son désespoir, et res- 
plendissait de tous les feux de l'enfer qu'il avait au cœur. 
Heureusement pour lui, le miracle eut lieu : Vautrin entra 
joyeusement, et lut dans l'âme des deux jeunes gens 
qu'il avait marié par les combinaisons de son infernal gé- 
nie, mais dont il troubla soudain la joie en chantant de sa 
grosse voix railleuse : 

Ma Fanchctte est charnianle 
Dans sa simplicité*. .. 

Victorine se sauva en emportant autant de bonheur 
qu'elle avait eu jusqu'alors de malheur dans sa vie. Pauvre 
fille! un serrement de mains, sa joue effleurée par les 
cheveux de Rastignac, une parole dite si près de son 
oreille qu'elle avait senti la chaleur des lèvres de l'étu- 
diant, la pression de sa taille par un bras tremblant, un 
baiser pris sur son cou, furent les accordailles de sa pas- 
sion, que le voisinage de la grosse Sylvie, menaçant d'en- 
trer dans cette radieuse salle à manger, rendirent plus 
ardentes, plus vives, plus engageantes que les plus beaux 
témoignages de dévouement racontés dans les plus cé- 
lèbres histoires d'amour. Ces menus suffrages, suivant une 
jolie expression de nos ancêtres, paraissaient être des 



4oO SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

crimes à une pieuse jeune fille confessée tous les quinze 
jours! En cette heure, elle avait prodigué plus de trésors 
d'âme que plus tard, riche et heureuse, elle n'en aurait 
donné en se livrant tout entière, 

— L'affaire est faite, dit Vautrin à Eugène. Nos deux 
dandies se sont pioches. Tout s'est passé convenablement. 
Affane d'opinion. Notre pigeon a insulté mon faucon. A 
demam, dans la redoute de Clignancourt. A huit heures 
et demie, mademoiselle Taillefer héritera de l'amour et 
de la fortune de son père, pendant qu'elle sera là tran- 
quillement à tremper ses mouillettes de pain beurré dans 
son café. N'est-ce pas drôle à se dire? Ce petit Taillefer 
est très-fort à l'épée, il est confiant comme un brelan 
carré; mais il sera saigné par un coup que j'ai inventé, 
une manière de relever l'épée et de vous piquer le front. 
Je vous montrerai cette botte-là, car elle est furieusement 
utile, 

Rastignac écoutait d'un air stupide, et ne pouvait rien 
répondre. En ce moment le père Goriot, Bianchon et 
quelques autres pensionnaires arrivèrent. 

— Voilà comme je vous voulais, lui dit Vautrin. Vous 
savez ce que vous faites. Bien, mon petit aiglon ! vous 
gouvernerez les hommes; vous êtes fort, carré, poilu; 
vous avez mon estime. 

Il voulut lui prendre la main. Rastignac retira vivement 
la sienne, et tomba sur une chaise en pâlissant; il croyait 
voir une mare de sang devant lui. 

— Ah ! nous avons encore quelques petits langes 
tachés de vertu, dit Vautrin à voix basse. Papa d'Oliban 
a trois millions, je sais sa fortune. La dot vous rendra 
blanc comme une robe de mariée, et à vos propres 
yeux. 

Rastignac n'hésita plus. II résolut d'aller prévenir pen- 
dant la soirée messieurs Taillefer père et fils. En ce 
moment, Vautrin l'ayant quitté, le père Goriot lui dit à 
l'oreille : — Vous êtes triste, mon enfant! je vais vous 



LE PF.RE (JORJOT. 4° r 

égayer, moi. Venez! Et le vieux vermicellier allumait son 
rat-de-cave à une des lampes. Eugène le suivit tout ému 
de curiosité. 

— Entrons chez vous, dit le bonhomme, qui avait 
demandé la clef de l'étudiant à Sylvie. Vous avez cru ce 
matin qu'elle ne vous aimait pas, hem! reprit-il. Elle 
vous a renvoyé de force, et vous vous en êtes allé fâché, 
désespéré. Nigaudinos ! Elle m'attendait. Comprenez- 
vous? Nous devions aller achever d'arranger un bijou 
d'appartement dans lequel vous irez demeurer d'ici à 
trois jours. Ne me vendez pas. Elle veut vous faire une 
surprise; mais je ne tiens pas à vous cacher plus long- 
temps le secret. Vous serez rue d'Artois*, à deux pas de la 
rue Saint- Lazare. Vous y serez comme un prince. Nous 
vous avons eu des meubles comme pour une épousée. 
Nous avons fait bien des choses depuis un mois, en ne 
vous en disant rien. Mon avoué s'est mis en campagne, 
ma fille aura ses trente-six mille francs par an, l'intérêt de 
sa dot, et je vais faire exiger le placement de ses huit cent 
mille francs en bons biens au soleil. 

Eugène était muet et se promenait, les bras croisés, de 
long en long, dans sa pauvre chambre en désordre. Le 
père Goriot saisit un moment oij l'étudiant lui tournait 
le dos, et mit sur la cheminée une boîte en maroquin 
rouge, sur laquelle étaient imprimées en or les armes de 
Rastignac. 

- — Mon cher enfant, disait le pauvre bonhomme, je 
me SUIS mis dans tout cela jusqu'au cou. Mais, voyez- 
vous, il y avait à moi bien de l'égoïsme, je suis intéressé 
dans votre changement de quartier. Vous ne me refuserez 
pas, hein! si je vous demande quelque chose? 

— Que voulez-vous? 

— Au-dessus de votre appartement, au cinquième, 
il y a une chambre qui en dépend, j'y demeurerai, pas 
vrai? Je me fais vieux, je suis trop loin de mes filles. Je 
ne vous gênerai pas. Seulement je serai là. Vous me par- 

VI. z6 



4o2 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

lerez d'elle tous les soirs. Ça ne vous contrariera pas, 
dites? Quand vous, rentrerez, que je serai dans mon lit, 
je vous entendrai, je me dirai : II vient de voir ma petite 
Delphine. II l'a menée au bal, elle est heureuse par lui. 
Si j'étais malade, ça me mettrait du baume dans le cœur 
de vous écouter revenir, vous remuer, aller. II y aura 
tant de ma fille en vous ! Je n'aurai qu'un pas à faire pour 
être aux Champs-Elysées, où elles passent tous les jours, 
je les verrai toujours, tandis que quelquefois j'arrive trop 
tard. Et puis elle viendra chez vous peut-être ! je l'enten- 
drai, je la verrai dans sa douillette du matin, trottant, 
allant gentiment comme une petite chatte. Elle est rede- 
venue, depuis un mois, ce qu'elle était, jeune fille, gaie, 
pimpante. Son âme est en convalescence, elle vous doit le 
bonheur. Oh ! je ferais pour vous l'impossible. Elle me 
disait tout à l'heure en revenant : « Papa, je suis bien heu- 
reuse ! » Q.uand elles me disent cérémonieusement. Mon 
père, elles me glacent; mais quand elles m'appellent ^apa, 
il me semble encore les voir petites, elles me rendent 
tous mes souvenirs. Je suis mieux leur père. Je crois 
qu'elles ne sont encore à personne ! Le bonhomme 
s'essuya les yeux, il pleurait. II y a long- temps que 
je n'avais entendu cette phrase, long- temps qu'elle ne 
m'avait donné le bras. Oh ! oui, voilà bien dix ans que je 
n'ai marché côte à côte avec une de mes filles. Est-ce bon 
de se frotter à sa robe, de se mettre à son pas, de par- 
tager sa chaleur! Enfin, j'ai mené Delphine, ce matin, 
partout. J'entrais avec elle dans les boutiques. Et je l'ai 
reconduite chez elle. Oh! gardez-moi près de vous. 
Quelquefois vous aurez besoin de quelqu'un pour vous 
rendre service, je serai là. Oh! si cette grosse souche 
d'Alsacien mourait, si sa goutte avait l'esprit de remonter 
dans l'estomac, ma pauvre fille serait-elle heureuse! Vous 
seriez mon gendre, vous seriez ostensiblement son mari. 
Bah ! elle est si malheureuse de ne rien connaître aux 
plaisirs de ce monde, que je l'absous de tout. Le bon 



LE PÈRE GORIOT. 4^ ^ 

Dieu doit être du côté des pères qui aiment bien. Elle 
vous aime trop! dit-il en hochant la tête après une pause. 
En allant, elle causait de vous avec moi : «N'est-ce pas, 
mon père, il est bien ! il a bon cœur! Parle-t-il de moi?» 
Bah, elle m'en a dit, depuis la rue d'Artois jusqu'au pas- 
sage des Panoramas*, des volumes! Elle m'a enfin versé 
son cœur dans le mien. Pendant toute cette bonne mati- 
née, je n'étais plus vieux, je ne pesais pas une once. Je 
lui ai dit que vous m'aviez remis le billet de mille francs. 
Oh! la chérie, elle en a été émue aux larmes. Qu'avez- 
vous donc là sur votre cheminée? dit enfin le père Goriot 
qui se mourait d'impatience en voyant Rastignac immo- 
bile. 

Eugène tout abasourdi regardait son voisin d'un air 
hébété. Ce duel, annoncé par Vautrin pour le lendemain, 
contrastait si violemment avec la réalisation de ses plus 
chères espérances, qu'il éprouvait toutes les sensations du 
cauchemar. 11 se tourna vers la cheminée, y aperçut la 
petite boîte carrée, l'ouvrit, et trouva dedans un papier 
qui couvrait une montre de Breguet*. Sur ce papier 
étaient écrits ces mots : « Je veux que vous pensiez à moi à 
«toute heure, parce que... 

Delphine. » 

Ce dernier mot faisait sans doute allusion à quelque 
scène qui avait eu lieu entre eux, Eugène en fut attendri. 
Ses armes étaient intérieurement émaillées dans l'or de la 
boîte. Ce bijou si long-temps envié, la chaîne, la clef, 
la façon, les dessins répondaient à tous ses vœux. Le père 
Goriot était radieux. Il avait sans doute promis à sa fille 
de lui rapporter les moindres effets de la surprise que 
causerait son présent à Eugène, car il était en tiers dans 
ces jeunes émotions et ne paraissait pas le moins heureux. 
II aimait déjà Rastignac et pour sa fille et pour lui- 
même. 

— Vous irez la voir ce soir, elle vous attend. La grosse 



4o4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

souche d'Alsacien soupe chez sa danseuse. Ah ! ah ! il a 
été bien sot quand mon avoué lui a dit son fait. Ne pré- 
tend-il pas anner ma fille à l'adoration ? qu'il y touche et 
je le tue. L'idée de savoir ma Delphine à... (il soupira) 
me ferait commettre un crune; mais ce ne serait pas un 
homicide, c'est une tête de veau sur un corps de porc. 
Vous me prendrez avec vous, n'est-ce pas? 

— Oui, mon bon père Goriot, vous savez bien que 
je vous aime. . . 

— Je le vois, vous n'avez pas honte de moi, vous! 
Laissez-moi vous embrasser. Et il serra l'étudiant dans ses 
bras. Vous la rendrez bien heureuse, promettez-le-moi! 
Vous irez ce soir, n'est-ce pas? 

— Oh, oui! Je dois sortir pour des affaires qu'il est 
impossible de remettre. 

— Puis-je vous être bon à quelque chose? 

— Ma foi, oui! Pendant que j'irai chez madame de 
Nucingen, allez chez M.Taillefer le père, lui dire de me 
donner une heure dans la soirée pour lui parler d'une 
affaire de la dernière importance. 

— Serait-ce donc vrai, jeune homme, dit le père 
Goriot en changeant de visage; feriez-vous la cour à sa 
fille, comme le disent ces imbéciles d'en bas? Tonnerre 
de Dieu ! vous ne savez pas ce que c'est qu'une tape à la 
Goriot. Et si vous nous trompiez, ce serait l'affaire d'un 
coup de poing. Oh ! ce n'est pas possible. 

— Je vous jure que je n'aime qu'une femme au 
monde, dit l'étudiant, je ne le sais que depuis un mo- 
ment. 

— Ah, quel bonheur! fit le père Goriot. 

— Mais, reprit l'étudiant, le fils de Taillefer se bat 
demain, et j'ai entendu dire qu'il serait tué. 

— Qu'est-ce que cela vous fait, dit Goriot. 

— Mais il faut lui dire d'empêcher son fils de se 
rendre. . . s'écria Eugène. 

En ce moment il fut interrompu par la voix de Vau- 



4 



LE PÈRE GORIOT. 4^5 

trin, qui se fit entendre sur le pas de sa porte, où il 
chantait : 

O Richard , ô mon roi ! 
L'univers t'abandonne. . . 

Broum ! broum ! broum ! broum ! broum ! 

J'ai long-temps parcouru le monde, 
Et l'on m'a vu. .. 

Tra la, la, la, la. 

— Messieurs, cria Christophe, la soupe vous attend, 
et tout le monde est à table. 

— Tiens, dit Vautrin, viens prendre une bouteille de 
mon vin de Bordeaux. 

— La trouvez-vous johe, la montre? dit le père 
Goriot. Elle a bon goût, hein ! 

Vautrin, le père Goriot et Rastignac descendirent 
ensemble et se trouvèrent par suite de leur retard, placés 
à côté les uns des autres à table. Eugène marqua ia plus 
grande froideur à Vautrin pendant le dîner, quoique 
jamais cet homme, si aimable aux yeux de madame Vau- 
quer, n'eût déployé autant d'esprit. II fut pétillant de 
saillies, et sut mettre en train tous les convives. Cette 
assurance, ce sang-froid consternaient Eugène. 

— Sur quelle herbe avez-vous donc marché aujour- 
d'hui? lui dit madame Vauquer. Vous êtes gai comme un 
pinson. 

— Je suis toujours gai quand j'ai fait de bonnes 
affaires. 

— Des affaires? dit Eugène. 

— Eh! bien, oui. J'ai livré une partie de marchan- 
dises qui me vaudra de bons droits de commission. Made- 
moiselle Michonneau, dit-il en s'apercevant que la vieille 
fille l'examinait, ai-je dans la figure un trait qui vous dé- 
plaise, que vous me faites Yœil américain?* Faut le dire! 
je le changerai pour vous être agréable. 



4-0 6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Poiret, nous ne nous fâcherons pas pour ça, hein? 
dit-il en guignant le vieil employé. 

— Sac à papier! vous devriez poser pour un Hercule- 
Farceur, dit le jeune peintre à Vautrin. 

— Ma foi, ça va! si mademoiselle Michonneau veut 
poser en Vénus du Père-Lachaise, répondit Vautrin. 

— Et Poiret? dit Bianchon. 

— Oh ! Poiret posera en Poiret. Ce sera le dieu des 
jardins! s'écria Vautrin. II dérive de poire... 

— Molle ! reprit Bianchon. Vous seriez alors entre la 
poire et le fromage. 

— Tout ça, c'est des bêtises, dit madame Vauquer, et 
vous feriez mieux de nous donner de votre vin de Bor- 
deaux dont j'aperçois une bouteille qui montre son nez ! 
Ça nous entretiendra en joie, outre que c'est bon à 
\ estomaque. 

— Messieurs, dit Vautrin, madame la présidente nous 
rappelle à l'ordre. Madame Couture et mademoiselle Vic- 
torine ne se formaliseront pas de vos discours badins; 
mais respectez l'innocence du père Goriot. Je vous pro- 
pose une petite bouteillorama de vin de Bordeaux, que 
le nom de LafFitte rend doublement illustre, soit dit sans 
allusion politique. Allons, Chinois! dit-il en regardant 
Christophe qui ne bougea pas. Ici, Christophe! Comment, 
tu n'entends pas ton nom? Chinois, amène les liquides! 

— Voilà, monsieur, dit Christophe en lui présentant 
la bouteille. 

Après avoir rempli le verre d'Eugène et celui du père 
Goriot, il s'en versa lentement quelques gouttes qu'il 
dégusta, pendant que ses deux voisins buvaient, et tout à 
coup il fit une grimace. 

— Diable ! diable ! il sent le bouchon. Prends cela 
pour toi, Christophe, et va nous en chercher; à droite, 
tu sais? Nous sommes seize, descends huit bouteilles. 

— Puisque vous vous fendez, dit le peintre, je paye 
un cent de marrons. 



LE PÈRE GORIOT. 4o7 

— Oh ! oh ! 

— Booououh ! 

— Prrrr ! 

Chacun poussa des exclamations qui partirent comme 
les fusées d'une gnandole. 

— Allons, maman Vauquer, deux de Champagne, lui 
cria Vautrin. 

— Quiien, c'est cela! Pourquoi pas demander la mai- 
son ? Deux de Champagne ! mais ça coûte douze francs ! 
Je ne les gagne pas, non ! Mais si monsieur Eugène veut 
les payer, j'offre du cassis. 

— V'Ià son cassis qui purge comme de la manne, dit 
l'étudiant en médecine à voix basse. 

— Veux-tu te taire, Bianchon, s'écria Rastignac, je ne 
peux pas entendre parler de manne sans que le cœur... 
Oui, va pour le vin de Champagne, je le paye, ajouta 
l'étudiant. 

— Sylvie, dit madame Vauquer, donnez les biscuits 
et les petits gâteaux. 

— Vos petits gâteaux sont trop grands, dit Vautrin, 
ils ont de la barbe. Mais quant aux biscuits, aboulez. 

En un moment le vin de Bordeaux circula, les con- 
vives s'animèrent, la gaieté redoubla. Ce fut des rires 
féroces, au milieu desquels éclatèrent quelques imitations 
des diverses voix d'animaux. L'employé au Muséum 
s'étant avisé de reproduire un cri de Paris qui avait de 
l'analogie avec le miaulement du chat amoureux, aus- 
sitôt huit voix beuglèrent simultanément les phrases sui- 
vantes : — A repasser les couteaux ! — Mo-ron pour les 
p'tits oiseaux! — Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plai- 
sir! — A raccommoder la faïence! — A la barque, à la 
barque! — Battez vos femmes, vos habits! — Vieux 
habits, vieux galons, vieux chapeaux à vendre! — A la 
cerise, à la douce! La palme fut à Bianchon pour l'accent 
nasillard avec lequel il cria : — Marchand de parapluies ! 
En quelques instants ce fut un tapage à casser la tête, 



4o8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

une conversation pleine de coqs-à-I'âne, un véritable 
opéra que Vautrin conduisait comme un chef d'orchestre, 
en surveillant Eugène et le père Goriot, qui semblaient 
ivres déjà. Le dos appujé sur leur chaise, tous deux 
contemplaient ce désordre inaccoutumé d'un air grave, 
en buvant peu; tous deux étaient préoccupés de ce qu'ils 
avaient à faire pendant la soirée, et néanmoins ils se 
sentaient incapables de se lever. Vautrin , qui suivait les 
changements de leur physionomie en leur lançant des 
regards de côté, saisit le moment où leurs yeux vacil- 
lèrent et parurent vouloir se fermer, pour se pencher à 
l'oreille de Rastignac et lui dire : — Mon petit gars, 
nous ne sommes pas assez rusé pour lutter avec notre 
papa Vautrin, et il vous aime trop pour vous laisser faire 
des sottises. Quand j'ai résolu quelque chose, le bon 
Dieu seul est assez fort pour me barrer le passage. Ah ! 
nous voulions aller prévenir le père Taillefer, commettre 
des fautes d'écolier! Le four est chaud, la farine est 
pétrie, le pain est sur ia pelle; demain nous en ferons 
sauter les miettes par-dessus notre tête en y mordant; et 
nous empêcherions d'enfourner?.,, non, non, tout 
cuira! Si nous avons quelques petits remords, la digestion 
les emportera. Pendant que nous dormirons notre petit 
somme, le colonel comte Franchessini vous ouvrira la 
succession de Michel Taillefer avec la pointe de son 
épée. En héritant de son frère, Victorine aura quinze 
petits mille francs de rente. J'ai déjà pris des rensei- 
gnements, et sais que la succession de la mère monte à 
plus de trois cent mille. . . 

Eugène entendit ces paroles sans pouvoir y répondre : 
il sentait sa langue collée à son palais, et se trouvait en 
proie à une somnolence invincible; il ne voyait déjà plus 
la table et les figures des convives qu'à travers un 
brouillard lumineux. Bientôt le bruit s'apaisa, les pen- 
sionnaires s'en allèrent un à un. Puis, quand il ne resta 
plus que madame Vauquer, madame Couture, mademoi- 



LE PÈRE GORIOT. 4^9 

selle Victorine, Vautrin et le père Goriot, Rastignac aper- 
çut, comme s'il eût rêvé, madame Vauquer occupée à 
prendre les bouteilles pour en vider les restes de manière 
à en faire des bouteilles pleines. 

— Ah! sont-ils fous, sont-ils jeunes! disait la veuve. 
Ce fut la dernière phrase que put comprendre Eugène. 

— II n'y a que monsieur Vautrin pour faire de ces 
farces-là, dit Sylvie. Allons, voilà Christophe qui ronfle 
comme une toupie. 

— Adieu, maman, dit Vautrin. Je vais au boulevard 
admirer M. Marty dans le Mont Sauvage, une grande pièce 
tirée du Solitaire*. Si vous voulez, je vous y mène ainsi 
que ces dames. 

— Je vous remercie, dit madame Couture. 

— Comment, ma voisine! s'écria madame Vauquer, 
vous refusez de voir une pièce prise dans le Solitaire, un 
ouvrage fait par Atala de Chateaubriand, et que nous 
aimions tant à lire, qui est si joli que nous pleurions 
comme des Madeleines d'EIodie sous les tieuilles cet été 
dernier, enfin un ouvrage moral qui peut être susceptible 
d'instruire votre demoiselle? 

— II nous est défendu d'aller à la comédie, répondit 
Victorine. 

— Allons, les voilà partis, ceux-là, dit Vautrin en 
remuant d'une manière comique la tête du père Goriot et 
celle d'Eugène. 

En plaçant la tête de l'étudiant sur la chaise, pour qu'il 
pût dormir commodément, il le baisa chaleureusement 
au front, en chantant : 

Dormez, mes chères amours !* 
Pour vous je veillerai toujours. 

— J'ai peur qu'il ne soit malade, dit Victorine. 

— Restez à le soigner, alors, reprit Vautrin. C'est, lui 
souffla-t-il à l'oreille, votre devoir de femme soumise. 
II vous adore, ce jeune homme, et vous serez sa petite 



4lO SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

femme, je vous le prédis. Enfin, dit-il à haute voix, ils 
furent considérés dans tout le pays, vécurent heureux, et eurent 
beaucoup d'enfants. Voilà comment finissent tous les ro- 
mans d'amour. Allons, maman, dit-il en se tournant vers 
madame Vauquer, qu'il étreignit, mettez le chapeau, la 
belle robe à fleurs, l'écharpe de la comtesse. Je vais vous 
aller chercher un fiacre, soi-même. Et il partit en chan- 
tant : 

Soleil, soleil, divin soleil*, 

Toi qui tais mûrir les citrouilles. . . 

— Mon Dieu! dites donc, madame Couture, cet 
homme-là me ferait vivre heureuse sur les toits. Allons, 
dit-elIe en se tournant vers le vermiceHier, voilà le père 
Goriot parti. Ce vieux cancre-là n'a jamais eu l'idée de me 
mener nune part, lui. Mais il va tomber par terre, mon 
Dieu! C'est-j indécent, à un homme d'âge de perdre la 
raison ! Vous me direz qu'on ne perd point ce qu'on n'a 
pas. Sylvie, montez-le donc chez lui. 

Sylvie prit le bonhomme par-dessous le bras, le fit 
marcher, et le jeta tout habillé comme un paquet au tra- 
vers de son ht. 

— Pauvre jeune homme, disait madame Couture en 
écartant les cheveux d'Eugène qui lui tombaient dans les 
yeux, il est comme une jeune fille, il ne sait pas ce que 
c'est qu'un excès. 

— Ah ! je peux bien dire que depuis trente et un ans 
que je tiens ma pension, dit madame Vauquer, il m'est 
passé bien des jeunes gens par les mains, comme on dit : 
mais je n'en ai jamais vu d'aussi gentil, d'aussi distingué 
que monsieur Eugène. Est-il beau quand il dort? Prenez- 
lui donc la tête sur votre épaule, madame Couture. Bah! 
il tombe sur celle de mademoiselle Victorine : il y a un 
dieu pour les enfants. Encore un peu, il se fendait la tête 
sur la pomme de la chaise. A eux deux, ils feraient un 
bien joli couple. 



LE PÈRE GORIOT. 4' I 

— Ma voisine, taisez-vous donc, s'écria madame Cou- 
ture, vous dites des choses... 

— Bah! fit madame Vauquer, il n'entend pas. Allons, 
Sylvie, viens m'habiller. Je vais mettre mon grand corset. 

— Ah bien! votre grand corset, après avoir dîné, 
madame, dit Sjlvie. Non, cherchez quelqu'un pour vous 
serrer, ce ne sera pas moi qui serai votre assassin. Vous 
commettriez là une imprudence à vous coûter la vie. 




— Ça m'est égal, il faut faire honneur à mon- 
sieur Vautrin. 

— Vous aimez donc bien vos héritiers? 

— Allons, Sylvie, pas de raisons, dit la veuve en s'en 
allant. 

— A son âge, dit la cuisinière en montrant sa maî- 
tresse à Victorine. 

Madame Couture et sa pupille, sur l'épaule de laquelle 
dormait Eugène, restèrent seules dans la salle à manger. 
Les ronflements de Christophe retentissaient dans la mai- 
son silencieuse, et faisaient ressortir le paisible sommeil 



^ I 2 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

d'Eugène, qui dormait aussi gracieusement qu'un enfant. 
Heureuse de pouvoir se permettre un de ces actes de 
charité par lesquels s'épanchent tous les sentiments de la 
femme, et qui lui faisait sans crime sentir le cœur du 
jeune homme battant sur le sien, Victorine avait dans la 
physionomie quelque chose de maternellement protecteur 
qui la rendait fière. A travers les mille pensées qui s'éle- 
vaient dans son cœur, perçait un tumultueux mouvement 
de volupté qu'excitait féchange d'une jeune et pure cha- 
leur. 

— Pauvre chère fille ! dit madame Couture en lui 
pressant la main. 

La vieille dame admirait cette candide et souffrante 
figure, sur laquelle était descendue l'auréole du bonheur. 
Victorine ressemblait à l'une de ces naïves peintures du 
Moyen-Age dans lesquelles tous les accessoires sont négli- 
gés par l'artiste, qui a réservé la magie d'un pinceau 
calme et fier pour la figure jaune de ton, mais où le ciel 
semble se refléter avec ses teintes d'or. 

— 11 n'a pourtant pas bu plus de deux verres, 
maman, dit Victorine en passant ses doigts dans la che- 
velure d'Eugène. 

— Mais SI c'était un débauché, ma fille, il aurait 
porté le vin comme tous ces autres. Son ivresse fait son 
éloge. 

Le bruit d'une voiture retentit dans la rue. 

— Maman, dit la jeune fille, voici monsieur Vautrin. 
Prenez donc monsieur Eugène. Je ne voudrais pas être 
vue ainsi par cet homme, il a des expressions qui salissent 
l'âme, et des regards qui gênent une femme comme si 
on lui enlevait sa robe. 

— Non, dit madame Couture, tu te trompes! Mon- 
sieur Vautrin est un brave homme, un peu dans le genre 
du défunt monsieur Couture, brusque, mais bon, un 
bourru bienfaisant. 

En ce moment Vautrin entra tout doucement, et 



LE PÈRE GORIOT. 4l 3 

regarda le tableau formé par ces deux enfants que la 
lueur de la lampe semblait caresser. 

— Eh! bien, dit-il en se croisant les bras, voilà de ces 
scènes qui auraient inspiré de belles pages à ce bon Ber- 
nardin de Saint-Pierre, l'auteur de Paul et Virginie. La 
jeunesse est bien belle, madame Couture. Pauvre enfant, 
dors, dit-il en contemplant Eugène, le bien vient quel- 
quefois en dormant. Madame, reprit- il en s'adressant à 
la veuve, ce qui m'attache à ce jeune homme, ce qui 
m'émeut, c'est de savoir la beauté de son âme en har- 
monie avec celle de sa figure. Voyez, n'est-ce pas un ché- 
rubin posé sur l'épaule d'un ange? Il est digne d'être 
aimé, celui-là ! Si j'étais femme, je voudrais mourir (non, 
pas si bête!) vivre pour lui. En les admirant ainsi, 
madame, dit-il à voix basse et se penchant à l'oreille de la 
veuve, je ne puis m'empêcher de penser que Dieu les a 
créés pour être fun à fautre. La Providence a des voies 
bien cachées, elle sonde les reins et les cœurs, s'écria-t-il 
à haute voix. En vous voyant unis, mes enfants, unis par 
une même pureté, par tous les sentiments humains, je 
me dis qu'il est impossible que vous soyez jamais séparés 
dans l'avenir. Dieu est juste. Mais, dit-il à la jeune fille, 
il me semble avoir vu chez vous des lignes de prospérité. 
Donnez-moi votre main, mademoiselle Victorine? je me 
connais en chiromancie, j'ai dit souvent la bonne aven- 
ture. Allons, n'ayez pas peur. Oh! qu'aperçois-je ? Foi 
d'honnête homme, vous serez avant peu l'une des plus 
riches héritières de Paris. Vous comblerez de bonheur 
celui qui vous aime. Votre père vous appelle auprès de 
lui. Vous vous mariez avec un homme titré, jeune, beau, 
qui vous adore. 

En ce moment, les pas lourds de la coquette veuve 
qui descendait interrompirent les prophéties de Vautrin. 

— Voilà mamman Vauquerre belle comme un astrrre, 
ficelée comme une carotte. N'étouffons-nous pas un petit 
brin? lui dit-il en mettant sa main sur le haut du buse; 



4l4 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

les avant-cœurs sont bien pressés, maman. Si nous pleu- 
rons, il y aura explosion; mais je ramasserai les débris 
avec un soin d'antiquaire. 

— II connaît le langage de la galanterie française, 
celui-là ! dit la veuve en se penchant à l'oreiIIe de madame 
Couture. 

— Adieu, enfants, reprit Vautrin en se tournant vers 
Eugène et Victorme. Je vous bénis, leur dit-il en leur 
imposant ses mains au-dessus de leurs têtes. Croyez-moi, 
mademoiselle, c'est quelque chose que les vœux d'un 
honnête homme, ils doivent porter bonheur, Dieu les 
écoute. 

— Adieu, ma chère amie, dit madame Vauquer à 
sa pensionnaire. Croyez-vous, ajouta-t-elle à voix basse, 
que monsieur Vautrin ait des intentions relatives à ma 
personne ? 

— Heu ! heu ! 

— Ah! ma chère mère, dit Victorme en soupirant et 
en regardant ses mains, quand les deux femmes furent 
seules, SI ce bon monsieur Vautrin disait vrai! 

— Mais il ne faut qu'une chose pour cela, répondit la 
vieille dame, seulement que ton monstre de frère tombe 
de cheval. 

— Ah ! maman. 

— Mon Dieu, peut-être est-ce un péché que de 
souhaiter du mal à son ennemi, reprit la veuve. Eh ! bien, 
j'en ferai pénitence. En vérité, je porterai de bon cœur 
des fleurs sur sa tombe. Mauvais cœur ! il n'a pas le cou- 
rage de parler pour sa mère, dont il garde à ton détri- 
ment l'héritage par des micmacs. Ma cousine avait une 
belle fortune. Pour ton malheur, il n'a jamais été question 
de son apport dans le contrat. 

— Mon bonheur me serait souvent pénible à porter 
s'il coûtait la vie à quelqu'un , dit Victorine. Et s'il fallait, 
pour être heureuse, que mon frère disparût, j'aimerais 
mieux toujours être ici. 



LE PÈRE GORIOT. 4' 5 

— Mon Dieu , comme dit ce bon monsieur Vautrin , 
qui, tu le vois, est plein de religion, reprit madame Cou- 
ture, j'ai eu du plaisir à savoir qu'il n'est pas incrédule 
comme les autres, qui parlent de Dieu avec moins de 
respect que n'en a le diable. Eh! bien, qui peut savoir 
par quelles voies il plaît à la Providence de nous con- 
duire? 

Aidées par Sylvie, les deux femmes finirent par trans- 
porter Eugène dans sa chambre, le couchèrent sur son 
lit, et la cuisinière lui défit ses habits pour le mettre à 
l'aise. Avant de partir, quand sa protectrice eut le dos 
tourné, Victorine mit un baiser sur le front d'Eugène 
avec tout le bonheur que devait lui causer ce criminel 
larcin. Elle regagna sa chambre, ramassa pour ainsi dire 
dans une seule pensée les mille féhcités de cette journée, 
en fit un tableau qu'elle contempla long-temps, et s'en- 
dormit la plus heureuse créature de Paris. Le festoiement 
à la faveur duquel Vautrin avait fait boire à Eugène et 
au père Goriot du vin narcotisé décida la perte de cet 
homme. Bianchon, à moitié gris, oubha de questionner 
mademoiselle Michonneau sur Trompe-Ia-Mort. S'il avait 
prononcé ce nom, il aurait certes éveillé la prudence de 
Vautrin , ou , pour lui rendre son vrai nom , de Jacques Col- 
hn, l'une des célébrités du bagne. Puis le sobriquet de 
Vénus du Père-Lachaise décida mademoiselle Michon- 
neau à livrer le forçat au moment où, confiante en la 
générosité de Collin, elle calculait s'il ne valait pas mieux 
le prévenir et le faire évader pendant la nuit. Elle venait 
de sortir, accompagnée de Poiret, pour aller trouver le 
fameux chef de la police de sûreté, petite rue Sainte-Anne, 
croyant encore avoir affaire à un employé supérieur 
nommé Gondureau. Le directeur de la police judiciaire 
la reçut avec grâce. Puis, après une conversation où tout 
fut précisé, mademoiselle Michonneau demanda la potion 
à l'aide de laquelle elle devait opérer la vérification de 
la marque. Au geste de contentement que fit le grand 



4 1 6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

homme de la petite rue Sainte-Anne, en cherchant une 
fiole dans le tiroir de son bureau, mademoiselle Michon- 
neau devina qu'il y avait dans cette capture quelque 
chose de plus important que l'arrestation d'un simple 
forçat. A force de se creuser la cervelle, elle soupçonna 
que la police espérait, d'après quelques révélations faites 
par les traîtres du bagne, arriver à temps pour mettre 
la main sur des valeurs considérables. Quand elle eut 
exprimé ses conjonctures à ce renard, il se mit à sourire, 
et voulut détourner les soupçons de la vieille fille. 

— Vous vous trompez, répondit-il. Collin est la sor- 
bonne la plus dangereuse qui jamais se soit trouvée du 
côté des voleurs. Voilà tout. Les coquins le savent bien; 
il est leur drapeau, leur soutien, leur Bonaparte enfin; ils 
l'aiment tous. Ce drole ne nous laissera jamais sa trombe 
en place de Grève. 

Mademoiselle Michonneau ne comprenant pas, Gon- 
dureau lui expliqua les deux mots d'argot dont il s'était 
servi. Sorbonne et trombe sont deux énergiques expressions 
du langage des voleurs, qui, les premiers, ont senti la né- 
cessité de considérer la tête humaine sous deux aspects. 
La sorbonm est la tête de l'homme vivant, son conseil, sa 
pensée. La trombe est un mot de mépris destiné à expri- 
mer combien la tête devient peu de chose quand elle est 
coupée. 

— Collin nous joue, reprit-il. Quand nous rencon- 
trons de ces hommes en façon de barres d'acier trempées 
à l'anglaise, nous avons la ressource de les tuer si, pen- 
dant leur arrestation, ils s'avisent de faire la moindre 
résistance. Nous comptons sur quelques voies de fait pour 
tuer Collin demain matin. On évite ainsi le procès, les 
frais de garde, la nourriture, et ça débarrasse la société. 
Les procédures, les assignations aux témoins, leurs indem- 
nités, l'exécution, tout ce qui doit légalement nous dé- 
faire de ces garnements-là coûte au delà des mille écus 
que vous aurez. Il y a économie de temps. En donnant 



LE PÈRE GORIOT. 4:^7 

un bon coup de baïonnette dans la panse de Trompe-Ia- 
Mort, nous empêcherons une centaine de crimes, et nous 
éviterons la corruption de cinquante mauvais sujets qui 
se tiendront bien sagement aux environs de la correction- 
nelle. Voilà de la police bien faite. Selon les vrais philan- 
thropes, se conduire ainsi, c'est prévenir les crimes. 

— Mais c'est servir son pays, dit Poiret. 

— Eh! bien, répliqua le chef, vous dites des choses 
sensées ce soir, vous. Oui, certes, nous servons le pays. 
Aussi le monde est-il bien injuste à notre égard. Nous ren- 
dons à la société de bien grands services ignorés. Enfin, 
il est d'un homme supérieur de se mettre au-dessus des 
préjugés, et d'un chrétien d'adopter les malheurs que le 
bien entraîne après soi quand il n'est pas fait selon les 
idées reçues. Pans est Pans, voyez-vous? Ce mot explique 
ma vie. J'ai l'honneur de vous saluer, mademoiselle. Je 
serai avec mes gens au Jardin-du-Roi demain. Envoyez 
Christophe rue de Buffon, chez monsieur Gondureau, 
dans la maison où j'étais. Monsieur, je suis votre serviteur. 
S'il vous était jamais volé quelque chose, usez de moi 
pour vous le faire retrouver, je suis à votre service. 

— Eh! bien, dit Poiret à madame Michonneau, il se 
rencontre des imbéciles que ce mot de police met cen 
dessus dessous. Ce monsieur est très-aimable, et ce qu'il 
vous demande est simple comme bonjour. 

Le lendemain devait prendre place parmi les jours les 
plus extraordinaires de l'histoire de la Maison Vauquer. 
Jusqu'alors l'événement le plus saillant de cette vie pai- 
sible avait été l'apparition météorique de la fausse com- 
tesse de l'Ambermesnil. Mais tout allait pâlir devant les 
péripéties de cette grande journée, de laquelle il serait 
éternellement question dans les conversations de madame 
Vauquer. D'abord Goriot et Eugène de Rastignac dor- 
mirent jusqu'à onze heures. Madame Vauquer, rentrée à 
minuit de la Gaîté*, resta jusqu'à dix heures et demie au 
lit. Le long sommeil de Christophe, qui avait achevé le 

VI. 27 



4l8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

vin offert par Vautrin, causa des retards dans le service de 
la maison. Poiret et mademoiselle Michonneau ne se plai- 
gnirent pas de ce que le déjeuner se reculait. Quant à 
Victorine et à madame Couture, elles dormirent la grasse 
matinée. Vautrin sortit avant huit heures, et revint au 
moment même où le déjeuner fut servi. Personne ne ré- 
clama donc, lorsque, vers onze heures un quart, Sylvie 
et Christophe allèrent frapper à toutes les portes, en 
disant que le déjeuner attendait. Pendant que Sylvie et 
le domestique s'absentèrent, mademoiselle Michonneau, 
descendant la première, versa la liqueur dans le gobelet 
d'argent appartenant à Vautrin, et dans lequel la crème 
pour son café chauffait au bain- marie, parmi tous les 
autres. La vieille fille avait compté sur cette particularité de 
la pension pour faire son coup. Ce ne fut pas sans quel- 
ques difficuhés que les sept pensionnaires se trouvèrent 
réunis. Au moment où Eugène, qui se détirait les bras, 
descendait le dernier de tous, un commissionnaire lui re- 
mit une lettre de madame de Nucingen. Cette lettre était 
ainsi conçue : 

«Je n'ai ni fausse vanité ni colère avec vous, mon ami. 
Je vous ai attendu jusqu'à deux heures après minuit. At- 
tendre un être que l'on aime! Qui a connu ce supplice 
ne l'impose à personne. Je vois bien que vous aimez 
pour la première fois. Qu'est-il donc arrivé? L'inquiétude 
m'a prise. Si je n'avais craint de livrer les secrets de mon 
cœur, je serais allée savoir ce qui vous advenait d'heureux 
ou de malheureux. Mais sortir à cette heure, soit à pied, 
soit en voiture, n'était-ce pas me perdre? J'ai senti le mal- 
heur d'être femme. Rassurez-moi, expliquez-moi pourquoi 
vous n'êtes pas venu, après ce que vous a dit mon père. 
Je me fâcherai, mais je vous pardonnerai. Etes-vous ma- 
lade? pourquoi se loger si loin? Un mot de grâce. A 
bientôt, n'est-ce pas? Un mot me suffira si vous êtes oc- 
cupé. Dites : J'accours, ou je souffre. Mais si vous étiez 



I 



LE PÈRE GORIOT. 4' 9 

mal portant, mon père serait venu me le dire! Qu'est-il 
donc arrivé ?. . . » 

— Oui, qu'est-il arrivé? s'écria Eugène qui se préci- 
pita dans la salle à manger en froissant la lettre sans l'ache- 
ver, Qiielle heure est-il ? 

— Onze heures et demie, dit Vautrin en sucrant son 
café. 

Le forçat évadé jeta sur Eugène le regard froidement 
fascinateur que certains hommes éminemment magné- 
tiques ont le don de lancer, et qui, dit-on, cahne les fous 
furieux dans les maisons d'ahénés. Eugène trembla de 
tous ses membres. Le bruit d'un fiacre se fit entendre 
dans la rue, et un domestique à la hvrée de monsieur 
Taillefer, et que reconnut sur-le-champ madame Couture, 
entra précipitamment d'un air effaré. 

— Mademoiselle, s'écria-t-il, monsieur votre père vous 
demande. Un grand malheur est arrivé. Monsieur Frédé- 
ric s'est battu en duel, il a reçu un coup d'épée dans le 
front, les médecins désespèrent de le sauver; vous aurez 
à peine le temps de lui dire adieu, il n'a plus sa connais- 
sance, 

— Pauvre jeune homme! s'écria Vautrin. Comment 
se querelle-t-on quand on a trente bonnes mille livres de 
rente? Décidément la jeunesse ne sait pas se conduire. 

— Monsieur! lui cria Eugène. 

— Eh! bien, quoi, grand enfant? dit Vautrin en ache- 
vant de boire son café tranquillement, opération que ma- 
demoiselle Michonneau suivait de l'œil avec trop d'atten- 
tion pour s'émouvoir de l'événement extraordinaire qui 
stupéfiait tout le monde. N'y a-t-il pas des duels tous les 
matins à Paris ? 

— Je vais avec vous, Victorine, disait madame Cou- 
ture. 

Et ces deux femmes s'envolèrent sans châle ni chapeau. 
Avant de s'en aller, Victorine, les yeux en pleurs, jeta 



420 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

sur Eugène un regard qui lui disait : Je ne croyais pas que 
notre bonheur dût me causer des larmes ! 

— Bah! vous êtes donc prophète, monsieur Vautrin ? 
dit madame Vauquer. 

— Je suis tout, dit Jacques CoOin. 

— C'est-v singuher ! reprit madame Vauquer en enfi- 
lant une suite de phrases insignifiantes sur cet événement. 
La mort nous prend sans nous consuher. Les jeunes gens 
s'en vont souvent avant les vieux. Nous sommes heu- 
reuses, nous autres femmes, de n'être pas sujettes au duel; 
mais nous avons d'autres maladies que n'ont pas les 
hommes. Nous faisons les enfants, et le mal de mère dure 
long-temps! Qiiel quine pour Victorme! Son père est forcé 
de fadopter, 

— Voilà! dit Vautrin en regardant Eugène, hier elle 
était sans un sou, ce matin elle est riche à plusieurs mil- 
hons. 

— Dites donc, 'monsieur Eugène, s'écria madame 
Vauquer, vous avez mis la main au bon endroit. 

A cette interpellation, le père Goriot regarda l'étudiant 
et lui vit à la main la lettre chiffonnée. 

— Vous ne l'avez pas achevée ! qu'est-ce que cela veut 
dire? seriez-vous comme les autres? lui demanda-t-il. 

— Madame, je n'épouserai jamais mademoiselle Vic- 
torine, dit Eugène en s'adressant à madame Vauquer avec 
un sentiment d'horreur et de dégoût qui surprit les assis- 
tants. 

Le père Goriot saisit la main de fétudiant et la lui 
serra. II aurait voulu la baiser. 

— Oh, oh! fit Vautrin. Les Italiens ont un bon mot : 
col tempo ! 

— J'attends la réponse, dit à Rastignac le commis- 
sionnaire de madame de Nucingen. 

— Dites que j'irai. 

L'homme s'en alla. Eugène était dans un violent état 
d'irritation qui ne lui permettait pas d'être prudent. — 



LE PÈRE GORIOT. 4^1 

Que faire? disait-il à haute voix, en se parlant à lui-même. 
Point de preuves ! 

Vautrin se mit à sourn-e. En ce moment la potion ab- 
sorbée par l'estomac commençait à opérer. Néanmoms le 
forçat était si robuste qu'il se leva, regarda Rastignac, lui 
dit d'une voix creuse : — Jeune homme, le bien nous 
vient en dormant. 

Et il tomba roide mort. 

— Il J 3. donc une justice divine, dit Eugène. 

— Eh ! bien, qu'est-ce qui lui prend donc, à ce pauvre 
cher monsieur Vautrin? 

— Une apoplexie, cria mademoiselle Michonneau. 

— Sylvie, allons, ma fille, va chercher le médecin, dit 
la veuve. Ah! monsieur Rastignac, courez donc vite chez 
monsieur Bianchon ; Sylvie peut ne pas rencontrer notre 
médecin, monsieur Grimprel. 

Rastignac, heureux d'avoir un prétexte de quitter cette 
épouvantable caverne, s'enfuit en courant. 

— Christophe, allons, trotte chez l'apothicaire deman- 
der quelque chose contre l'apoplexie. 

Christophe sortit. 

— Mais, père Goriot, aidez-nous donc à le transporter 
là-haut, chez lui. 

Vautrin fut saisi, manœuvré à travers l'escalier et mis 
sur son ht. 

— Je ne vous suis bon à rien, je vais voir ma fille, dit 
monsieur Goriot. 

— Vieil égoïste! s'écria madame Vauquer, va, je te 
souhaite de mourir comme un chien. 

— Allez donc voir si vous avez de l'éther, dit à ma- 
dame Vauquer mademoiselle Michonneau qui aidée par 
Poiret avait défait les habits de Vautrin. 

Madame Vauquer descendit chez elle et laissa made- 
moiselle Michonneau maîtresse du champ de bataille. 

— Allons, ôtez-lui donc sa chemise et retournez-le 
vite ! Soyez donc bon à quelque chose en m'évitant de 



42 2 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

voir des nudités, dit- elle à Poiret. Vous restez là comme 
Baba. 

Vautrin retourné, mademoiselle Michonneau appliqua 
sur l'épaule du malade une forte claque, et les deux fatales 
lettres reparurent en blanc au milieu de la place rouge. 

— Tiens, vous avez bien lestement gagné votre grati- 
fication de trois mille francs, s'écria Poiret en tenant Vau- 
trin debout, pendant que mademoiselle Michonneau lui 
remettait sa chemise. — Ouf! il est lourd, reprit-il en le 
couchant. 

— Taisez-vouS*. S'il y avait une caisse? dit vivement 
la vieille fille dont les jeux semblaient percer les murs, 
tant elle examinait avec avidité les moindres meubles de 
la chambre. — Si l'on pouvait ouvrir ce secrétaire, sous 
un prétexte quelconque? reprit-elle. 

— Ce serait peut-être mal, répondit Poiret. 

— Non. L'argent volé, ayant été celui de tout le 
monde, n'est plus à personne. Mais le temps nous man- 
que, répondit-elIe. J'entends la Vauquer. 

— Voilà de l'éther, dit madame Vauquer. Par exemple, 
c'est aujourd'hui la journée aux aventures. Dieu, cet 
homme-là ne peut pas être malade, il est blanc comme 
un poulet. 

— Comme un poulet? répéta Poiret. 

— Son cœur bat régulièrement, dit la veuve en lui 
posant la main sur le cœur. 

— Régulièrement ? dit Poiret étonné. 

— II est très-bien. 

— Vous trouvez ? demanda Poiret. 

— Dame! il a l'air de dormir, Sylvie est allée cher- 
cher un médecin. Dites donc, mademoiselle Michonneau, 
il renifle à l'éther. Bah ! c'est un se-passe (un spasme). Son 
pouls est bon. Il est fort comme un Turc. Voyez donc, 
mademoiselle, quelle palatine il a sur l'estomac; il vivra 
cent ans, cet homme-là! Sa perruque tient bien tout de 
même. Tiens, elle est collée, il a de faux cheveux, rap- 



LE PÈRE GORIOT. 4^^ 

port à ce qu'il est rouge. On dit qu'ils sont tout bons ou 
tout mauvais, les rouges! II serait donc bon, lui? 

— Bon à pendre, dit Poiret. 

— Vous voulez dire au cou d'une jolie femme, s'écria 
vivement mademoiselle Michonneau. Allez-vous-en donc, 
monsieur Poiret. Ça nous regarde, nous autres, de vous 
soigner quand vous êtes malades. D'ailleurs, pour ce à 
quoi vous êtes bon, vous pouvez bien vous promener, 
ajouta-t-elle. Madame Vauquer et moi, nous garderons 
bien ce cher monsieur Vautrin. 

Poiret s'en alla doucement et sans murmurer, comme 
un chien à qui son maître donne un coup de pied. Rasti- 
gnac était sorti pour marcher, pour prendre l'air, il étouf- 
fait. Ce crime commis à heure fixe, il avait voulu l'empê- 
cher la veille. Clu'est-il arrivé ? Que devait-il faire. II 
tremblait d'en être le complice. Le sang-froid de Vautrin 
l'épouvantait encore. 

— Si cependant Vautrin mourait sans parler, se disait 
Rastignac. 

Il allait à travers les allées du Luxembourg, comme s'il 
eut été traqué par une meute de chiens, et il lui semblait 
en entendre les aboiements. 

— Eh ! bien , lui cria Bianchon , as-tu lu le Pilote ? 

Le Pilote était une feuille radicale dirigée par monsieur 
Tissot*, et qui donnait pour la province, quelques heures 
après les journaux du matin, une édition où se trou- 
vaient les nouvelles du jour, qui alors avaient, dans les 
départements, vingt-quatre heures d'avance sur les autres 
feuilles. 

— II s'y trouve une fameuse histoire, dit l'interne de 
l'hôpital Cochin. Le fils Taillefer s'est battu en duel avec 
le comte Franchessini, de la vieille garde, qui lui a mis 
deux pouces de fer dans le front. Voilà la petite Victo- 
rine un des plus riches partis de Paris. Hein ! si l'on avait 
su cela? Quel trente-et-quarante que la mort! Est-il vrai 
que Victorine te regardait d'un bon œil, toi? 



4^4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Tais-toi, Bianchon, je ne l'épouserai jamais. J'aime 
une délicieuse femme, j'en suis aimé, je... 

— Tu dis cela comme si tu te battais le flanc pour ne 
pas être infidèle. Montre-moi donc une femme qui vaille 
le sacrifice de la fortune du sieur Taillefer. 

— Tous les démons sont donc après moi? s'écria Ras- 
tignac. 

— Après qui donc en as-tu ? es-tu fou ? Donne-moi 
donc la main, dit Bianchon, que je te tâte le pouls. Tu as 
la fièvre. 

— Va donc chez la mère Vauquer, lui dit Eugène, ce 
scélérat de Vautrin vient de tomber comme mort. 

— Ah! dit Bianchon, qui laissa Rastignac seul, tu me 
confirmes des soupçons que je veux aller vérifier. 

La longue promenade de l'étudiant en droit fut solen- 
nelle. II fit en quelque sorte le tour de sa conscience. S'il 
frotta, s'il s'examina, s'il hésita, du moins sa probité sortit 
de cette âpre et terrible discussion éprouvée comme une 
barre de fer qui résiste à tous les essais. II se souvint des 
confidences que le père Goriot lui avait faites la veille, 
il se rappela l'appartement choisi pour lui près de Del- 
phine, rue d'Artois; il reprit sa lettre, la relut, la baisa. — 
Un tel amour est mon ancre de salut, se dit-il. Ce pauvre 
vieillard a bien souffert par le cœur. II ne dit rien de ses 
chagrins, mais qui ne les devinerait pas! Eh ! bien, j'aurai 
soin de lui comme d'un père, je lui donnerai mille jouis- 
sances. Si elle m'aime, elle viendra souvent chez moi pas- 
ser la journée près de lui. Cette grande comtesse de Res- 
taud est une infâme, elle ferait un portier de son père. 
Chère Delphine! elle est meilleure pour le bonhomme, 
elle est digne d'être aimée. Ah ! ce soir je serai donc heu- 
reux! Il tira la montre, l'admira. — Tout m'a réussi! 
Quand on s'aime bien pour toujours, l'on peut s'aider, 
je puis recevoir cela. D'ailleurs je parviendrai, certes, et 
pourrai tout rendre au centuple. II n'y a dans cette liaison 
m crime, ni rien qui puisse faire froncer le sourcil à la 



LE PÈRE GORIOT. 4^5 

vertu la plus sévère. Combien d'honnêtes gens contractent 
des unions semblables ! Nous ne trompons personne ; et 
ce qui nous avilit, c'est le mensonge. Mentir, n'est-ce pas 
abdiquer ? Elle s'est depuis long-temps séparée de son 
mari. D'ailleurs, je lui dirai, moi, à cet Alsacien, de me 
céder une femme qu'il lui est impossible de rendre heu- 
reuse. 

Le combat de Rastignac dura long-temps. Quoique la 
victoire dût rester aux vertus de la jeunesse, il fut néan- 
moins ramené par une invincible curiosité sur les quatre 
heures et demie, à la nuit tombante, vers la Maison Vau- 
quer, qu'il se jurait à lui-même de quitter pour toujours. 
II voulait savoir si Vautrin était mort. Après avoir eu l'idée 
de lui administrer un vomitif, Bianchon avait fait porter 
à son hôpital les matières rendues par Vautrin, afin de les 
analyser chimiquement. En voyant l'insistance que mit 
mademoiselle Michonneau à vouloir les faire jeter, ses 
doutes se fortifièrent. Vautrin fut d'ailleurs trop prompte- 
ment rétabli pour que Bianchon ne soupçonnât pas quel- 
que complot contre le joyeux boute-en-train de la pension. 
A l'heure où rentra Rastignac, Vautrin se trouvait donc 
debout près du poêle dans la salle à manger. Attirés plus 
tôt que de coutume par la nouvelle du duel de TaiIIefer 
le fils, les pensionnaires, curieux de connaître les détails 
de l'affaire et l'influence qu'elle avait eue sur la destinée 
de Victorine, étaient réunis, moins le père Goriot, et de- 
visaient de cette aventure. Quand Eugène entra, ses yeux 
rencontrèrent ceux de l'imperturbable Vautrin, dont le 
regard pénétra si avant dans son cœur et y remua si for- 
tement quelques cordes mauvaises, qu'il en frissonna. 

— Eh! bien, cher enfant, lui dit le forçat évadé, la 
Camuse aura long-temps tort avec moi. J'ai, selon ces 
dames, soutenu victorieusement un coup de sang qui au- 
rait dû tuer un bœuf. 

— Ah! vous pouvez bien dire un taureau, s'écria la 
veuve Vauquer. 



426 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Serlez-voLis donc fâché de me voir en vie? dit 
Vautrin à l'oreille de Rastignac dont il crut deviner les 
pensées. Ce serait d'un homme diantrement fort ! 

— Ah! ma foi, dit Bianchon, mademoiselle Michon- 
neau parlait avant-hier d'un monsieur surnommé Trompe- 
la-Mort; ce nom-là vous irait bien. 

Ce mot produisit sur Vautrin l'effet de la foudre : il 
pâht et chancela, son regard magnétique tomba comme 
un rayon de soleil sur mademoiselle Michonneau, à la- 
quelle ce jet de volonté cassa les jarrets. La vieille fille se 
laissa couler sur sa chaise. Poiret s'avança vivement entre 
elle et Vautrin, comprenant qu'elle était en danger, tant 
la figure du forçat devint férocement significative en dé- 
posant le masque benin sous lequel se cachait sa vraie 
nature. Sans rien comprendre encore à ce drame, les pen- 
sionnaires restèrent hébahis. En ce moment, l'on entendit 
le pas de plusieurs hommes, et le bruit de quelques fusils 
que des soldats firent sonner sur le pavé de la rue. Au 
moment où Collin cherchait machinalement une issue en 
regardant les fenêtres et les murs, quatre hommes se mon- 
trèrent à la porte du salon. Le premier était le chef de la 
police de sûreté, les trois autres étaient des officiers de 
paix. 

— Au nom de la loi et du roi, dit un des officiers dont 
le discours fut couvert par un murmure d'étonnement. 

Bientôt le silence régna dans la salle à manger, les pen- 
sionnaires se séparèrent pour livrer passage à trois de ces 
hommes, qui tous avaient la main dans leur poche de côté 
et y tenaient un pistolet armé. Deux gendarmes qui sui- 
vaient les agents occupèrent la porte du salon, et deux 
autres se montrèrent à celle qui sortait par l'escalier. Le 
pas et les fusils de plusieurs soldats retentirent sur le pavé 
caillouteux qui longeait la façade. Tout espoir de fuite fut 
donc interdit à Trompe-la-Mort, sur qui tous les regards 
s'arrêtèrent irrésistiblement. Le chef alla droit à lui, com- 
mença par lui donner sur la tête une tape si violemment 



LE PÈRE GORIOT. ^^7 

appliquée qu'il fit sauter la perruque et rendit à la léte 
de CoIIin toute son horreur. Accompagnées de cheveux 
rouge-brique et courts qui leur donnaient un épouvan- 
table caractère de force mêlée de ruse, cette tête et cette 
face, en harmonie avec le buste, furent intelligemment 
illuminées comme si les feux de l'enfer les eussent éclai- 
rées. Chacun comprit tout Vautrin, son passé, son pré- 
sent, son avenir, ses doctrines implacables, la rehgion de 




son bon plaisir, la royauté que lui donnaient le cynisme 
de ses pensées, de ses actes, et la force d'une organisation 
faite à tout. Le sang lui monta au visage, et ses yeux bril- 
lèrent comme ceux d'un chat sauvage. 11 bondit sur lui- 
même par un mouvement empreint d'une si féroce éner- 
gie, il rugit si bien qu'il arracha des cris de terreur à tous 
les pensionnaires. A ce geste de lion, et s'appuyant de la 
clameur générale, les agents tirèrent leurs pistolets. Collin 
comprit son danger en voyant briller le chien de chaque 
arme, et donna tout à coup la preuve de la plus haute 
puissance humaine. Horrible et majestueux spectacle ! sa 



428 SCÈîsES DE LA VIE PRIVEE. 

physionomie présenta un phénomène qui ne peut être 
comparé qu'à celui de la chaudière pleine de cette vapeur 
fumeuse qui soulèverait des montagnes, et que dissout 
en un chn d'œii une goutte d'eau froide. La goutte d'eau 
qui froidit sa rage fut une réflexion rapide comme un 
éclair. Il se mit à sourire et regarda sa perruque. 

— Tu n'es pas dans tes jours de pohtesse, dit-il au 
chef de la pohce de sûreté. Et il tendit ses mains aux gen- 
darmes en les appelant par un signe de tête. Messieurs les 
gendarmes, mettez-moi les menottes ou les poucettes. Je 
prends à témoin les personnes présentes que je ne résiste 
pas. Un murmure admiratif, arraché par la promptitude 
avec laquelle la lave et le feu sortirent et rentrèrent dans 
ce volcan humain, retentit dans la salle. — Ça te la coupe, 
monsieur fenfonceur, reprit le forçat en regardant le cé- 
lèbre directeur de la pohce judiciaire. 

— Allons, qu'on se déshabifle, lui dit l'homme de la 
petite rue Sainte-Anne d'un air plein de mépris. 

— Pourquoi? dit CoIIin, il y a des dames. Je ne nie 
rien, et je me rends. 

II fit une pause, et regarda l'assemblée comme un ora- 
teur qui va dire des choses surprenantes. 

— Ecrivez, papa Lachapelle, dit-il en s' adressant à un 
petit vieillard en cheveux blancs qui s'était assis au bout 
de la table après avoir tiré d'un porte-feuille le procès- 
verbal de l'arrestation. Je reconnais être Jacques CoIIin, 
dit Trompe-Ia-Mort, condamné à vingt ans de fers; et je 
viens de prouver que je n'ai pas volé mon surnom. Si 
j'avais seulement levé la main, dit-il aux pensionnaires, 
ces trois mouchards-là répandaient tout mon raisiné sur le 
trimar domestique de maman Vauquer. Ces drôles se mê- 
lent de combiner des guet-apens ! 

Madame Vauquer se trouva mal en entendant ces mots. 
— Mon Dieu ! c'est à en faire une maladie ; moi qui étais 
hier à la Gaîté avec lui, dit-elle à Sylvie. 

— De la philosophie, maman, reprit Collin. Est-ce un 



LE PÈRE GORIOT. 4^9 

malheur d'être allée dans ma loge hier, à la Gaîté, s'écria- 
t-il. Etes-vous meilleure que nous? Nous avons moins 
d'infamie sur l'épaule que vous n'en avez dans le cœur, 
membres flasques d'une société gangrenée : le meilleur 
d'entre vous ne me résisterait pas. Ses yeux s'arrêtèrent 
sur Rastignac, auquel il adressa un sourire gracieux qui 
contrastait singulièrement avec la rude expression de sa 
figure. — Notre petit marché va toujours, mon ange, en 
cas d'acceptation toutefois! Vous savez? Il chanta : 

Ma Fanchette est charmante 
Dans sa simplicité. 

— Ne soyez pas embarrassé, reprit-il, je sais faire mes 
recouvrements. L'on me craint trop pour inejlouer, moi ! 

Le bagne avec ses mœurs et son langage, avec ses 
brusques transitions du plaisant à l'horrible, son épouvan- 
table grandeur, sa familiarité, sa bassesse, fut tout à coup 
représenté dans cette interpellation et par cet homme, qui 
ne fut plus un homme, mais le type de toute une nation 
dégénérée, d'un peuple sauvage et logique, brutal et sou- 
ple. En un moment Collin devint un poëme infernal oij 
se peignirent tous les sentiments humains, moins un seul, 
celui du repentir. Son regard était celui de l'archange dé- 
chu qui veut toujours la guerre. Rastignac baissa les yeux 
en acceptant ce cousinage criminel comme une expiation 
de ses mauvaises pensées. 

— Qiii m'a trahi ? dit Collin en promenant son terrible 
regard sur l'assemblée. Et l'arrêtant sur mademoiselle Mi- 
chonneau : C'est toi, lui dit-il, vieille cagnotte, tu m'as 
donné un faux coup de sang, curieuse! En disant deux 
mots, je pourrais te faire scier le cou dans huit jours. Je 
te pardonne, je suis chrétien. D'ailleurs ce n'est pas toi 
qui m'as vendu. Mais qui? — Ah ! ah ! vous fouillez là-haut, 
s'écria-t-il en entendant les officiers de la police judiciaire 
qui ouvraient ses armoires et s'emparaient de ses effets. 
Dénichés les oiseaux, envolés d'hier. Et vous ne saurez 



4^0 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

rien. Mes livres de commerce sont là, dit-il en se frap- 
pant le front. Je sais qui m'a vendu maintenant. Ce ne 
peut être que ce gredin de Fil-de-Soie. Pas vrai, père 
l'empoigneur? dit-il au chef de police. Ça s'accorde trop 
bien avec le séjour de nos billets de banque là-haut. Plus 
rien, mes petits mouchards. Quant à Fil-de-Soie, il sera 
terré sous qumze jours, lors même que vous le feriez gar- 
der par toute votre gendarmerie. — Que lui avez-vous 
donné, à cette Michonnette ? dit-il aux gens de la police, 
quelque millier d'écus! Je valais mieux que ça, Ninon 
cariée, Pompadour en loques, Vénus du Père-Lachaise. 
Si tu m'avais prévenu, tu aurais eu six mille francs. Ah! 
tu ne t'en doutais pas, vieille vendeuse de chair, sans quoi 
j'aurais eu la préférence. Oui, je les aurais donnés pour 
éviter un voyage qui me contrarie et qui me fait perdre 
de l'argent, disait-il pendant qu'on lui mettait les menottes. 
Ces gens-là vont se faire un plaisir de me traîner un temps 
infini pour m otolondrer* . S'ils m'envoyaient tout de suite 
au bagne, je serais bientôt rendu à mes occupations, 
malgré nos petits badauds du quai des Orfèvres. Là-bas, 
ils vont tous se mettre l'âme à l'envers pour faire évader 
leur général, ce bon Trompe-la-Mort ! Y a-t-il un de vous 
qui soit, comme moi, riche de plus de dix mille frères 
prêts à tout faire pour vous? demanda-t-il avec fierté. 11 
y a du bon là, dit-il en se frappant le cœur; je n'ai jamais 
trahi personne! Tiens, cagnotte, vois-les, dit-il en s'adres- 
sant à la vieille fille. Ils me regardent avec terreur, mais 
toi tu leur soulèves le cœur de dégoût. Ramasse ton^lot. 
11 fit une pause en contemplant les pensionnaires. — Etes- 
vous bêtes, vous autres! n'avez-vous jamais vu de forçat? 
Un forçat de la trempe de Collin, ici présent, est un 
homme moins lâche que les autres, et qui proteste contre 
les profondes déceptions du contrat social, comme dit 
Jean-Jacques, dont je me glorifie d'être l'élève. Enfin, je 
suis seul contre le gouvernement avec son tas de tribu- 
naux, de gendarmes, de budgets, et je les roule. 



LE PERE GORIOT. 43 ' 

— Diantre! dit le peintre, il est fameusement beau à 
dessiner. 

— Dis-moi, menin de monseigneur le bourreau, gou- 
verneur de la Veuve (nom plein de terrible poésie que 
les forçats donnent à la guillotine), ajouta-t-il en se tour- 
nant vers le chef de la police de sûreté, sois bon enfant, 
dis-moi si c'est Fil-de-Soie qui m'a vendu ! Je ne voudrais 
pas qu'il payât pour un autre, ce ne serait pas juste. 

En ce moment les agents qui avaient tout ouvert et tout 
inventorié chez lui rentrèrent et parlèrent à voix basse au 
chef de l'expédition. Le procès-verbal était fini. 

— Messieurs, dit Collin en s'adressant aux pension- 
naires, ils vont m'emmener. Vous avez été tous très-ai- 
mables pour moi pendant mon séjour ici, j'en aurai de la 
reconnaissance. Recevez mes adieux. Vous me permettrez 
de vous envoyer des figues de Provence. II fit quelques 
pas, et se retourna pour regarder Rastignac. Adieu, Eu- 
gène, dit-il d'une voix douce et triste qui contrastait sin- 
gulièrement avec le ton brusque de ses discours. Si tu 
étais gêné je t'ai laissé un ami dévoué. Malgré ses me- 
nottes, il put se mettre en garde, fit un appel de maître 
d'armes, cria : Une, deux! et se fendit. En cas de mal- 
heur, adresse-toi là. Homme et argent, tu peux disposer 
de tout. 

Ce singulier personnage mit assez de bouffonnerie dans 
ces dernières paroles pour qu'elles ne pussent être com- 
prises que de Rastignac et de lui. Quand la maison fut 
évacuée par les gendarmes, par les soldats et par les agents 
de la police, Sylvie, qui frottait de vinaigre les tempes 
de sa maîtresse, regarda les pensionnaires étonnés. 

— Eh! bien, dit-elle, c'était un bon homme tout de 
même. 

Cette phrase rompit le charme que produisaient sur 
chacun l'affluence et la diversité des sentiments excités 
par cette scène. En ce moment, les pensionnaires, après 
s'être examinés entre eux, virent tout à la fois mademoi- 



4^2. SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

selle Michonneau grêle, sèche et froide autant qu'une mo- 
mie, tapie près du poêle, les yeux baissés, comme si elle 
eût cramt que l'ombre de son abat-jour ne fût pas assez 
forte pour cacher l'expression de ses regards. Cette figure, 
qui leur était antipathique depuis si long-temps, fut tout 
à coup expliquée. Un murmure, qui, par sa parfaite unité 
de son, trahissait un dégoût unanime, retentit sourde- 
ment. Mademoiselle Michonneau l'entendit et resta. Bian- 
chon, le premier, se pencha vers son voisin. 

— Je décampe si cette fille doit continuer à dîner avec 
nous, dit-il à demi-voix. 

En un clin d'œil chacun, moins Poiret, approuva la 
proposition de l'étudiant en médecine, qui, fort de l'adhé- 
sion générale, s'avança vers le vieux pensionnaire. 

— Vous qui êtes hé particulièrement avec mademoi- 
selle Michonneau, lui dit-il, parlez-lui, faites-lui com- 
prendre qu'elle doit s'en aller à l'instant même. 

— A l'instant même? répéta Poiret étonné. 

Puis il vint auprès de la vieille, et lui dit quelques 
mots à l'oreille. 

— Mais mon terme est payé, je suis ici pour mon ar- 
gent comme tout le monde, dit-elle en lançant un regard 
de vipère sur les pensionnaires. 

— Qu'à cela ne tienne, nous nous cotiserons pour 
vous le rendre, dit Rastignac. 

— Monsieur soutient Collin, répondit-elle en jetant 
sur l'étudiant un regard venimeux et interrogateur, il n'est 
pas difficile de savoir pourquoi. 

A ce mot, Eugène bondit comme pour se ruer sur la 
vieille fille et l'étrangler. Ce regard, dont il comprit les 
perfidies, venait de jeter une horrible lumière dans son 
âme. 

— Laissez-la donc, s'écrièrent les pensionnaires. 
Rastignac se croisa les bras et resta muet. 

— Finissons-en avec mademoiselle Judas, dit le peintre 
en s'adressant à madame Vauquer. Madame, si vous ne 



LE PÈRE GORIOT. 43 3 

mettez pas à la porte la Michonneau, nous quittons tous 
votre baraque, et nous dirons partout qu'il ne s'y trouve 
que des espions et des forçats. Dans le cas contraire, nous 
nous tairons tous sur cet événement, qui, au bout du 
compte, pourrait arriver dans les meilleures sociétés, jus- ' 
qu'à ce qu'on marque les galériens au front, et qu'on leur 
défende de se déguiser en bourgeois de Paris et de se 
faire aussi bêtement farceurs qu'ils le sont tous. 

A ce discours, madame Vauquer retrouva miraculeu- 
sement la santé, se redressa, se croisa les bras, ouvrit ses 
yeux clairs et sans apparence de larmes. 

— Mais, mon cher monsieur, vous voulez donc la 
ruine de ma maison ? Voilà monsieur Vautrin. . . Oh ! mon 
Dieu, se dit-elle en s'interrompant elle-même, je ne puis 
pas m'empêcher de l'appeler par son nom d'honnête 
homme! Voilà, reprit-elle, un appartement vide, et vous 
voulez que j'en aie deux de plus à louer dans une saison 
où tout le monde est casé. 

— Messieurs, prenons nos chapeaux, et allons dîner 
place Sorbonne, chez Flicoteaux*, dit Bianchon. 

Madame Vauquer calcula d'un seul coup d'œil le parti 
le plus avantageux, et roula jusqu'à mademoiselle Mi- 
chonneau. 

— Allons, ma chère petite belle, vous ne voulez pas 
la mort de mon établissement, hein? Vous voyez à quelle 
extrémité me réduisent ces messieurs; remontez dans votre 
chambre pour ce soir. 

— Du tout, du tout, crièrent les pensionnaires, nous 
voulons qu'elle sorte à l'instant. 

— Mais elle n'a pas dîné, cette pauvre demoiselle, dit 
Poiret d'un ton piteux. 

— Elle ira dîner où elle voudra, crièrent plusieurs 
voix. 

— A la porte, la moucharde! 

— A la porte, les mouchards! 

— Messieurs, s'écria Poiret, qui s'éleva tout à coup à 

VI. 28 



434 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

la hauteur du courage que l'amour prête aux béliers, res- 
pectez une personne du sexe. 

— Les mouchards ne sont d'aucun sexe, dit le peintre. 

— Fameux sexorama! 

— A la portorama! 

— Messieurs, ceci est indécent. Qtiand on renvoie les 
gens, on doit y mettre des formes. Nous avons payé, 
nous restons, dit Poiret en se couvrant de sa casquette et 
se plaçant sur une chaise à côté de mademoiselle Michon- 
neau, que prêchait madame Vauquer. 

— Méchant, kii dit le peintre d'un air comique, petit 
méchant, va! 

— Allons, si vous ne vous en allez pas, nous nous en 
allons, nous autres, dit Bianchon. 

Et les pensionnaires firent en masse un mouvement 
vers le salon. 

— Mademoiselle, que voulez-vous donc? s'écria ma- 
dame Vauquer, je suis ruinée. Vous ne pouvez pas rester, 
ils vont en venir à des actes de violence. 

Mademoiselle Michonneau se leva. 

— Elle s'en ira! — Elle ne s'en ira pas! — Elle s'en 
ira! — Elle ne s'en ira pas! Ces mots dits alternativement, 
et l'hostilité des propos qui commençaient à se tenir sur 
elle, contraignirent mademoiselle Michonneau à partir, 
après quelques stipulations faites à voix basse avec l'hô- 
tesse. 

— Je vais chez madame Buneaud, dit-elle d'un an- 
menaçant. 

— Allez oii vous voudrez, mademoiselle, dit madame 
Vauquer, qui vit une cruelle injure dans le choix qu'elle 
faisait d'une maison avec laquelle elle rivalisait, et qui lui 
était conséquemment odieuse. Allez chez la Buneaud, 
vous aurez du vin à faire danser les chèvres, et des plats 
achetés chez les regrattiers. 

Les pensionnaires se mirent sur deux files dans le plus 
grand silence. Poiret regarda si tendrement mademoiselle 



LE PÈRE GORIOT. 43 5 

Michonneau, il se montra si naïvement indécis, sans sa- 
voir s'il devait la suivre ou rester, que les pensionnaires, 
heureux du départ de mademoiselle Michonneau, se mi- 
rent à rire en se regardant. 

— Xi, xi, xi, Poiret, lui cria le peintre. Allons, houpe 
là, haoup! 

L'employé au Muséum se mit à chanter comiquement 
ce début d'une romance connue : 

Partant pour la Syrie, 

Le jeune et beau Dunols. .. 

— Allez donc, vous en mourez d'envie, trahit sua 
quemque voluptas , dit Bianchon. 

— Chacun suit sa particulière, traduction hbre de 
Virgile, dit le répétiteur. 

Mademoiselle Michonneau ayant fait le geste de pren- 
dre le bras de Poiret en le regardant, il ne put résister à 
cet appel, et vint donner son appui à la vieille. Des ap- 
plaudissements éclatèrent, et il y eut une explosion de 
rires. — Bravo, Poiret ! — Ce vieux Poiret ! — AppoIIon- 
Poiret. — Mars-Poiret. — Courageux Poiret! 

En ce moment, un commissionnaire entra, remit une 
lettre à madame Vauquer qui se laissa couler sur sa chaise, 
après l'avoir lue. 

— Mais il n'y a plus qu'à brûler ma maison, le ton- 
nerre y tombe. Le fils TaiIIefer est mort à trois heures. Je 
suis bien punie d'avoir souhaité du bien à ces dames au 
détriment de ce pauvre jeune homme. Madame Couture 
et Victorine me redemandent leurs effets, et vont demeu- 
rer chez son père. Monsieur TaiIlefer permet à sa fille de 
garder la veuve Couture comme demoiselle de compa- 
gnie. Quatre appartements vacants, cinq pensionnaires 
de moins! Elle s'assit et parut près de pleurer. Le mal- 
heur est entré chez moi, s'écna-t-elle. 

Le roulement d'une voiture qui s'arrêtait retentit tout à 
coup dans la rue. 

28. 



43^ SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Encore quelque chape-chute, dit Sjlvie. 

Goriot montra soudain une physionomie brillante et 
colorée de bonheur, qui pouvait faire croire à sa régéné- 
ration. 

— Goriot en fiacre, dirent les pensionnaires, la fin du 
monde arrive. 

Le bonhomme alla droit à Eugène, qui restait pensif 
dans un coin, et le prit par le bras : — Venez, lui dit-il 
d'un air joyeux. 

— Vous ne savez donc pas ce qui se passe? lui dit 
Eugène. Vautrin était un forçat que l'on vient d'arrêter, 
et le fils Taillefer est mort. 

— Eh! bien, qu'est-ce que ça nous fait? répondit le 
père Goriot. Je dîne avec ma fille, chez vous, entendez- 
vous? Elle vous attend, venez! 

11 tira SI violemment Rastignac par le bras, qu'il le fit 
marcher de force, et parut l'enlever comme si c'eût été sa 
maîtresse. 

— Dînons, cria le peintre. 

En ce moment chacun prit sa chaise et s'attabla. 

— Par exemple, dit la grosse Sylvie, tout est malheur 
aujourd'hui, mon haricot de mouton s'est attaché. Bah! 
vous le mangerez brûlé, tant pire! 

Madame Vauquer n'eut pas le courage de dire un mot 
en ne voyant que dix personnes au lieu de dix-huit au- 
tour de sa table ; mais chacun tenta de la consoler et de 
l'égayer. Si d'abord les externes s'entretinrent de Vautrin 
et des événements de la journée, ils obéirent bientôt à l'al- 
lure serpentine de leur conversation, et se mirent à parler 
des duels, du bagne, de la justice, des lois à refaire, des 
prisons. Puis ils se trouvèrent à mille lieues de Jacques 
Coilin, de Victorme et de son frère. Quoiqu'ils ne fussent 
que dix, ils crièrent comme vingt, et semblaient être plus 
nombreux qu'à l'ordinaire; ce fut toute la différence qu'il 
y eut entre ce dîner et celui de la veille. L'insouciance 
habituelle de ce monde égoïste qui, le lendemain, devait 



LE PÈRE GORIOT. 437 

avoir dans les événements quotidiens de Paris une autre 
proie à dévorer, reprit le dessus, et madame Vauquer elle- 
même se laissa calmer par l'espérance, qui emprunta la 
voix de la grosse Sylvie. 

Cette journée devait être jusqu'au soir une fantasmago- 
rie pour Eugène, qui, malgré la force de son caractère et 
la bonté de sa tête, ne savait comment classer ses idées, 
quand il se trouva dans le fiacre à côté du père Goriot 
dont les discours trahissaient une joie inaccoutumée, et 
retentissaient à son oreille, après tant d'émotions, comme 
les paroles que nous entendons en rêve. 

— C'est fini de ce matin. Nous dînons tous les trois 
ensemble, ensemble! comprenez-vous? Voici quatre ans 
que je n'ai dîné avec ma Delphine, ma petite Delphine. 
Je vais l'avoir à moi pendant toute une soirée. Nous 
sommes chez vous depuis ce matin. J'ai travaillé comme 
un manœuvre, habit bas. J'aidais à porter les meubles. 
Ah ! ah ! vous ne savez pas comme elle est gentille à table, 
elle s'occupera de moi : «Tenez, papa, mangez donc de 
cela, c'est bon.» Et alors je ne peux pas manger. Oh ! y 
a-t-il long-temps que je n'ai été tranquille avec elle comme 
nous allons l'être! 

— Mais, lui dit Eugène, aujourd'hui le monde est 
donc renversé? 

— Renversé? dit le père Goriot. Mais à aucune épo- 
que le monde n'a si bien été. Je ne vois que des figures 
gaies dans les rues, des gens qui se donnent des poignées 
de main, et qui s'embrassent; des gens heureux comme 
s'ils allaient tous dîner chez leurs filles, y gohicbonner un 
bon petit dîner qu'elle a commandé devant moi au chef 
du café des Anglais. Mais bah ! près d'elle le chicotin se- 
rait doux comme miel. 

— Je croîs revenir à la vie, dit Eugène. 

— Mais marchez donc, cocher, cria le père Goriot en 
ouvrant la glace de devant. Allez donc plus vite, je vous 
donnerai cent sous pour boire si vous me menez en dix 



438 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

minutes là où vous savez. En entendant cette promesse, 
le cocher traversa Paris avec la rapidité de l'éclair. 

— II ne va pas, ce cocher, disait le père Goriot. 

— Mais où me conduisez-vous donc, lui demanda 
Rastignac. 

— Chez vous, dit le père Goriot. 

La voiture s'arrêta rue d'Artois. Le bonhomme descen- 
dit le premier et jeta dix francs au cocher avec la prodi- 
galité d'un homme veuf qui, dans le paroxysme de son 
plaisir, ne prend garde à rien. 

— Allons, montons, dit-il à Rastignac en lui faisant 
traverser une cour et le conduisant à la porte d'un appar- 
tement situé au troisième étage, sur le derrière d'une mai- 
son neuve et de belle apparence. Le père Goriot n'eut 
pas besoin de sonner. Thérèse, la femme de chambre de 
madame de Nucingen, leur ouvrit la porte. Eugène se vit 
dans un délicieux appartement de garçon, composé d'une 
antichambre, d'un petit salon, d'une chambre à coucher 
et d'un cabinet ayant vue sur un jardin. Dans le petit sa- 
lon, dont l'ameublement et le décor pouvaient soutenir la 
comparaison avec ce qu'il y a de plus joli, de plus gra- 
cieux, il aperçut, à la lumière des bougies, Delphine, qui 
se leva d'une causeuse, au coin du feu, mit son écran sur 
la cheminée, et lui dit avec une intonation de voix char- 
gée de tendresse : — II a donc fallu vous aller chercher, 
monsieur qui ne comprenez rien. 

Thérèse sortit. L'étudiant prit Delphine dans ses bras, 
la serra vivement et pleura de joie. Ce dernier contraste 
entre ce qu'il voyait et ce qu'il venait de voir, dans un jour 
où tant d'irritations avaient fatigué son cœur et sa tête, 
détermina chez Rastignac un accès de sensibilité nerveuse. 

— Je savais bien, moi, qu'il t'aimait, dit tout bas le 
père Goriot à sa fille pendant qu'Eugène abattu gisait 
sur la causeuse sans pouvoir prononcer une parole ni se 
rendre compte encore de la manière dont ce dernier coup 
de baguette avait été frappé. 



LE PÈRE GORIOT. 439 

— Mais venez donc voir, lui dit madame de Nucin- 
gen en le prenant par la main et l'emmenant dans une 
chambre dont les tapis, les meubles et les moindres dé- 
tails lui rappelèrent, en de plus petites proportions, celles 
de Delphine. 

— II y manque un ht, dit Rastignac. 

— Oui, monsieur, dit-elle en rougissant et lui serrant 
la main. 

Eugène la regarda, et comprit, jeune encore, tout ce 
qu'il y avait de pudeur vraie dans un cœur de femme 
aimante. 

— Vous êtes une de ces créatures que l'on doit adorer 
toujours, lui dit-elle à l'oreille. Oui, j'ose vous le dire, 
puisque nous nous comprenons si bien : plus vif et sin- 
cère est l'amour, plus il doit être voilé, mystérieux. Ne 
donnons notre secret à personne. 

— Oh! je ne serai pas quelqu'un, moi, dit le père 
Goriot en grognant. 

— Vous savez bien que vous êtes nous, vous... 

— • Ah! voilà ce que je voulais. Vous ne ferez pas atten- 
tion à moi, n'est-ce pas? J'irai, je viendrai comme un bon 
esprit qui est partout, et qu'on sait être là sans le voir. 
Eh! bien, Delphinette, Ninette, Dedel! n'ai-je pas eu 
raison de te dire : «11 y a un joli appartement rue d'Ar- 
tois, meublons-le pour lui ! » Tu ne voulais pas. Ah ! c'est 
moi qui suis l'auteur de ta joie, comme je suis l'auteur de 
tes jours. Les pères doivent toujours donner pour être 
heureux. Donner toujours, c'est ce qui fait qu'on est 
père. 

— Comment ? dit Eugène. 

— Oui, elle ne voulait pas, elle avait peur qu'on ne 
dît des bêtises, comme si le monde valait le bonheur! 
Mais toutes les femmes rêvent de faire ce qu'elle fait... 

Le père Goriot parlait tout seul, madame de Nucingen 
avait emmené Rastignac dans le cabinet où le bruit d'un 
baiser retentit, quelque légèrement qu'il fût pris. Cette 



44° SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

pièce était en rapport avec l'élégance de l'appartement, 
dans lequel d'ailleurs rien ne manquait. 

— A-t-on bien deviné vos vœux ? dit-elle en revenant 
dans le salon pour se mettre à table. 

— Oui, dit-il, trop bien. Hélas! ce luxe si complet, 
ces beaux rêves réalisés, toutes les poésies d'une vie jeune, 
élégante, je les sens trop pour ne pas les mériter; mais je 
ne puis les accepter de vous, et je suis trop pauvre encore 
pour... 

— Ah! ah! vous me résistez déjà, dit-elle d'un petit 
air d'autorité railleuse en faisant une de ces jolies moues 
que font les femmes quand elles veulent se moquer de 
quelque scrupule pour le mieux dissiper. 

Eugène s'était trop solennellement interrogé pendant 
cette journée, et l'arrestation de Vautrin, en lui montrant 
la profondeur de l'abîme dans lequel il avait failli rouler, 
venait de trop bien corroborer ses sentiments nobles et sa 
délicatesse pour qu'il cédât à cette caressante réfutation 
de ses idées généreuses. Une profonde tristesse s'empara 
de lui. 

— Comment! dit madame de Nucingen, vous refu- 
seriez? Savez-vous ce que signifie un refus semblable? 
Vous doutez de l'avenir, vous n'osez pas vous lier à moi. 
Vous avez donc peur de trahir mon affection? Si vous 
m'aimez, si je... vous aime, pourquoi reculez-vous devant 
d'aussi minces obligations? Si vous connaissiez le plaisir 
que j'ai eu à m'occuper de tout ce ménage de garçon, 
vous n'hésiteriez pas, et vous me demanderiez pardon. 
J'avais de l'argent à vous, je l'ai bien employé, voilà tout. 
Vous croyez être grand, et vous êtes petit. Vous deman- 
dez bien plus... (Ah ! dit-elle en saisissant un regard de 
passion chez Eugène) et vous faites des façons pour des 
niaiseries.. Si vous ne m'aimez point, oh! oui, n'acceptez 
pas. Mon sort est dans un mot. Parlez? Mais, mon père, 
dites-lui donc quelques bonnes raisons, ajouta-t-elle 
en se tournant vers son père après une pause. Croit- il 



LE PÈRE GORIOT. 4^^ 

que je ne sois pas moins chatouilleuse que lui sur notre 
honneur? 

Le père Goriot avait le sourire fixe d'un thériaki en 
voyant, en écoutant cette jolie querelle. 

— Enfant! vous êtes à l'entrée de la vie, reprit-elle en 
saisissant la main d'Eugène, vous trouvez une barrière 
msurmontable pour beaucoup de gens, une main de 
femme vous l'ouvre, et vous reculez ! Mais vous réussirez, 
vous ferez une brillante fortune, le succès est écrit sur 
votre beau front. Ne pourrez -vous pas alors me rendre 
ce que je vous prête aujourd'hui ? Autrefois les dames 
ne donnaient-elles pas à leurs chevaliers des armures, des 
épées, des casques, des cottes de mailles, des chevaux, 
afin qu'ils pussent aller combattre en leur nom dans les 
tournois ? Eh ! bien, Eugène, les choses que je vous offre 
sont les armes de l'époque, des outils nécessaires à qui 
veut être quelque chose. Il est joli, le grenier où vous 
êtes, s'il ressemble à la chambre de papa. Voyons, nous 
ne dînerons donc pas? Voulez-vous m'attrister? Répon- 
dez donc? dit-elle en lui secouant la main. Mon Dieu, 
papa, décide-le donc, ou je sors et ne le revois jamais. 

— Je vais vous décider, dit le père Goriot en sortant 
de son extase. Mon cher monsieur Eugène, vous allez 
emprunter de l'argent à des juifs, n'est-ce pas? 

— Il le faut bien, dit-il. 

— Bon, je vous tiens, reprit le bonhomme en tirant 
un mauvais porte-feuille en cuir tout usé. Je me suis fait 
juif, j'ai payé toutes les factures, les voici. Vous ne devez 
pas un centime pour tout ce qui se trouve ici. Ça ne fait 
pas une grosse somme, tout au plus cinq mille francs. Je 
vous les prête, moi ! Vous ne me refuserez pas, je ne suis 
pas une femme. Vous m'en ferez une reconnaissance sur 
un chiffon de papier, et vous me les rendrez plus tard. 

Qiielques pleurs roulèrent à la fois dans les yeux d'Eu- 
gène et de Delphine, qui se regardèrent avec surprise. 
Rastignac tendit la main au bonhomme et la lui serra. 



442 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Eh! bien, quoi! n'êtes-vous pas mes enfants? dit 
Goriot. 

— Mais, mon pauvre père, dit madame de Nucingen, 
comment avez-vous donc fait? 

— Ah ! nous y voilà, répondit-ih Quand je t'ai eu dé- 
cidée à le mettre près de toi , que je t'ai vue achetant des 
choses comme pour une mariée, je me suis dit : «Elle va 
se trouver dans l'embarras ! » L'avoué prétend que le pro- 
cès à intenter à ton mari, pour lui faire rendre ta fortune, 
durera plus de six mois. Bon. J'ai vendu mes treize cent 
cinquante hvres de rente perpétuelle; je me suis fait, 
avec quinze mille francs, douze cents francs de rentes 
viagères bien hypothéquées, et j'ai payé vos marchands 
avec le reste du capital, mes enfants. Moi, j'ai là-haut 
une chambre de cinquante écus par an, je peux vivre 
comme un prince avec quarante sous par jour, et j'aurai 
encore du reste. Je n'use rien, il ne me faut presque pas 
d habits. Voilà quinze jours que je ris dans ma barbe en 
me disant : «Vont-ils être heureux ! » Eh ! bien, n'êtes-vous 
pas heureux? 

— Oh ! papa, papa! dit madame de Nucingen en sau- 
tant sur son père qui la reçut sur ses genoux. Elle le cou- 
vrit de baisers, lui caressa les joues avec ses cheveux 
blonds, et versa des pleurs sur ce vieux visage épanoui, 
brillant. — Cher père, vous êtes un père! Non, il n'existe 
pas deux pères comme vous sous le ciel. Eugène vous 
aimait bien déjà, que sera-ce maintenant! 

— Mais, mes enfants, dit le père Goriot qui depuis 
dix ans n'avait pas senti le cœur de sa fille battre sur le 
sien, mais, Delphine, tu veux donc me faire mourir de 
joie ! Mon pauvre cœur se brise. Allez, monsieur Eugène, 
nous sommes déjà quittes ! Et le vieillard serrait sa fille 
par une étreinte si sauvage, si délirante, qu'elle dit : — 
Ah ! tu me fais mal. — Je t'ai fait mal ! dit-il en pâlissant. 
11 la regarda d'un air surhumain de douleur. Pour bien 
peindre la physionomie de ce Christ de la Paternité, il 



LE PÈRE GORIOT. 443 

faudrait aller chercher des comparaisons dans les images 
que les prmces de la palette ont inventées pour pemdre 
la passion soufferte au bénéfice des mondes par le Sau- 
veur des hommes. Le père Goriot baisa bien doucement 
la ceinture que ses doigts avait trop pressée. — Non, non, 
je ne t'ai pas fait mal , reprit-il en la questionnant par un 
sourire ; c'est toi qui m'as fait mal avec ton cri. Ça coûte 
plus cher, dit-il à l'oreille de sa fille en la lui baisant avec 
précaution, mais il faut l'attraper, sans quoi il se fâche- 
rait. 

Eugène était pétrifié par l'inépuisable dévouement de 
cet homme, et le contemplait en exprimant cette naïve 
admiration qui, au jeune âge, est de la foi. 

— Je serai digne de tout cela, s'écria-t-il. 

— O mon Eugène, c'est beau ce que vous venez de 
dire -là. Et madame de Nucingen baisa l'étudiant au 
front. 

— Il a refusé pour toi mademoiselle Taillefer et ses 
millions, dit le père Goriot. Oui, elle vous aimait, la 
petite; et, son frère mort, la voilà riche comme Crésus. 

— Oh ! pourquoi le dire ? s'écria Rastignac. 

— Eugène, lui dit Delphine à l'oreille, maintenant 
j'ai un regret pour ce soir. Ah ! je vous aimerai bien, moi ! 
et toujours. 

— Voilà la plus belle journée que j'aie eue depuis vos 
mariages, s'écria le père Goriot. Le bon Dieu peut me 
faire souffrir tant qu'il lui plaira, pourvu que ce ne soit 
pas par vous, je me dirai : En février de cette année, j'ai 
été pendant un moment plus heureux que les hommes 
ne peuvent l'être pendant toute leur vie. Regarde- moi, 
Fifine ! dit-il à sa fille. Elle est bien belle, n'est-ce pas? 
Dites-moi donc, avez-vous rencontré beaucoup de femmes 
qui aient ses jolies couleurs et sa petite fossette? Non, 
pas vrai? Eh! bien, c'est moi qui ait fait cet amour de 
femme. Désormais, en se trouvant heureuse par vous, 
elle deviendra mille fois mieux. Je puis aller en enfer. 



444 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

mon voisin, dit-il, s'il vous faut ma part de paradis, je 
vous la donne. Mangeons, mangeons, reprit-il en ne sa- 
chant plus ce qu'il disait, tout est à nous. 

— Ce pauvre père ! 

— Si tu savais, mon enfant, dit-il en se levant et allant 
à elle, lui prenant la tête et la baisant au milieu de ses 
nattes de cheveux, combien tu peux me rendre heureux 
à bon marché ! viens me voir quelquefois, je serai là-haut, 
tu n'auras qu'un pas à faire. Promets-Ie-moi, dis! 

— Oui, cher père. 

— Dis encore. 

— Oui, mon bon père. 

— Tais-toi, je te le ferais dire cent fois si je m'écoutais. 
Dînons. 

La soirée tout entière fut employée en enfantillages, et 
le père Goriot ne se montra pas le moins fou des trois. 
II se couchait aux pieds de sa fille pour les baiser; il la 
regardait long-temps dans les yeux ; il frottait sa tête contre 
sa robe; enfin il faisait des folies comme en aurait fait 
l'amant le plus jeune et le plus tendre. 

— Voyez-vous? dit Delphine à Eugène, quand mon 
père est avec nous, il faut être tout à lui. Ce sera pour- 
tant bien gênant quelquefois. 

Eugène, qui s'était senti déjà plusieurs fois des mou- 
vements de jalousie, ne pouvait pas blâmer ce mot, qui 
renfermait le principe de toutes les ingratitudes. 

— Et quand l'appartement sera-t-il fini? dit Eugène 
en regardant autour de la chambre. Il faudra donc nous 
quitter ce soir? 

— Oui, mais demain vous viendrez dîner avec moi, 
dit-elle d'un air fin. Demain est un jour d'Italiens. 

— J'irai au parterre, moi, dit le père Goriot. 

II était minuit. La voiture de madame de Nucingen 
attendait. Le père Goriot et l'étudiant retournèrent à la 
Maison Vauquer en s'entretenant de Delphine avec un 
croissant enthousiasme qui produisit un curieux combat 



LE PÈRE GORIOT. 44 5 

d'expressions entre ces deux violentes passions. Eugène 
ne pouvait pas se dissmiuler que l'amour du père, qu'au- 
cun intérêt personnel n'entachait, écrasait le sien par sa 
persistance et par son étendue. L'idole était toujours pure 
et belle pour le père, et son adoration s'accroissait de tout 
le passé comme de l'avenir. Ils trouvèrent madame Vau- 
quer seule au coin de son poêle, entre Sylvie et Chris- 
tophe. La vieille hôtesse était là comme Marins sur les 
ruines de Carthage. Elle attendait les deux seuls pen- 
sionnaires qui lui restassent, en se désolant avec Sylvie. 
Quoique lord Byron ait prêté d'assez belles lamentations 
au Tasse, elles sont bien loin de la profonde vérité de 
celles qui échappaient à madame Vauquer, 

— II n'y aura donc que trois tasses de café à faire 
demain matin, Sylvie. Hein! ma maison déserte, n'est-ce 
pas à fendre le cœur? Qu'est-ce que la vie sans mes pen- 
sionnaires? Rien du tout. Voilà ma maison démeublée de 
ses hommes. La vie est dans les meubles. Qu'ai-je fait au 
ciel pour m'être attiré tous ces désastres? Nos provisions 
de haricots et de pommes de terre sont faites pour vingt 
personnes. La police chez moi ! Nous allons donc ne 
manger que des pommes de terre ! Je renverrai donc 
Christophe ! 

Le Savoyard, qui dormait, se réveilla soudain et dit : 
— Madame ? 

— Pauvre garçon! c'est comme un dogue, dit Sylvie. 

— Une saison morte, chacun s'est casé. D'où me tom- 
bera-t-il des pensionnaires? J'en perdrai la tête. Et cette 
sibylle de Michonneau qui m'enlève Poiret! Qu'est-ce 
qu'elle lui faisait donc pour s'être attaché cet homme-là, 
qui la suit comme un toutou? 

— Ah ! dame ! fit Sylvie en hochant la tête, ces vieilles 
filles, ça connaît les rubriques. 

— Ce pauvre monsieur Vautrin dont ils ont fait un 
forçat, reprit la veuve, eh! bien, Sylvie, c'est plus fort 
que moi, je ne le crois pas encore. Un homme gai comme 



44<^ SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

ça, qui prenait du gloria pour quinze francs par mois, et 
qui payait rubis sur l'ongle! 

— Et qui était généreux ! dit Christophe. 

— II J ^ erreur, dit Sylvie. 

— Mais non, il a avoué lui-même, reprit madame Vau- 
quer. Et due que toutes ces choses-là sont arrivées chez 
moi, dans un quartier où il ne passe pas un chat! Foi 
d'honnête femme, je rêve. Car, vois-tu, nous avons vu 
Louis XVI avoir son accident, nous avons vu tomber 
l'Empereur, nous l'avons vu revenir et retomber, tout cela 
c'était dans l'ordre des choses possibles; tandis qu'il n'y 
a point de chances contre des pensions bourgeoises : on 
peut se passer de roi, mais il faut toujours qu'on mange; 
et quand une honnête femme, née de Conflans, donne à 
dîner avec toutes bonnes choses, mais à moins que la fin 
du monde n'arrive... Mais, c'est ça, c'est la fin du monde. 

— Et penser que mademoiselle Michonneau, qui vous 
fait tout ce tort, va recevoir, à ce qu'on dit, mille écus de 
rente, s'écria Sylvie. 

— Ne m'en parle pas, ce n'est qu'une scélérate! dit 
madame Vauquer. Et elle va chez la Buneaud, par-dessus 
le marché! Mais elle est capable de tout, elle a du faire 
des horreurs, elle a tué, volé dans son temps. Elle devait 
aller au bagne à la place de ce pauvre cher homme. . . 

En ce moment Eugène et le père Goriot sonnèrent. 

— Ah! voilà mes deux fidèles, dit la veuve en soupi- 
rant. 

Les deux fidèles, qui n'avaient qu'un fort léger souve- 
nir des désastres de la pension bourgeoise, annoncèrent 
sans cérémonie à leur hôtesse qu'ils allaient demeurer à la 
Chaussée-d'Antin. 

— Ah, Sylvie! dit la veuve, voilà mon dernier atout. 
Vous m'avez donné le coup de la mort, messieurs! ça 
m'a frappée dans l'estomac. J'ai une barre là. Voilà une 
journée qui me met dix ans de plus sur la tête. Je devien- 
drai folle, ma parole d'honneur! Que faire des haricots? 



448 SCÈNES DE LA VJE PRIVEE. 

Ah! bien, si je suis seule ici, tu t'en iras demain, Chris- 
tophe. Adieu, messieurs, bonne nuit. 

— Qu'a-t-elle donc? demanda Eugène à Sylvie. 

— Dame ! voilà tout le monde parti par suite des 
affaires. Ça lui a troublé la tête. Allons, je l'entends qui 
pleure. Ça lui fera du bien de cbigner. Voilà la première 
fois qu'elle se vide les yeux depuis que je suis à son ser- 
vice. 

Le lendemain, madame Vauquer s'était, suivant son 
expression, raisonnée. Si elle parut affligée comme une 
femme qui avait perdu tous ses pensionnaires, et dont la 
vie était bouleversée, elle avait toute sa tête, et montra ce 
qu'était la vraie douleur, une douleur profonde, la dou- 
leur causée par l'intérêt froissé, par les habitudes rompues. 
Certes, le regard qu'un amant jette sur les lieux habités 
par sa maîtresse, en les quittant, n'est pas plus triste que 
ne le fut celui de madame Vauquer sur sa table vide. 
Eugène la consola en lui disant que Bianchon, dont l'in- 
ternat finissait dans quelques jours, viendrait sans doute 
le remplacer; que l'employé du Muséum avait souvent 
manifesté le désir d'avoir l'appartement de madame Cou- 
ture, et que dans peu de jours elle aurait remonté son 
personnel. 

— Dieu vous entende, mon cher monsieur! mais le 
malheur est ici. Avant dix jours, la mort y viendra, vous 
verrez, lui dit-elle en jetant un regard lugubre sur la salle 
à manger. Qui prendra-t-elle ? 

— Il fait bon déménager, dit tout bas Eugène au père 
Goriot. 

— Madame, dit Sylvie en accourant effarée, voici trois 
jours que Je n'ai vu Mistigris. 

— Ah ! bien, si mon chat est mort, s'il nous a quittés, 

La pauvre veuve n'acheva pas, elle joignit les mains et 
se renversa sur le dos de son fauteuil accablée par ce ter- 
rible pronostic. 



LE PÈRE GORIOT. 44^ 

Vers midi, heure à laquelle les facteurs arrivaient dans 
le quartier du Panthéon, Eugène reçut une lettre élégam- 
ment enveloppée, cachetée aux armes de Beauséant. Elle 
contenait une invitation adressée à monsieur et à madame 
de Nucingen pour le grand bal annoncé depuis un mois, 
et qui devait avoir lieu chez la vicomtesse. A cette invi-, 
tation était joint un petit mot pour Eugène : 

«J'ai pensé, monsieur, que vous vous chargeriez avec 
plaisir d'être l'interprète de mes sentiments auprès de 
madame de Nucingen; je vous envoie l'invitation que 
vous m'avez demandée, et serai charmée de faire la con- 
naissance de la sœur de madame de Restaud. Amenez-moi 
donc cette jolie personne, et faites en sorte qu'elle ne 
prenne pas toute votre affection, vous m'en devez beau- 
coup en retour de celle que je vous porte. 

«Vicomtesse DE Beauséant. » 

— Mais, se dit Eugène en relisant ce billet, madame 
de Beauséant me dit assez clairement qu'elle ne veut pas 
du baron de Nucingen. Il alla promptement chez Del- 
phine, heureux d'avoir à lui procurer une joie dont il 
recevrait sans doute le prix. Madame de Nucingen était 
au bain. Rastignac attendit dans le boudoir, en butte aux 
impatiences naturelles à un jeune homme ardent et pressé 
de prendre possession d'une maîtresse, l'objet de deux ans 
de désirs. C'est des émotions qui ne se rencontrent pas 
deux fois dans la vie des jeunes gens. La première femme 
réellement femme à laquelle s'attache un homme, c'est- 
à-dire celle qui se présente à lui dans la splendeur des 
accompagnements que veut la société parisienne, celle-là 
n'a jamais de rivale. L'amour à Pans ne ressemble en rien 
aux autres amours. Ni les hommes ni les femmes n'y sont 
dupes des montres pavoisées de lieux communs que cha- 
cun étale par décence sur ses affections soi-disant désin- 
téressées. En ce pays, une femme ne doit pas satisfaire 

VI. 29 



45© SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

seulement le cœur et les sens, elle sait parfaitement qu'elle 
a de plus grandes obligations à remplir envers les mille 
vanités dont se compose la vie. Là surtout l'amour est 
essentiellement vantard, effronté, gaspilleur, charlatan et 
fastueux. Si toutes les femmes de la cour de Louis XIV 
ont envié à mademoiselle de La Vallière l'entraînement 
de la passion qui fit oublier à ce grand prince que ses 
manchettes coûtaient chacune mille écus quand il les dé- 
chira pour faciliter au duc de Vermandois* son entrée sur 
la scène du monde, que peut-on demander au reste de 
l'humanité? Soyez jeunes, riches et titrés, soyez mieux 
encore si vous pouvez; plus vous apporterez de grains 
d'encens à brûler devant l'idole, plus elle vous sera favo- 
rable, si toutefois vous avez une idole. L'amour est une 
religion, et son culte doit coûter plus cher que celui de 
toutes les autres religions; il passe promptement, et passe 
en gamin qui tient à marquer son passage par des dévas- 
tations. Le luxe du sentiment est la poésie des greniers; 
sans cette richesse, qu'y deviendrait l'amour? S'il est des 
exceptions à ces lois draconiennes du code parisien, elles 
se rencontrent dans la solitude, chez les âmes qui ne se 
sont point laissé entraîner par les doctrines sociales, qui 
vivent près de quelque source aux eaux claires, fugitives, 
mais incessantes; qui, fidèles à leurs ombrages verts, heu- 
reuses d'écouter le langage de l'infini, écrit pour elles en 
toute chose et qu'elles retrouvent en elles-mêmes, atten- 
dent patiemment leurs ailes en plaignant ceux de la terre. 
Mais Rastignac, semblable à la plupart des jeunes gens, 
qui, par avance, ont goûté les grandeurs, voulait se pré- 
senter tout armé dans la lice du monde ; il en avait épousé 
la fièvre, et sentait peut-être la force de le dominer, mais 
sans connaître ni les moyens ni le but de cette ambition. 
A défaut d'un amour pur et sacré, qui remplit la vie, cette 
soif du pouvoir peut devenir une belle chose; il suffit de 
dépouiller tout intérêt personnel et de se proposer la gran- 
deur d'un pays pour objet. Mais l'étudiant n'était pas en- 



LE PÈRE GORIOT. 45 I 

core arrivé au point d'oii l'homme peut contempler le 
cours de la vie et la juger. Jusqu'alors il n'avait même pas 
complètement secoué le charme des fraîches et suaves 
idées qui enveloppent comme d'un feuillage la jeunesse 
des enfants élevés en province. II avait continuellement 
hésité à franchir le Rubicon parisien. Malgré ses ardentes 
curiosités, il avait toujours conservé quelques arrière-pen- 
sées de la vie heureuse que mène le vrai gentilhomme dans 
son château. Néanmoins ses derniers scrupules avaient dis- 
paru la veille, quand il s'était vu dans son appartement. 
En jouissant des avantages matériels de la fortune, comme 
il jouissait depuis long-temps des avantages moraux que 
donne la naissance, il avait dépouillé sa peau d'homme de 
province, et s'était doucement établi dans une position 
d'oii il découvrait un bel avenir. Aussi, en attendant Del- 
phine, mollement assis dans ce joli boudoir qui devenait 
un peu le sien, se voyait-il si loin du Rastignac venu l'an- 
née dernière à Paris, qu'en le lorgnant par un effet d'op- 
tique morale, il se demandait s'il se ressemblait en ce 
moment à lui-même. 

— Madame est dans sa chambre, vint lui dire Thérèse 
qui le fit tressaillir. 

II trouva Delphine étendue sur sa causeuse, au coin du 
feu, fraîche, reposée. A la voir ainsi étalée sur des flots 
de mousseline, il était impossible de ne pas la comparer à 
ces belles plantes de l'Inde dont le fruit vient dans la fleur. 

— Eh! bien, nous voilà, dit-elle avec émotion. 

— Devinez ce que je vous apporte, dit Eugène en s'as- 
sejant près d'elle et lui prenant le bras pour lui baiser la 
main. 

Madame de Nucingen fit un mouvement de joie en 
lisant finvitation. Elle tourna sur Eugène ses yeux mouil- 
lés, et lui jeta ses bras au cou pour fattirer à elle dans un 
délire de satisfaction vaniteuse. 

— Et c'est vous (toi, lui dit-elle à l'oreille; mais Thé- 
rèse est dans mon cabinet de toilette, soyons prudents!), 

-9- 



4') 2. SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

VOUS à qui je dois ce bonheur? Oui, j'ose appeler cela un 
bonheur. Obtenu par vous, n'est-ce pas plus qu'un triom- 
phe d'amour-propre? Personne ne m'a voulu présenter 
dans ce monde. Vous me trouverez peut-être en ce mo- 
ment petite, frivole, légère comme une Parisienne; mais 
pensez, mon ami, que je suis prête à tout vous sacrifier, 
et que, si je souhaite plus ardemment que jamais d'aller 
dans le faubourg Saint-Germain, c'est que vous y êtes. 

— Ne pensez-vous pas, dit Eugène, que madame de 
Beauséant a l'air de nous dire qu'elle ne compte pas voir 
le baron de Nucingen à son bal ! 

— Mais oui, dit la baronne en rendant la lettre à Eu- 
gène. Ces femmes-là ont le génie de l'impertinence. Mais 
n'importe, j'irai. Ma sœur doit s'y trouver, je sais qu'elle 
prépare une toilette délicieuse. Eugène, reprit-elle à voix 
basse, elle j va pour dissiper d'affreux soupçons. Vous ne 
savez pas les bruits qui courent sur elle! Nucingen est 
venu me dire ce matin qu'on en parlait hier au Cercle 
sans se gêner. A quoi tient, mon Dieu! l'honneur des 
femmes et des familles ! Je me suis sentie attaquée, blessée 
dans ma pauvre sœur. Selon certaines personnes, mon- 
sieur de Trailles aurait souscrit des lettres de change 
montant à cent mille francs, presque toutes échues, et 
pour lesquelles il allait être poursuivi. Dans cette extré- 
mité, ma sœur aurait vendu ses diamants à un juif, ces 
beaux diamants que vous avez pu lui voir, et qui viennent 
de madame de Restaud la mère. Enfin, depuis deux jours, 
il n'est question que de cela. Je conçois alors qu'Anastasie 
se fasse faire une robe lamée, et veuille attirer sur elle tous 
les regards chez madame de Beauséant, en j paraissant 
dans tout son éclat et avec ses diamants. Mais je ne veux 
pas être au-dessous d'elle. Elle a toujours cherché à m'é- 
craser, elle n'a jamais été bonne pour moi, qui lui rendais 
tant de services, qui avais toujours de l'argent pour elle 
quand elle n'en avait pas. Mais laissons le monde, aujour- 
d'hui je veux être tout heureuse. 



LE PÈRE GORIOT. 453 

Rastianac était encore à une heure du matin chez ma- 
dame de Nucingen, qui, en lui prodiguant l'adieu des 
amants, cet adieu plem des joies à venir, lui dit avec une 
expression de mélancohe : — Je suis si peureuse, si 
superstitieuse, donnez à mes pressentiments le nom qu'il 
vous plaira, que je tremble de payer mon bonheur par 
quelque affreuse catastrophe. 

— Enfant, dit Eugène. 

— Ah ! c'est moi qui suis l'enfant ce soir, dit-elle en 
riant. 

Eugène revint à la Maison Vauquer avec la certitude 
de la quitter le lendemain, il s'abandonna donc pendant 
la route à ces jolis rêves que font tous les jeunes gens 
quand ils ont encore sur les lèvres le goût du bonheur. 

— Eh bien? lui dit le père Goriot quand Rastignac 
passa devant la porte. 

— Eh! bien, répondit Eugène, je vous dirai tout 
demain. 

— Tout, n'est-ce pas? cria le bonhomme. Couchez- 
vous. Nous allons commencer demain notre vie heureuse. 

Le lendemain, Goriot et Rastignac n'attendaient plus 
que le bon vouloir d'un commissionnaire pour partir de 
la pension bourgeoise, quand vers midi le bruit d'un équi- 
page qui s'arrêtait précisément à la porte de la Maison 
Vauquer retentit dans la rue Neuve-Sainte-Geneviève. 
Madame de Nucingen descendit de sa voiture, demanda 
si son père était encore à la pension. Sur la réponse affir- 
mative de Sylvie, elle monta lestement l'escalier. Eugène 
se trouvait chez lui sans que son voisin le sût. 11 avait, en 
déjeunant, prié le père Goriot d'emporter ses effets, en lui 
disant qu'ils se retrouveraient à quatre heures rue d'Ar- 
tois. Mais, pendant que le bonhomme avait été chercher 
des porteurs, Eugène ayant promptement répondu à fap- 
pel de l'école , était revenu sans que personne l'eût aperçu , 
pour compter avec madame Vauquer, ne voulant pas lais- 
ser cette charge à Goriot, qui, dans son fanatisme, aurait 



454 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

sans doute payé pour lui. L'hôtesse était sortie. Eugène 
remonta chez lui pourvoir s'il n'y oubliait rien, et s'ap- 
plaudit d'avoir eu cette pensée en voyant dans le tiroir de 
sa table l'acceptation en blanc, souscrite à Vautrin, qu'il 
avait insouciamment jetée là le jour oij il l'avait acquittée. 
N'ayant pas de feu, il allait la déchirer en petits morceaux 
quand, en reconnaissant la voix de Delphine, il ne voulut 
faire aucun bruit, et s'arrêta pour l'entendre, en pensant 
qu'elle ne devait avoir aucun secret pour lui. Puis, dès les 
premiers mots, il trouva la conversation entre le père et 
la fille trop intéressante pour ne pas l'écouter. 

— Ah ! mon père, dit-elle, plaise au ciel que vous ayez 
eu l'idée de demander compte de ma fortune assez à temps 
pour que je ne sois pas ruinée! Puis-je parler? 

— Oui, la maison est vide, dit le père Goriot d'une 
voix altérée. 

— Qii'avez-vous donc, mon père? reprit madame de 
Nucingen. 

— Tu viens, répondit le vieillard, de me donner un 
coup de hache sur la tête. Dieu te pardonne, mon en- 
fant! Tu ne sais pas combien je t'aime; si tu favais su, tu 
ne m'aurais pas dit brusquement de semblables choses, 
surtout si rien n'est désespéré. Qu'est-il donc arrivé de si 
pressant pour que tu sois venue me chercher ici quand 
dans quelques instants nous allions être rue d'Artois? 

— Eh! mon père, est-on maître de son premier mou- 
vement dans une catastrophe? Je suis folle! Votre avoué 
nous a fait découvrir un peu plus tôt le malheur qui sans 
doute éclatera plus tard. Votre vieille expérience commer- 
ciale va nous devenir nécessaire, et je suis accourue vous 
chercher comme on s'accroche à une branche quand 
on se noie. Lorsque monsieur Derville a vu Nucingen 
lui opposer mille chicanes, il l'a menacé d'un procès en lui 
disant que fautorisation du président du tribunal serait 
promptement obtenue. Nucingen est venu ce matin chez 
moi pour me demander si je voulais sa ruine et la mienne. 



LE PÈRE GORIOT, 45 5 

Je lui ai répondu que je ne me connaissais à rien de tout 
cela, que j'avais une fortune, que je devais être en pos- 
session de ma fortune, et que tout ce qui avait rapport à 
ce démêlé regardait mon avoué , que j'étais de la dernière 
ignorance et dans l'impossibilité de rien entendre à ce 
sujet. N'était-ce pas ce que vous m'aviez recommandé 
de dire? 

— Bien , répondit le père Goriot. 

— Eh! bien, reprit Delphine, il m'a mise au fait de 
ses affaires. II a jeté tous ses capitaux et les miens dans 
des entreprises à peine commencées, et pour lesquelles il 
a fallu mettre de grandes sommes en dehors. Si je le for- 
çais à me représenter ma dot, il serait obligé de déposer 
son bilan; tandis que, si je veux attendre un an, il s'en- 
gage sur l'honneur à me rendre une fortune double 
ou triple de la mienne en plaçant mes capitaux dans des 
opérations territoriales à la fin desquelles je serai maî- 
tresse de tous les biens. Mon cher père, il était sincère, il 
m'a effrayée. II m'a demandé pardon de sa conduite, il m'a 
rendu ma liberté, m'a permis de me conduire à ma 
guise, à la condition de le laisser entièrement maître 
de gérer les affaires sous mon nom. II m'a promis, pour 
me prouver sa bonne foi, d'appeler monsieur DerviIIe 
toutes les fois que je le voudrais pour juger si les actes en 
vertu desquels il m'instituerait propriétaire seraient con- 
venablement rédigés. Enfin il s'est remis entre mes mains 

f)ieds et poings liés. II demande encore pendant deux ans 
a conduite de la maison, et m'a suppliée de ne rien dé- 
penser pour moi de plus qu'il ne m'accorde. II m'a prouvé 
que tout ce qu'il pouvait faire était de conserver les appa- 
rences, qu'il avait renvoyé sa danseuse, et qu'il allait être 
contraint à la plus stricte mais à la plus sourde économie, 
afin d'atteindre au terme de ses spéculations sans altérer 
son crédit. Je l'ai malmené, j'ai tout mis en doute afin de 
le pousser à bout et d'en apprendre davantage : il m'a 
montré ses livres, enfin il a pleuré. Je n'ai jamais vu 



456 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

d'homme en pareil état. II avait perdu la tête, il parlait 
de se tuer, il délirait. II m'a fait pitié. 

— Et tu crois à ces sornettes, s'écria le père Goriot. 
C'est un comédien ! J'ai rencontré des Allemands en 
affaires : ces gens-là sont presque tous de bonne foi, 
pleins de candeur; mais, quand, sous leur air de franchise 
et de bonhomie, ils se mettent à être malins et charlatans, 
ils le sont alors plus que les autres. Ton mari t'abuse. II 
se sent serré de près, il fait le mort. II veut rester plus 
maître sous ton nom qu'il ne l'est sous le sien, II va pro- 
fiter de cette circonstance pour se mettre à l'abri des 
chances de son commerce. II est aussi fin que perfide; 
c'est un mauvais gars. Non, non, je ne m'en irai pas au 
•Père-Lachaise en laissant mes filles dénuées de tout. Je 
me connais encore un peu aux affaires. II a, dit-iI, engagé 
ses fonds dans les entreprises, eh! bien, ses intérêts sont 
représentés par des valeurs, par des reconnaissances, par 
des traités! qu'il les montre, et liquide avec toi. Nous choi- 
sirons les meilleures spéculations, nous en courrons les 
chances, et nous aurons les titres récognitifs en notre nom 
de Delphine Goriot, épouse séparée quant aux hiens du baron 
de Nucingen. Mais nous prend-il pour des imbéciles, celui- 
là? Croit-il que je puisse supporter pendant deux jours 
ridée de te laisser sans fortune, sans pain? Je ne la sup- 
porterais pas un jour, pas une nuit, pas deux heures! Si 
cette idée était vraie, je n'y survivrais pas. Eh! quoi, j'au- 
rai travaillé pendant quarante ans de ma vie, j'aurai porté 
des sacs sur mon dos, j'aurai sué des averses, je me serai 
privé pendant toute ma vie pour vous, mes anges, qui 
me rendiez tout travail, tout fardeau léger; et aujourd'hui 
ma fortune, ma vie s'en iraient en fumée ! Ceci me ferait 
mourir enragé. Par tout ce qu'il j a de plus sacré sur terre 
et au ciel, nous allons tirer ça au clair, vérifier les livres, 
la caisse, les entreprises ! Je ne dors pas, je ne me couche 
pas, je:ne mange pas, qu'il ne me soit prouvé que ta for- 
tune est là tout entière. Dieu merci, tu es séparée de 



LE PERE GORIOT. 457 

biens; tu auras maître Derville pour avoué, un honnête 
homme heureusement. Jour de Dieu ! tu garderas ton bon 
petit million, tes cinquante mille livres de rente, jusqu'à la 
fin de tes jours, ou je fais un tapage dans Pans, ah! ah! 
Mais je m'adresserais aux chambres si les tribunaux nous 
victimaient. Te savoir tranquille et heureuse du côté de 
l'argent, mais cette pensée allégeait tous mes maux et 
calmait mes chagrins. L'argent, c'est la vie. Monnaie fait 
tout. Que nous chante-t-il donc, cette grosse souche d'Al- 
sacien? Delphine, ne fais pas une concession d'un quart 
de liard à cette grosse bête, qui t'a mise à la chaîne et t'a 
rendue malheureuse. S'il a besoin de toi, nous le tricote- 
rons ferme, et nous le ferons marcher droit. Mon Dieu, 
j'ai la tête en feu, j'ai dans le crâne quelque chose qui me 
brûle. Ma Delphine sur la paille! Oh! ma Fifine, toi! 
Sapristi ! où sont mes gants? Allons ! partons, je veux aller 
tout voir, les livres, les affaires, la caisse, la correspon- 
dance, à l'instant. Je ne serai calme que quand il me sera 
prouvé que ta fortune ne court plus de risques, et que je 
la verrai de mes jeux. 

— Mon cher père ! allez-y prudemment. Si vous met- 
tiez la moindre velléité de vengeance en cette affaire ^ et 
SI vous montriez des intentions trop hostiles, je serais per- 
due. Il vous connaît, il a trouvé tout naturel que, sous 
votre inspiration, je m'inquiétasse de ma fortune; mais, 
je vous le jure, il la tient en ses mains, et a voulu la tenir. 
Il est homme à s'enfuir avec tous les capitaux, et à nous 
laisser là, le scélérat! II sait bien que je ne déshonorerai 
pas moi-même le nom que je porte en le poursuivant. Il 
est à la fois fort et faible. J'ai bien tout examiné. Si nous 
le poussons à bout, je suis ruinée. 

— Mais c'est donc un fripon ? 

— Eh! bien, oui, mon père, dit-elle en se jetant sur 
une chaise en pleurant. Je ne voulais pas vous l'avouer 
pour vous épargner le chagrin de m'avoir mariée à un 
homme de cette espèce-là! Mœurs secrètes et conscience, 



458 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

rame et le corps, tout en lui s'accorde! c'est effroyable : 
je le hais et le méprise. Oui, je ne puis plus estimer ce 
vil Nucmgen après tout ce qu'il m'a dit. Un homme ca- 
pable de se jeter dans les combmaisons commerciales dont 
il m'a parlé n'a pas la moindre déhcatesse, et mes craintes 
viennent de ce que j'ai lu parfaitement dans son âme. 
II m'a nettement proposé, lui, mon mari, la liberté, vous 
savez ce que cela signifie? si je voulais être, en cas de 
malheur, un instrument entre ses mains, enfin si je voulais 
lui servir de prête-nom. 

— Mais les lois sont là ! Mais il y a une place de Grève 
pour les gendres de cette espèce-là, s'écria le père Goriot; 
mais je le guillotinerais moi-même s'il n'y avait pas de 
bourreau. 

— Non, mon père, il n'y a pas de lois contre lui. 
Ecoutez en deux mots son langage, dégagé des circonlo- 
cutions dont il l'enveloppait: «Ou tout est perdu, vous 
n'avez pas un liard, vous êtes ruinée; car je ne saurais 
choisir pour complice une autre personne que vous; ou 
vous me laisserez conduire à bien mes entreprises. » Est-ce 
clair? II tient encore à moi. Ma probité de femme le ras- 
sure; il sait que je lui laisserai sa fortune, et me conten- 
terai de la mienne. C'est une association improbe et vo- 
leuse à laquelle je dois consentir sous peine d'être ruinée. 
11 m'achète ma conscience et la paye en me laissant être à 
mon aise la femme d'Eugène. « Je te permets de com- 
mettre des fautes, laisse-moi faire des crimes en ruinant 
de pauvres gens! » Ce langage est-il encore assez clair? 
Savez-vous ce qu'il nomme faire des opérations? II achète 
des terrains nus sous son nom, puis il y fait bâtir des 
maisons par des hommes de paille. Ces hommes concluent 
les marchés pour les bâtisses avec tous les entrepreneurs, 
qu'ils payent en effets à longs termes, et consentent, 
moyennant une légère somme, à donner quittance à mon 
mari, qui est alors possesseur des maisons, tandis que ces 
hommes s'acquittent avec les entrepreneurs dupés en fai- 



LE PÈRE GORIOT. 459 

sant fiiillite. Le nom de la maison de Nucmgen a servi à 
éblomr les pauvres constructeurs. J'ai compris cela. J'ai 
compris aussi que, pour prouver, en cas de besoin, le 
paiement de sommes énormes, Nucmgen a envoyé des 
valeurs considérables à Amsterdam, à Londres, à Naples, 
à Vienne. Comment les saisirions-nous? 

Eugène entendit le son lourd des genoux du père Go- 
riot, qui tomba sans doute sur le carreau de sa chambre. 

— Mon Dieu, que t'ai-Je fait? Ma fille livrée à ce mi- 
sérable, il exigera tout d'elle s'il le veut. Pardon, ma fille! 
cria le vieillard. 

— Oui, SI je SUIS dans un abîme, il y a peut-être de 
votre faute, dît Delphine. Nous avons si peu de raison 
quand nous nous marions! Connaissons-nous le monde, 
les affaires, les hommes, les mœurs? Les pères devraient 
penser pour nous. Cher père, je ne vous reproche rien, 
pardonnez-moi ce mot. En ceci la faute est toute à moi. 
Non, ne pleurez point, papa, dit-elle en baisant le front 
de son père. 

— Ne pleure pas non plus , ma petite Delphine. Donne 
tes yeux, que je les essuie en les baisant. Va! je vais re- 
trouver ma caboche, et débrouiller l'écheveau d'affaires 
que ton mari a mêlé. 

— Non, laisse-moi faire; je saurai le manœuvrer. Il 
m'aime, eh! bien, je me servirai de mon empire sur lui 
pour l'amener à me placer promptement quelques capi- 
taux en propriétés. Peut-être lui ferai-je racheter sous mon 
nom Nucmgen, en Alsace, il y tient. Seulement venez 
demain pour examiner ses livres, ses affaires. Monsieur 
Derville ne sait rien de ce qui est commercial. Non , ne 
venez pas demain. Je ne veux pas me tourner le sang. Le 
bal de madame de Beauséant a lieu après-demain, je veux 
me soigner pour y être belle, reposée, et faire honneur à 
mon cher Eugène ! Allons donc voir dans sa chambre. 

En ce moment une voiture s'arrêta dans la rue Neuve- 
Sainte-Geneviève, et l'on entendit dans l'escalier la voix 



46o SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

de madame de Restaud, qui disait à Sylvie : — Mon père 
j est-il? Cette circonstance sauva heureusement Eugène, 
qui méditait déjà de se jeter sur son lit et de feindre d'y 
dormir. 

— Ah! mon père, vous a-t-on parlé d'Anastasie? dit 
Delphine en reconnaissant la voix de sa sœur. II paraî- 
trait qu'il lui arrive aussi de singulières choses dans son 
ménage. 

— Quoi donc ! dit le père Goriot : ce serait donc ma 
fin. Ma pauvre tête ne tiendra pas à un double malheur. 

— Bonjour, mon père, dit la comtesse en entrant. Ah ! 
te voilà, Delphine. 

Madame de Restaud parut embarrassée de rencontrer 
sa "sœur. 

— Bonjour, Nasie, dit la baronne. Trouves -tu donc 
ma présence extraordinaire ? Je vois mon père tous les 
jours, moi. 

— Depuis quand ? 

— Si tu y venais, tu le saurais. 

— Ne me taquine pas, Delphine, dit la comtesse d'une 
VOIX lamentable. Je suis bien malheureuse, je suis perdue, 
mon pauvre père ! oh ! bien perdue cette fois ! 

— Qu'as-tu, Nasie? cria le père Goriot. Dis-nous 
tout, mon enfant. Elle pâlit. Delphine, allons, secours-la 
donc, sois bonne pour elle, je t'aimerai encore mieux, si 
je peux, toi ! 

— Ma pauvre Nasie, dit madame de Nucingen en 
asseyant sa sœur, parle. Tu vois en nous les deux seules 
personnes qui t'aimeront toujours assez pour te pardonner 
tout. Vois-tu, les affections de famille sont les plus sûres. 
Elle lui fit respirer des sels, et la comtesse revint à elle. 

— J'en mourrai, dit le père Goriot. Voyons, reprit- il 
en remuant son feu de mottes, approchez-vous toutes les 
deux. J'ai froid. Qu'as-tu, Nasie? dis vite, tu me tues... 

— Eh ! bien, dit la pauvre femme, mon mari sait tout. 
Figurez-vous, mon père, il y a quelque temps, vous sou- 



LE PÈRE GORIOT. 4^1 

venez-vous de cette lettre de change de Maxime? Eh! 
bien, ce n'était pas la première. J'en avais déjà pajé beau- 
coup. Vers le commencement de janvier, monsieur de 
Trailles me paraissait bien chagrin. II ne me disait rien ; 
mais il est si facile de lire dans le cœur des gens qu'on 
aime, un rien suffit : puis il J a des pressentiments. Enfin 
il était plus aimant, plus tendre que je ne l'avais jamais 
vu, j'étais toujours plus heureuse. Pauvre Maxime! dans 
sa pensée, il me faisait ses adieux, m'a-t-il dit; il voulait 




se brûler la cervelle. Enfin je l'ai tant tourmenté, tant sup- 
plié, je suis restée deux heures à ses genoux. II m'a dit 
qu'il devait cent mille francs! Oh! papa, cent mille francs! 
Je suis devenue folle. Vous ne les aviez pas, j'avais tout 
dévoré. . . 

— Non, dit le père Goriot, je n'aurais pas pu les 
faire, à moins d'aller les voler. Mais j'y aurais été, Nasie ! 
J'irai. 

A ce mot lugubrement jeté, comme un son du râle 
d'un mourant, et qui accusait l'agonie du sentiment pa- 



462 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

ternel réduit à l'impuissance, les deux sœurs firent une 
pause. Quel égoïsme serait resté froid à ce cri de déses- 
poir qui, semblable à une pierre lancée dans un gouffre, 
en révélait la profondeur? 

— Je les ai trouvés en disposant de ce qui ne m'ap- 
partenait pas, mon père, dit la comtesse en fondant en 
larmes. 

Delphine fut émue et pleura en mettant la tête sur le 
cou de sa sœur. 

— Tout est donc vrai, lui dit-elle. 

Anastasie baissa la tête, madame de Nucingen la saisit 
à plein corps, la baisa tendrement, et l'appuyant sur son 
cœur : — Ici, tu seras toujours aimée sans être jugée, lui 
dit-elle. 

— Mes anges, dit Goriot d'une voix faible, pourquoi 
votre union est-elle due au malheur? 

— Pour sauver la vie de Maxime, enfin pour sauver 
tout mon bonheur, reprit la comtesse encouragée par ces 
témoignages d'une tendresse chaude et palpitante, j'ai 
porté chez cet usurier que vous connaissez, un homme 
fabriqué par l'enfer, que rien ne peut attendrir, ce mon- 
sieur Gobseck, les diamants de famille auxquels tient tant 
monsieur de Restaud, les siens, les miens, tout, je les ai 
vendus. Vendus! comprenez-vous? il a été sauvé! Mais, 
moi, je suis morte. Restaud a tout su. 

— Par qui ? comment ? Que je le tue ! cria le père 
Goriot. 

— Hier, il m'a fait appeler dans sa chambre. J'y suis 
allée... «Anastasie, m'a-t-il dit d'une voix... (oh! sa voix 
a suffi, j'ai tout deviné), oii sont vos diamants?» Chez 
moi. «Non, m'a-t-il dit en me regardant, ils sont là, sur 
ma commode. » Et il m'a montré l'écrin qu'il avait couvert 
de son mouchoir. «Vous savez d'où ils viennent?» m'a-t-il 
dit. Je suis tombée à ses genoux... j'ai pleuré, je lui ai 
demandé de quelle mort il voulait me voir mourir. 

— Tu as dit cela ! s'écria le père Goriot. Par le sacré 



LE PÈRE GORIOT. 4^^ 

nom de Dieu, celui qui vous fera mal à l'une ou à l'autre, 
tant que je serai vivant, peut être sûr que je le brûlerai à 
petit feu! Oui, je le déchiqueterai comme... 

Le père Goriot se tut, les mots expiraient dans sa gorge. 

— Enfin, ma chère, il m'a demandé quelque chose 
de plus difficile à faire que de mourir. Le ciel préserve 
toute femme d'entendre ce que j'ai entendu ! 

— J'assassinerai cet homme, dit le père Goriot tran- 
quillement. 

Mais il n'a qu'une vie, et il m'en doit deux. Enfin, 
quoi ? reprit-il en regardant Anastasie. 

— Eh ! bien, dit la comtesse en continuant, après une 
pause il m'a regardée : «Anastasie, m'a-t-il dit, j'ensevelis 
tout dans le silence, nous resterons ensemble, nous avons 
des enfants. Je ne tuerai pas monsieur de Trailles, je 
pourrais le manquer, et pour m'en défaire autrement 
je pourrais me heurter contre la justice humaine. Le tuer 
dans vos bras, ce serait déshonorer les enfants. Mais pour 
ne voir périr ni vos enfants, ni leur père, ni moi, je vous 
impose deux conditions. Répondez : Ai-je un enfant à 
moi?» J'ai dit oui. «Lequel?» a-t-il demandé. Ernest, 
notre aîné. «Bien, a-t-il dit. Maintenant, jurez-moi de 
m'obéir désormais sur un seul point.» J'ai juré. «Vous 
signerez la vente de vos biens quand je vous le deman- 
derai. » 

— Ne signe pas, cria le père Goriot. Ne signe jamais 
cela. Ah ! ah ! monsieur de Restaud, vous ne savez pas ce 
que c'est que de rendre une femme heureuse, elle va 
chercher le bonheur là où il est, et vous la punissez 
de votre niaise impuissance?... Je suis là, moi, halte-là! 
il me trouvera dans sa route. Nasie, sois en repos. Ah, il 
tient à son héritier! bon, bon. Je lui empoignerai son fils, 
qui, sacré tonnerre, est mon petit-fils. Je puis bien le voir, 
ce marmot? Je le mets dans mon village, j'en aurai soin, 
SOIS bien tranquille. Je le ferai capituler, ce monstre-là, 
en lui disant : A nous deux! Si tu veux avoir ton fils. 



464 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

rends à ma fille son bien, et laisse-Ia se conduire à sa 
guise. 

— Mon père ! 

— Oui, ton père! Ah! je suis un vrai père. Que ce 
drôle de grand seigneur ne maltraite pas mes filles. Ton- 
nerre ! je né sais pas ce que j'ai dans les veines. J'y ai le 
sang d'un tigre, je voudrais dévorer ces deux hommes. 
O mes enfants ! voilà donc votre vie ? Mais c'est ma mort. 
Que deviendrez-vous donc quand je ne serai plus là ? Les 
pères devraient vivre autant que leurs enfants. Mon Dieu, 
comme ton monde est mal arrangé ! Et tu as un fils ce- 
pendant, à ce qu'on nous dit. Tu devrais nous empêcher 
de souffrir dans nos enfants. Mes chers anges, quoi! ce 
n'est qu'à vos douleurs que je dois votre présence. Vous 
ne me faites connaître que vos larmes. Eh! bien, oui, 
vous m'aimez, je le vois. Venez, venez vous plaindre 
ici ! mon cœur est grand, il peut tout recevoir. Oui, vous 
aurez beau le percer, les lambeaux feront encore des 
coeurs de père. Je voudrais prendre vos peines, souffrir 
pour vous. Ah ! quand vous étiez petites, vous étiez bien 
heureuses. . . 

— Nous n'avons eu que ce temps-là de bon, dit Del- 
phine. Où sont les moments où nous dégringolions du 
haut des sacs dans le grand grenier? 

— Mon père ! ce n'est pas tout, dit Anastasie à l'oreille 
de Goriot qui fit un bond. Les diamants n'ont pas été 
vendus cent mille francs. Maxime est poursuivi. Nous 
n'avons plus que douze mille francs à payer. Il m'a pro- 
mis d'être sage, de ne plus jouer. II ne me reste plus au 
monde que son amour, et je l'ai payé trop cher pour ne 
pas mourir s'il m'échappait. Je lui ai sacrifié fortune, hon- 
neur, repos, enfants. Oh! faites qu'au moins Maxime soit 
libre, honoré, qu'il puisse demeurer dans le monde où il 
saura se fiiire une position. Maintenant il ne me doit pas 
que le bonheur, nous avons des enfants qui seraient sans 
fortune. Tout sera perdu s'il est mis à Sainte-Pélagie*. 



LE PÈRE GORIOT. 4<^ 5 

— Je ne les ai pas, Nasie. Plus, plus rien, plus rien! 
C'est la fin du monde. Oh! le monde va crouler, c'est 
sûr. Allez-vous-en, sauvez-vous avant! Ah ! j'ai encore mes 
boucles d'argent, six couverts, les premiers que j'aie eus 
dans ma vie. Enfin, je n'ai plus que douze cents francs 
de rente viagère. . . 

— Qu'avez-vous donc fait de vos rentes perpétuelles? 

— Je les ai vendues en me réservant ce petit bout de 
revenu pour mes besoins. 11 me fallait douze mille francs 
pour arranger un appartement à Fifine. 

— Chez toi , Delphine ? dit madame de Restaud à sa 
sœur. 

— Oh! qu'est-ce que cela fait! reprit le père Goriot, 
les douze mille francs sont employés. 

— Je devine, dit la comtesse. Pour monsieur de Ras- 
tignac. Ah! ma pauvre Delphine, arrête-toi. Vois où j'en 

SUIS. 

— Ma chère, monsieur de Rastignac est un jeune 
homme incapable de ruiner sa maîtresse. 

— Merci, Delphine. Dans la crise où je me trouve, 
j'attendais mieux de toi : mais tu ne m'as jamais année. 

— Si, elle t'aime, Nasie, cria le père Goriot, elle me 
le disait tout à l'heure. Nous parlions de toi, elle me 
soutenait que tu étais belle et qu'elle n'était que jolie, 
elle! 

— Elle! répéta la comtesse, elle est d'un beau froid. 

— Quand cela serait, dit Delphine en rougissant, com- 
ment t'es-tu comportée envers moi? Tu m'as reniée, tu 
m'as fait fermer les portes de toutes les maisons où je sou- 
haitais aller, enfin tu n'as jamais manqué la moindre occa- 
sion de me causer de la peine. Et moi, suis-je venue, 
comme toi, soutirer à ce pauvre père, mille francs à mille 
francs, sa fortune, et le réduire dans l'état où il est. Voilà 
ton ouvrage, ma sœur. Moi, j'ai vu mon père tant que 
j'ai pu, je ne l'ai pas mis à la porte, et je ne suis pas venue 
lui lécher les mains quand j'avais besoin de lui. Je ne sa- 

VI. 30 



4,6,6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

vais seulement pas qu'il eût employé ces douze mille francs 
pour moi. J'ai de l'ordre, moi! tu le sais. D'ailleurs, quand 
papa m'a fait des cadeaux, je ne les ai jamais quêtes. 

— Tu étais plus heureuse que moi : monsieur de 
Marsay était riche, tu en sais quelque chose. Tu as tou- 
jours été vilaine comme for. Adieu, je n'ai ni sœur, ni... 

— Tais-toi, Nasie! cria le père Goriot. 

— 11 n'y a qu'une sœur comme toi qui puisse répéter 
ce que le monde ne croît plus, tu es un monstre, lui dit 
Delphine. 

— Mes enfants, mes enfants, taisez-vous, ou je me tue 
devant vous. 

— Va, Nasie, je te pardonne, dit madame de Nu- 
cingen en continuant, tu es malheureuse. Mais je suis 
meilleure que tu ne l'es. Me dire cela au moment où je 
me sentais capable de tout pour te secourir, même d'entrer 
dans la chambre de mon mari, ce que je ne ferais ni pour 
moi ni pour... Ceci est digne de tout ce que tu as com- 
mis de mal contre moi depuis neuf ans. 

— Mes enfants, mes enfants, embrassez-vous! dit le 
père. Vous êtes deux anges. 

— Non, laissez-moi, cria la comtesse que Goriot avait 
prise par le bras et qui secoua l'embrassement de son père. 
Elle a moins de pitié pour moi que n'en aurait mon mari. 
Ne dirait-on pas qu'elle est l'image de toutes les vertus ! 

— J'aime encore mieux passer pour devoir de l'argent 
à monsieur de Marsay que d'avouer que monsieur de 
Trailles me coûte plus de deux cent mille francs, ré- 
pondit madame de Nucingen. 

— Delphine! cria la comtesse en faisant un pas vers 
elle. 

— Je te dis la vérité quand tu me calomnies, répliqua 
froidement la baronne. 

— Delphine! tu es une... 

Le père Goriot s'élança, retint la comtesse et l'empêcha 
de parler en lui couvrant la bouche avec sa main. 



LE PÈRE GORIOT. 4^^ 

— Mon Dieu ! mon père, à quoi donc avez-vous tou- 
ché ce nnatin ? lui dit Anastasie. 

— Eh ! bien, oui, j'ai tort, dit le pauvre père en s'es- 
suyant les mains à son pantalon. Mais je ne savais pas que 
vous viendriez, je déménage. 

II était heureux de s'être attiré un reproche qui détour- 
nait sur lui la colère de sa fille. 

— Ah! reprit- il en s'assejant, vous m'avez fendu le 
cœur. Je me meurs, mes enfants! Le crâne me cuit inté- 
rieurement comme s'il avait du feu. Soyez donc gentilles, 
aimez-vous bien! Vous me feriez mourir. Delphine, Na- 
sie, allons, vous aviez raison, vous aviez tort toutes les 
deux. Voyons, Dedel, reprit-il en portant sur la baronne 
des jeux pleins de larmes, il lui faut douze mille francs, 
cherchons-les. Ne vous regardez pas comme ça. II se mit 
à genoux devant Delphine. — Demande-lui pardon pour 
me faire plaisir, lui dit- il à l'oreiIIe, elle est la plus mal- 
heureuse, voyons? 

— Ma pauvre Nasie, dit Delphine épouvantée de la 
sauvage et folle expression que la douleur imprimait sur 
le visage de son père, j'ai eu tort, embrasse-moi... 

— Ah ! vous me mettez du baume sur le cœur, cria le 
père Goriot. Mais où trouver douze mille francs? Si je me 
proposais comme remplaçant? 

— Ah ! mon père ! dirent les deux filles en l'entou- 
rant, non, non. 

— Dieu vous récompensera de cette pensée, notre vie 
n'y suffirait point! n'est-ce pas, Nasie? reprit Delphine. 

— Et puis, pauvre père, ce serait une goutte d'eau, fit 
observer la comtesse. 

— Mais on ne peut donc rien faire de son sang? cria 
le vieillard désespéré. Je me voue à celui qui te sauvera, 
Nasie ! je tuerai un homme pour lui. Je ferai comme 
Vautrin, j'irai au bagne ! je... Il s'arrêta comme s'il eût été 
foudroyé. Plus rien ! dit-il en s'arrachant les cheveux. Si 
je savais où aller pour voler, mais il est encore difficile de 

30. 



•/^6S SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

trouver un vol à faire. Et puis il faudrait du monde et du 
temps pour prendre la Banque. Allons, je dois mourir, 
je ii'ai plus qu'à mourir. Oui, je ne suis plus bon à rien, je 
ne suis plus père! non. Elle me demande, elle a besoin ! 
et moi, misérable. Je n'ai rien. Ah ! tu t'es fait des rentes 
viagères, vieux scélérat, et tu avais des filles! Mais tu ne 
les aimes donc pas? Crève, crève comme un chien que 
tu es! Oui, je suis au-dessous d'un chien, un chien ne se 
conduirait pas ainsi ! Oh ! ma tête ! elle bout ! 

— Mais, papa, crièrent les deux jeunes femmes qui 
l'entouraient pour l'empêcher de se frapper la tête contre 
les murs, soyez donc raisonnable. 

II sanglotait. Eugène, épouvanté, prit la lettre de 
change souscrite à Vautrin, et dont le timbre comportait 
une plus forte somme; il en corrigea le chiffre, en fit une 
lettre de change régulière de douze mille francs à l'ordre 
de Goriot et entra. 

— Voici tout votre argent, madame, dit- il en présen- 
tant le papier. Je dormais, votre conversation m'a réveillé, 
j'ai pu savoir ainsi ce que je devais à monsieur Goriot. 
En voici le titre que vous pouvez négocier, je l'acquitterai 
fidèlement. 

La comtesse, immobile, tenait le papier. 

— Delphine, dit-elle pâle et tremblante de colère, de 
fureur, de rage, je te pardonnais tout, Dieu m'en est 
témoin, mais ceci ! Comment, monsieur était là, tu le sa- 
vais ! tu as eu la petitesse de te venger en me laissant lui 
livrer mes secrets, ma vie, celle de mes enfants, ma honte, 
mon honneur! Va, tu ne m'es plus de rien, je te hais, 
je te ferai tout le mal possible, je... La colère lui coupa 
la parole, et son gosier se sécha. 

. — Mais, c'est mon fils, notre enfant, ton frère, ton 
sauveur, criait le père Goriot. Embrassez-le donc, Nasie! 
Tiens, moi je fembrasse, reprit-il en serrant Eugène avec 
une sorte de fureur. Oh ! mon enfant! je serai plus qu'un 
père pour toi, je veux être une famille. Je voudrais être 



LE PÈRE GORIOT. 4<^9 

Dieu, je te jetterais l'univers aux pieds. Mais, baise-Ie 
donc, Nasie ? ce n'est pas un homme, mais un ange, un 
véritable ange. 

— Laissez-la, mon père, elle est folle en ce moment, 
dit Delphine. 

— Folle! folle! Et toi, qu'es-tu? demanda madame 
de Restaud. 

— Mes enfants, je meurs si vous continuez, cria le 
vieillard en tombant sur son lit comme frappé par une 
balle. — Elles me tuent ! se dit-il. 

La comtesse regarda Eugène, qui restait immobile, 
abasourdi par la violence de cette scène : — Monsieur, 
lui dit-elle en l'interrogeant du geste, de la voix et du re- 
gard, sans faire attention à son père dont le gilet fut rapi- 
dement défait par Delphine. 

— Madame, je paierai et je me tairai, répondit-il sans 
attendre la question. 

— Tu as tué notre père, Nasie ! dit Delphine en mon- 
trant le vieillard évanoui à sa sœur, qui se sauva. 

— Je lui pardonne bien, dit le bonhomme en ouvrant 
les yeux, sa situation est épouvantable et tournerait une 
meilleure tête. Console Nasie, sois douce pour elle, pro- 
mets-le à ton pauvre père, qui se meurt, demanda-t-il à 
Delphine en lui pressant la main. 

— Mais qu'avez-vous ? dit-elIe tout effrayée. 

— Rien, rien, répondit le père, ça se passera. J'ai 
quelque chose qui me presse le front, une migraine. 
Pauvre Nasie, quel avenir! 

En ce moment la comtesse rentra, se jeta aux genoux 
de son père : — Pardon ! cria-t-elle. 

: — Allons, dit le père Goriot, tu me fais encore plus 
de mal maintenant. 

— Monsieur, dit la comtesse à Rastignac, les yeux 
baignés de larmes, la douleur m'a rendue injuste. Vous 
serez un frère pour moi? reprit-elle en lui tendant la 
main. 



AyO SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

— Nasie, lui dit Delphine en la serrant, ma petite 
Nasie, oublions tout. 

— Non, dit-elIe, je m'en souviendrai, moi! 

— Les anges, s'écria le père Goriot, vous m'enlevez le 
rideau que j'avais sur les yeux, votre voix me ranime. 
Embrassez-vous donc encore. Eh! bien, Nasie, cette lettre 
de change te sauvera-t-elle ? 

^ — Je l'espère. Dites donc, papa, voulez-vous y mettre 
votre signature? 

— Tiens, suis-je bête, moi, d'oubher ça! Mais je me 
suis trouvé mal, Nasie, ne m'en veux pas. Envoie- moi 
dire que tu es hors de peine. Non, j'irai. Mais non, je 
n'irai pas, je ne puis plus voir ton mari, je le tuerais net. 
Quant à dénaturer tes biens, je serai là. Va vite mon en- 
fant, et fais que Maxime devienne sage. 

Eugène était stupéfait. 

— Cette pauvre Anastasie a toujours été violente, dit 
madame de Nucmgen, mais elle a bon cœur. 

• — Elle est revenue pour l'endos, dit Eugène à l'oreille 
de Delphine. 

— - Vous croyez ? 

— : Je voudrais ne pas le croire. Méfiez-vous d'elle, ré- 
pondit-il en levant les yeux comme pour confier à Dieu 
des pensées qu'il n'osait exprimer. 

— Oui, elle a toujours été un peu comédienne, et 
mon pauvre père se laisse prendre à ses mines. 

— Comment allez-vous, mon bon père Goriot? de- 
manda Rastignac au vieillard. 

— J'ai envie de dormir, répondit-il. 

Eugène aida Goriot à se coucher. Puis, quand le bon- 
homme se fut endormi en tenant la main de Delphine, sa 
fille se retira. 

— Ce soir aux Italiens, dit-elle à Eugène, et tu me 
diras comment il va. Demain, vous déménagerez, mon- 
sieur. Voyons votre chambre. Oh ! quelle horreur ! dit-elle 
en y entrant. Mais vous étiez plus mal que n'est mon père. 



LE PÈRE GORIOT. 4?^ 

Eugène, tu t'es bien conduit. Je vous aimerais davantage 
si c'était possible; mais, mon enfant, si vous voulez faire 
fortune, il ne faut pas jeter comme ça des douze mille 
francs par les fenêtres. Le comte de Trailles est joueur. 
Ma sœur ne veut pas voir ça. II aurait été chercher ses 
douze mille francs là où il sait perdre ou gagner des 
monts d'or. 

Un gémissement les fit revenir chez Goriot, qu'ils trou- 
vèrent en apparence endormi; mais quand les deux amants 
s'approchèrent, ils entendirent ces mots : «Elles ne sont 
pas heureuses!» Qu'il dormît ou qu'il veillât, l'accent de 
cette phrase frappa si vivement le cœur de sa fille, qu'elle 
s'approcha du grabat sur lequel gisait son père, et le baisa 
au front. Il ouvrit ses yeux en disant : — C'est Delphine. 

— Eh! bien, comment vas-tu? demanda-t-elle. 

— Bien, dit-il. Ne sois pas inquiète, je vais sortir. 
Allez, allez mes enfants, soyez heureux. 

Eugène accompagna Delphine jusque chez elle; mais, 
inquiet de l'état dans lequel il avait laissé Goriot, il refusa 
de dîner avec elle, et revint à la Maison Vauquer. II trouva 
le père Goriot debout et prêt à s'attabler. Bianchon s'était 
mis de manière à bien examiner la figure du vermicellier. 
Quand il lui vit prendre son pain et le sentir pour juger 
de la farine avec laquelle il était fait, l'étudiant, ayant 
observé dans ce mouvement une absence totale de ce que 
l'on pourrait nommer la conscience de l'acte, fit un geste 
sinistre. 

— Viens donc près de moi, monsieur l'interne à Co- 
chin, dit Eugène. 

Bianchon s'y transporta d'autant plus volontiers qu'il 
allait être près du vieux pensionnaire. 

— Qu'a-t-il ? demanda Rastignac. 

— A moins que je ne me trompe, il est flambé ! II a 
dû se passer quelque chose d'extraordinaire en lui, il me 
semble être sous le poids d'une apoplexie séreuse immi- 
nente. Quoique le bas de la figure soit assez calme, les 



4/2 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

traits supérieurs du visage se tirent vers le front malgré 
lui, vois ! Puis les jeux sont dans l'état particulier qui dé- 
note l'invasion du sérum dans le cerveau. Ne dirait-on 
pas qu'ils sont pleins d'une poussière fine? Demain matin 
j'en saurai davantage. 

— Y aurait-il quelque remède? 

— Aucun. Peut-être pourra-t-on retarder sa mort si 
l'on trouve les moyens de déterminer une réaction vers 
les extrémités, vers les jambes; mais si demam soir les 
symptômes ne cessent pas, le pauvre bonhomme est 
perdu. Sais-tu par quel événement la maladie a été causé? 
il a dû recevoir un coup violent sous lequel son moral 
aura succombé. 

— Oui, dit Rastignac en se rappelant que les deux 
filles avaient battu sans relâche sur le cœur de leur père. 

— Au moins, se disait Eugène, Delphine aime son 
père, elle! 

Le soir, aux Italiens, Rastignac prit quelques précau- 
tions afin de ne pas trop alarmer madame de Nucingen. 

— N'ayez pas d'inquiétude, répondit-elle aux pre- 
miers mots que lui dit Eugène, mon père est fort. Seule- 
ment, ce matin, nous l'avons un peu secoué. Nos fortunes 
sont en question, songez-vous à l'étendue de ce malheur? 
Je ne vivrais pas si votre afi^ection ne me rendait pas in- 
sensible à ce que j'aurais regardé naguère comme des 
angoisses mortelles. Il n'est plus aujourd'hui qu'une seule 
crainte, un seul malheur pour moi, c'est de perdre l'amour 
qui m'a fait sentir le plaisir de vivre. En dehors de ce sen- 
timent tout m'est indifférent, je n'aime plus rien au monde. 
Vous êtes tout pour moi. Si je sens le bonheur d'être 
riche, c'est pour mieux vous plaire. Je suis, à ma honte, 
plus amante que je. ne suis fille. Pourquoi? je ne sais. 
Toute ma vie est en vous. Mon père m'a donné un cœur, 
mais vous l'avez fait battre. Le monde entier peut me blâ- 
mer, que m'importe ! si vous, qui n'avez pas le droit de 
m'en vouloir, m'acquittez des crimes auxquels me con- 



LE PÈRE GORIOT. 473 

damne un sentmient irrésistible? Me crojez-vous une fille 
dénaturée! oh, non, il est impossible de ne pas amier un 
père aussi bon que l'est le nôtre. Pouvais-je empêcher qu'il 
ne vît enfin les suites naturelles de nos déplorables ma- 
riages ? Pourquoi ne les a-t-il pas empêchés? N'était-ce 
pas à lui de réfléchir pour nous? Aujourd'hui, je le sais, 
il souffre autant que nous; mais que pouvions-nous y 
faire? Le consoler! nous ne le consolerions de rien. 
Notre résignation lui faisait plus de douleur que nos re- 
proches et nos plaintes ne lui causeraient de mal. II est 
des situations dans la vie oij tout est amertume. 

Eugène resta muet, saisi de tendresse par l'expression 
naïve d'un sentiment vrai. Si les Parisiennes sont souvent 
fausses, ivres de vanité, personnelles, coquettes, froides, 
il est sûr que quand elles aiment réellement, elles sacrifient 
plus de sentiments que les autres femmes à leurs passions; 
elles se grandissent de toutes leurs petitesses, et de- 
viennent sublimes. Puis Eugène était frappé de l'esprit 
profond et judicieux que la femme déploie pour juger les 
sentiments les plus naturels, quand une affection privilé- 
giée l'en sépare et la met à distance. Madame de Nucingen 
se choqua du silence que gardait Eugène. 

— À quoi pensez-vous donc? lui demanda-t-elle. 

— J'écoute encore ce que vous m'avez dit. J'ai cru 
jusqu'ici vous aimer plus que vous ne m'aimiez. 

Elle sourit et s'arma contre le plaisir qu'elle éprouva, 
pour laisser la conversation dans les bornes imposées par 
les convenances. Elle n'avait jamais entendu les expres- 
sions d'un amour jeune et sincère. Qjnelques mots de 
plus, elle ne se serait plus contenue. 

— Eugène, dit- elle en changeant de conversation, 
vous ne savez donc pas ce qui se passe? Tout Paris sera 
demain chez madame de Beauséant. Les Rochefide et le 
marquis d'Ajuda se sont entendus pour ne rien ébruiter; 
mais le Roi signe demain le contrat de mariage, et votre 
pauvre cousine ne sait rien encore. Elle ne pourra pas se 



474 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

dispenser de recevoir, et le marquis ne sera pas à son bal. 
On ne s'entretient que de cette aventure. 

— Et le monde se rit d'une mfamie, et il y trempe ! 
Vous ne savez donc pas que madame de Beauséant en 
mourra? 

— Non, dit Delphine en souriant^ vous ne connaissez 
pas ces sortes de femmes-là. Mais tout Pans viendra chez 
elle, et j'y serai ! Je vous dois ce bonheur-là pourtant. 

— Mais, dit Rastignac, n'est-ce pas un de ces bruits 
absurdes comme on en fait tant courir à Pans ? 

— Nous saurons la vérité demain, 

Eugène ne rentra pas à la Maison Vauquer. II ne put se 
résoudre à ne pas jouir de son nouvel appartement. Si, 
la veille il avait été forcé de quitter Delphine, à une heure 
après minuit, ce fut Delphine qui le quitta vers deux 
heures pour retourner chez elle. 11 dormit le lendemain 
assez tard, attendit vers midi madame de Nucingen, qui 
vint déjeuner avec lui. Les jeunes gens sont si avides de 
ces jolis bonheurs, qu'il avait presque oublié le père Go- 
riot. Ce fut une longue fête pour lui que de s'habituer à 
chacune de ces élégantes choses qui lui appartenaient. 
Madame de Nucingen était là, donnant à tout un nouveau 
prix. Cependant, vers quatre heures, les deux amants 
pensèrent au père Goriot en songeant au bonheur qu'il 
se promettait à venir demeurer dans cette maison. Eugène 
fit observer qu'il était nécessaire d'y transporter prompte- 
ment le bonhomme, s'il devait être malade, et quitta Del- 
phine pour courir à la Maison Vauquer. Ni le père Goriot 
ni Bianchon n'étaient à table. 

— Eh! bien, lui dit le peintre, le père Goriot est 
éclopé. Bianchon est là-haut près de lui. Le bonhomme a 
vu l'une de ses filles, la comtesse de Restaurama. Puis il 
a voulu sortir et sa maladie a empiré. La société va être 
privée d'un de ses beaux ornements. 

Rastignac s'élança vers l'escalier. 
-T- Hé ! monsieur Eugène ! 



LE PÈRE GORIOT. 4/5 

— Monsieur Eugène! madame vous appelle, cria 
Sylvie. 

— Monsieur, lui dit la veuve, monsieur Goriot et 
vous, vous deviez sortir le quinze de février. Voici trois 
jours que le quinze est passé, nous sommes au dix-huit; 
il faudra me payer un mois pour vous et pour lui, mais, 
si vous voulez garantir le père Goriot, votre parole me 
suffira. 

— Pourquoi ? n'avez-vous pas confiance ? 

— Confiance ! si le bonhomme n'avait plus sa tête et 
mourait, ses filles ne me donneraient pas un liard, et toute 
sa défroque ne vaut pas dix francs. II a emporté ce matin 
ses derniers couverts, je ne sais pourquoi. Il s'était mis en 
jeune homme. Dieu me pardonne, je croîs qu'il avait du 
rouge, il m'a paru rajeuni. 

— Je réponds de tout, dit Eugène en frissonnant 
d'horreur et appréhendant une catastrophe. 

II monta chez le père Goriot. Le vieillard gisait sur son 
lit, et Bianchon était auprès de lui. 

— Bonjour, père, lui dit Eugène. 

Le bonhomme lui sourit doucement, et répondit en 
tournant vers lui des yeux vitreux : — Comment va-t- 
elle? 

— Bien. Et vous? 

— Pas mal. 

— Ne le fatigue pas, dit Bianchon en entraînant Eu- 
gène dans un coin de la chambre. 

— Eh ! bien ? lui dit Rastignac. 

— II ne peut être sauvé que par un miracle. La con- 
gestion séreuse a eu lieu, il a les sinapismes; heureuse- 
ment il les sent, ils agissent. 

— Peut-on le transporter? 

— Impossible. Il faut le laisser là, lui éviter tout mou- 
vement physique et toute émotion. . . 

— Mon bon Bianchon, dit Eugène, nous le soigne- 
rons à nous deux. 



4/6 SCÈNJES DE LA VIE PRIVEE. 

— J'ai déjà fait venir le médecin en chef de mon hô- 
pital. 

— Eh ! bien? 

— II prononcera demain soir. II m'a promis de venir 
après sa journée. Malheureusement ce fichu bonhomme 
a commis ce matin une imprudence sur laquelle il ne veut 

f)as s'expliquer. II est entêté comme une mule. Quand je 
ui parle, il fait semblant de ne pas entendre, et dort pour 
ne pas me répondre; ou bien, s'il a les yeux ouverts, il se 
met à geindre. II est sorti vers le matin, il a été à pied 
dans Paris, on ne sait oii. II a emporté tout ce qu'il possé- 
dait de vaillant, il a été faire quelque sacré trafic pour 
lequel il a outrepassé ses forces ! Une de ses filles est 
venue. 

— La comtesse ? dit Eugène. Une grancfe brune, l'œil 
vif et bien coupé, joli pied, taille souple? 

— Oui. 

— Laisse-moi seul un moment avec lui, dit Rastignac. 
Je vais le confesser, il me dira tout, à moi. 

— Je vais aller dîner pendant ce temps-là. Seulement 
tâche de ne pas trop l'agiter; nous avons encore quelque 
espoir. 

— Sois tranquille. 

— Elles s'amuseront bien demain, dit le père Goriot 
à Eugène quand ils furent seuls. Elles vont à un grand 
bal. 

— Qu'avez-vous donc fait ce matin, papa, pour être 
SI souffrant ce soir qu'il vous faille rester au ht? 

— Rien. 

— Anastasie est venue ? demanda Rastignac. 

— Oui, répondit le père Goriot. 

— Eh! bien, ne me cachez rien. Que vous a-t-elle 
encore demandé? 

— Ah ! reprit-il en rassemblant ses forces pour parler, 
elle était bien malheureuse, allez, mon enfant! Nasie n'a 
pas un sou depuis l'afiPaire des diamants. Elle avait com- 



LE PÈRE GORIOT. 477 

mandé, pour ce bal, une robe lamée qui doit lui aller 
comme un bijou. Sa couturière, une infâme, n'a pas voulu 
lui faire crédit, et sa femme de chambre a payé mille 
francs en à-compte sur la toilette. Pauvre Nasie, en être 
venue là ! Ça m'a déchiré le cœur. Mais la femme de 
chambre, voyant ce Restaud retirer toute sa confiance à 
Nasie, a eu peur de perdre son argent, et s'entend avec 
la couturière pour ne livrer la robe que si les mille francs 
sont rendus. Le bal est demain, la robe est prête, Nasie 
est au désespoir. Elle a voulu m'emprunter mes couverts 
pour les engager. Son mari veut qu'elle aille à ce bal pour 
montrer à tout Paris les diamants qu'on prétend vendus 
par elle. Peut-elle dire à ce monstre : « Je dois mille francs , 
pajez-les?» Non. J'ai compris ça, moi. Sa sœur Delphine 
ira là dans une toilette superbe. Anastasie ne doit pas être 
au-dessous de sa cadette. Et puis elle est si noyée de 
larmes, ma pauvre fille! J'ai été si humilié de n'avoir pas 
eu douze mille francs hier, que j'aurais donné le reste de 
ma misérable vie pour racheter ce tort-là. Voyez-vous? 
j'avais eu la force de tout supporter, mais mon dernier 
manque d'argent m'a crevé le cœur. Oh ! oh ! je n'en ai 
fait ni une ni deux, je me suis rafistolé, requinqué; j'ai 
vendu pour six cents francs de couverts et de boucles , 
puis j'ai engagé, pour un an, mon titre de rente viagère 
contre quatre cents francs une fois payés, au papa Gob- 
seck. Bah ! je mangerai du pain ! ça me suffisait quand 
j'étais jeune, ça peut encore aller. Au moins elle aura 
une belle soirée, ma Nasie. Elle sera pimpante. J'ai le 
billet de mille francs là sous mon chevet. Ça me réchauffe 
d'avoir là sous la tête ce qui va faire plaisir à la pauvre 
Nasie. Elle pourra mettre sa mauvaise Victoire à la porte. 
A-t-on vu des domestiques ne pas avoir confiance dans 
leurs maîtres! Demain je serai bien, Nasie vient à dix 
heures. Je ne veux pas qu'elles me croient malade, elles 
n'iraient point au bal, elles me soigneraient. Nasie m'em- 
brassera demain comme son enfant, ses caresses me 



4/8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

guériront. Enfin, n'aurais-je pas dépensé mille francs chez 
l'apothicaire ? J'aime mieux les donner à mon Guérit- 
Tout, à ma Nasie, Je la consolerai dans sa misère, au 
moins. Ça m'acquitte du tort de m'être fait du viager. 
Elle est au fond de fabîme, et moi je ne suis plus assez 
fort pour Yen tirer. Oh ! je vais me remettre au commerce. 
J'irai à Odessa pour y acheter du grain. Les blés valent 
là trois fois moins que les nôtres ne coûtent. Si l'intro- 
duction des céréales est défendue en nature, les braves 
gens qui font les lois n'ont pas songé à prohiber les fa- 
brications dont les blés sont le principe. Hé, hé!... j'ai 
trouvé cela, moi, ce matin ! II y a de beaux coups à 
faire dans les amidons. 

— II est fou, se dit Eugène en regardant le vieillard. 
Allons, restez en repos, ne parlez pas... 

Eugène descendit pour dîner quand Bianchon re- 
monta. Puis tous deux passèrent la nuit à garder le ma- 
lade à tour de rôle, en s'occupant, l'un à Tire ses livres 
de médecine, l'autre à écrire à sa mère et à ses sœurs. 
Le lendemain, les symptômes qui se déclarèrent chez 
le malade furent, suivant Bianchon, d'un favorable au- 
gure; mais ils exigèrent des soins continuels dont les 
deux étudiants étaient seuls capables, et dans le récit 
desquels il est impossible de compromettre la pudibonde 
phraséologie de l'époque. Les sangsues mises sur le 
corps appauvri du bonhomme furent accompagnées de 
cataplasmes, de bains de pied, de manœuvres médicales 
pour lesquelles il fallait d'ailleurs la force et le dévoue- 
ment des deux jeunes gens. Madame de Restaud ne vint 
pas; elle envoya chercher sa somme par un commission- 
naire. 

— Je croyais qu'elle serait venue elle-même. Mais ce 
n'est pas un mal, elle se serait inquiétée, dit le père en 
paraissant heureux de cette circonstance. 

A sept heures du soir, Thérèse vint apporter une lettre 
de Delphine. 



LE PÈRE GORIOT. ^79 

«Que faites-vous donc, mon ami? A peine aimée, 
serais-je déjà négligée? Vous m'avez montré, dans ces 
confidences versées de cœur à cœur, une trop belle âme 
pour n'être pas de ceux qui restent toujours fidèles en 
voyant combien les sentiments ont de nuances. Comme 
vous favez dit en écoutant la prière de Mosé* : « Pour les 
«uns c'est une même note, pour les autres c'est l'infini 
« de la musique ! » Songez que je vous attends ce soir pour 
aller au bal de madame de Beauséant. Décidément le 
contrat de monsieur d'Ajuda a été signé ce matin à la 
cour, et la pauvre vicomtesse ne l'a su qu'à deux heures. 
Tout Pans va se porter chez elle, comme le peuple en- 
combre la Grève quand il doit y avoir une exécution. 
N'est-ce pas horrible d'aller voir si cette femme cachera 
sa douleur, si elle saura bien mourir? Je n'irais certes 
pas, mon ami, si j'avais été déjà chez elle; mais elle ne 
recevra plus sans doute, et tous les efforts que j'ai faits 
seraient superflus. Ma situation est bien diff'érente de 
celle des autres. D'ailleurs, j'y vais pour vous aussi. Je 
vous attends. Si vous n'étiez pas près de moi dans deux 
heures, je ne sais si je vous pardonnerais cette félonie.» 

Rastignac prit une plume et répondit ainsi : 

«J'attends un médecin pour savoir si votre père doit 
vivre encore. II est mourant. J'irai vous porter l'arrêt, et 
j'ai peur que ce ne soit un arrêt de mort. Vous verrez si 
vous pouvez aller au bal. Mille tendresses. » 

Le médecin vint à huit heures et demie, et, sans don- 
ner un avis favorable, il ne pensa pas que la mort dût 
être imminente. Il annonça des mieux et des rechutes 
alternatives d'oii dépendraient la vie et la raison du bon- 
homme. 

— II vaudrait mieux qu'il mourût promptement, fut 
le dernier mot du docteur. 

Eugène confia le père Goriot aux soins de Bianchon, 



48o SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

et partit pour aller porter à madame de Nucingen les 
tristes nouvelles qui, dans son esprit encore imbu des 
devoirs de famille, devaient suspendre toute joie. 

— Dites-lui qu'elle s'amuse tout de même, lui cria le 
père Goriot qui paraissait assoupi mais qui se dressa sur 
son séant au moment où Rastignac sortit. 

Le jeune homme se présenta navré de douleur à Del- 
phine, et la trouva coiffée, chaussée, n'ayant plus que sa 
robe de bal à mettre. Mais, semblable aux coups de pin- 
ceau par lesquels les peintres achèvent leurs tableaux, les 
derniers apprêts voulaient plus de temps que n'en deman- 
dait le fond même de la toile. 

— Eh! quoi, vous n'êtes pas habillé? dit-elle. 

— Mais, madame, votre père. .. 

— Encore mon père, s'écria-t-elle en l'interrompant. 
Mais vous ne m'apprendrez pas ce que je dois à mon 
père. Je connais mon père depuis long-temps. Pas un 
mot, Eugène. Je ne vous écouterai que quand vous aurez 
fait votre toilette. Thérèse a tout préparé chez vous; ma 
voiture est prête, prenez-la; revenez. Nous causerons de 
mon père en allant au bal. Il faut partir de bonne heure, 
si nous sommes pris dans la file des voitures, nous serons 
bien heureux de faire notre entrée à onze heures. 

— Madame ! 

— Allez! pas un mot, dit-elle courant dans son bou- 
doir pour y prendre un collier. 

— Mais, allez donc, monsieur Eugène, vous fâcherez 
madame, dit Thérèse en poussant le jeune homme épou- 
vanté de cet élégant parricide. 

II alla s'habiller en faisant les plus tristes, les plus dé- 
courageantes réflexions. Il voyait le monde comme un 
océan de boue dans lequel un homme se plongeait jus- 
qu'au cou, s'il y trempait le pied. — II ne s'y commet 
que des crimes mesquins ! se dit-il. Vautrin est plus grand. 
Il avait vu les trois grandes expressions de la société : 
l'Obéissance, la Lutte et la Révolte; la Famille, le Monde 



LE PÈRE GORIOT. 4^ l 

et Vautrin. Et il n'osait prendre parti. L Obéissance était 
ennuyeuse, la Révolte impossible, et la Lutte incertaine. 
Sa pensée le reporta au sein de sa famille. Il se souvint 
des pures émotions de cette vie calme, il se rappela les 
jours passés au milieu des êtres dont il était chéri. En se 
conformant aux lois naturelles du foyer domestique, ces 
chères créatures y trouvaient un bonheur plein, continu, 
sans angoisses. Malgré ses bonnes pensées, il ne se sentit 
pas le courage de venir confesser la foi des âmes pures à 
Delphine, en lui ordonnant la Vertu au nom de l'Amour. 
Déjà son éducation commencée avait porté ses fruits. 
Il aimait égoïstement déjà. Son tact lui avait permis de 
reconnaître la nature du cœur de Delphine. Il pressentait 
qu'elle était capable de marcher sur le corps de son père 
pour aller au bal, et il n'avait ni la force de jouer le rôle 
d'un raisonneur, ni le courage de lui déplaire, ni la vertu 
de la quitter. « Elle ne me pardonnerait jamais d'avoir eu 
raison contre elle dans cette circonstance,» se dit-il. Puis 
il commenta les paroles des médecins, il se plut à penser 
que le père Goriot n'était pas aussi dangereusement ma- 
lade qu'il le croyait; enfin, il entassa des raisonnements 
assassins pour justifier Delphine. Elle ne connaissait pas 
l'état dans lequel était son père. Le bonhomme lui-même 
la renverrait au bal, si elle fallait voir. Souvent la loi 
sociale, implacable dans sa formule, condamne là où le 
crime apparent est excusé par les innombrables modifica- 
tions qu'introduisent au sein des familles la différence 
des caractères, la diversité des intérêts et des situations. 
Eugène voulait se tromper lui-même, il était prêt à faire 
à sa maîtresse le sacrifice de sa conscience. Depuis deux 
jours, tout était changé dans sa vie. La femme y avait 
jeté ses désordres, elle avait fait pâlir la famille, elle avait 
tout confisqué à son profit. Rastignac et Delphine s'étaient 
rencontrés dans les conditions voulues pour éprouver l'un 
par l'autre les plus vives jouissances. Leur passion bien 
préparée avait grandi par ce qui tue les passions, par la 

VI. j I 



482 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

joiiisssance. En possédant cette femme, Eugène s'aperçut 
que jusqu'alors il ne l'avait que désirée, il ne l'aima qu'au 
lendemain du bonheur : l'amour n'est peut-être que la 
reconnaissance du plaisir. Infâme ou sublime, il adorait 
cette femme pour les voluptés qu'il lui avait apportées 
en dot, et pour toutes celles qu'il en avait reçues; de 
même que Delphine aimait Rastignac autant que Tantale 
aurait aimé l'ange qui serait venu satisfaire sa faim, ou 
étancher la soif de son gosier desséché. 

— Eh! bien, comment va mon père? lui dit madame 
de Nucingen quand il fut de retour et en costume de 
bal. 

— Extrêmement mal, répondit-il, si vous voulez me 
donner une preuve de votre aflPection, nous courrons le 
voir. 

— Eh! bien, oui, dit-elle, mais après le bal. Mon bon 
Eugène, sois gentil, ne me fais pas de morale, viens. 

Ils partirent. Eugène resta silencieux pendant une par- 
tie du chemin. 

— Qu'avez-vous donc? dit-elle. 

— J'entends le râle de votre père, répondit-il avec 
l'accent de la fâcherie. Et il se mit à raconter avec la cha- 
leureuse éloquence du jeune âge la féroce action à laquelle 
madame de Restaud avait été poussée par la vanité, la 
crise mortelle que le dernier dévouement du père avait 
déterminée, et ce que coûterait la robe lamée d'Anastasie. 
Delphine pleurait. 

— Je vais être laide, pensa-t-elle. Ses larmes se sé- 
chèrent. J'irai garder mon père, je ne quitterai pas son 
chevet, reprit-elle. 

— Ah ! te voilà comme je te voulais, s'écria Rasti- 
gnac. 

I • • ' T • • I 

Les lanternes de cinq cents voitures éclairaient les 
abords de l'hôtel de Beauséant. De chaque côté de la 
porte illuminée piaffait un gendarme. Le grand monde 
affluait si abondamment, et chacun mettait tant d'emprcs- 



LE PÈRE GORIOT. 4^3 

sèment à voir cette grande femme au moment de sa chute, 
que les appartements, situés au rez-de-chaussée de l'hôtel, 
étaient déjà pleins quand madame de Nucingen et Rasti- 
gnac s'y présentèrent. Depuis le moment où toute la cour 
se rua chez la grande Mademoiselle à qui Louis XIV 
arrachait son amant*, nul désastre de cœur ne fut plus 
éclatant que ne l'était celui de madame de Beauséant.|En 
cette circonstance, la dernière fille de la quasi royale 
maison de Bourgogne se montra supérieure à son mal, et 




domina jusqu'à son dernier moment le monde dont elle 
n'avait accepté les vanités que pour les faire servir au 
triomphe de sa passion. Les plus belles femmes de Paris 
animaient les salons de leurs toilettes et de leurs sourires. 
Les hommes les plus distingués de la cour, les ambassa- 
deurs, les ministres, les gens illustrés en tout genre, cha- 
marrés de croix, de plaques, de cordons multicolores, se 
pressaient autour de la vicomtesse. L'orchestre faisait ré- 
sonner les motifs de sa musique sous les lambris dorés 
de ce palais, désert pour sa reine. Madame de Beauséant 
se tenait debout devant son premier salon pour recevoir 

3'- 



484 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

ses prétendus amis. Vêtue de blanc, sans aucun ornement 
dans ses cheveux simplement nattés, elle semblait calme, 
et n'afifichait ni douleur, ni fierté, ni fausse joie. Personne 
ne pouvait lire dans son âme. Vous eussiez dit d'une 
Niobé de marbre. Son sourire à ses intimes amis fut par- 
fois railleur; mais elle parut à tous semblable à elle- 
même, et se montra si bien ce qu'elle était quand le bon- 
heur la parait de sôs rayons, que les plus insensibles l'ad- 
mirèrent, comme les jeunes Romaines applaudissaient le 
gladiateur qui savait sourire en expirant. Le monde sem- 
blait s'être paré pour faire ses adieux à l'une de ses sou- 
veraines. 

— Je tremblais que vous ne vinssiez pas, dit-elle à 
Rastignac. 

— Madame, répondit-il d'une voix émue en prenant 
ce mot pour un reproche, je suis venu pour rester le 
dernier. 

— Bien, dit-elle en lui prenant la main. Vous êtes 
peut-être ici le seul auquel je puisse me fier. Mon ami, 
aimez une femme que vous puissiez aimer toujours. N'en 
abandonnez aucune. 

Elle prit le bras de Rastignac et le mena sur un ca- 
napé, dans le salon oii l'on jouait. 

— Allez, lui dit-elle, chez le marquis. Jacques, mon 
valet de chambre, vous y conduira et vous remettra une 
lettre pour lui. Je lui demande ma correspondance. II 
vous la remettra tout entière, j'aime à le croire. Si vous 
avez mes lettres, montez dans ma chambre. On me pré- 
viendra. 

Elle se leva pour aller au-devant de la duchesse de 
Langeais, sa meilleure amie qui venait aussi. Rastignac 
partit, fit demander le marquis d'Ajuda à l'hôtel de Ro- 
chefide, oii il devait passer la soirée, et oij il le trouva. Le 
marquis l'emmena chez lui, remit une boîte à l'étudiant, 
et lui dit : «Elles j sont toutes.» 11 parut vouloir parler 
à Eugène, soit pour le questionner sur les événements 



LE PÈRE GORIOT. 4^5 

du bal et sur la vicomtesse, soit pour lui avouer que déjà 
peut-être il était au désespoir de son mariage, comme il 
le fut plus tard; mais un éclair d'orgueil brilla dans ses 
yeux, et il eut le déplorable courage de garder le secret 
sur ses plus nobles sentiments. «Ne lui dites rien de 
moi, mon cher Eugène.» 11 pressa la main de Rastignac 
par un mouvement affectueusement triste, et lui fit signe 
de partir. Eugène revint à l'hôtel de Beauséant, et fut 
introduit dans la chambre de la vicomtesse, où il vit les 
apprêts d'un départ. 11 s'assit auprès du feu, regarda la 
cassette en cèdre, et tomba dans une profonde mélanco- 
lie. Pour lui , madame de Beauséant avait les proportions 
des déesses de l'Iliade. 

— Ah! mon ami, dit la vicomtesse en entrant et 
appuyant sa main sur l'épaule de Rastignac. 

Il aperçut sa cousine en pleurs, les yeux levés, une 
main tremblante, l'autre levée. Elle prit tout à coup la 
boîte, la plaça dans le feu et la vit brûler. 

— lis dansent! ils sont venus tous bien exactement, 
tandis que la mort viendra tard. Chut ! mon ami, dit-elle 
en mettant un doigt sur la bouche de Rastignac prêt 
à parler. Je ne verrai plus jamais ni Paris ni le monde. A 
cinq heures du matin, je vais partir pour aller m'ensevelir 
au fond de la Normandie. Depuis trois heures après 
midi, j'ai été obligée de faire mes préparatifs, signer des 
actes, voir à des affaires; je ne pouvais envoyer personne 
chez... Elle s'arrêta. II était sûr qu'on le trouverait chez... 
Elle s'arrêta encore accablée de douleur. En ces moments 
tout est souffrance, et certains mots sont impossibles à 
prononcer. — Enfin, reprit-elle, je comptais sur vous 
ce soir pour ce dernier service. Je voudrais vous donner 
un gage de mon amitié. Je penserai souvent à vous, qui 
m'avez paru bon et noble, jeune et candide au milieu de 
ce monde où ces qualités sont si rares. Je souhaite que 
vous songiez quelquefois à moi. Tenez, dit-elIe en jetant 
les yeux autour d'elle, voici le coffret où je mettais mes 



486 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

gants. Toutes les fois que j'en ai pris avant d'aller au bal 
ou au spectacle, je me sentais belle, parce que j'étais heu- 
reuse, et je n'y touchais que pour y laisser quelque pen- 
sée gracieuse : il y a beaucoup de moi là-dedans, il y a 
toute une madame de Beauséant qui n'est plus, acceptez- 
le, j'aurai soin qu'on le porte chez vous, rue d'Artois. 
Madame de Nucingen est fort bien ce soir, aimez-la bien. 
Si nous ne nous voyons plus, mon ami, soyez sûr que je 
lerai des vœux pour vous, qui avez été bon pour moi. 
Descendons, je ne veux pas leur laisser croire que je 
pleure. J'ai l'éternité devant moi, j'y serai seule, et per- 
sonne ne m'y demandera compte de mes larmes. Encore 
un regard à cette chambre. Elle s'arrêta. Puis, après 
s'être un moment caché les yeux avec sa main, elle se les 
essuya, les baigna d'eau fraîche, et prit le bras de l'étu- 
diant. Marchons ! dit-elle. 

Rastignac n'avait pas encore senti d'émotion aussi vio- 
lente que le fut le contact de cette douleur si noblement 
contenue. En rentrant dans le bal, Eugène en fit le tour 
avec madame de Beauséant, dernière et délicate attention 
de cette gracieuse femme. 

Bientôt il aperçut les deux sœurs, madame de Restaud 
et madame de Nucingen. La comtesse était magnifique 
avec tous ses diamants étalés, qui, pour elle, étaient brû- 
lants sans doute, elle les portait pour la dernière fois. 
Quelque puissants que fussent son orgueil et son amour, 
elle ne soutenait pas bien les regards de son mari. Ce 
spectacle n'était pas de nature à rendre les pensées de 
Rastignac moins tristes. 11 revit alors, sous les diamants 
des deux sœurs, le grabat sur lequel gisait le père Goriot. 
Son attitude mélancolique ayant trompé la vicomtesse, 
elle lui retira son bras. 

— Allez ! je ne veux pas vous coûter un plaisir, dit- 
elle. 

Eugène fut bientôt réclamé par Delphine, heureuse 
de l'effet qu'elle produisait, et jalouse de mettre aux 



LE PÈRE GORIOT. 4^7 

pieds de l'étudiant les hommages qu'elle recueillait dans 
ce monde, où elle espérait être adoptée. 

— Comment trouvez-vous Nasie? lui dit-elle. 

— Elle a, dit Rastignac, escompté jusqu'à la mort de 
son père. 

Vers quatre heures du matin, la foule des salons com- 
mençait à s'éclaircir. Bientôt la musique ne se fit plus 
entendre. La duchesse de Langeais et Rastignac se trou- 
vèrent seuls dans le grand salon. La vicomtesse, croyant 
n'y rencontrer que l'étudiant, y vint après avoir dit adieu 
à monsieur de Beauséaat, qui s'alla coucher en lui répé- 
tant : «Vous avez tort, ma chère, d'aller vous enfermer 
à votre âge ! Restez donc avec nous. » 

En voyant la duchesse, madame de Beauséant ne put 
retenir une exclamation. 

' — Je vous ai devinée, Clara, dit madame de Langeais. 
Vous partez pour ne plus revenir; mais vous ne partirez 
pas sans m'avoir entendue et sans que nous nous soyons 
comprises. Elle prit son amie par le bras, l'emmena dans 
le salon voisin, et là^ la regardant avec des larmes dans les 
yeux, elle la serra dans ses bras et la baisa sur les joues. 
— Je ne veux pas vous quitter froidement, ma chère, 
ce serait un remords trop lourd. Vous pouvez compter 
sur moi comme sur vous-même. Vous avez été grande ce 
soir, je me suis sentie digne de vous, et veux vous le 
prouver. J'ai eu des torts envers vous, je n'ai pas tou- 
jours été bien, pardonnez -moi, ma chère : je désavoue 
tout ce qui a pu vous blesser, je voudrais reprendre mes 
paroles. Une même douleur a réuni nos âmes, et je ne 
sais qui de nous sera la plus malheureuse. Monsieur de 
Montriveau n'était pas ici ce soir, comprenez-vous? Qui 
vous a vue pendant ce bal, Clara, ne vous oubliera 
jamais. Moi, je tente un dernier effort. Si j'échoue, j'irai 
dans un couvent! Où allez-vous, vous? 

— En Normandie, à Courcelles, aimer, prier, jusqu'au 
jour où Dieu me retirera de ce monde. 



488 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— > Venez, monsieur de Rastignac, dit la vicomtesse 
d'une voix émue, en pensant que ce jeune homme atten- 
dait. L'étudiant plia le genou, prit la main de sa cousine 
et la baisa. — Antoinette, adieu! reprit madame de 
Beauséant, soyez heureuse. Quant à vous, vous l'êtes, 
vous êtes jeune, vous pouvez croire à quelque chose, dit- 
elle à l'étudiant. A mon départ de ce monde, j'aurai 
eu, comme quelques mourants privilégiés, de religieuses, 
de sincères émotions autour de moi ! 

Rastignac s'en alla vers cinq heures, après avoir vu ma- 
dame de Beauséant dans sa berline de voyage, après avoir 
leçu son dernier adieu mouillé de larmes qui prouvaient 
que les personnes les plus élevées ne sont pas mises hors 
de la loi du cœur et ne vivent pas sans chagrins, comme 
quelques courtisans du peuple voudraient le lui faire 
croire. Eugène revint à pied vers la Maison Vauquer, par 
un temps humide et froid. Son éducation s'achevait. 

— Nous ne sauverons pas le pauvre père Goriot, 
lui dit Bianchon quand Rastignac entra chez son voi- 
sin. 

— Mon ami, lui dit Eugène après avoir regardé le 
vieillard endormi, va, poursuis la destinée modeste à la- 
quelle tu bornes tes désirs. Moi, je suis en enfer, et il faut 
que j'y reste. Quelque mal que l'on te dise du monde, 
crois-le ! il n'y a pas de Juvénal qui puisse en peindre 
l'horreur couverte d'or et de pierreries. 

Le lendemain, Rastignac fut éveillé sur les deux heures 
après midi par Bianchon, qui, forcé de sortir, le pria de 
garder le père Goriot, dont l'état avait fort empiré pen- 
dant la matinée. 

— Le bonhomme n'a pas deux jours, n'a peut-être 
pas six heures à vivre, dit l'élève en médecine, et cepen- 
dant nous ne pouvons pas cesser de combattre le mal. 
Il va falloir lui donner des soins coûteux. Nous serons 
bien ses garde-malades; mais je n'ai pas le sou, moi. J'ai 
retourné ses poches, fouillé ses armoires : zéro au quo- 



LE PÈRE GORIOT. 4^9 

tient. Je l'ai questionné dans un moment oij il avait sa tête, 
il m'a dit ne pas avoir un liard à lui. Qu'as-tu, toi ? 

— II me reste vingt francs, répondit Rastignac; mais 
j'irai les jouer, je gagnerai. 

— Si tu perds? 

— Je demanderai de l'argent à ses gendres et à ses 
filles. 

— Et s'ils ne t'en donnent pas? reprit Bianchon. Le 
plus pressé dans ce moment n'est pas de trouver de l'ar- 

fent, il faut envelopper le bonhomme d'un sinapisme 
ouillant depuis les pieds jusqu'à la moitié des cuisses. 
S'il crie, il y aura de la ressource. Tu sais comment cela 
s'arrange. D'ailleurs, Christophe t'aidera. Moi, je passerai 
chez l'apothicaire répondre de tous les médicaments que 
nous y prendrons. II est malheureux que le pauvre 
homme n'ait pas été transportable à notre hospice, il y 
aurait été mieux. Allons, viens, que je t'installe, et ne le 
quitte pas que je ne sois revenu. 

Les deux jeunes gens entrèrent dans la chambre où 
gisait le vieillard. Eugène fut effrayé du changement de 
cette face convulsée, blanche et profondément débile. 

— Eh! bien, papa? lui dit-il en se penchant sur le 
grabat. 

Goriot leva sur Eugène des yeux ternes et le regarda 
fort attentivement sans le reconnaître. L'étudiant ne 
soutint pas ce spectacle, des larmes humectèrent ses 
jeux. 

— Bianchon, ne faudrait-il pas des rideaux aux fe- 
nêtres ? 

— Non , les circonstances atmosphériques ne l'afifectent 
plus. Ce serait trop heureux s'il avait chaud ou froid. 
Néanmoins il nous faut du feu pour faire les tisanes et 
préparer bien des choses. Je t'enverrai des falourdes qui 
nous serviront jusqu'à ce que nous ayons du bois. Hier et 
cette nuit, j'ai brûlé le tien et toutes les mottes du pauvre 
homme. Il faisait humide, l'eau dégouttait des murs. A 



490 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

peine ai-je pu sécher la chambre. Christophe l'a balayée, 
c'est vraiment une écurie. J'y ai brûlé du genièvre, ça 
puait trop. 

— Mon Dieu! dit Rastignac, mais ses filles! 

— Tiens, s'il demande à boire, tu lui donneras de 
ceci, dit l'interne en montrant à Rastignac un grand pot 
blanc. Si tu l'entends se plaindre et que le ventre soit 
chaud et dur, tu te feras aider par Christophe pour lui ad- 
ministrer. .. tu sais. S'il avait, par hasard, une grande exal- 
tation, s'il parlait beaucoup, s'il avait enfin un petit brin 
de démence, laisse -le aller. Ce ne sera pas un mauvais 
signe. Mais envoie Christophe à l'hospice Cochin. Notre 
médecin, mon camarade ou moi, nous viendrions lui ap- 
pliquer des moxas. Nous avons fait ce matin, pendant que 
tu dormais, une orrande consultation avec un élève du 
docteur Gall, avec un médecin en chef de l'Hotel-Dieu 
et le nôtre. Ces messieurs ont cru reconnaître de curieux 
symptômes, et nous allons suivre les progrès de la ma- 
ladie, afin de nous éclairer sur plusieurs points scienti- 
fiques assez importants. Un de ces messieurs prétend que 
la pression du sérum, si elle portait plus sur un organe 
que «Lir un autre, pourrait développer des faits particu- 
liers. Ecoute-Ie donc bien, au cas où il parlerait, afin de 
constater à quel genre d'idées appartiendraient ses dis- 
cours : si c'est des effets de mémoire, de pénétration, de 
jugement, s'il s'occupe de matérialités, ou de sentiments; 
s'il calcule, s'il revient sur le passé; enfin sois en état de 
nous faire un rapport exact. Il est possible que l'invasion 
ait heu en bloc, il mourra imbécile comme il l'est en ce 
moment. Tout est bien bizarre dans ces sortes de maladies! 
Si la bombe crevait par ici, dit Bianchon en montrant 
l'occiput du malade, il y a des exemples de phénomènes 
singuliers : le cerveau retrouve quelques-unes de ses facul- 
tés, et la mort est plus len-te à se déclarer. Les sérosités 
peuvent se détourner du cerveau, prendre des routes dont 
on ne connaît le cours que par l'autopsie. H y a aux ln_ 



LE PÈRE GORIOT. 49 I 

curables un vieillard hébété chez qui l'épanchement a 
suivi la colonne* vertébrale; il souffre horriblement, mais 
il vit. 

— Se sont-elles bien amusées? dit le père Goriot, qui 
reconnut Eugène. 

— Oh! il ne pense qu'à ses filles, dit Bianchon. 11 m'a 
dit plus de cent fois cette nuit : «Elles dansent! Elle a 
sa robe.» II les appelait par leurs noms. Il me faisait 
pleurer, diable m'emporte! avec ses intonations : «Del- 
phine! ma petite Delphine! Nasie!» Ma parole d'honneur, 
dit l'élève en médecine, c'était à fondre en larmes. 

— Delphine, dit le vieillard, elle est là, n'est-ce pas? 
Je le savais bien. Et ses yeux recouvrèrent une activité 
folle pour regarder les murs et la porte. 

— Je descends dire à Sylvie de préparer les sina- 
pismes, cria Bianchon, le moment est favorable. 

Rastignac resta seul près du vieillard, assis au pied du 
lit, les yeux fixes sur cette tête effrayante et douloureuse 
à voir. 

— Madame de Beauséant s'enfuit, celui-ci se meurt, 
dit-il. Les belles âmes ne peuvent pas rester long-temps 
en ce monde. Comment les grands sentiments s'allie- 
raient-ils, en eflPet, à une société mesquine, petite, super- 
ficielle? 

Les images de la fête à laquelle il avait assisté se repré- 
sentèrent à son souvenir et contrastèrent avec le spectacle 
de ce lit de mort. Bianchon reparut soudain. 

— Dis donc, Eugène, je viens de voir notre médecin 
en chef, et je suis revenu toujours courant. S'il se mani- 
feste des symptômes de raison, s'il parle, couche-le sur 
un long sinapisme, de manière à l'envelopper de mou- 

. tarde depuis la nuque jusqu'à la chute des reins, et fais- 
nous appeler. 

— Cher Bianchon, dit Euaène. 

— Oh! il s'agit d'un fait scientifique, reprit l'élève en 
médecine avec toute l'ardeur d'un néophyte. 



,^^1 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

— Allons, dit Eugène, je serai donc le seul à soigner 
ce pauvre vieillard par affection. 

— Si tu m'avais vu ce matin, tu ne dirais pas cela, re- 
prit Bianchon, sans s'offenser du propos. Les médecins 
qui ont exercé ne voient que la maladie; moi, je vois 
encore le malade, mon cher garçon. 

II s'en alla, laissant Eugène seul avec le vieillard, et 
dans l'appréhension d'une crise qui ne tarda pas à se dé- 
clarer. 

— Ah! c'est vous, mon cher enfant, dit le père Goriot 
en reconnaissant Eugène. 

— Allez-vous mieux? demanda l'étudiant en lui pre- 
nant la main. 

— Oui, j'avais la tête serrée comme dans un étau, 
mais elle se dégage. Avez-vous vu mes filles? Elles vont 
venir bientôt, elles accourront aussitôt qu'elles me sau- 
ront malade, elles m'ont tant soigné rue de la Jussienne! 
Mon Dieu! je voudrais que ma chambre fût propre pour 
les recevoir. H J a un jeune homme qui m'a brûlé toutes 
mes mottes. 

— J'entends Christophe, lui dit Eugène, il vous monte 
du bois que ce jeune homme vous envoie. 

— Bon! mais comment payer le bois? je n'ai pas un 
sou, mon enfant. J'ai tout donné, tout. Je suis à la cha- 
rité. La robe lamée était-elle belle au moins? (Ah! je 
souffre!) Merci, Christophe, Dieu vous récompensera, 
mon garçon; moi, je n'ai plus rien. 

— Je te payerai bien, toi et Sylvie, dit Eugène à 
l'oreille du garçon. 

— Mes filles vous ont dit qu'elles allaient venir, n'est-ce 
pas, Christophe? Vas -y encore, je te donnerai cent sous. 
Dis-leur que je ne me sens pas bien, que je voudrais les 
embrasser, les voir encore une fois avant de mourir. Dis- 
leur cela, mais sans trop les effrayer. 

Christophe partit sur un signe de Rastignac. 

— Elles vont venir, reprit le vieillard. Je les connais. 



LE PÈRE GORIOT. 493 

Cette bonne Delphine, si je meurs, quel chagrin je lui 
causerai! Nasie aussi. Je ne voudrais pas mourir, pour ne 
pas les faire pleurer. Mourir, mon bon Eugène, c'est 
ne plus les voir. Là où l'on s'en va, je m'ennuierai bien. 
Pour un père, l'enfer c'est d'être sans enfants, et j'ai déjà 
fait mon apprentissage depuis qu'elles sont mariées. Mon 
paradis était rue de la Jussienne. Dites donc, si je vais 
en paradis, je pourrai revenir sur terre en esprit autour 
d'elles. J'ai entendu dire de ces choses-là. Sont-elles 
vraies? Je croîs les voir en ce moment telles qu'elles étaient 
rues de la Jussienne. Elles descendaient le matin. Bon- 
jour, papa, disaient-elles. Je les prenais sur mes genoux, 
je leur faisais mille agaceries, des niches. Elles me cares- 
saient gentiment. Nous déjeunions tous les matins en- 
semble, nous dînions, enfin j'étais père, je jouissais de 
mes enfants. Quand elles étaient rue de la Jussienne, elles 
ne raisonnaient pas, elles ne savaient rien du monde, 
elles m'aimaient bien. Mon Dieu! pourquoi ne sont-elles 
pas toujours restées petites? (Oh! je souffre, la tête me 
tire.) Ah! ah! pardon, mes enfants! je souffre horrible- 
ment, et il faut que ce soit de la vraie douleur, vous 
m'avez rendu bien dur au mal. Mon Dieu ! si j'avais seule- 
ment leurs mains dans les miennes ^ je ne sentirais point 
mon mal. Croyez-vous qu'elles viennent? Christophe est 
SI bête! J'aurais dû y aller moi-même. II va les voir, lui. 
Mais vous avez été hier au bal. Dites-moi donc comment 
elles étaient? Elles ne savaient rien de ma maladie, n'est- 
ce pas? Elles n'auraient pas dansé , pauvres petites! Oh! 
je ne veux plus être malade. Elles ont encore trop besoin 
de moi. Leurs fortunes sont compromises. Et à quel mari 
sont-elles livrées! Guérissez-moi, guérissez-moi! (Oh! 
que je souffre! Ah! ah! ah!) Voyez-vous, il faut me gué- 
rir, parce qu'il leur faut de l'argent, et je sais où aller en 
gagner. J'irai faire de l'amidon en aiguilles à Odessa. Je 
suis un malin, je gagnerai des millions. (Oh! je souffre 
trop ! ) 



4(^4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

Goriot garda le silence pendant un moment, en parais- 
sant faire tous ses efforts pour rassembler ses forces afin 
de supporter la douleur. 

— Si elles étaient là, je ne me plaindrais pas, dit-il. 
Pourquoi donc me plaindre? 

Un léger assoupissement survint et dura long-temps. 
Christophe revint. Rastignac, qui croyait le père Goriot 
endormi, laissa le garçon lui rendre compte à haute voix 
de sa mission. 

— Monsieur, dit-iI, je suis d'abord allé chez madame 
la comtesse, à laquelle il m'a été impossible de parler, elle 
était dans de grandes affaires avec son mari. Comme j'in- 
sistais, monsieur de Restaud est venu lui-même, et m'a 
dit comme ça : « Monsieur Goriot se meurt, eh! bien, c'est 
ce qu'il a de mieux à faire. J'ai besoin de madame de 
Restaud pour terminer des affaires importantes, elle ira 
quand tout sera fini.» II avait l'air en colère, ce monsieur- 
là. J'allais sortir, lorsque madame est entrée dans l'anti- 
chambre par une porte que je ne voyais pas, et m'a dit : 
« Christophe, dis à mon père que je suis en discussion avec 
mon mari, je ne puis pas le quitter; il s'agit de la vie ou 
de la mort de mes enfants; mais aussitôt que tout sera fini, 
j'irai.» Quant à madame la baronne, autre histoire! je ne 
l'ai point vue, et je n'ai pas pu lui parler. «Ah! me dit la 
femme de chambre, madame est rentrée du bal à cinq 
heures un quart, elle dort; si je l'éveiIIe avant midi, elle 
me grondera. Je lui dirai que son père va plus mal quand 
elle me sonnera. Pour une mauvaise nouvelle, il est tou- 
jours temps de la lui dire.» J'ai eu beau prier? Ah ouin! 
J'ai demandé à parler à monsieur le baron, il était sorti. 

— Aucune de ses filles ne viendrait! s'écria Rastignac. 
Je vais écrire à toutes deux. 

— Aucune, répondit le vieillard en se dressant sur 
son séant. Elles ont des affaires, elles dorment, elles ne 
viendront pas. Je le savais. II faut mourir pour savoir ce 
que c'est que des enfants. Ah! mon ami, ne vous mariez 



LE PÈRE GORIOT. 49 5 

pas, n'ayez pas d'enfants! Vous leur donnez la vie, ils 
vous donnent la mort. Vous les faites entrer dans le 
monde, ils vous en chassent. Non, elles ne viendront pas! 
Je sais cela depuis dix ans. Je me le disais quelquefois, 
mais je n'osais pas y croire. 

Une larme roula dans chacun de ses yeux, sur la bor- 
dure rouge, sans en tomber. 

— Ah! si j'étais riche, si j'avais gardé ma fortune, si je 
ne la leur avais pas donnée, elles seraient là, elles me lé- 
cheraient les joues de leurs baisers! je demeurerais dans 
un hôtel, j'aurais de belles chambres, des domestiques, 
du feu à moi; et elles seraient tout en larmes, avec leurs 
maris, leurs enfants. J'aurais tout cela. Mais rien. L'argent 
donne tout, même des filles. Oh! mon argent, où est-il? 
Si j'avais des trésors à laisser, elles me panseraient , elles 
me soigneraient; je les entendrais, je les verrais. Ah! mon 
cher enfant, mon seul enfant, j'aime mieux mon abandon 
et ma misère! Au moins quand un malheureux est aimé, 
il est bien sur qu'on l'aime. Non, je voudrais être riche, 
je les verrais. Ma foi, qui sait? Elles ont toutes les deux 
des cœurs de roche. J'avais trop d'amour pour elles pour 
qu'elles en eussent pour moi. Un père doit être toujours 
riche, il doit tenir ses enfants en bride comme des che- 
vaux sournois. Et j'étais à genoux devant elles. Les mi- 
sérables! elles couronnent dignement leur conduite envers 
moi depuis dix ans. Si vous saviez comme elles étaient aux 
petits soins pour moi dans les premiers temps de leur ma- 
riage! (Oh! je souffre un cruel martyre!) Je venais de 
leur donner à chacune près de huit cent mille francs, elles 
ne pouvaient pas, ni leurs maris non plus, être rudes avec 
moi. L'on me recevait : «Mon bon père, par- ci; mon 
cher père, par-là». Mon couvert était toujours mis chez 
elles. Enfin je dînais avec leurs maris, qui me traitaient 
avec considération. J'avais fair d'avoir encore quelque 
chose. Pourquoi ça? Je n'avais rien dit de mes affaires. 
Un homme qui donne huit cent mille francs à ses filles 



4'p(5 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

était un homme à soigner. Et l'on était aux petits soins, 
mais c'était pour mon argent. Le monde n'est pas beau. 
J'ai vu cela, moi! L'on me menait en voiture au spectacle, 
et je restais comme je voulais aux soirées. Enfin elles se 
disaient mes filles, et elles m'avouaient pour leur père. 
J'ai encore ma finesse, allez, et rien ne m'est échappé. 
Tout a été à son adresse et m'a percé le cœur. Je voyais 
bien que c'était des fi'imes; mais le mal était sans remède. 
Je n'étais pas chez elles aussi à l'aise qu'à la table d'en bas. 
Je ne savais rien dire. Aussi quand quelques-uns de ces 
aens du monde demandaient à l'oreille de mes gendres : 
— Qui est-ce que ce monsieur-là? — C'est le père aux 
écus, il est riche. — Ah, diable! disait-on, et l'on me re- 
gardait avec le respect dû aux écus. Mais si je les gênais 
quelquefois un peu, je rachetais bien mes défauts! D'ail- 
leurs, qui donc est parfait? (Ma tête est une plaie!) Je 
souffre en ce moment ce qu'il faut souffrir pour mourir, 
mon cher monsieur Eugène, eh! bien, ce n'est rien en 
comparaison de la douleur que m'a causée le premier 
regard par lequel Anastasie m'a fait comprendre que je 
venais de dire une bêtise qui l'humiliait : son regard m'a 
ouvert toutes les veines. J'aurais voulu tout savoir, mais 
ce que j'ai bien su, c'est que j'étais de trop sur terre. Le 
lendemain je suis allé chez Delphine pour me consoler, 
et voilà que j'y fais une bêtise qui me l'a mise en colère. 
J'en suis devenu comme fou. J'ai été huit jours ne sachant 
plus ce que je devais faire. Je n'ai pas osé les aller voir, 
de peur de leurs reproches. Et me voilà à la porte de mes 
filles. O mon Dieu! puisque tu connais les misères, les 
souffrances que j'ai endurées; puisque tu as compté les 
coups de poignard que j'ai reçus, dans ce temps qui m'a 
vieilli, changé, tué, blanchi, pourquoi me fais-tu donc 
souffrir aujourd'hui? J'ai bien expié le péché de les trop 
aimer. Elles se sont bien vengées de mon affection, elles 
m'ont tenaillé comme des bourreaux. Eh! bien, les pères 
sont si bêtes! je les aimais tant que j'y suis retourné comme 



LE PÈRE GORIOT. 4^' 



un joueur au jeu. Mes filles, c'était mon vice à moi; elles 
étaient mes maîtresses, enfin tout! Elles avaient toutes les 
deux besoin de quelque chose, de parures; les femmes 
de chambre me le disaient, et je les donnais pour être bien 
reçu ! Mais elles m'ont fait tout de même quelques petites 
leçons sur ma manière d'être dans le monde. Oh! elles 
n'ont pas attendu le lendemain. Elles commençaient à 
rougir de moi. Voilà ce que c'est que de bien élever ses 
enfants. A mon âge je ne pouvais pourtant pas aller à 
l'école. (Je souffre horriblement, mon Dieu! les méde- 
cins! les médecins! Si l'on m'ouvrait la tête, je souffrirais 
moins.) Mes filles, mes filles, Anastasie, Delphine! je 
veux les voir. Envoyez-les chercher par la gendarmerie, 
de force! la justice est pour moi, tout est pour moi, la 
nature, le code civil. Je proteste. La patrie périra si les 
pères sont foulés aux pieds. Cela est clair. La société, le 
monde roulent sur la paternité, tout croule si les enfants 
n'aiment pas leurs pères. Oh! les voir, les entendre, n'im- 
porte ce qu'elles me diront, pourvu que j'entende leui 
voix, ça calmera mes douleurs, Delphine surtout. Mais 
dites-leur, quand elles seront là, de ne pas me regarder 
froidement comme elles font. Ah! mon bon ami, mon- 
sieur Eugène, vous ne savez pas ce que c'est que de trou- 
ver l'or du regard changé tout à coup en plomb gris. 
Depuis le jour où leurs yeux n'ont plus rayonné sur moi, 
j'ai toujours été en hiver ici; je n'ai plus eu que des cha- 
grins à dévorer, et je les ai dévorés! J'ai vécu pour être 
humilié, insulté. Je les aime tant, que j'avalais tous les 
affronts par lesquels elles me vendaient une pauvre petite 
jouissance honteuse. Un père se cacher pour voir ses 
filles! Je leur ai donné ma vie, elles ne me donneront pas 
une heure aujourd'hui! J'ai soif, j'ai faim, le cœur me 
brûle, elles ne viendront pas rafraîchir mon agonie, car je 
meurs, je le sens. Mais elles ne savent donc pas ce que 
c'est que de marcher sur le cadavre de son père! H y a 
un Dieu dans les cieux, il nous venge malgré nous, nous 
VI. 32 



4^8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

autres pères. Oh! elles viendront! Venez, mes chéries, 
venez encore me baiser, un dernier baiser, le viatique de 
votre père, qui priera Dieu pour vous, qui lui dira que 
vous avez été de bonnes filles, qui plaidera pour vous! 
Après tout, vous êtes innocentes. Elles sont innocentes, 
mon ami! Dites-le bien à tout le monde, qu'on ne les in- 
quiète pas à mon sujet. Tout est de ma faute, je les ai ha- 
bituées à me fouler aux pieds. J'aimais cela, moi. Ça 
ne regarde personne, ni la justice humaine, ni la justice 
divine. Dieu serait injuste s'il les condamnait à cause de 
moi. Je n'ai pas su me conduire, j'ai fait la bêtise d'abdi- 
quer mes droits. Je me serais avili pour elles! Que voulez- 
vous! le plus beau naturel, les meilleures âmes auraient 
succombé à la corruption de cette facilité paternelle. Je 
suis un misérable, je suis justement puni. Moi seul ai 
causé les désordres de mes filles, je les ai gâtées. Elles 
veulent aujourd'hui le plaisir, comme elles voulaient au- 
trefois du bonbon. Je leur ai toujours permis de satisfaire 
leurs fantaisies de jeunes filles. A quinze ans, elles avaient 
voiture! Rien ne leur a résisté. Moi seul suis coupable, 
mais coupable par amour. Leur voix m'ouvrait le cœur. 
Je les entends, elles viennent. Oh! oui, elles viendront. La 
loi veut qu'on vienne voir mourir son père, la loi est 
pour moi. Puis ça ne coûtera qu'une course. Je la payerai. 
Ecrivez-leur que j'ai des millions à leur laisser! Parole 
d'honneur. J'irai faire des pâtes d'Italie à Odessa. Je con- 
nais la manière. II y a, dans mon projet, des millions à 
gagner. Personne n'y a pensé. Ça ne se gâtera point dans 
le transport comme le blé ou comme la farine. Eh, eh, 
l'amidon? il y aura là des millions! Vous ne mentirez 
pas, dites-leur des millions, et quand même elles vien- 
draient par avarice, j'aime mieux être trompé, je les ver- 
rai. Je veux mes filles! je les ai faites! elles sont à moi! 
dit-il en se dressant sur son séant, en montrant à Eugène 
une tête dont les cheveux blancs étaient épars et qui me- 
naçait par tout ce qui pouvait exprimer la menace. 



LE PÈRE GORIOT. 499 

— Allons, lui dit Eugène, recouchez-vous, mon bon 
père Goriot, je vais leur écrire. Aussitôt que Bianchon 
sera de retour, j'irai si elles ne viennent pas. 

— Si elles ne viennent pas? répéta le vieillard en san- 
glotant. Mais je serai mort, mort dans un accès de rage, 
de rage! La rage me gagne! En ce moment, je vois ma 
vie entière. Je suis dupe! elles ne m'aiment pas, elles ne 
m'ont jamais aimé! cela est clair. Si elles ne sont pas 
venues, elles ne viendront pas. Plus elles auront tardé, 
moins elles se décideront à me faire cette joie. Je les con- 




nais. Elles n'ont jamais su rien deviner de mes chagrins, 
de mes douleurs, de mes besoins, elles ne devineront pas 
plus ma mort; elles ne sont seulement pas dans le secret 
de ma tendresse. Oui, je le vois, pour elles, l'habitude de 
m'ouvrir les entrailles a ôté du prix à tout ce que je fai- 
sais. Elles auraient demandé à me crever les yeux, je leur 
aurais dit : «Crevez-les!» Je suis trop bête. Elles croient 
que tous les pères sont comme le leur. Il faut toujours se 
faire valoir. Leurs enfants me vengeront. Mais c'est dans 
leur intérêt de venir ici. Prévenez-les donc qu'elles com- 
promettent leur agonie. Elles commettent tous les crimes 
en un seul. Mais allez donc, dites-leur donc que, ne pas 

3^- 



OO SCENES DE LA VIE PRIVEE. 



venir, c'est un parricide! Elles en ont assez commis sans 
ajouter celui-là. Criez donc comme moi : «Hé, Nasie! 
hé, Delphine! venez à votre père qui a été si bon pour 
vous et qui souffre!» Rien, personne. Mourrai-je donc 
comme un chien? Voilà ma récompense, l'abandon. Ce 
sont des infâmes, des scélérates; je les abomine, je les 
maudis; je me relèverai, la nuit, de mon cercueil pour 
les remaudire, car, enfin, mes amis, ai-je tort? elles se 
conduisent bien mal! hem? Qu'est-ce que je dis? Ne 
m'avez-vous pas averti que Delphine est là? C'est la 
meilleure des deux. Vous êtes mon fils, Eugène, vous! 
aimez-la, soyez un père pour elle. L'autre est bien mal- 
heureuse Et leurs fortunes! Ah, mon Dieu! J'expire, je 
souffre un peu trop! Coupez-moi la tête, laissez-mdi seule- 
ment le cœur. 

— Christophe, allez chercher Bianchon, s'écria Eu- 
gène épouvanté du caractère que prenaient les plaintes et 
les cris du vieillard, et ramenez-moi un cabriolet. 

— Je vais aller chercher vos filles, mon bon père 
Goriot, je vous les ramènerai. 

— De force, de force! Demandez la garde, la ligne, 
tout! tout, dit-il en jetant à Eugène un dernier regard où 
brilla la raison. Dites au gouvernement, au procureur du 
roi, qu'on me les amène, je le veux! 

— Mais vous les avez maudites. 

— Qui est-ce qui a dit cela? répondit le vieillard stu- 
péfait. Vous savez bien que je les aime, je les adore! Je 
suis guéri si je les vois... Allez, mon bon voisin, mon cher 
enfant, allez, vous êtes bon, vous; je voudrais vous re- 
mercier, mais je n'ai rien à vous donner que les bénédic- 
tions d'un mourant. Ah! je voudrais au moins voir Del- 
phine pour lui dire de m'acquitter envers vous. Si l'autre 
ne peut pas, amenez-moi celle-là. Dites-lui que vous ne 
l'aimerez plus si elle ne veut pas venir. Elle vous aime tant 
qu'elle viendra. A boire, les entrailles me brûlent! Mettez- 
moi quelque chose sur la tête. La main de mes filles, ça 



LE PÈRE GORIOT. 501 

me sauverait, je le sens... Mon Dieu! qui refera leurs 
fortunes si je m'en vais? Je veux aller à Odessa pour elles, 
à Odessa, y faire des pâtes. 

— Buvez ceci, dit Eugène en soulevant le moribond 
et le prenant dans son bras gauche tandis que de l'autre 
il tenait une tasse pleine de tisane. 

— Vous devez aimer votre père et votre mère, vous! 
dit le vieillard en serrant de ses mains défaillantes la main 
d'Eugène. Comprenez -vous que je vais mourir sans les 
voir, mes filles? Avoir soif toujours, et ne jamais boire, 
voilà comment j'ai vécu depuis dix ans. . . Mes deux gen- 
dres ont tué mes filles. Oui, je n'ai plus eu de filles après 
qu'elles ont été mariées. Pères, dites aux Chambres de faire 
une loi sur le mariage! Enfin, ne mariez pas vos filles si 
vous les aimez. Le gendre est un scélérat qui gâte tout 
chez une fille, il souille tout. Plus de mariages! C'est 
ce qui nous enlève nos filles, et nous ne les avons plus 
quand nous mourons. Faites une loi sur la mort des 
pères. C'est épouvantable, ceci! Vengeance! Ce sont mes 
gendres qui les empêchent de venir. Tuez -les! A mort 
le Restaud, à mort l'Alsacien, ils sont mes assassins! La 
mort ou mes filles! Ah! c'est fini, je meurs sans elles! 
Elles! Nasie, Fifine, allons, venez donc! Votre papa 
sort. . . 

— Mon bon père Goriot, calmez-vous, voyons, restez 
tranquille, ne vous agitez pas, ne pensez pas. 

— Ne pas les voir, voilà l'agonie! 

— Vous allez les voir. 

— Vrai! cria le vieillard égaré. Oh! les voir! je vais les 
voir, entendre leur voix. Je mourrai heureux. Eh! bien, 
OUI, je ne demande plus à vivre, je n'y tenais plus, mes 
peines allaient croissant. Mais les voir, toucher leurs robes, 
ah! rien que leurs robes, c'est bien peu; mais que je sente 
quelque chose d'elles! Faites-moi prendre les cheveux... 
veux. . . 

II tomba la tête sur l'oreiller comme s'il recevait un 



^02 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

coup de massue. Ses mains s'agitèrent sur la couverture 
comme pour prendre les cheveux de ses filles. 

— Je les bénis, dit-il en faisant un effort, bénis. 

II s'affaissa tout à coup. En ce moment Bianchon entra. 
— J'ai rencontré Christophe, dit-il, il va t'amener une 
voiture. Puis il regarda le malade, lui souleva de force les 
paupières, et les deux étudiants lui virent un œil sans 
chaleur et terne. — Il n'en reviendra pas, dit Bianchon, 
je ne croîs pas. Il prit le pouls, le tâta, mit la main sur le 
cœur du bonhomme. 

— La machine va toujours; mais, dans sa position, 
c'est un malheur, il vaudrait mieux qu'il mourût! 

— Ma foi, oui, dit Rastignac. 

— Qu'as-tu donc? tu es pâle comme la mort. 

— Mon ami , je viens d'entendre des cris et des plaintes. 
Il y a un Dieu! Oh! oui! il y a un Dieu, et il nous a fait 
un monde meilleur, ou notre terre est un non-sens. Si ce 
n'avait pas été si tragique, je fondrais en larmes, mais j'ai 
le cœur et l'estomac horriblement serrés. 

— Dis donc, il va falloir bien des choses; où prendre 
de l'argent ? 

Rastiornac tira sa montre. 

— Tiens, mets-la vite en gage. Je ne veux pas m'ar- 
réter en route, car j'ai peur de perdre une minute, et j'at- 
tends Christophe. Je n'ai pas un liard, il faudra payer 
mon cocher au retour. 

Rastignac se précipita dans l'escalier, et partit pour aller 
rue du Helder chez madame de Restaud. Pendant le che- 
min, son imagination, frappée de l'horrible spectacle 
dont il avait été témoin, échauffa son indignation. Quand 
il arriva dans l'antichambre et qu'il demanda madame de 
Restaud, on lui répondit qu'elle n'était pas visible. 

— Mais, dit-il au valet de chambre, je viens de la part 
de son père qui se meurt. 

— Monsieur, nous avons de monsieur le comte les 
ordres les plus sévères. . . 



LE PÈRE GORIOT. JOj 

— Si monsieur de Restaud y est, dites-lui dans quelle 
circonstance se trouve son beau-père et prévenez-le qu'il 
faut que je lui parle à l'instant même. 

Eugène attendit pendant long-temps. 

— II se meurt peut-être en ce moment, pensait-il. 

Le valet de chambre l'introduisit dans le premier salon, 
où monsieur de Restaud reçut l'étudiant debout, sans le 
faire asseoir, devant une cheminée où il n'y avait pas de 
feu. 

— Monsieur le comte, lui dit Rastignac, monsieur 
votre beau-père expire en ce moment dans un bouge in- 
fâme, sans un Iiard pour avoir du bois; il est exactement 
à la mort et demande à voir sa fille. . . 

— Monsieur, lui répondit avec froideur le comte de 
Restaud, vous avez pu vous apercevoir que j'ai fort peu 
de tendresse pour monsieur Goriot. II a compromis son 
caractère avec madame de Restaud. II a fait le malheur 
de ma vie, je vois en lui l'ennemi de mon repos. Qu'il 
meure, qu'il vive, tout m'est parfaitement indifférent. 
Voilà quels sont mes sentiments à son égard. Le monde 
pourra me blâmer, je méprise l'opinion. J'ai maintenant 
des choses plus importantes à accomplir qu'à m'occuper 
de ce que penseront de moi des sots ou des indifférents. 
Quant à madame de Restaud, elle est hors d'état de 
sortir. D'ailleurs, je ne veux pas qu'elle quitte sa maison. 
Dites à son père qu'aussitôt qu'elle aura rempli ses de- 
voirs envers moi, envers mon enfant, elle ira le voir. Si 
elle aimé son père, elle peut être libre dans quelques 
instants... 

— Monsieur le comte, il ne m'appartient pas de juger 
de votre conduite, vous êtes le maître de votre femme; 
mais je puis compter sur votre loyauté? eh! bien, pro- 
mettez-moi seulement de lui dire que son père n'a pas un 
jour à vivre, et l'a déjà maudite en ne la voyant pas à son 
chevet! 

— r Dites-le-lui vous-même, répondit monsieur de Res- 



5o4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

taud frappé des sentiments d'indignation que trahissait 
l'accent d'Eugène. 

Rastignac entra, conduit par le comte dans le salon où 
se tenait habituellement la comtesse : il la trouva noyée 
de larmes , et plongée dans une bergère comme une femme 
qui voulait mourir. Elle lui fit pitié. Avant de regarder 
Rastignac, elle Jeta sur son mari de craintifs regards qui 
annonçaient une prostration complète de ses forces écra- 
sées par une tyrannie morale et physique. Le comte hocha 
la tête, elle se crut encouragée à parler. 

— Monsieur, j'ai tout entendu. Dites à mon père que 
s'il connaissait la situation dans laquelle je suis, il me par- 
donnerait. Je ne comptais pas sur ce supplice, il est au- 
dessus de mes forces, monsieur, mais je résisterai jusqu'au 
bout, dit-elle à son mari. Je suis mère. Dites à mon père 
que je suis irréprochable envers lui, malgré les appa- 
rences, cria-t-elle avec désespoir à l'étudiant. 

Eugène salua les deux époux, en devinant l'horrible 
crise dans laquelle était la femme, et se retira stupéfait. Le 
ton de monsieur de Restaud lui avait démontré l'inutilité 
de sa démarche, et il comprit qu'Anastasie n'était plus 
libre. Il courut chez madame de Nucingen, et la trouva 
dans son ht. 

— Je suis souffrante, mon pauvre ami, lui dit-elle. 
J'ai pris froid en sortant du bal, j'ai peur d'avoir une 
fluxion de poitrine, j'attends le médecin... 

— Eussiez-vous la mort sur les lèvres, lui dit Eugène en 
l'interrompant, il faut vous traîner auprès de votre père. 
Il vous appelle ! si vous pouviez entendre le plus léger de 
ses cris, vous ne vous sentiriez point malade. 

— Eugène, mon père n'est peut-être pas aussi malade 
que vous le dites; mais je serais au désespoir d'avoir le 
moindre tort à vos yeux, et je me conduirai comme vous 
le voudrez. Lui, je le sais, il mourrait de chagrin si ma 
maladie devenait mortelle par suite de cette sortie. Eh! 
bien, j'irai dès que mon médecin sera venu. Ah! pour- 



LE PERE GORIOT, 505 

quol n'avez-voLis plus votre montre? dit-elle en ne 
voyant plus la chaîne. Eugène rougit. Eugène! Eugène, 
si vous l'aviez déjà vendue, perdue... oh! cela serait bien 
mal. 

L'étudiant se pencha sur le lit de Delphine, et lui dit 
a. l'oreille : — Vous voulez le savoir? eh! bien, sachez-le! 
Votre père n'a pas de quoi s'acheter le linceul dans lequel 
on le mettra ce soir. Votre montre est en gage, je n'avais 
plus rien. 

Delphine sauta tout à coup hors de son lit, courut à son 
secrétaire, y prit sa bourse, la tendit à Rastignac. Elle 
sonna et s'écria : «J'y vais, j'y vais, Eugène. Laissez-moi 
m'habiller; mais je serais un monstre! Allez, j'arriverai 
avant vous! Thérèse, cria-t-elle à sa femme de chambre, 
dites à monsieur de Nucingen de monter me parler à 
l'instant même. » 

Eugène, heureux de pouvoir annoncer au moribond la 
présence d'une de ses filles, arriva presque joyeux rue 
Neuve-Sainte-Geneviève. Il fouilla dans la bourse pour 
payer immédiatement son cocher. La bourse de cette 
jeune femme, si riche, si élégante, contenait soixante-dix 
francs. Parvenu en haut de l'escalier, il trouva le père Go- 
riot maintenu par Bianchon , et opéré par le chirurgien de 
l'hôpital, sous les yeux du médecin. On lui brûlait le dos 
avec des moxas, dernier remède de la science, remède 
inutile. 

— Les sentez-vous, demandait le médecin. 

Le père Goriot, ayant entrevu fétudiant, répondit : 
— Elles viennent, n'est-ce pas? 

— Il peut s'en tirer, dit le chirurgien, il parle. 

— Oui, répondit Eugène, Delphine me suit. 

— Allons! dit Bianchon, il parlait de ses filles, après 
lesquelles il crie comme un homme sur le pal crie, dit-on, 
après l'eau... 

— Cessez, dit le médecin au chirurgien, il n'y a plus 
rien à faire, on ne le sauvera pas. 



5o6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

Bianchon et le chirurgien replacèrent le mourant à plat 
sur son grabat infect. 

— Il faudrait cependant le changer de hnge, dit le 
médecin. Quoiqu'il n'y ait aucun espoir, il faut respecter 
en lui la nature humaine. Je reviendrai, Bianchon, dit-il 
à l'étudiant. S'il se plaignait encore, mettez-lui de l'opium 
sur le diaphragme. 

Le chirurgien et le médecin sortirent. 

— Allons, Eugène, du courage, mon fils! dit Bian- 
chon à Rastignac quand ils furent seuls, il s'agit de lui 
mettre une chemise blanche et de changer son ht. Va 
dire à Sylvie de monter des draps et de venir nous 
aider. 

Eugène descendit, et trouva madame Vauquer occupée 
à mettre le couvert avec Sylvie. Aux premiers mots que 
lui dit Rastignac, la veuve vint à lui, en prenant l'air ai- 
grement doucereux d'une marchande soupçonneuse qui 
ne voudrait m perdre son argent, ni fâcher le consomma- 
teur. 

— Mon cher monsieur Eugène, répondit-elle, vous 
savez tout comme moi que le père Goriot n'a plus le sou. 
Donner des draps à un homme en tram de tortiller de 
l'œil, c'est les perdre, d'autant qu'il faudra bien en sacri- 
fier un pour le linceul. Aussi, vous me devez déjà, cent 
quarante-quatre francs, mettez quarante francs de draps, 
et quelques autres petites choses, la chandelle que Sylvie 
vous donnera, tout cela fait au moins deux cents francs, 
qu'une pauvre veuve comme moi n'est pas en état de 
perdre. Dame! soyez juste, monsieur Eugène, j'ai bien 
assez perdu depuis cinq jours que le guignon s'est logé 
chez moi. J'aurais donné dix écus pour que ce bon- 
homme-là fût parti ces jours-ci , comme vous le disiez. Ça 
frappe mes pensionnaires. Pour un rien, je le ferais porter 
à l'hôpital. Enfin, mettez-vous à ma place. Mon établisse- 
ment avant tout, c'est ma vie, à moi. 

Eugène remonta rapidement chez le père Goriot. 



LE PERE GORIOT. 507 

— Bianchon, l'argent de la montre? 

— II est là sur la table, il en reste trois cent soixante 
et quelques francs. J'ai payé sur ce qu'on m'a donné tout 
ce que nous devions. La reconnaissance du Mont-de-Piété 
est sous l'argent. 

— Tenez , madame , dit Rastignac après avoir dé- 
gringolé l'escalier avec horreur, soldez nos comptes. Mon- 
sieur Goriot n'a pas long-temps à rester chez vous, et 
moi. . . 

— Oui, il en sortira les pieds en avant, pauvre bon- 
homme, dit-elIe en comptant deux cents francs, d'un air 
moitié gai, moitié mélancolique. 

— Finissons, dit Rastignac. 

— Sylvie, donnez les draps, et allez aider ces mes- 
sieurs, là-haut. 

— Vous n'oublierez pas Sylvie, dit madame Vauquer 
à l'oreille d'Eugène, voilà deux nuits qu'elle veille. 

Dès qu'Eugène eut le dos tourné, la vieille courut à sa 
cuisinière : — Prends les draps retournés, numéro sept. 
Par Dieu, c'est toujours assez bon pour un mort, lui 
dit-elle à l'oreille. 

Eugène, qui avait déjà monté quelques marches de 
l'escalier, n'entendit pas les paroles de la vieille hôtesse. 

— Allons, lui dit Bianchon, passons-lui sa chemise. 
Tiens-le droit. 

Eugène se mit à la tête du lit, et soutint le moribond 
auquel Bianchon enleva sa chemise, et le bonhomme 
fit un geste comme pour garder quelque chose sur sa 
poitrine, et poussa des cris plaintifs et inarticulés, à la 
manière des animaux qui ont une grande douleur à ex- 
primer. 

— Oh! oh! dit Bianchon, il veut une petite chaîne de 
cheveux et un petit médaillon que nous lui avons ôtés tout 
à l'heure pour lui poser ses moxas. Pauvre homme! il faut 
la lui remettre. Elle est sur la cheminée. 

Eugène alla prendre une chaîne tressée avec des che- 



5o8 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

veux blond-cendré, sans doute ceux de madame Goriot. 
II lut d'un côté du médaillon : Anastasie; et de l'autre : 
Delphine. Image de son cœur qui reposait toujours sur 
son cœur. Les boucles contenues étaient d'une telle finesse 
qu'elles devaient avoir été prises pendant la première en- 
fance des deux filles. Lorsque le médaillon toucha sa poi- 
trine, le vieillard fit un han prolongé qui annonçait une 
satisfaction effrayante à voir. C'était un des derniers reten- 
tissements de sa sensibilité, qui semblait se retirer au 
centre inconnu d'oii partent et où s'adressent nos sympa- 
thies. Son visage convulsé prit une expression de joie ma- 
ladive. Les deux étudiants, frappés de ce terrible éclat 
d'une force de sentiment qui survivait à la pensée, laissè- 
rent tomber chacun des larmes chaudes sur le moribond 
qui jeta un cri de plaisir aigu. 

— Nasie! Fifine! dit-il. 

— II vit encore, dit Bianchon. 

— A quoi ça lui sert-il? dit Sylvie. 

— A souffrir, répondit Rastignac. 

Après avoir fait à son camarade un signe pour lui dire 
de l'imiter, Bianchon s'agenouilla pour passer ses bras sous 
les jarrets du malade, pendant que Rastignac en faisait 
autant de l'autre côté du lit afin de passer les mains sous 
le dos. Sylvie était là, prête à retirer les draps quand le 
moribond serait soulevé, afin de les remplacer par ceux 
qu'elle apportait. Trompé sans doute par les larmes, 
Goriot usa ses dernières forces pour étendre les mains, 
rencontra de chaque côté de son ht les têtes des étu- 
diants, les saisit violemment par les cheveux, et l'on 
entendit faiblement : «Ah! mes anges!» Deux mots, 
deux murmures accentués par l'âme qui s'envola sur 
cette parole. 

— Pauvre cher homme, dit Sylvie attendrie de cette 
exclamation oii se peignit un sentiment suprême que le 
plus horrible, le plus involontaire des mensonges exaltait 
une dernière fois. 



LE PÈRE GORIOT. JOp 

Le dernier soupir de ce père devait être un soupir de 
joie. Ce soupir fut l'expression de toute sa vie, il se trom- 
pait encore. Le père Goriot fut pieusement replacé sur 
son grabat. A compter de ce moment, sa physionomie 
garda La douloureuse empreinte du combat qui se livrait 
entre la mort et la vie dans une machine qui n'avait plus 
cette espèce de conscience cérébrale d'où résuhe le sen- 
timent du plaisir et de la douleur pour fêtre humain. 
Ce n'était plus qu'une question de temps pour la destruc- 
tion. 

— II va rester ainsi quelques heures, et mourra sans 
que l'on s'en aperçoive, il ne râlera même pas. Le cerveau 
doit être complètement envahi. 

En ce moment on entendit dans l'escalier un pas de 
jeune femme haletante. 

— Elle arrive trop tard, dit Rastignac. 

Ce n'était pas Delphine, mais Thérèse, sa femme de 
chambre. 

— Monsieur Eugène, dit-elle, il s'est élevé une scène 
violente entre monsieur et madame, à propos de l'argent 
que cette pauvre madame demandait pour son père. Elle 
s'est évanouie, le médecin est venu, il a fallu la saigner, 
elle criait : « Mon père se meurt, je veux voir papa!» 
Enfin, des cris à fendre l'âme. 

— Assez, Thérèse. Elle viendrait maintenant que ce 
serait superflu, monsieur Goriot n'a plus de connais- 
sance. 

— Pauvre cher monsieur, est-il mal comme ça! dit 
Thérèse. 

— Vous n'avez plus besoin de moi, faut que j'aille à 
mon dîner, il est quatre heures et demie, dit Sylvie qui 
faillit se heurter sur le haut de l'escalier avec madame de 
Restaud. 

Ce fut une apparition grave et terrible que celle de la 
comtesse. Elle regarda le lit de mort, mal éclairé par une 
seule chandelle, et versa des pleurs en apercevant le 



5 I O SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

masque de son père où palpitaient encore les derniers 
tressaillements de la vie. Bianchon se retira par discrétion. 

— Je ne me suis pas échappée assez tôt, dit la com- 
tesse à Rastignac. 

L'étudiant fit un signe de tête affirmatif plein de tris- 
tesse. Madame de Restaud prit la main de son père, la 
baisa. 

— Pardonnez -moi, mon père! Vous disiez que ma 
voix vous rappellerait de la tombe; eh! bien, revenez un 
moment à la vie pour bénir votre fille repentante. Enten- 
dez-moi. Ceci est affreux! votre bénédiction est la seule 
que je puisse recevoir ici-bas désormais. Tout le monde 
me hait, vous seul m'aimez. Mes enfants eux-mêmes me 
haïront. Emmenez-moi avec vous, je vous aimerai, je vous 
soignerai. 11 n'entend plus, je suis folle. Elle tomba sur 
ses genoux, et contempla ce débris avec une expression 
de délire. Rien ne manque à mon malheur, dit-elle en re- 
gardant Eugène. Monsieur de Trailles est parti, laissant 
ici des dettes énormes, et j'ai su qu'il me trompait. Mon 
mari ne me pardonnera jamais, et je l'ai laissé le maître de 
ma fortune. J'ai perdu toutes mes illusions. Hélas ! pour 
qui ai-je trahi le seul cœur (elle montra son père) où 
j'étais adorée! Je l'ai méconnu, je l'ai repoussé, je lui ai 
fait mille maux, infâme que je suis! 

— Il le savait, dit Rastignac. 

En ce moment le père Goriot ouvrit les yeux , mais par 
l'effet d'une convulsion. Le geste qui révélait l'espoir de 
la comtesse ne fut pas moins horrible à voir que l'œil 
du mourant. 

— M'entendrait-ii? cria la comtesse. Non, se dit-elle 
en s'asseyant auprès de lui. 

Madame de Restaud ayant manifesté le désir de garder 
son père, Eugène descendit pour prendre un peu de nour- 
riture. Les pensionnaires étaient déjà réunis. 

— Eh! bien, lui dit le peintre, il paraît que nous 
allons avoir un petit mortorama là-haut? 



LE PÈRE GORIOT. 5 I I 

— Charles, lui dit Eugène, il me semble que vous 
devriez plaisanter sur quelque sujet moins lugubre. 

— Nous ne pourrons donc plus rire ici? reprit le 
peintre. Qu'est-ce que cela fait, puisque Bianclion dit que 
le bonhomme n'a plus sa connaissance? 

— Eh! bien, reprit l'employé au Muséum, il sera mort 
comme il a vécu. 

— Mon père est mort! cria la comtesse. 

A ce cri terrible, Sylvie, Rastignac et Bianchon mon- 
tèrent, et trouvèrent madame de Restaud évanouie. Après 
l'avoir fait revenir à elle, ils la transportèrent dans le 
fiacre qui l'attendait. Eugène la confia aux soins de Thé- 
rèse, lui ordonnant de la conduire chez madame de 
Nucingen. 

— Oh! il est bien mort, dit Bianchon en. descendant. 

— Allons, messieurs, à table, dit madame Vauquer, la 
soupe va se refroidir. 

Les deux étudiants se mirent à côté l'un de l'autre. 

— Que faut-il faire maintenant? dit Eugène à Bian- 
chon. 

— Mais je lui ai fermé les jeux, et je l'ai convenable- 
ment disposé. Quand le médecin de la mairie aura constaté 
le décès que nous irons déclarer, on le coudra dans un 
linceul, et on l'enterrera. Que veux-tu qu'il devienne? 

— 11 ne flairera plus son pain comme ça, dit un pen- 
sionnaire en imitant la grimace du bonhomme. 

— Sacrebleu, messieurs, dit le répétiteur, laissez donc 
le père Goriot, et ne nous en faites plus manger, car on 
l'a mis à toute sauce depuis une heure. Un des privilèges 
de la bonne ville de Paris, c'est qu'on peut y naître, y 
vivre, y mourir sans que personne fasse attention à vous. 
Profitons ■ donc des avantages de la civilisation. II y a 
soixante morts aujourd'hui, voulez-vous apitoyer sur les 
hécatombes parisiennes? Que le père Goriot soit crevé, 
tant mieux pour lui! Si vous l'adorez, allez le garder, et 
laissez-nous manger tranquillement, nous autres. 



) I 2 SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

— Oh! oui, dit la veuve, tant mieux pour lui qu'il 
soit mort! II paraît que le pauvre homme avait bien du 
désagrément, sa vie durant. 

Ce fut la seule oraison funèbre d'un être qui, pour 
Eugène, représentait la Paternité. Les quinze pensionnaires 
se mirent à causer comme à l'ordinaire. Lorsque Eugène 
et Bianchon eurent mangé, le bruit des fourchettes et des 
cuillers, les rires de la conversation, les diverses expres- 
sions de ces figures gloutonnes et indifférentes, leur in- 
souciance, tout les glaça d'horreur. Ils sortirent pour aller 
chercher un prêtre qui veillât et priât pendant la nuit près 
du mort. II leur fallut mesurer les derniers devoirs à ren- 
dre au bonhomme sur le peu d'argent dont ils pourraient 
disposer. Vers neuf heures du soir, le corps fut placé sur 
un fond sanglé, entre deux chandelles, dans cette cham- 
bre nue, et un prêtre vint s'asseoir auprès de lui. Avant 
de se coucher, Rastignac, ayant demandé des renseigne- 
ments à l'ecclésiastique sur le prix du service à faire et sur 
celui des convois, écrivit un mot au baron de Nucingen 
et au comte de Restaud en les priant d'envoyer leurs gens 
d'affaires afin de pourvoir à tous les frais de l'enterrement. 
II leur dépêcha Christophe, puis il se coucha et s'endor- 
mit accablé de fatigue. Le lendemain matin Bianchon et 
Rastignac furent obligés d'aller déclarer eux-mêmes le 
décès, qui vers midi fut constaté. Deux heures après aucun 
des deux gendres n'avait envoyé d'argent, personne ne 
s'était présenté en leur nom, et Rastignac avait été forcé 
déjà de payer les frais du prêtre. Sylvie ayant demandé 
dix francs pour ensevelir le bonhomme et le coudre dans 
un linceul, Eugène et Bianchon calculèrent que si les pa- 
rents du mort ne voulaient se mêler de rien, ils auraient 
à peine de quoi pourvoir aux frais. L'étudiant en méde- 
cine se chargea donc de mettre lui-même le cadavre dans 
une bière de pauvre qu'il fit apporter de son hôpital, oij 
il l'eut à meilleur marché. 

— Fais une farce à ces drôIes-Ià, dit-il à Eugène. Va 



LE PÈRE GORIOT. 5 j 3 

acheter un terrain, pour cinq ans, au Père-La-Chaise, el 
commande un service de troisième classe à l'éghse et aux 
Pompes-Funèbres. Si les gendres et les filles se refusent 
à te rembourser, tu feras graver sur la tombe : « Ci-gît 
monsieur Goriot, père de Ta comtesse de Restaud et de 
la baronne de Nucingen, enterré aux frais de deux étu- 
diants. » 

Eugène ne suivit le conseil de son ami qu'après avoir 
été infructueusement chez monsieur et madame de Nu- 
cingen et chez monsieur et madame de Restaud. 11 n'alla 

o 

pas plus loin que la porte. Chacun des concierges avait des 
ordres sévères. 

— Monsieur et madame, dirent-ils, ne reçoivent per- 
sonne; leur père est mort, et ils sont plongés dans la plus 
vive douleur. 

Eugène avait assez l'expérience du monde parisien pour 
savoir qu'il ne devait pas insister. Son cœur se serra étran- 
gement quand il se vit dans l'impossibilité de parvenir 
jusqu'à Delphine. 

((Vendez une parure, lui écrivit-il chez le concierge, et 
que votre père soit décemment conduit à sa dernière demeure. » 

Il cacheta ce mot, et pria le concierge du baron de le 
remettre à Thérèse pour sa maîtresse; mais le concierge 
le remit au baron de Nucingen qui le jeta dans le feu. 
Après avoir fait toutes ses dispositions, Eugène revint vers 
trois heures à la pension bourgeoise, et ne put retenir une 
larme quand il aperçut à cette porte bâtarde la bière à 
peine couverte d'un drap noir, posée sur deux chaises 
dans cette rue déserte. Un mauvais goupillon, auquel 
personne n'avait encore touché, trempait dans un plat de 
cuivre argenté plein d'eau bénite. La porte n'était pas 
même tendue de noir. C'était la mort des pauvres, qui 
n'a ni faste, ni suivants, ni amis, ni parents. Bianchon, 
obligé d'être à son hôpital, avait écrit un mot à Rastignac 
pour lui rendre compte de ce qu'il avait fait avec l'église. 
L'interne lui mandait qu'une messe était hors de prix, 

VI. 33 



5 I 4 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

qu'il fallait se contenter du service moins coûteux des 
vêpres, et qu'il avait envoyé Christophe avec un mot aux 
Pompes-Funèbres. Au moment où Eugène achevait de 
hre le griffonnage de Bianchon, il vit entre les mains 
de madame Vauquer le médaillon à cercle d'or où étaient 
les cheveux des deux filles. 

— Comment avez-vous osé prendre ça? lui dit-il. 

— Pardi! fallait- il fenterrer avec? répondit Sylvie, 
c'est en or. 

— Certes! reprit Eugène avec indignation, qu'il em- 
porte au moins avec kii la seule chose qui puisse repré- 
senter ses deux fdies. 

Quand le corbillard vint, Eugène fît remonter la bière, 
la décloua, et plaça religieusement sur la poitrine du bon- 
homme une image qui se rapportait à un temps où Del- 
phine et Anastasie étaient jeunes, vierges et pures, et ne 
raisonnaient pas , comme il l'avait dit dans ses cris d'agoni- 
sant. Rastignac et Christophe accompagnèrent seuls, avec 
deux croque-morts, le char qui menait le pauvre homme 
à Saint-Etienne-du-Mont, église peu distante de la rue 
Neuve-Sainte-Geneviève. Arrivé là, le corps fut présenté 
à une petite chapelle basse et sombre, autour de laquelle 
l'étudiant chercha vainement les deux filles du père Go- 
riot ou leurs maris. Il fut seul avec Christophe, qui se 
croyait obligé de rendre les derniers devoirs à un homme 
qui lui avait fait gagner quelques bons pourboires. En at- 
tendant les deux prêtres, l'enfant de chœur et le bedeau, 
Rastignac serra la main de Christophe, sans pouvoir pro- 
noncer une parole. 

— Oui, monsieur Eugène, dit Christophe, c'était un 
brave et honnête homme, qui n'a jamais dit une parole 
plus haut que l'autre, qui ne nuisait à personne et n'a 
jamais fait de mal. 

Les deux prêtres, l'enfant de chœur et le bedeau vin- 
rent et donnèrent tout ce qu'on peut avoir pour soixante- 
dix francs dans une époque où la religion n'est pas assez 



LE PERE GORIOT. 5 I j 

riche pour prier gratis. Les gens du clergé chantèrent un 
psaume, le Libéra, le De profundis. Le service dura vingt 
minutes. II n'y avait qu'une seule voiture de deuil pour un 
prêtre et un enfant de chœur, qui consentirent à recevoir 
avec eux Eugène et Christophe. 

— II n'y a point de suite, dit le prêtre, nous pourrons 
aller vite, afin de ne pas nous attarder, il est cinq heures 
et demie. 

Cependant, au moment où le corps fut placé dans le 
corbillard, deux voitures armoriées, mais vides, celle du 
comte de Restaud et celle du baron de Nucingen, se pré- 
sentèrent et suivirent le convoi jusqu'au Père-La-Chaise. 
A SIX heures, le corps du père Goriot fut descendu dans 
sa fosse, autour de laquelle étaient les gens de ses filles, 
qui disparurent avec le clergé aussitôt que fut dite la 
courte prière due au bonhomme pour l'argent de l'étu- 
diant. Quand les deux fossoyeurs eurent jeté quelques 
pelletées de terre sur la bière pour la cacher, ils se rele- 
vèrent, et l'un d'eux, s'adressant à Rastignac, lui demanda 
leur pourboire. Eugène fouilla dans sa poche et ne trouva 
rien, il fut forcé d'emprunter vingt sous à Christophe. 
Ce fait, si léger en lui-même, détermina chez Rastignac 
un accès d'horrible tristesse. Le jour tombait, un humide 
crépuscule agaçait les nerfs, il regarda la tombe et y ense- 
velit sa dernière larme de jeune homme, cette larme 
arrachée par les saintes émotions d'un cœur pur, une de 
ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent 
jusque dans les cieux. II se croisa les bras, contempla les 
nuages, et, le voyant ainsi, Christophe le quitta. 

Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du 
cimetière et vit Paris tortueusement couché le long des 
deux rives de la Seine, où commençaient à briller les lu- 
mières. Ses yeux s'attachèrent presque avidement entre la 
colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, 
là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pé- 
nétrer. 11 lança sur cette ruche bourdonnant un regard qu' 



I 
33- 



5 I 6 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots 
grandioses : « A nous deux maintenant ! » 

Et pour premier acte de défi qu'il portait à la société, 
Rastignac alla dîner chez madame de Nucingen. 

Sache, septembre 1834. 




I 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 



LA FEMME DE TRENTE ANS. 



Page I. La Femme de trente ans. — Ce roman se divise en six chapitres 
composés et publiés à des dates différentes et qui, primitivement, 
n'étaient pas destinés à former une Même histoire. 

Chapitre I*". Premières fautes parut pour la première fois dans la 
Revue des Deux Mondes ( septembre-octobre 183 1), ainsi divisé : La Jeune 
Fille, La Femme, La Mère, La Déclaration, Le Rendez-vous; la première 
partie en avait été précédemment donnée par la Caricature du 2^ no- 
vembre 1830 sous le titre de : Dernière Revue de Napoléon et signée 
((Comte Alex, de B.w. Une dernière partie, Le Rendez-vous, parut sous 
ce titre en volume, en 1832, dans le tome IV des Scènes de la Vie privée 
(2° édition). 

Chapitre II. Souffrances inconnues, parut pour la première fois dans 
le tome IV des Scènes de la Vie privée des Etudes de mœurs (1834.-1835). 

^ Chapitre III. A trente ans, parut d'abord dans la Revue de Paris 
d'avril 1832 sous le titre de La Femme de trente ans puis, en 1832, dans 
le tome IV des Scènes de la Vie privée (2° édition). 

Chapitre IV. Le Doigt de Dieu, composé, à l'origine, de deux parties : 
1° Le Doigt de Dieu publié pour la première fois dans la Revue de Paris 
du 25 mars 1831, puis en volume, en 1832, dans le tome IV des Scènes 
de la Vie privée (2° édition), et enfin avec le sous-titre de La Bièvre dans 
le tome IV des Scènes de la Vie privée des Études d^ mœurs (i 834-1 835); 
2" La Vallée du torrent parue pour la première fois dans le tome IV des 
Scènes de la Vie privée des Études de mœurs (1834-1835). 



Chapitre V. 
ties 



VPITRE V. Les Deux Rencontres, divisé primitivement en deux par- 
1° La Fascination; 2° Le Capitaine parisien parut pour la première 
fois dans la Revue de Paris des 21 et 28 janvier 1831, puis, en 1832, 
augmenté d'une 3° partie (Enseignement), dans le tome IV des Scènes de 



5 I 8 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

la Vie privée, et enfin, prit place au tome IV des Scènes de la Vie privée 
des Etudes de rnaiirs (1834- 1835). 

Chapitre VI. La Vieillesse d'une mère coupable parut d'abord en 1832 
sous le titre de L'E.\piation dans le tome IV des Scènes de la Vie privée 
(2" édition), puis dans le tome IV des Scènes de la Vie privée des Etudes 
de mœurs (1834.-183^). 

Ces six chapitres parurent , réunis pour la première fois , sous le titre 
de Même Histoire, dans le tome IV des Scènes de la Vie privée des Etudes 
de mœurs (1834-1835). Enfin, en 1842, après avoir supprimé les subdi- 
visions et unifié les personnages , qui primitivement variaient de chapitre 
à chapitre, Balzac changea le titre de ce roman qui devint La Eemme de 
trente ans et prit place au tome III des Scènes de la Vie privée de La Comédie 
bumaine^^K Mais il négligea de donner une dernière revision à son œuvre; 
aussi laissa-t-il subsister, sinon dans la suite chronologique des épisodes, 
du moins dans les dates qui leur sont assignées, quelques incertitudes et 
contradictions que le lecteur relèvera de lui-même et que les éditeurs se 
sont gardés de vouloir corriger. 

Page I. A Louis Boulanger, peintre (1806 f 1867). — C'est à Boulanger 
que l'on doit le légendaire portrait, reproduit par la gravure, de Balzac 
en froc de moine. Ce tableau, après avoir été exposé au Salon de 1837, 
fut envoyé par Balzac à ses amis Hanski à Wierzchownia , en Ukraine , 
où il arriva non sans peine et où il est sans doute encore'-'. Balzac était 
très satisfait de l'œuvre de Boulanger : «... Ce que Boulanger a su 
peindre et ce dont je suis content, c'est la persistance à la Coligny, à 
la Pierre-le-Grand , qui est la base de mon caractère ; l'intrépide foi dans 
l'avenir'''.» Et encore : «Les yeux surtout sont bien rendus, niais plutôt 
dans l'expression psycluque générale du travailleur qu'avec l'âme aimante 
de l'individu. Boulanger a vu l'écrivain et non la tendresse de l'imbécile 
que l'on attrapera toujours, et non la mollesse devant la douleur d'au- 
trui, qui fait que tous mes mallieurs viennent d'avoir tendu la main 
à des faibles qui tombaient dans l'ornière du malheur'*'.» 

Page 4. Brodequins en prunelle puce. — Le brodequin , apanage des véri- 
tables élégantes et des grisettes qui prétendaient au «bon genre» , était 
ce petit soulier sans talon et très découvert que l'on attachait, comme 
la sandale antique, par des lacets entre-croisés montant jusqu'à mi- 
jambe. 

Page 5. Ce dimanche était le treizième de l'année 1812. Le surlendemain , Napo- 
léon partait pour cette fatale campagne. . . — Selon l'Itinéraire général de 
Napoléon l", par Schuermans, le treizième dimanche de l'année 18 13, 
tomba, non pas au commencement d'avril comme le voudrait Balzac, 

'"' Histoire des Œuvres (3' éd.), p. 25-28. 

'^' Vicomte DE LovENJOUL, Autour de Balzac, Paris, Calmann-Lévy, 1899, 
in-i2, p. 212-234 (U" Portrait). 

'' Lettres à l'Etrangère, I, 348 (30 septcmbre-i" octobre 1836). 
'' Ibid., I, 404 (2 juin 1837). 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 5 1 9 

mais le 28 mars. Ce jour-là l'Empereur quitta les Tuileries et alla s'éta- 
blir au palais de l'Elysée, et ne passa pas de revue. Il n'en passa pas da- 
vantage d'ailleurs avant son départ pour Mayence, qui eut lieu le jeudi 
i^ avril, à 4, heures du matin. 

Page Q. Cette grille alors nouvellement posée. — De cette grille, qui a disparu 
après la Commune lors de la démolition des ruines des Tuileries, il sub- 
siste encore en place quelques vestiges : les deux statues de Victoires 
assises, juchées sur des socles élevés, qui lui servaient de points d'at- 
tache et de support et en relevaient l'uniformité. 

Page 9. L'arc triomphal... sur lequel se voyaient, à cette époque, les magnifiques 
chevaux de Venise. — Ce sont les quatre chevaux de bronze qui décorent 
la façade de l'église Saint-Marc ; ils formaient l'attelage d'un quadrige 
triomphal antique et furent apportés de Constantinoplc à Venise au 
XI 11° siècle. Apres avoir orné durant quatre ans l'arc de triomphe du 
Carrousel, ils furent rendus à la République de Venise en 1815 par le 
gouvernement de Louis XVIII. 

Page 14. La Bataille d'Austerlitz. — Dans ce tableau, qui est aujourd'hui 
au Musée de Versailles, Gérard a représenté le général Rapp, accourant 
au galop annoncer le gain de la bataille à l'Empereur, et lui montrant 
dans le lointain à gauche la plaine marécageuse oia s'envase et se noie la 
garde russe. 

Page 21. Un vitchoura. — Pardessus polonais, garni de fourrure. 

Page 25. Le maréchal Soult qui avait à défendre la France de l'invasion faite 
par les Anglais dans le Béarn. — Soult venait de faire avec Napoléon la 
campagne de 181 3, quand l'Empereur l'envoya en Espagne où nos 
troupes venaient d'être mises en déroute à Vittoria. Il les rallia sous les 
murs de Bayonne; alors, devant un ennemi quatre fois plus nombreux 
que lui, il recula lentement, défendant pied à pied ses positions et dans 
le meilleur ordre. La bataille (on peut dire la victoire) de Toulouse 
(mars 18 14) fut le plus beau fait d'armes de cette admirable retraite. 

Page 26. La Galerie de l'Ancienne Cour, son livre favori. — La Galerie de 
l'Ancienne Cour ou Mémoires anecdotes pour servir à l'Histoire des règnes 
de Louis XIV et de Louis XV, ouvrage anonyme (1786; 3 vol. in- 12). 

Page 43. Le Conservateur. — Journal ultra-royahste qui ne dura que 
deux ans (18 18-1820) et guerroya sans relâche contre le ministère De- 
cazes. II était sous la direction de Chateaubriand et de Lamennais , et 
Bonald, Lamartine et Berryer y collaborèrent. Il soutenait à la Chambre 
ces royalistes «plus royalistes que le roi», mais parlementaires avant 
tout, qui combattirent avec plus d'acharnement encore que les hbéraux 
le pouvoir personnel de Louis XVIII. 

Page 53. La romance de Desdémone. — Air de VOtello de Rossini, opéra 
représenté pour la première fois au Fondo de Naples en 1816, puis 
au Théâtre-Italien de Paris. Le rôle de Desdémone fut le triomphe de la 
Pasta et de la Malibran. 



5 20 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Page 53. AI più salice. — C'est le début, fort estropié, de la romance de 
Desdémone : Assisa al piè d'un salice. Cette romance, très populaire à 
l'époque romantique, était couramment appelée, en raison de ce premier 
vers, ta romance du Saule. 

Page _57. Semiramide. — Semiramide , opera-seria en deux actes de Rossini 
sur des paroles de Rossi, représenté d'abord, en 1823, à la Fenice de 
Venise, puis à Pans au Théâtre-Italien, le 8 décembre 182^. C'est l'ou- 
vrage le plus considérable de la seconde manière de Rossini. La Sontag 
connut dans le rôle de Sémiramis quelques-uns de ses plus beaux succès. 

Page 73. Matburin en a fait un roman. — Charles-Robert Maturin naquit 
a Dublin en 1782 d'une famille de protestants français. Bien qu'il fût 
entré dans les ordres, il écrivit pour le théâtre et composa des romans 
dans le genre d'Anne Radcliffe, pleins de crimes atroces, de revenants 
et d'apparitions, qui le firent surnommer «l'Arioste du crime» et le chef 
de l'école «frénétique». Dans La Famille Montorio, Eve ou Atnour et Re- 
ligion, Melmotb le Vagabond, Les Albigeois, qui ont été traduits en fran- 
çais sous la Restauration, et qui, par malheur, ont eu la plus grande 
influence sur la formation littéraire de Balzac, on trouve, malgré les 
folies du genre, quelques beautés. 

Page 80. Les profts de la maltôte. — Ce nom désignait sous l'Ancien Ré- 
gime toute espèce d'impôt et finit par signifier plus précisément la ferme 
générale des impôts, c'est-à-dire l'administration adjudicataire qui se 
chargeait de les faire rentrer. 

Page 82. Accompagner le duc d'Angoulême en Espagne, — Louis-Antoine de 
France, fils de Charles X (1775 t 184.4), ^^^ ^^ général en chef de l'ar- 
mée française qui, en 1823, alla remettre Ferdinand VII, prisonnier des 
Cortès espagnoles, en possession de son trône de rey neto. Cette cam- 
pagne, que terminèrent la glorieuse affaire du Trocadéro et la prise de 
Cadix, fut menée par le prince avec bravoure, tact et modération. 

Page 103. Un de nos ministres plénipotentiaires envoyés au Congrès de Layhacb. 
— Ce congrès, qui se tint du 8 janvier au 12 mai 1821, fut l'acte essen- 
tiel de la Sainte-Alliance : il s'occupa de résoudre les questions graves 
que soulevaient pour la paix de l'Europe les révolutions d'Espagne et de 
Naples et l'agitation du Piémont. Ces deux derniers Etats furent réduits 
par les armes de l'Autriche, la France se chargea de l'Espagne. Les em- 
pereurs de Russie et d'Autriche, les rois de Prusse et de Naples assis- 
tèrent en personne au congrès de Laybach. La France y fut représentée 
par MM. de Blacas, de la Ferronays et de Caraman. 

Page 116. En 1822 il est doctrinaire. — Allusion aux théories politiques des 
monarchistes constitutionnels ou libéraux de droite comme Guizot, De- 
cazes, Casimir Perier, qu'en raison de leur allure dogmatique on quahfia 
de doctrinaires. 

Page 127. Entre la barrière d'Italie et celle de la Santé, sur le boulevard inté- 
rieur qui mène au Jardin-des-Plantes. — La barrière d'Italie est aujourd'hui 
la place d'Italie, et la barrière de la Santé la place Saint-Jacques. Les 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 521 

boulevards extérieurs de Paris étaient alors divisés sur la longueur en deux 
parties par la barrière de l'octroi : la ligne extérieure s'appelait à cet 
endroit boulevard de la Glacière et boulevard extérieur d'Italie; la ligne 
intérieure, boulevard des Gobclins; l'ensemble des deux lignes forme 
aujourd'hui le boulevard Blanqui. Le site de la scène décrite par Balzac 
est exactement sur le côté pair du boulevard Blanqui, entre les rues 
Edmond-Gondinct et Paul-Gervais, bâties chacune sur un bras de la 
Bicvre, qui était à ciel ouvert du temps de Balzac. 

Page 128. Les Greniers d'abondance. — Ces greniers, aujourd'hui remplacés 
par un dépôt de la Compagnie générale des omnibus, s'élevaient sur les 
bords du canal Saint-Martin, au boulevard Bourdon actuel. 

Page 138. La Vallée du Torrent. — La Vallée du Torrent ou l'Orphelin et le 
Meurtrier, mélodrame en trois actes de Frédéric [Dupetit-Méré], repré- 
senté pour la première lois le 29 mai 18 16 à la Porte Suint-Martin. 

Page 1^6. Des lampes astrales. — La lampe astrale réahsa l'un des premiers 
perfectionnements apportés à la lampe à double courant d'air, où l'huile, 
ne montant que par capillarité dans la mèche, encrassait rapidement 
celle-ci. Pour remédier a ce défaut, on songea au principe des vases 
communicants : afin d'avoir le réservoir d'huile à hauteur de la flamme , 
on le plaça dans la couronne creuse de l'abat-jour, d'où il communiquait 
avec la mèche par les branches, également creuses, qui soutenaient la 
couronne. Qu'elles fussent suspendues ou montées sur pied, les lampes 
astrales, quelque progrès qu'elles marquassent, avaient l'inconvénient de 
n'éclairer qu'imparfaitement les objets placés à hauteur du réservoir, à 
cause de l'ombre portée par celui-ci. 

Page 174. La reconnaissance des républiques américaines par l'Espagne. — Re- 
poussés pied à pied de l'Amérique du Sud par leurs colonies révoltées 
depuis 18 10, et surtout depuis 1815 sous la conduite de Bolivar, les 
Espagnols ne possédaient plus, en 1826, en defiors des Antilles, que le 
Callao et les îles Chiloë : ils les rendirent aux insurgés; et, pressés par 
les Etats-Unis (en 1823 le président Monroë, dans une proclamation, 
avait formulé la doctrine de l'Amérique aux Américains) et par les Anglais 
(en 1825 Canning avait déclaré son intention de reconnaître l'indépen- 
dance des républiques hispano-américaines], ils durent retirer leurs 
troupes et accepter le fait accompli. 

Page 186. Un coucher de soleil par Gudin. — Théodore Gudin, né à Paris 
en 1802, élève de Girodet, dont il délaissa bientôt l'atelier pour prati- 
quer, avec toute la fougue et toute la facilité de son tempérament, le 
paysage romantique. Il connut sous la Restauration les plus bruyants 
succès , qu'il dut à quelques œuvres pleines de verve et d'audace colo- 
riste. Mais ce beau feu s'éteignit vite, et la froide sagesse qui s'empara 
de Gudin dès 1830, sa manière factice et conventionnelle lui méritèrent 
de devenir le peintre de marine officiel de Louis-Philippe, puis de Na- 
poléon III. Le musée de Versailles est malheureusement plein de ses pro- 
ductions justement oubliées. 



5 22 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Page i86. Un Drolling. — Martin DroIIing (ly^a t 1817), peintre de 
genre et particulièrement de scènes d'mtérieur, n'eut pas de maîtres et 
se forma tout seul par l'étude des ouvrages hollandais. Sa vie retirée, 
à l'écart de l'Académie et des ateliers de la période révolutionnaire, nous 
est totalement inconnue. Il n'en faut pas moins l'en tenir précieusement 
pour l'un des rares mais bien réels chaînons qui permettent de rattacher 
cette renaissance de la peinture que représentent Géricault et Delacroix 
à ses sources traditionnelles par delà la révolution davidienne : les ate- 
liers des petits maîtres du XVllf siècle. 

Page 186. Madame Jacquotot. — Marie- Victoire Jacquotot (1778 1 1855), 
peintre sur porcelaine, attachée à la manufacture de Sèvres; on la van- 
tait de son temps pour avoir introduit dans ce genre, qui devrait être, 
comme la tapiss